Archives du mot-clé Leonardo Padura Fuentes

Padura scénariste

Je ne vais presque plus au cinéma. Mais là j’ai réussi, à l’arrache, à faire une exception. Pour aller voir Retour à Ithaque, de Laurent Cantet, sur un scénario de Leonardo Padura. Et je ne l’ai pas regretté.

Si vous ne l’avez pas vu, autant avertir tout de suite les amateurs, cela pourrait être une pièce de théâtre :

Unité de lieu : Une terrasse sur les toits de La Havane, avec vue sur le Malecon (la grande avenue de bord de mer).

Unité de temps : Une soirée et la nuit qui suit.

Unité d’action : Amadeo, qui a quitté Cuba 16 ans auparavant revient de Madrid et retrouve quatre de ses amis d’adolescence et d’études : Rafa, peintre grande gueule qui a déplu au régime et vivote en vendant des croutes aux touristes – Tania, ophtalmo qui se retrouve seule depuis que son ex et ses fils sont partis à Miami – Eddy, cadre dirigeant, toujours content de lui qui est le seul qui ait une certaine réussite économique – Aldo, fils d’un révolutionnaire qui veut encore croire bien qu’il survive en trafiquant des batteries.

Itaque-01

Passés les premiers souvenirs émus, bouteille après bouteille, ce qui n’a jamais été dit fini par remonter, les difficultés, les désillusions se mêlent à la nostalgie, l’amertume à la joie, jusqu’à la révélation finale des raisons du départ d’Amadeo.

Autant être franc, quitte à passer pour un ignare, cela fait longtemps (bientôt 14 ans) que je vais très peu au ciné, donc je n’avais rien vu de Laurent Cantet, et c’est bien évidemment le scénario de Padura qui m’a motivé. Je n’ai pas été déçu. Parce que c’est du Padura, du Conde même 100 % pendant toute la durée du film.

Moi qui adore les scènes se déroulant chez Flaco et sa mère Josefina dans les romans de Mario Conde, j’ai été servi pendant 1h30. On y retrouve tous les thèmes de Padura : l’amitié, les souvenirs d’une époque où tout le monde croyait (bon gré mal gré) à un avenir radieux, la musique, les désillusions, la génération sacrifiée, l’incompréhension face à une jeunesse qui a déjà tourné la page, les galères de la « période spéciale », les compromissions de certains, les amours de jeunesse, les rêves de gloire, les rêves brisés, et au final, toujours, l’amitié. Tout ça en descendant force bouteilles de rhum et en mangeant les plats préparés par Josefina.

On retrouve tout ! Et tout très bien filmé, avec, malgré l’unité de lieu et un décor minimaliste, de très belles lumières, avec des acteurs parfaits, des sourires, beaucoup d’émotion, et le plaisir de revoir le grand Jorge Perrugoría, (souvenez-vous, la révélation de Fresa y Chocolate).

Itaque-02

Bref un moment de bonheur et d’intelligence, dont on revient tout retourné et en même temps heureux. En rentrant, on s’est servi un rhum ambré cubain, parce qu’il fallait bien ça !

Petit retour sur la rencontre avec Leonardo Padura

Je pourrais reprendre ici, mot pour mot, ma première impression d’il y a quelques années, quand j’avais animé la rencontre à propos de L’homme qui aimait les chiens. Comme ses collègues hispanos, Leonardo Padura est un conteur extraordinaire. Dès la première phrase il tient l’auditoire sous son charme. Et normalement, pas la peine de prévoir trop de questions …

Mais là on a battu les records. Une question, posée à 20h00 pile, début de la rencontre, et dont la réponse nous a occupé jusqu’à … 20h40 ! Le moment était venu de passer la parole au public très nombreux. Animateurs, si vous rencontrez Leonardo Padura, pas de panique, lancez la machine, et ensuite ce n’est que du bonheur.

Tout y est passé :

L’histoire de ce bateau avec 937 juifs allemands à bord, victimes de la corruption cubaine et de la politique extérieure nord-américaine.

La honte que représente cet épisode dans un pays qui n’a pas connu d’antisémitisme, et où la communauté juive vivait en parfaite harmonie avec le reste de la population.

L’histoire des premiers juifs ayant émigrés aux US juste après la révolution cubaine.

L’apport de Rembrandt à la peinture.

L’état actuel de la société cubaine, son évolution, le peu d’espoir qu’elle offre aux jeunes, et en particulier aux jeunes les mieux formés.

L’incompréhension de l’auteur, incarné par Mario Conde face au Cuba d’aujourd’hui, et en particulier face à sa jeunesse.

Son fil conducteur, la thématique qui court tout le long du roman : la liberté d’un individu face à sa communauté, une liberté pas uniquement politique, mais aussi sociale ou religieuse.

Comment il a eu l’idée du tableau peint par Rembrandt pour servir de prétexte.

Comment il a adapté son écriture aux différentes époques du roman.

Tout cela peut sembler très sérieux, voire austère, mais parce que c’est un magnifique conteur, et parce qu’il aime les gens et ne perd jamais son sens de l’humour, on a aussi beaucoup rit. En parlant des repas dans les romans de Conde par exemple : dans les pires années de crise, les années 90, quand la chute du mur a laissé Cuba seul face au blocus américain, finalement les cubains n’avaient que trois vrais problèmes nous dit-il : « le petit déjeuner, le déjeuner et le diner ».

Plus d’une heure de rencontre, suivie d’une bonne demi-heure de signatures qui a permis aux gens de prolonger la discussion avec lui.

Un grand monsieur, et un Caballero qui a rendu un hommage appuyé (et mérité) à sa traductrice (et lectrice très critique) présente dans la salle.

Un excellent moment.

Prochaine rencontre à Ombres Blanches pour moi : mardi 30 septembre à 18h00 avec Aro Sainz de la Masa autour du bourreau de Gaudi.

Rencontres de septembre à Toulouse

Un petit rappel, les rendez-vous polar vont pleuvoir sur Toulouse.

Ça commence jeudi 25 septembre, à partir de 20h, par la rencontre avec Leonardo Padura à Ombres Blanches.

Attention, elle a été repoussée à 20h00, et aura très certainement lieux dans le nouveau local de la librairie, rue Mirepoix (petite rue en face de l’entrée principale de la librairie).

Je signale à tout hasard, le lendemain, toujours à Ombres Blanches, à 18h00, une rencontre avec l’anglais John King pour son nouveau roman White Trash. Je n’ai rien lu de lui mais j’avais entendu beaucoup de bien d’un bouquin précédent Football factory. Donc si vous avez le temps et si vous êtes curieux.

Hérétiques, le nouveau roman de Leonardo Padura

Voici donc le nouveau Leonardo Padura, roman très attendu après l’excellent L’homme qui aimait les chiens. Avec Hérétiques, on reste dans le roman historique, tout en retrouvant Mario Conde.

Layout 1La Havane, 2007. Elias Kaminsky, peintre new-yorkais, fils de Daniel Kaminski un juif cubain ayant émigré à Miami contacte Mario Conde : Il veut savoir comment un tableau, disparu en 1939 à La Havane a pu se retrouver mis en vente à Londres.

La Havane 1939. Daniel Kaminsky et son oncle attendent le matin avec impatience. Le paquebot Saint-Louis vient d’arriver de Hambourg. A son bord plus de 900 juifs ayant pu partir d’Allemagne, avec tout ce qu’ils pouvaient emporter. Les parents de Daniel sont à bord, avec un tableau qui est dans la famille de puis des siècles, un portrait signé Rembrandt qui doit payer leur admission à Cuba.

Amsterdam, 1643, Elias Ambrosius Montalbajo de Avila ne rêve que d’une chose : être admis comme élève du Maître, l’homme qui révolutionne la peinture. Mais la religion interdit aux juifs de peindre …

Trois époques, trois destins qui vont se nouer, et que Mario Conde tentera de dénouer.

Deux réflexions pour commencer : La première est que la rentrée est passionnante et dense. Parce qu’entre le David Peace et celui-ci, on a deux pavés exigeants et passionnants. La deuxième, comme dirait les gamins : Il est trop fort Leonardo Padura !

Pourquoi il est trop fort ?

Le roman est construit en trois parties bien distinctes. Dans la première, qui oscille entre aujourd’hui et 1939, Mario Conde est là sans y être. On est plus concentré sur la période 1939-1958, et on a l’impression que Mario n’est là « que » parce que l’auteur avait envie de le revoir. On finit cette partie très intéressé mais avec un goût de pas assez.

La deuxième partie, très dense, se déroule au XVII siècle, autour de la création du tableau. Dense, pas d’humour comme dans les parties cubaines, mais fascinante, arrivant à être très profonde et érudite sans jamais être pédante ni pesante.

Et la troisième arrive, qui voit Mario Conde en personnage central, enquêtant sur une disparition sans rapport avec ce qui est venu auparavant, sinon un personnage marginal qui fait le lien. On se régale, on retrouve la bande de potes, l’humanité si émouvante de la série Mario Conde, le goût de pas assez de la première partie disparaît, les amateurs sont comblés … Mais se demandent quand même, malgré le plaisir immense de retrouver la bande, ce que fait cette partie après les deux premières.

Et pataplouf, dans les dernières pages, Leonardo Padura fait un gros nœud bien noir qui relie tout ça en un magnifique paquet cadeau cohérent et évident. Trop fort ce Padura.

Résultat, un superbe roman, à la fois dense et humaniste, très riche historiquement, passionnant dans la profondeur de sa réflexion sur la liberté, le libre arbitre, la force de la création, la valeur de l’appartenance à un groupe … Aussi vrai et intéressant quand il parle de la communauté juive d’Amsterdam au XVII° et de la peinture de Rembrandt, que lorsqu’il aborde les problèmes des ados d’aujourd’hui à La Havane. Un roman où l’on apprend plein de choses, un roman qu’on referme avec l’impression d’être un peu moins bête, et en même temps un roman très humain, proche des personnages, plein d’humour et d’émotion.

Tout ce qu’on aime dans un grand livre. Trop fort ce Padura.

Je rappelle aux toulousains qu’il sera à Ombres Blanches le jeudi 25 septembre à partir de 20h00 (modificatoin d’horaire).

Leonardo Padura / Hérétiques (Herejes, 2013), Métailié (2014), traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas.

Rencontres toulousaines.

C’est la rentrée, cela n’aura échappé à personne. Et je suis plongé dans un pavé de plus (la rentrée est pavée de pavés plouf, plouf). Le dernier Padura, dense et passionnant (et dense …).

Ceci dit, pour les toulousains, entre fin septembre et début octobre, si vous voulez m’éviter il va falloir faire attention, je serai partout !

Jeudi 25 septembre, à partir de 20h (modification d’horaire), j’aurai l’immense plaisir et honneur d’animer la rencontre avec Leonardo Padura (justement) à Ombres Blanches.

La semaine suivante, mardi 30 septembre, rebelote, pour une rencontre avec Aro Sáinz de la Maza, à propos de son roman Le bourreau de Gaudí (que je n’ai pas encore lu …), toujours à Ombres Blanches, toujours à 18h00.

Dimanche 5 octobre à 15h00, dans le cadre de La Novela, je serai dans les jardins Raymond VI (du côté du musée des abattoirs) pour causer avec ceux qui viendront de Ville et Polar.

Ensuite c’est Toulouse Polars du Sud qui démarre. Avec cette année une nouveauté (entre autres) : l’ouverture à peine esquissée l’année dernière vers les librairies de l’hyper centre-ville s’accentue, et s’accentue en beauté. Les auteurs seront dans toutes les librairies indépendantes durant la semaine du 6 au 11 octobre, et pour ma part j’animerai trois rencontres :

  • Mardi 7 octobre à partir de 18h00, Deon Meyer sera à Ombres Blanches. Profitez-en, il ne pourra pas rester pour le week-end, victime d’une tournée européenne très fournie.
  • Jeudi 9 octobre, toujours à partir de 18h00, toujours à Ombres Blanches, ce sera Eric Maravélias. L’occasion de rencontrer cet auteur dont Aurélien Masson nous avait dit le plus grand bien lors de sa venue à Toulouse (et il avait bien raison).
  • Vendredi 10 octobre, à partir de 16h30-17h00, Ayerdhal sera à la librairie Bédéciné.
  • Et Eric Maravélias et Ayerdhal restent le week-end et seront en très bonne compagnie (Pierre Lemaître, Yasmina Khadra, Serge Quadruppani, Gianni Biondillo, Carlos Salem, Lorenzo Lunar, Stéphanie Benson, Cristina Fallaras, Michael Mention etc …) à la librairie de La Renaissance.

Je vous reparlerai bien entendu de tout ça au fur et à mesure des rencontres, mais vous pouvez commencer à cocher les dates dans vos agendas.

Rencontre avec Leonardo Padura.

Première impression, si Leonardo Padura passe vers chez vous, allez le voir, sans faute. Comme tous ses amis hispaniques, comme Paco Ignacio Taibo, Carlos Salem, José Manuel Fajardo, Francisco Gonzalez Ledesma, Raul Argemi, José Carlos Somoza, Luis Sepulveda … Tous, sans exception, sont des conteurs exceptionnels. Si vous avez la chance d’avoir un bon traducteur sous la main (et là, elle était excellente, puisqu’il s’agissait de sa traductrice Elena Zayas), c’est le bonheur assuré.

Il nous a parlé, bien entendu, de politique et de littérature.

Politique pour évoquer cette histoire qu’il raconte. Evoquer la guerre d’Espagne, évoquer le stalinisme, évoquer le personnage de Trotski, évoquer le poids et la puissance, inimaginables aujourd’hui, de la propagande soviétique relayée par tous les parti communistes, évoquer la situation cubaine au travers du personnage d’Ivan. Ivan qui comme lui fait partie de ce qu’il appelle la génération cachée.

La génération qui a grandi dans le processus révolutionnaire, a profité des avancées de la révolution (en étant en particulier la première génération à aller massivement à l’université), a cru dans cette révolution, a activement participé en allant couper la canne à sucre et planter le tabac … Pour se retrouver à quarante ans avec rien dans les mains. Parce que la situation économique n’a pas évolué, et surtout parce que le pouvoir est resté dans les mains de la génération précédente, celle qui avait fait la révolution. Une génération aussi à qui on a dit ce qu’il fallait lire, quelle musique écouter, comment s’habiller, et qui a accepté tout cela, de plus ou moins bon gré, parce que c’était en vue d’un avenir radieux qui n’est pas venu. Une génération sans visage. Celle de Mario Conde, celle d’Ivan.

Et pourtant, comme il le dit dans le court entretien publié par Bernard Strainchamps sur bibliosurf, s’il y a une chose dont Leonardo Padura est certain, c’est que la seule solution proposée actuellement, à savoir le capitalisme, ne marche pas. Il a commenté de nouveau cette phrase d’un immigré roumain dans le film Les lundis au soleil, à savoir que son arrivée dans un pays démocratique lui avait appris deux choses : que tout le bien qu’on lui avait dit du communisme était faux, mais que tout le mal qu’on lui avait dit du capitalisme était vrai.

Finalement, le plus grand reproche qu’il fait à Staline (au travers de ses personnages) c’est d’avoir été le meilleur propagandiste des anti communistes et d’avoir perverti une magnifique utopie, au point de la rendre inacceptable pour des millions de gens, de son vivant, et bien longtemps après sa mort.

Il a conclue en réaffirmant sa conviction que ni la capitalisme, ni le communisme tel qu’il a été pratiqué en Union Soviétique ne sont la solution pour notre avenir. Que certain pensent que nous serons mieux une fois morts, dans les différents paradis proposés, que c’est très bien pour eux, mais qu’il préfèrerait qu’on essaie aussi d’améliorer les choses ici, sur terre.

Et puis on a parlé de littérature. De la marge de manœuvre d’un écrivain quand il s’attaque à un tel sujet. De la limite entre fiction et réalité. Comment traiter le personnage de Trotski dont les faits et gestes sont connus jour après jour. Comment choisir un point de départ (en l’occurrence 1929, année où s’arrête son autobiographie). Quels faits, quel éclairage il a choisi pour ce personnage. Comment également Ramon Mercader, sur lequel très peu de choses ont été écrites, lui a donné (avec Ivan) l’espace pour l’imagination. Mais comment cette imagination doit aussi tenir compte de tous les événements d’époque et être vraisemblable. Comment par exemple on sait que Ramon était à Barcelone en 36, on sait ce qu’il se passait alors à Barcelone, et cela doit être exact. Reste à inventer dans quelles rues il marchait, à quelles réunions il a participé, avec qui il a parlé …

On a aussi parlé du rythme, du tempo, de l’effet littéraire créé par le ralentissement qu’il introduit à l’approche du moment culminant, l’assassinat de Trotski. Comment cet effet est rendu nécessaire par la difficulté qu’il y a à « tenir » le lecteur alors qu’il sait déjà qui a été tué, par qui, et quel jour ! Comment cet effet fonctionne de façon magistrale créant un suspense là où il ne devrait pas y en avoir. Au point que certains lecteurs lui ont demandé pourquoi il n’avait pas sauvé Trotski au dernier moment.

Et puis, comme avec tout conteur qui se respecte, il a tout le reste, le ton, la voix, l’humour (on rit souvent en écoutant Padura), les anecdotes qui viennent pimenter le récit (on a entre autres appris, gestes à l’appui, comment fabriquer un pantalon Pattes d’Eph à partir d’un pantalon serré …). Autant de choses qu’il serait vain de vouloir faire passer dans un compte-rendu, et même dans une retranscription.

L’homme qui tua Lev Davidovitch Bronstein

Il sort jeudi et son auteur sera en France en janvier, avec entre autres une visite à Toulouse le mardi 11 à Ombres Blanches. C’est un roman historique écrit par un écrivain de polars, c’est un roman à portée mondiale écrit par un cubain, c’est sans conteste l’un des chocs de cette rentrée 2011, c’est L’homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura.

1977, Ivan, journaliste et auteur cubain frustré rencontre sur une plage proche de La Havane un homme malade qui promène deux magnifiques lévriers russes. Un homme étrange qui semble se prendre d’amitié pour lui et lui confie, au fil des rencontres, l’histoire de Ramon Mercader, l’assassin de Trotski. L’homme n’a pas le temps de tout raconter avant de disparaître, mais il a le temps d’exciter la curiosité d’Ivan, réveillant peu à peu son envie d’écrire.

Ce n’est qu’en 2004, à la mort de sa femme, qu’Ivan va sauter le pas et se décider enfin à écrire son grand roman, grâce à ses confidences, aux recherches qu’il a faites et à différents documents que de mystérieux inconnus lui ont fait parvenir après la disparition de l’homme aux chiens.

Magistral, monumental, impressionnant … Et bien plus que ça. Plus de six cent pages qui reviennent sur la vie de Trotski en exil, sur la lente fabrication de Ramon Mercader, alias Jacques Mornard, jeune républicain espagnol manipulé et façonné pour devenir un assassin, le meurtrier du paria le plus célèbre du XX° siècle, et sur la vie d’un écrivain brisé à Cuba entre la fin des années 70 et le début du XXI° siècle.

Plus de six cent pages à côtoyer l’Histoire, à la raconter au travers de mille histoires. A décrire le lent cheminement qui aboutit à l’assassinat de Trotski, mais également à celui de millions d’hommes et surtout à celui de la plus belle idée du XX° siècle, confisquée et pervertie par ceux qui, par la terreur, ont trahis ceux qui croyaient œuvrer pour le bien de tous. Au point que cette idée pourtant généreuse est maintenant automatiquement associée à cette terreur (ce qui arrange bien les tenants de l’individualisme forcené autre nom du capitalisme).

Le roman nous fait voyager, dans le temps et dans l’espace, côtoyer des légendes, redécouvrir de l’intérieur les plus grandes polémiques politiques du siècle passé. Il nous fait toucher du doigt les haines féroces qui ont opposé des hommes qui pourtant auraient dû travailler ensemble. Il explique pourquoi, 70 ans plus tard, les gauches sont toujours aussi dispersées, pourquoi souvent on a l’impression que le pire ennemi est celui qui devrait, en toute logique, être l’allié le plus proche.

Sans oublier que Padura est un auteur de romans policiers. Un auteur qui maîtrise à la perfection sa construction pourtant complexe, qui jongle avec les lieux et les temps, et qui, sans qu’on s’en rende bien compte au début, tricote merveilleusement son intrigue pour créer une tension grandissante, jusqu’à être quasi insupportable à l’approche du dénouement. Le chapitre consacré aux dernières minutes avant l’assassinat est, à lui seul, un pur chef-d’œuvre.

Un roman indispensable. Un roman éblouissant pour commencer cette année 2011 en beauté.

Leonardo Padura / L’homme qui aimait les chiens (El hombre que amaba a los perros, 2009), Métailié (2011), traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis et Elena Zayas.