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Un pont magnifique

Une petite pause SF entre deux polars. Elle m’a été conseillée, bien entendu, par l’incontournable Cathie de Bédéciné, et j’avais déjà été attiré par les superbes couvertures de cette collection : Un pont sur la brume de Kij Johnson.

JohnsonL’empire coupé en deux. Entre l’est et l’ouest, le fleuve de brume : une étendue cotonneuse et acide qui coule au-dessus de l’eau. Une étendue mouvante peuplée de créatures effrayantes, que l’on ne peut traverser qu’en bac, quand les conditions sont favorables.

Kit Meinem d’Aytar est le meilleur constructeur de l’Empire, et il est envoyé à Procheville, au bord du fleuve, pour construire un pont de 400 mètres qui permettra de traverser la brume. Un pont qui changera à jamais la vie des habitants de la ville, et de Loinville, sa jumelle, de l’autre côté. S’il réussit.

Est-il possible de passionner les lecteurs en racontant, « seulement », la construction d’un pont au-dessus d’un étrange fleuve, sans avoir recours à des complots, des trahisons, des batailles, des descriptions horribles des monstres qui peuplent la brume … Juste en racontant une aventure humaine ?

Oui, cent fois oui !

Un pont sur la brume est sensible, poétique, intelligent, humain, dépaysant et passionnant. Les quelques 120 pages de cette novella se dévorent d’une traite tant on est pris par cette aventure immobile.

On reste, comme Kit, scotchés au bord de cet étrange fleuve si changeant, on souffre avec Kit quand quelqu’un meurt, on se réjouit avec lui de l’avancée des travaux, on tremble en traversant la brume et en entrevoyant les sinistres reflets de ce qui se cache dessous. Et on est à la fois fier et mélancolique avec lui quand les premiers utilisateurs du pont peuvent enfin traverser le fleuve sans risquer leur vie.

L’auteur arrive, en peu de pages, à recréer un monde, avec ses habitants et leurs coutumes, à nous les faire aimer, à nous faire réfléchir aux bouleversements que va apporter le changement. Une réflexion qui, bien entendu, continue longtemps après la fin de la lecture, tant notre propre monde voit, tous les jours, se construire d’autres ponts (ou d’autres murs) qui tous le changent de façon irrémédiable.

Court, poétique, intelligent, touchant et puissant.

Kij Johnson / Un pont sur la brume (The man who bridged the mist, 2011), Bélial/Une heure lumière (2016), traduit de l’anglais (USA) par Sylvie Denis.