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L’essence de l’art

C’est aussi chez Yossorian que j’ai entendu parler de ce recueil de nouvelles de Iain Banks : L’essence de l’art.

BanksAvant de lire l’article, je ne savais pas qu’il existait un recueil de nouvelles du génial écossais, reprenant, pour au moins trois d’entre elles, le cycle de La Culture. Les huit sont inégales, ne serait-ce que pour les suivantes, voilà un livre indispensable :

Dans Curieuse jointure une étrange créature, plutôt végétale, berger et amoureux, voit débarquer d’une vaisseau ce qu’il prend pour un présage. Un présage auquel il ne comprend pas grand-chose. Incompréhension, étonnement, et tout l’humour noir délicieux de l’auteur en quelques pages et une chute très drôle.
Descente est une nouvelle se déroulant dans le monde de La Culture. Un être, rescapé d’une attaque sur une planète désertique va tenter, avec l’aide de son scaphandre intelligent de rallier la base lointaine où des secours pourraient l’attendre. Exploration de la douleur, de la folie, de la solitude de l’espoir et du désespoir, mais également de la fidélité. Un très beau texte, très émouvant.
Nettoyage pourrait appartenir au cycle. Où comment des erreurs de livraison d’objets clairement peu utiles mais d’une technologie très avancée sur Terre pourraient créer un chaos absolu en pleine guerre froide. L’humour, la lucidité un peu désespérée et l’intelligence de l’auteur en quelques pages.
Fragment, seul texte qui ne soit pas de la science fiction est pour moi l’essence même de l’art de la nouvelle : une belle réflexion sur la liberté et les religions, et une chute dans le dernier paragraphe qui vous retourne comme une crêpe. Du moins pour les pas trop jeunes d’entre nous qui ont la référence. Je n’en dis pas plus, ce serait abominable de relever la chute.
L’essence de l’art qui donne son titre au recueil est en fait une novella qui amène La Culture en contact avec notre Terre. Le procédé n’est pas nouveau, utiliser un oeil extérieur pour décrire les étrangetés du nôtre. Un certain Montesquieu l’avait déjà utilisé. Iain Banks le fait à merveille, et exprime de façon plus directe qu’habituellement ses opinions. Exemple, voilà comment un citoyen de cette Culture hédoniste et anarchiste juge la Terre : « La Terre a déjà de quoi nourrir chacun de ses habitants, et au-delà, chaque jour ! Un fait si bouleversant au premier abord qu’on se demande pourquoi les opprimés de la planète ne se sont pas déjà dressés dans l’embrasement d’une juste fureur … Mais ils ne le font pas, infectés qu’ils sont par ce mythe de l’intérêt individuel bien compris, ou ce poison de résignation dispensé par la religion : soit ils cherchent à grimper en haut de la pyramide pour pouvoir à leur tour chier sur les autres soit ils se sentent en toute sincérité flattés de l’attention que leur accordent leurs prétendus supérieurs en leur chiant dessus ! De mon point de vue, ceci est typique du plus prodigieux et arrogant usage du pouvoir et d’avantages acquis – avec la meilleure conscience … Ou bien d’une stupidité à peine croyable. » Voilà, c’est dit.

Iain Banks / L’essence de l’art, (The state of the art, 1991), Le livre de poche (2018) traduit de l’anglais par Sonia Quémener.

Fin de La Culture

C’est fini. C’était le dernier roman de Iain M. Banks, le dernier roman se déroulant dans un des univers les plus géniaux de la SF, la Culture. Un roman magistral, La sonate hydrogène.

Banks-sonateLes Gziltes sont des humanoïdes assez proches de la Culture, même s’ils n’en ont jamais fait partie. Leur civilisation approche de sa fin : ils s’apprêtent à sublimer, comme des millions d’autres avant eux. Sublimer : rejoindre cet état hors du Réel où la vie est infiniment plus riche et complexe et dont personne n’est revenu.

24 jours avant l’échéance, alors que de nombreuses civilisations sont en train de converger vers la planète principale des Gziltes pour assister aux cérémonies finales, un de leur quartier général militaire est entièrement détruit. Auparavant un vaisseau de la Culture avait observé un événement étrange … Cela risque-t-il de reporter la sublimation ? Et quel est le rapport avec un homme, un mythe, qui serait aussi vieux que La Culture elle-même ? C’est ce que quelques vaisseaux, leurs mentaux, et une musicienne Gzilte vont tenter de découvrir, avant la date fatidique.

Voilà, c’est le dernier. Il est génial, intelligent, passionnant, subtil, émouvant et drôle. Comme les autres. Et époustouflant dans son imagination, l’ampleur du propos et du décor, dans sa façon de parler de nous, de nos problèmes individuels et collectifs, en se situant dans un univers tellement éloigné du notre. Impressionnant dans sa façon de traiter des questions profondes, avec humour et sans jamais sembler se prendre au sérieux.

Pour ce faire le filtre des Mentaux, ces IA génialissimes qui sont les maîtres à bord de vaisseaux aux noms délicieusement british « Les Contenus Peuvent Varier » ou « Je Passais Dans Le Coin Et J’ai Vu De La Lumière », voire « Juste La Notice De Lavage Dans La Riche Tapisserie De La Vie » ou « Choc Frontal » est parfait : Leur intelligence en a fait des Dieux facétieux, pas pédants pour un sou, et terriblement drôles.

Drôles et sans la moindre illusion sur l’univers, et sur nous. Mais ils ne sont pas les seuls à ne pas se faire d’illusion sur une nature humaine qui, pourtant, devrait avoir fortement progressé. Voici ce qu’en pense cet homme, vieux comme La Culture, que tous recherchent :

« Cependant, à part l’horreur et le désespoir, il y a une autre réaction possible à l’incessante pléthore d’idioties sans aucune originalité que la vie nous balance avec une telle régularité erratique. (…)

Une sorte de jubilation. Une fois qu’on s’est remis de la dépression provoquée par la prise de conscience que, quoi qu’il arrive et sans doute pour toujours, les gens continuent d’être stupides et cruels les uns envers les autres (…) on change d’attitude et on se dit (…) voyons un peu ce que ces lourdauds vont réussir à inventer pour s’infliger de nouveaux tourments. (…)

Il n’y a que nous, les types légèrement malveillants, qui réussissons à survivre à cette prise de conscience, et à trouver une sorte de plaisir – ou du moins de satisfaction – à regarder comment la dernière génération, ou l’espèce tout récemment évoluée, trouve le moyen de redécouvrir et reparcourir les sentiers battus menant au désastre, à l’ignominie et à la honte, alors que nous avions naïvement cru qu’ils étaient devenus impraticables.

– Donc au fond, vous restez dans le coin pour nous regarder nous foutre dans la merde ?

– Oui. C’est une des rares constantes garanties de la vie. »

Et puis on ne peut s’empêcher d’être émus, très émus, par le récit de la fin d’une civilisation qui s’apprête à quitter le réel pour aller vers un autre état, avec les doutes, les sursauts mais aussi les expectatives du dernier moment. Emus car c’est le récit d’un homme qui savait que c’était son dernier livre, parce qu’on ne peut s’empêcher d’y voir un testament, le récit d’une fin pas toujours paisible. Et émus par ce final, ces six pages, après les 700 autres ; six pages qui sonnent, malgré tout, comme un hymne à la vie.

La magnifique conclusion d’un cycle incontournable.

Iain M. Banks / La sonate hydrogène (The hydrogen sonata, 2012), Livre de poche (2014), traduit de l’anglais (Ecosse) par Patrick Dusoulier.

Iain banks, Enfers virtuels

2013 a malheureusement vu la disparition d’un géant de la Science Fiction, un auteur qui a sans le moindre doute renouvelé un genre pas toujours heureux, le space opera, avec sa série articulée autour de l’univers de la Culture. Il s’agit bien entendu du regretté Iain M. Banks, dont Les enfers virtuels est sorti en poche en 2013.

BanksLa Galaxie est vaste, les espèces que l’on y trouve variées et pas toujours très recommandables. Il semble pourtant plus ou moins admis un peu partout, et très particulièrement au sein de la Culture que la torture est une pratique barbare et inutile. Cela n’empêche pas certaines sociétés en mal de châtiments d’avoir inventé des Enfers Virtuels où les avatars des mauvais sujets sont virtuellement torturés pour l’éternité numérique. Un tel modèle a bien entendu généré ses anti-Enfers. Et une guerre, virtuelle, a éclaté entre les antis et les pros. Une guerre qui tourne à l’avantage des pros … Mais les antis semblent alors décidés à déplacer la guerre dans le Réel. Ce qui déplait à beaucoup de monde, et plus particulièrement à la Culture.

La série concernant la Culture est vraiment unique. Je ne suis pas un spécialiste de SF, loin s’en faut, mais je ne vois aucune autre œuvre d’une telle ampleur, qui soit à la fois aussi cohérente et aussi variée. Une fois de plus, on retrouve tous les éléments familiers de cet univers, tout en découvrant complètement un autre monde.

L’autre monde, cette fois, est celui des mondes virtuels, et de cet enfer digne des pires tableaux de Bosch (qui doivent bien avoir inspiré l’auteur). La force de Banks, une fois de plus, est d’arriver à nous parler de notre monde à nous, au travers d’un univers qui semble si lointain. Car quoi de plus actuel que ses digressions absolument délicieuses d’ironie et de lucidité sur le besoin de divin et de châtiment ? Quoi de plus actuel que son personnage de magnat richissime arrogant, puant, uniquement préoccupé par son fric, sa puissance, son ascendance sur les autres, sa possibilité de tout acheter, tout soumettre à ses désirs … Quoi de plus jouissif que le confronter ici à des représentants de la Culture qui, sans être des anges, loin s’en faut, mettent en lumière la puérilité de cette accumulation de richesse dans leur monde à eux qui a dépassé le besoin d’acquérir ?

Tout cela est déjà fort bon. Mais c’est encore meilleur quand on retrouve les vaisseaux et leurs Mentaux aux noms so british, c’est encore meilleur quand on retrouve l’humour si fin de Banks, c’est encore meilleur quand on croise ses personnages, si excentriques, si aliens, et pourtant si humains … Avec cette fois une palme pour un vaisseau et son Intelligence Artificielle appartenant à la branche de la Culture qui intervient, avec rapidité et efficacité, quand la diplomatie ne suffit plus. Ce vaisseau, catégorie Abominator (et répondant au doux nom de « En Dehors Des Contraintes Morales Habituelles ») est d’une méchanceté, d’un cynisme et d’une efficacité qui en font un des personnages les plus marquants de tout le cycle !

Un bon cru donc, dans une série très très au-dessus du panier, qui vous fera voyager pendant plus de 800 pages sans jamais vous ennuyer.

Iain M. Banks / Les enfers virtuels (Surface detail, 2010), Le livre de poche/Science Fiction (2013), traduit de l’anglais (Ecosse) par Patrick Dusoulier.

Vive La Culture !

J’ai encore pris quelques vacances pour lire un peu plus de SF, Le sens du vent de l’écossais Iain Banks. Qui mérite une petite présentation avant d’entrer dans le vif du sujet.

Il y a bien longtemps, lors d’une rencontre, j’ai entendu Francis Mizio, qui en général n’est pas en manque d’idées, dire que si les auteurs de polar sont les sprinters ou coureurs de demi-fond de l’imagination, les auteurs de SF en sont les marathoniens. Dans ce cas, Iain Banks est le champion incontesté des 100 km de Millau ! Et chaque nouveau volume de sa série consacrée à la Culture en est une nouvelle et éclatante confirmation.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas cette série, un petit résumé. L’auteur a créé, dans un futur extrêmement lointain, une société, connue sous le nom de La Culture, humaine à la base, qui maîtrise le voyage dans l’espace inter-galactique (en gros ils savent voyager plus vite que la lumière), et a créé des Intelligences Artificielles (IA) qui peu à peu ont pris en charge tout le boulot. Ces IA dirigent les vaisseaux monumentaux qui voyagent d’une étoile à l’autre (ou d’une galaxie à l’autre), les planètes (de mois en moins) et les orbitales (systèmes habités créés de toutes pièces). Quasi omnipotentes ces IA ont un sens de l’humour assez particulier. Les humains peuvent se consacrer à ce qui fait le sel de la vie : l’art, le jeu, le plaisir …

La Culture est très permissive, très tolérante, plutôt cynique, essentiellement hédoniste et se mêle assez rarement des affaires des autres. Car bien entendu, maintenant que le voyage dans l’univers existe, il y a des foules d’autres. Attention, si les IA semblent uniquement préoccupées par le bonheur des habitants de La Culture, si les citoyens de la Culture paraissent de gentils écervelés peu préoccupés par ce qui se passe autour, La Culture n’est pas non plus naïve, ni sans défense. Certains (hommes, autres espèces, drones et IA etc …) appartiennent à Circonstances Spéciales (CS), entité fantôme, légende pour la plupart des citoyens, mais bien réelle qui s’occupe d’espionnage et contre-espionnage. Car, dans l’univers exploré, il est bien connu que si La Culture est tolérante, tout le monde sait aussi que ceux qui la cherchent sont punis de façon fort peu enviable. Voilà pour le contexte. Venons en au Sens du vent.

Quilan est chelgrien. Une société qui sort à peine d’une guerre civile atroce entre tenants et opposants d’un très traditionnel et très rigide système de caste. Ziller aussi est chelgrien. Mais il a quitté son monde, et est devenu citoyen de la Culture. Il est, accessoirement, le plus grand compositeur de l’orbitale Masaq’. Quilan, ancien soldat, est envoyé sur Masaq’ pour essayer de convaincre Ziller de revenir sur sa planète … Du moins c’est sa mission officielle. Mais il y en a une officieuse. Les chelgriens viennent de s’apercevoir que c’est la Culture qui a poussé aux changements qui ont abouti à la guerre civile. Et certains veulent à tout prix venger leurs morts.

Un volume de plus de la série de la Culture, une pierre de plus dans cette saga unique, un roman encore absolument époustouflant. Richesse ahurissante des mondes, puissance de l’imagination de l’auteur, ampleur du propos, profondeur des personnages … Toutes les caractéristiques de la série une fois de plus au rendez-vous.

Iain Banks, opposant farouche de la première heure à la participation britannique à la guerre de Bush fils, dédie son roman aux anciens combattants de la guerre du Golfe. Voilà ce que dit un de ses personnages (une IA ancien vaisseau de guerre) :

« C’était quelque chose que je me suis senti obligé de faire. La guerre peut altérer vos perceptions, modifier votre sens des valeurs. Je ne voulais pas avoir l’impression que ce que je faisais était autre chose qu’un monument d’atrocité, et même, on peut le dire, de barbarie. […]

– Et qu’avez-vous ressenti ?

– La consternation. La compassion. Le désespoir. Le détachement. L’allégresse. L’impression d’être Dieu. La culpabilité. L’horreur. La détresse. La satisfaction. Le sentiment de puissance. La responsabilité. La souillure. Le chagrin.

– L’allégresse ? La satisfaction ?

– Ce sont les termes les plus proches. Il y a une indéniable allégresse à causer un massacre, à déchaîner une destruction massive. Quant à la satisfaction, j’ai constaté avec plaisir que certains sont morts parce qu’ils étaient assez bêtes pour croire à des dieux ou à des au-delà qui n’existent pas, bien que j’ai éprouvé pour eux une immense tristesse, car ils sont morts dans leur ignorance et grâce à leur folie. J’ai constaté avec plaisir que mes armes et mes systèmes sensoriels fonctionnaient comme prévu. J’ai constaté avec plaisir que, malgré mes doutes, j’ai pu faire mon devoir et agir comme aurait dû, selon moi, agir un agent moralement responsable jusqu’au bout, vu les circonstances.»

Iain Banks revient donc, à sa façon, sur le traumatisme de la guerre, les horreurs infligées et subies, les blessures qui ne se referment jamais, les conséquences désastreuses pour tous les combattants, vaincus ou vainqueurs. Servi par une intrigue complexe mais parfaitement maîtrisée, le propos n’en a que plus d’impact. Et montre, à ceux qui en douteraient encore, qu’en parlant d’un futur hypothétique, les écrivains de SF (et encore plus les GRANDS écrivains de SF) parlent de notre temps.

Encore une réussite totale.

Iain Banks / Le sens du vent  (Look to windward, 2000), Le livre de poche/SF N°7283 (2006), Traduit de l’anglais (Ecosse) par Bernard Sigaud.