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Recette du magret façon poulpe

Bon c’est vrai, je ne lis plus trop les Poulpe. Il y en a eu trop de très mauvais, et même si la qualité est sérieusement remontée, j’ai perdu l’habitude de les lire. Mais là c’est celui d’un pote, alors j’ai fait une exception. Et puis Arrête tes six magrets de Benoît Séverac se passe vers chez nous, et le magret, j’aime ça.

SeveracGabriel Lecouvreur se trouve coincé à Samatan, dans le Gers, entre le mariage d’un cousin (lors duquel il s’est disputé avec tout le monde), et l’arrivée de sa chérie qui veut aller au festival de country de Mirande (elle a un goût de chiotte sa chérie, elle aurait pu aller au festival de jazz de Marciac …).

Et comme il s’emmerde, il ne peut s’empêcher de glisser ses tentacules là où on n’en veut pas. A savoir dans le second suicide d’un petit producteur de canards gras. Le deuxième qui s’opposait à une grosse boite d’agroalimentaire qui s’est implantée dans la région.

Le poulpe va s’apercevoir que la douceur gersoise peut être trompeuse, et que la bonhommie du sud-ouest cache de sales magouilles et une méfiance maladive envers tout ce qui vient de l’estranger (l’estranger commençant plus ou moins à Toulouse).

Arrête tes six magrets est un bon poulpe. Ni plus ni moins. C’est à dire que si vous voulez savoir ce que Benoit Séverac sait écrire de mieux, lisez Rendez-vous au 10 avril, ou paraît-il (je dis paraît-il parce que je ne les ai pas lus) ses romans jeunesse. Par contre si vous aimez vous faire un poulpe de temps en temps, celui-ci doit faire partie de votre collection.

Certes, du côté de Samatan je ne sais pas si le portrait des habitants va être très apprécié … mais c’est aussi le rôle de Gabriel d’aller regarder ce qui grouille sous les pierres. Mais l’histoire est bien menée, avec ce qu’il faut d’humour et de descriptions locale.

Et puis j’aime bien la fin qui prouve (je m’en doutais) que Benoit Séverac n’est pas le gentil plein de bonhommie qu’on croit. Une fin qui fait pleurer dans les chaumières et qui met enfin en lumière la méchanceté et la perfidie de celui qui a tant de succès auprès des collégiennes et des lycéennes … Oui Benoit est un vrai méchant pervers qui ne recule devant aucune félonie. Et c’est aussi pour ça que son poulpe est un bon cru.

Benoît Séverac / Arrête tes six magrets, Baleine/Poulpe (2015).

Recette du Poulpe à la sauce Chainas.

David Peace, Elmore Leonard, Lucarelli … c’est bien joli tout ça. Mais dans le monde du polar, le vrai, le pur et dur, la rentrée, le choc attendu, c’était le Poulpe d’Antoine Chainas. Comment allait-il rentrer dans le moule (ou dans le poulpe ?) ? Laisserait-il Gabriel dans l’état dans lequel il l’avait trouvé en arrivant ? Ou bien dans l’état dans lequel il aurait voulu le trouver en arrivant ? L’odyssée de la poisse est enfin sorti, des milliers de fans ont passé une nuit blanche devant Virgin et la FNAC pour se procurer les premiers exemplaires, et votre serviteur est enfin en mesure de répondre à toutes ces questions angoissées, et angoissantes.

En 2010, déjà, notre poulpinet n’est pas au meilleur de sa forme. Alors imaginez-le en 2030, à soixante-dix ans ! Et Chéryl qui a gardé toutes ses peluches roses ! Dans un monde où on n’existe pas si on n’a pas sa puce sous-cutanée Gabriel est presque un fantôme … Mais, avec sa douce, ils viennent de gagner à la Loterie Nationale Obligatoire. Ils ont gagné une séance de Porn-Incarnation. Pendant quelques minutes, ils seront en osmose parfaite avec deux Omnimorphes spécialistes de la chose, jeunes et beaux.

Pendant la séance il se passe quelque chose qui n’aurait jamais dû arriver, Gabriel a senti de l’empathie pour Georgie, son Omnimorphe. Or c’est impossible, les Omnimorphes ne sont pas des « gens », ils n’ont pas de souvenirs, pas d’émotions, ce sont juste de clones, sans âme, et surtout sans droits, propriété de Omnicron Inc. Mais comme la séance lui a donné un coup de jeune, pour exister de nouveau, Gabriel décide d’aller voir ce qu’il se passe du côté de clones, et de comprendre pourquoi ils se font tous dessouder dernièrement …

L’attente, donc, était grande, immense même. Le résultat dépasse toutes les espérances. Ni plus ni moins. Une histoire indéniablement à la Chainas, des thématiques Chainas qui viennent parfaitement coller à celles du poulpe (ce qui, tout de même, n’était pas forcément gagné d’avance). Une intrigue sans la moindre faille, qui fonctionne en hommage à quelques grands de la SF (de façon plus ou moins explicite), de la baston, du noir bien noir, de l’amour, de l’émotion, des clins d’œil …

Et une nouveauté : beaucoup d’humour. On sentait bien, derrière la noirceur de ses romans précédents, la jubilation de l’auteur. Ce poulpe lui offre l’occasion de la laisser éclater, ouvertement. Et ça donne ça, entre autres exemples :

« Bande annonce :

Ne ratez pas ce soir sur l’ensemble du réseau France Internet notre grand débat intitulé : « Omnimorphe, le don de la vie ? ». En compagnie des meilleurs spécialistes, Marin Ledun (secteur Haute Technologie), Jérôme Leroy (secteur Prospective Appliquée) et Caryl Férey (secteur Sensibilité du Pied Droit), nous débattrons des enjeux politiques, financiers et éthiques de cette nouvelle forme de divertissement qui a, en quelques années, révolutionné l’industrie des loisirs. France Internet, et le monde bouge encore. Mention Légale : France Internet est un groupe de mission de service public obligatoire. »

Et donc le lecteur jubile de la première à la dernière ligne. Un très grand poulpe, et un excellent Chainas.

Antoine Chainas / 2030 : Odyssée de la poisse, Le Poulpe (2010).

Joan Baez, le Poulpe fait ceinture.

Décidément, si le poulpe n’est pas en grande forme, les auteurs qui l’ont repris, eux, pètent le feu. C’est encore le cas avec ce Sarko et Vanzetti, sous la plume inspirée de Serguei Dounovetz.

La chanson est maintenant connu, le poulpe ne se contente plus de cracher du noir, il en broie. Chéryl lui fait la gueule, la France est gouvernée par qui on sait … Bref la déprime. Jusqu’à ce qu’il lise dans le journal qu’un dénommé Vanzetti, syndicaliste anarchiste du nord qui lui a tout appris quand il était encore un pulpito, est accusé du meurtre d’un vigile. L’homme a été égorgé dans l’usine d’armement pour laquelle il travaillait, la nuit, devant un coffre-fort béant. Comme depuis quelques semaines, les grévistes bloquent la boite pour que leur patron ne puisse pas tout envoyer en Chine, l’occasion n’est que trop belle de tout mettre sur le dos d’un des revendicateurs les plus virulents. C’est, bien évidement, compter sans Gabriel qui va, à l’occasion, découvrir de nouvelles bières, et retrouver un peu de son allant d’antan.

Un poulpe écrit par Serguei Dounovetz ça semble tellement évident qu’on se demande comment cela ne s’est pas fait avant. On dirait que le personnage a été créé pour lui. Et donc ça marche du feu de Dieu.

Intrigue solide, dialogues qui claquent, jolies filles, bastons, coups de gueule et coups de boule, gouaille … Tout y est, pour le plus grand plaisir d’un lecteur qui jubile. Les sales cons en prennent pour leur grade, sans pour autant que l’auteur tombe dans l’angélisme ou le manichéisme (en gros, les enfoirés de patrons racistes sont de vrais enfoirés, mais en face les choses sont plus nuancées, et pas toujours roses, rouges ou noires …).

Et je vous laisse la surprise du feu d’artifice final …

Serguei Dounovetz / Sarko et Vanzetti, Baleine/Poulpe (2010).

PS. J’ai longtemps hésité à garder ce titre de corps de garde. J’ai fini par craquer, pensant qu’il n’était pas pire que certains originaux. Je vous prie d’excuser cette facilité passagère, je suis un peu fatigué … Promis, je ne le ferai plus …

Hasta la victoria pulpito

Avez-vous déjà imaginé le poulpe en Che Guevara au pays des rastas ? Certainement pas, c’est que vous n’avez pas l’imagination de Sébastien Gendron. Et pourtant, c’est bien ça qui va lui arriver dans Mort à Denise.

On commence à s’y faire, Gabriel vieillit, sa relation avec Chéryl bat de  l’aile (voire des deux ailes) et il n’est pas loin de la déprime, accoudé au comptoir de son restau préféré devant sa bière. Ce doit être pour ça qu’il accepte, en désespoir de cause, d’aller récupérer les millions d’un improbable roumain dans un paradis fiscal : Markinson Island. Pour ça aussi qu’il accepte d’y aller accompagné de Laura, jeune apprentie journaliste très BCBG (on dit encore BCBG ?) fort avenante mais passablement casse-bonbons.

Mais voilà que sur place, Madame la Présidente, Denise Goval, est en train d’instrumenter un groupe de rastas fumeurs de pétards (je sais, je me répète) vaguement rouscailleurs pour en faire de dangereux révolutionnaires et avoir un prétexte pour brader son île, en virer les habitants et y installer de luxueux complexes hôteliers. Elle veut de la révolution Denise ? Et bien Gabriel va exaucer ses vœux, au-delà de ses pires cauchemars.

Autant le dire tout de suite, le point de départ de ce poulpe révolutionnaire est un poil tiré par les cheveux. So what ? Ce n’est pas la première fois, et surtout, à partir du moment où la suite est cohérente, est-ce vraiment grave ? De même, je voyais mal jusque là Lecouvreur en meneur guévariste. Là aussi, pas grave.

Parce qu’ensuite l’histoire tient la route, les situations cocasses sont bien plantées, la relation entre Gabriel et Laura ne manque pas de piquant, et, je l’avoue, les coups de pied au cul distribués à la bande de nuisibles sont fort réjouissants.

Oui c’est un poulpe qui joue avec les limites du personnage et de la série. Et c’est tant mieux parce qu’il le fait avec allant, énergie et brio. Et puis, ce n’est pas tous les jours que Gabriel croise des personnages historiques. Mais je n’en dirai pas plus, je vous laisse la surprise …

Sébastien Gendron / Mort à Denise, Baleine/Poulpe (2010).

Vive les vieux !

Qui a dit que la vieillesse est un naufrage ? Certainement pas Jean-Paul Jody qui, avec Vingt mille  vieux sur les nerfs nous mitonne un poulpe qui donne envie de vieillir !

C’est la crise. Chéryl n’a plus de temps pour la gaudriole, elle passe son temps à « s’informer » en regardant la télé pour pouvoir discuter dans son salon ; et Gérard, dont le bistro est envahi par des cadres encravatés, ne sert plus de pieds de porc, parce que sa nouvelle clientèle n’en veut pas. Mais Gabriel ne s’avoue pas vaincu. Qui mange encore des pieds de porc ? Les vieux. Il va donc faire le tour des maisons de retraite pour rameuter les anciens amis de ses défunts parents. Il n’imagine pas qu’en rassemblant ainsi autant d’anciens de tous les combats (guerre d’Espagne, résistance, guerre d’Algérie, mouvements sociaux …) il joue avec le feu. Que dis-je le feu ? la dynamite. Et d’ailleurs, peu après, ça commence à péter.

En voilà un poulpe réjouissant, à défaut d’un poulpe réjoui. Le pauvre Gabriel, complètement dépassé par les événements, n’est ici qu’un détonateur, et tout juste le témoin du raz-le bol des anciens. Il observe, il subit, et même Chéryl lui refuse le repos du guerrier (ce qui donne lieu à quelques effets de comique de répétition assez réussis).

Ils sont beaux ces papis mamies. Ils sont beaux, ils sont enragés, ils ont décidé, une dernière fois, de combattre la saloperie et la connerie. Et ils ont bien raison merde ! Ils n’ont quand même pas risqué leur vie sur tous les fronts pour voir leurs idées et leurs valeurs à ce point foulées au pieds.

De toute évidence Jean-Paul Jody s’amuse à les mettre en scène et à leur faire dézinguer quelques uns des nuisibles qui nous pourrissent la vie. Alors ça ne fait peut-être pas avancer les choses (quoique, ce serait bien aussi que la peur change un peu de camp), mais qu’est-ce que ça fait du bien ! A se demander même comment ce n’est pas encore venu à l’esprit de quelques-uns.

Allez, courage, plus que 30-35 ans à patienter et …

Jean-Paul Jody / Vingt mille vieux sur les nerfs, Baleine/Poulpe (2010).

Poulpe sauce espagnole.

Gabriel déprime. Ce n’est pas nouveau, cela fait quelques titres qu’il déprime. Sous la plume de Laurence Biberfeld il a même passé le temps à se faire casser la gueule par un soupirant de sa belle un peu ramolli du bulbe. En parlant de la belle, sa relation avec Chéryl a de l’eau dans le gaz. Alors quand Brifid Waterford, rousse incendiaire qu’il a déjà croisé quelques années auparavant débarque dans sa vie … Il prend feu. Les voilà partis, mains dans la mains, et zigounette dans le pilou pilou (comme disait le Maître) sur les traces d’une trafic d’antiquités afghanes. Une enquête qui les mènera de Toulon à Londres, en passant par Séville, Barcelone et Cadaqués, pour le plus grand plaisir d’un poulpe qui se demande quand même où il met les pieds.

Pourquoi ouvre-t-on un Poulpe ? Pour passer un bon moment de détente en compagnie d’un personnage éminemment sympathique, et pour voir comment un nouvel auteur va prendre le bestiau en main. En général aussi parce que s’attend à trouver un minimum d’humour. Maïté Bernard a accepté la mission, elle a écrit Même pas Malte, elle a bien fait. C’est un poulpe délicieux. Léger, sensuel, pétillant, ensoleillé …

Déjà il commence sous de bons auspices, Maïté Bernard rendant hommage à Marcus Malte, preuve qu’elle a bon goût. Elle nous amène à Cadaqués, Barcelone et Séville. Ce qui confirme qu’elle a bon goût. Et elle nous fait « entendre » l’album magique Lagrimas Negras, ce qui devrait finir de convaincre tout le monde … Qu’elle a bon goût.

Un petit moment de bonheur sans complication. Quelque coups de tatane dans une ambiance de comédie américaine à l’ancienne (vous savez, les élégantes, qui laissent un sourire ravi sur les lèvres) Gabriel fait un break (nous aussi), est à deux doigts de laisser tomber Chéryl et une partie de ses principes pour deux yeux verts, une tignasse rousse … Et tout ce qui va avec. Une bouffée d’oxygène avant de replonger dans du noir bien noir.

Maïté Bernard / Même pas Malte, Baleine/Poulpe (2010).

Poulpe à la sauce Biberfeld.

Souvent on prend un poulpe pour se détendre, entre deux pavés bien denses. On ressent le besoin d’une lecture agréable et relativement facile. Comme une bière bien fraiche après une longue rando au soleil. Avec On ne badine pas avec les morts, de Laurence Biberfeld, c’est raté.

Karen a été retrouvée torturée et assassinée dans son petit appartement parisien. Et c’est maintenant son fils, quatorze ans, accusé du meurtre, qui se pend dans sa cellule. Le poulpe ne croit pas un instant à cette version. Il a bien sûr raison. Le voilà donc parti sur les traces d’un drôle de journal, qui va le balader de Vienne à New York en passant par Tel Aviv, sur les traces de l’histoire du mouvement sioniste. Pendant ce temps, Pedro renoue avec son passé, Chéryl se rase la tête, et un mystérieux individu suit Gabriel partout pour lui casser la gueule …

C’est donc du sérieux ce poulpe. Multiplicité des personnages, densité des moments historiques évoqués, sérieux de la documentation … C’est un poulpe de haute densité, plutôt un calamar géant des profondeurs. Et qui demande donc un minimum de concentration. Ce qui n’empêche pas Laurence Biberfeld de pimenter son discours fort intéressant de quelques superbes dégustations de bières (ça donne soif), de scènes de tatanages réjouissantes, et d’un humour jouant très bien sur le comique de répétition.

On y apprend à apprécier le baume au camphre, on découvre de très nombreuses bières, on sourit souvent. Apprendre en s’amusant un bon programme non ?

Laurence Biberfeld / On ne badine pas avec les morts, Baleine/Poulpe (2009).