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Olivier Truc se lance à l’aventure

Olivier Truc lâche le polar mais pas le Grand Nord, et nous entraine au XVII° siècle, entre Pays Basque et Laponie, en passant par Amsterdam dans Le cartographe des Indes boréales.

Truc1628, Izko Detcheverry, jeune basque de treize ans assiste depuis Stockholm au naufrage du Vasa, le nouveau vaisseau fleur de la flotte suédoise le jour même de sa mise à l’eau. Il se trouve là parce que son père Paskoal, chasseur de baleines réputé de Saint-Jean de Luz a sauvé un proche du roi de la noyade.

A son tour, Izko aide une jeune femme à sortir de l’eau et sauve son bébé. Se méprenant sur son geste elle a un mouvement vers lui, remerciement ou malédiction ? Izko ne sait pas que ce jour va changer le cours de sa vie. Qu’il sera espion de l’Eglise de France, cartographe de la Laponie, qu’il ira à Lisbonne, Amsterdam et Uppsala et qu’il sera victime du fanatisme, de l’avidité et de la bêtise des hommes.

Voilà un roman qui ne manque ni d’ampleur ni d’ambition. Et si je n’ai pas été conquis à 100 %, je m’incline devant le travail d’Olivier Truc.

Il y a des choses qui m’ont gêné et qui m’ont empêché d’être totalement enthousiaste.

Tout d’abord j’ai eu du mal à rentrer dans le roman, essentiellement parce que je ne comprends pas le démarrage de l’histoire, pourquoi il est envoyé au Portugal et ce qu’il lui arrive en y arrivant. Je n’en dit pas plus pour ne pas révéler d’éléments du début de l’intrigue, mais je trouve que les événements traumatisants qu’il y vit ne semblent pas le marquer autant qu’ils le devraient, du moins c’est ce que j’ai ressenti.

C’est d’ailleurs un reproche général, à mon goût les émotions qui devraient être intenses (haine, dégoût, amour, chagrin …) sont amoindries, Izko ne semble pas très touché, et du coup, je ne l’ai pas non plus été.

Et pour finir avec ce qui m’a gêné, mais là c’est certainement voulu et c’est très subjectif, les personnages auxquels je me suis attaché, sont pour moi trop gentils et soumis à la religion, quelle qu’elle soit. C’est sans aucun doute la réalité de l’époque, mais j’avais parfois envie de les secouer pour les réveiller et qu’ils se révoltent pour de bon.

Ceci dit, j’ai quand même beaucoup apprécié le voyage, les récits (trop courts) de chasse à la baleine, la description du travail de cartographe, les paysage lapons, le froid, la nuit, l’immensité. J’ai aimé haïr les pourris, qui à mon avis sont mieux réussis que les personnages positifs, et j’ai appris beaucoup de choses sur les débuts des persécutions des lapons, thème que l’on retrouve dans le premier polar de l’auteur.

Et puis un auteur arrive à vous embarquer dans une aventure de plus de 600 pages sans vous laisser en route est un auteur qui ne manque ni d’imagination, ni de souffle. A découvrir donc, malgré mes réserves.

Olivier Truc / Le cartographe des Indes boréales, Métailié (2019).

La police des rennes est de retour

Quand on a découvert Le dernier lapon d’Olivier Truc, on pouvait se demander si c’était le début d’une série. La montagne rouge prouve que c’était au moins le début d’une trilogie.

trucEn ce début d’automne les éleveurs de rennes rassemblent leurs troupeaux pour procéder à l’abattage, vendre la viande, et ne garder que les bêtes qui pourront se nourrir pendant l’hiver. Sous des trombes d’eau, la boue de l’enclos où sont parquées les bêtes finit par révéler de vieux ossements. Tellement vieux qu’ils ne devraient intéresser personne. Sauf Petrus Eriksson, représentant des éleveurs samis, engagés dans un jugement de la cour suprême de Stockholm qui doit prouver que les samis utilisent depuis toujours ces terres suédoises. Des terres où les bucherons et les paysans veulent leur interdire d’amener leurs troupeaux, prétextant que ce sont des envahisseurs récents.

Klemet et Nina, de la police des rennes, sont chargés de l’enquête sur les ossements par un procureur qui voit là un bon moyen pour se faire de la publicité. Parallèlement, la bataille fait rage entre les universitaires, et de vieux relents d’eugénisme et d’anthropologie raciale refont surface. Dans ce tumulte, les plus enragés et les plus tordus ne sont pas forcément ceux que l’on présente comme les plus éduqués et civilisés …

Le roman démarre en trombe, sur une scène absolument saisissante. Il faut ensuite accepter de ralentir, et de suivre son rythme plus lent, où les différents mystères s’accumulent, apparemment sans lien les uns avec les autres. Et peu à peu, au gré des avancées des uns et des autres, c’est une réalité bien plus sinistre que le simple conflit entre agriculteurs et pasteurs (un conflit vieux comme l’agriculture) qui est mise en lumière.

Des pans entiers d’une histoire sombre, assez mal connue, et que personne n’a envie de voir revenir sur le devant de la scène. Ces histoires, cette Histoire, Olivier Truc les fait émerger patiemment, le lecteur les découvrant au fur et à mesure des découvertes des différents protagonistes. Des personnages déjà familiers pour certains, complétés par deux ou trois nouveaux venus saisissants que nous ne sommes pas prêts d’oublier.

Heureusement, ce sombre héritage est parfois éclairé de pages lyriques et ensoleillées, où la chaleur d’une amitié, ou un coucher de soleil en montagne viennent nous mettre un peu de baume au cœur.

Un épisode de la série un peu atypique, sans grande virée en motoneige dans la toundra, mais avec une vilaine plongée dans l’histoire récente. Et nous arrivons à l’automne, plus qu’un pour boucler les saisons avec Klemet et Nina ?

Olivier Truc / La montagne rouge, Métailié/Noir (2016).

Je retrouve Asa Larsson

J’avais découvert Asa Larsson avec Horreur boréale publié à la série noire. Puis j’ai cru qu’elle n’était plus traduite. Et voilà que je découvre le troisième volume consacré à son héroïne chez Albin Michel : La piste noire. C’est toujours bien.

LarsonTout au nord de la Suède, du côté de Kiruna, le cadavre gelé d’une femme est trouvé dans une de ces cabanes dans lesquelles les habitants du coin vont pêcher sur la glace. L’enquête est confiée à la police locale qui va très vite avoir besoin de l’aide de l’ancienne avocate Rebecka Martinsson, à l’aise dans le droit des affaires et les méandres financiers, qui travaille maintenant pour le bureau du procureur.

En effet, la victime se révèle être la très belle Inna Wattrang, responsable de la communication d’une grosse multinationale minière. Une entreprise qui veut investir dans la région mais qui, comme toute entreprise minière, trempe dans quantité d’affaires louches tout autour du globe, et particulièrement en Afrique.

La mort d’Inna ne fait qu’ouvrir la boite de Pandore.

Je retrouve ici ce qui m’avait plu dans le premier volume consacré à Rebecka : Des personnages intéressants, Rebecka, mais aussi les deux enquêteurs de Kiruna, ou le portrait très sensible d’Esther, jeune artiste au parcours étonnant.

Une intrigue qui tient la route, bien menée, et dans laquelle l’auteur a l’intelligence d’éviter les facilités et le happy end. Je n’en dis pas plus, mais tout le récit reste solide et cohérent, sans jamais tenter de forcer une fin plus rose ou moralement satisfaisante que ce que la réalité nous offre tous les jours. Je sais, ce n’est pas très clair, mais vous comprendrez si vous lisez.

Pour finir, comme dans Horreur boréale, le roman dresse le portrait de cet extrême nord de la Scandinavie. Paysages, habitudes de vie, effets de l’hiver et du froid … un pays rude, parfois cruel, mais dont la chaleur humaine n’est pas absente.

Bref, sans crier au génie, un très bon polar qui se lit avec plaisir.

Asa Larsson / La piste noire (Svart stig, 2009), Albin Michel (2015), traduit du suédois par Caroline Berg.

Le détroit du loup

Après Le dernier Lapon, voici donc la suite, toujours sous la plume d’Olivier Truc : Le détroit du loup. Une lecture qui tombe à point nommé et qui montre que certaines compagnies pétrolières sont à vomir. Mais il faut dire que ce sont des compagnies norvégiennes, c’est pas Total qui ferait ça !

Truc-LoupC’est le printemps en Laponie. Du côté de la petite ville d’Hammerfest, sur les rives de la mer de Barents, deux mondes s’affrontent : celui des éleveurs de rennes qui, depuis des siècles, viennent sur l’île en été trouver les pâturages pour leurs troupeaux, et celui des compagnies pétrolières et gazières qui voient dans la mer de Barents un nouvel eldorado. Un affrontement forcément déséquilibré …

C’est dans ces circonstances que Klemet et Nina, membres de la police des rennes, viennent enquêter sur la mort, apparemment accidentelle d’un jeune berger, noyé lors de la traversée du détroit du loup par son troupeau. Une enquête qui va les amener à s’intéresser à une autre population « exotique » : les plongeurs de l’industrie pétrolière, héros flamboyants et prêts à prendre tous les risques.

Il semblerait que ce second roman d’Olivier Truc ait été un peu moins bien accueilli sur les blogs que le premier. Pour ma part, je les trouve très comparables.

Je pourrais reprendre ici une bonne partie de ce que j’avais écrit sur Le dernier lapon. Structure et écriture classiques (ce n’est pas une critique, mais une constatation), et bien maîtrisées, avec un très bel emballement final.

Des personnages qui, je trouve, prennent peu à peu de l’épaisseur et que l’auteur nous dévoile un peu plus, et c’est aussi cela que l’on aime quand on retrouve des personnages récurrents.

Une belle cohérence dans le choix du lieu et du temps : Après l’hiver lapon, voici le printemps, tout aussi bien décrit dans ses beautés et ses dangers, un printemps que je découvre comme j’avais découvert l’hiver : l’arrivée de la couleur, l’omniprésence de la lumière, les pièges de la fonte des neiges …

Et deux thématiques qui se mêlent : le choc entre deux modes de vie, nomade et sédentaire qui, s’il n’est pas nouveau et remonte à la plus haute antiquité (comme dirait l’autre …) est de plus en plus rare et de plus en plus déséquilibré. Et l’exploitation scandaleuse de la force de travail humaine (ça non plus ce n’est pas nouveau, et c’est loin d’être fini !) dans un de ces pays du nord pourtant toujours présentés comme des modèles de capitalisme modéré et social, voire humain ! (comme si le capitalisme pouvait être autre chose que prédateur …).

Bref je n’ai pas été déçu, peut-être moins surpris et dépaysé après Le dernier lapon et La loi des sames, mais toujours conquis, puisque j’ai l’impression d’être moins bête et que j’ai pris un grand plaisir à la lecture.

En attendant l’été puis l’automne de Klemet et Nina.

Olivier Truc / Le détroit du loup, Métailié (2014).

Les sames sont partout !

Les sames, longtemps totalement inconnus des lecteurs de polars sont en passe de devenir des habitués. En attendant de lire le deuxième volume d’Olivier Truc, voici un local : La loi des sames du suédois Lars Pettersson.

Pettersson-laloidessamesAnna Magnusson est substitut du procureur à Stockholm, cela fait des années qu’elle n’est pas retournée dans le grand nord, en Laponie, dans la famille de sa mère. Jusqu’au jour où sa grand-mère lui demande de venir aider un cousin accusé de viol.

A Kautokeino Anna se retrouve confrontée à un pays, des modes de vies et des coutumes que sa mère a quittés et qu’elle ne comprend pas. Confrontée aussi à la culpabilité, implicite mais bien présente : En partant sa mère a mis en péril le clan et ses troupeaux de rennes qui nécessitent la présence de tous pour survivre dans l’hiver lapon, et résister aux attaques des autres propriétaires qui ne se font pas de cadeaux. Confrontée également à sa position paradoxale : on lui fait bien sentir qu’elle n’est plus same, mais au nom de son appartenance au clan on exige sa coopération. Dans un monde dont elle ne comprend ni le fonctionnement ni les valeurs.

Les sames donc sont à la mode. Relativement. C’est vrai, troisième roman en 2-3 ans alors qu’on n’en avait jamais entendu parler avant. Je n’ai pas encore lu Le détroit du loup, le second roman d’Olivier Truc, mais je peux vous dire que celui-ci, La loi des sames est de très bonne facture.

Certes, l’intrigue n’est pas trépidante, mais difficile de trépider quand on doit faire quelques centaines de kilomètres dans la nuit, le froid et la neige pour aller d’un endroit peuplé quelconque au premier endroit suivant où il y a du monde ! Donc déconseillé aux amateurs de thrillers sous amphets. Pourtant la construction tient bien la route.

Ensuite c’est tout le reste qui fait l’intérêt du roman.

La description d’une nature qui impose sa loi aux hommes. Une nature effrayante, potentiellement meurtrière, intimidante et en même temps somptueuse. On ressent le froid, l’humidité, la neige, l’obscurité … mais aussi, parfois, la lumière aveuglante.

La description surtout d’un mode de vie et d’une culture qui semblent vivre leurs derniers soubresauts, assaillis par la volonté d’uniformisation des états, mais aussi par les envies et besoins nouveaux créés par la société de consommation. Une culture et un peuple décrits avec une grande honnêteté (autant qu’on puisse en juger), c’est-à-dire sans minimiser les préjudices subis, mais sans non plus l’idéaliser : Il y a ici aussi des voleurs, des menteurs et des forts prêts à tout pour profiter des faibles, des préjugés contre ceux de l’extérieur, des préjugés contre ceux qui ne font pas partie de « l’aristocratie » same …

Et puis il y a cette description, très forte et prenante du sentiment de culpabilité de ceux qui sont partis, culpabilité renforcée par le jugement permanent et sans pitié de ceux qui sont restés …

Bref un roman fort intéressant qui mérite qu’on lui consacre quelques heures.

Lars Pettersson / La loi des sames (Kautokeino, en blodig kniv, 2012), Série Noire (2014), traduit du suédois par Anne Karila.

La nuit de Frédéric Jaccaud

Voilà, j’étais donc englué dans la lecture de La nuit de Frédéric Jaccaud, sorti à la série noire. Je ne sais pas si c’est un polar, ce n’est certainement pas ce que le public qualifie de « thriller » même si c’est ce qu’il y a écrit en quatrième de couverture. Ce qui est certain par contre, c’est que c’est totalement cohérent avec les choix d’Aurélien Masson depuis qu’il est à la tête de cette maison. Une maison qui, avec les Chainas, Stokoe et maintenant Jaccaud nous a offert ce que le « polar » offre de plus original et de plus crépusculaire ces dernières années … A défaut d’être le plus aimable et le plus accessible …

JaccaudTromso, quelque part très au nord de l’Europe. L’hiver, propice à toutes les déprimes. Le froid, la nuit perpétuelle, un monde futur (proche) au bord de l’abîme (sans qu’on sache trop quel abîme). Des destins vont se croiser dans ce monde où les animaux de compagnie ont remplacé les enfants, et au moment où ces animaux, justement, semblent mourir en proportion inquiétante.

Karl, vétérinaire urgentiste dépressif, alcoolique et auteur d’un ouvrage désespéré qu’il n’a jamais fait lire à personne ; Maze et Dix, deux gros bras d’une entreprise qui traquent ceux qu’on leur dit de traquer ; Cherry, pute africaine ; Aleksy, ado attardé, informaticien génial qui s’amuse à semer le chaos informatique et à voir les effets sur la vraie vie ; Lucie, militante de la protection des animaux … Et bien d’autres. En quelques jours ils vont se croiser, se télescoper, jusqu’à l’apocalypse.

J’ai écrit dans mon billet précédent que je ne savais pas quoi en penser. C’est toujours en partie vrai. En général, quand je n’avance pas dans la lecture d’un bouquin, quand je ne suis pas impatient de l’ouvrir de nouveau, quand je n’arrive pas à en lire plus de 30 à 40 pages en suivant, c’est mauvais signe. Et souvent je ne vais pas au bout.

Mais pas là. Tous les symptômes étaient là, mais je n’ai jamais cessé d’être étonné, et surtout curieux de voir où voulait aller l’auteur. Le morcellement de la lecture est favorisé par la suite de chapitres très courts, et par la succession rapide des points de vues. Etonnamment, même si on ne peut pas dire que l’auteur recherche l’empathie du lecteur, on veut savoir comment ça va mal finir (car il n’y a aucun doute, ça va mal finir). Et encore plus étonnamment, malgré la noirceur du propos, la cruauté de certaines scènes, il y a aussi un certain humour. Humour noir, mais humour.

A mon goût, il manque dans toute la première partie de ce puzzle une tension dramatique et narrative qui par contre nous tombe dessus sans préavis dans la sixième et avant dernière partie, sobrement nommé « extermination ». Là tout se noue, tout s’accélère et on est, enfin, happé par le récit.

Ce qui ne veut pas dire qu’on s’ennuie avant. Mais on n’est pas impatient. J’imagine que c’est voulu, que la structure éclatée et en apparence peu connectée, sans fil conducteur, est là en écho à un monde où les liens entre les gens ont presque entièrement disparus, mais où leurs faits et gestes ont quand même des interactions qui deviendront évidentes (et catastrophiques) dans la sixième partie. Tout semble donc maîtrisé, très réfléchi, extrêmement intéressant, pas forcément très facile à lire.

Ajoutons qu’on est noyé sous les thématiques (manipulation de l’information, fin du monde, bêtise d’une écologie sans réflexion, drame de la solitude, dérive sécuritaire …), mais que la qualité d’écriture de chaque chapitre et la puissance d’évocation des fragments fait qu’on s’accroche, et qu’on prend plaisir à la lecture par petits bouts.

Un livre étonnant, exigeant, intrigant, passionnant, à lire quand on est en forme.

Frédéric Jaccaud / La nuit, Série Noire (2013).

En Laponie avec Olivier Truc

Un des belles découvertes de la rentrée. Certainement le roman le plus dépaysant. Et avec ça passionnant. Plongez dans la nuit polaire et suivez la Brigade des rennes avec Le dernier Lapon d’Olivier Truc.

TrucKautokeino, Laponie, quelque part entre Norvège, Suède et Finlande. Après 40 jours sans voir le soleil, les habitants attendent avec impatience le lendemain où ils auront 27 minutes de soleil. Le jour où ils auront de nouveau une ombre.

Klemet fait partie de la brigade des rennes, chargée de régler les conflits entre les différents éleveurs qui se répartissent sur l’immensité. Mais en ce jour particulier sa mission va changer. Au musée du centre culturel un tambour de chaman cédé il y a peu par un camarade d’expédition de Paul Emile Victor vient d’être volé. Voilà qui ravive les conflits entre la communauté samie et les norvégiens qui se laissent de plus en plus tenter par le parti d’extrême droite national. Quand Mattis, un berger de rennes misérable est retrouvé mort dans son campement les tensions augmentent, et la tâche de Klemet et sa coéquipière se complique encore. L’enquête sera longue, et fera remonter à la surface de vieilles histoires et les rivalités et haines de toujours.

Si ce roman se démarque en cette rentrée, ce n’est ni par son écriture, classique (ce n’est pas un critique !), ni par sa construction fort bien maîtrisée, passant d’un lieu et d’un personnage à l’autre, mais là aussi, relativement classique. Pas non plus par la conduite de l’intrigue, là aussi sans défaut, avec son démarrage lent, sa montée du suspense, et son crescendo final orchestré de main de maître. S’il n’y avait « que » cela, on aurait entre les mains un très bon polar bien écrit et bien construit, et ce serait déjà très bien.

Mais Le dernier lapon est plus que cela. Parce qu’il nous plonge, tête baissée, dans ce grand nord que nous ne connaissons absolument pas. Là encore, s’il se contentait de décrire, fort bien, la nuit polaire, le froid, la vie inimaginable des bergers de rennes lapons, le premier soleil de l’année, la beauté et l’immensité d’un paysage enneigé … Ce serait déjà magnifique.

Mais il y a encore plus ! Il nous fait découvrir toute une histoire qui nous est totalement inconnue, même si, à la réflexion, elle est tristement classique : Celle de la colonisation du grand nord par les scandinaves, au détriment de population d’origine, les nomades samis.

Evangélisation musclée, intégration forcée à la culture dominante, en s’en prenant aux enfants, envoyés de force dans une école qui leur interdit de parler leur langue, spoliation des ressources, travail forcé dans des mines … Sans compter maintenant que certains commencent à revendiquer des droits, racisme exacerbé et montée de partis d’extrême droite xénophobes. Refrain tristement connu, mais que j’entends pour la première fois chanté en norvégien …

Découverte également de la vie et de la culture d’une population européenne (et oui, c’est chez nous tout ça), qui ne comprend pas les notions de frontières qu’on veut lui imposer et qui, peu à peu perd ses repères sans arriver vraiment à en acquérir de nouveaux.

Tout cela est fait très intelligemment, au travers du regard d’un Lapon qui s’est un peu écarté de sa culture, et d’une « étrangère » ouverte qui découvre et pose les questions que se pose le lecteur. Intelligemment et sans manichéismes, la société samie étant montrée sans angélisme, avec ses injustices et ses conflits internes.

Bref, si vous voulez du dépaysement, si vous voulez apprendre en passant un excellent moment, si vous cherchez une belle histoire qui vous rendra moins ignorants, vous avez trouvé.

Olivier Truc / Le dernier lapon, Métailié (2012).