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Sir John Harvey

Cela faisait un moment qu’on n’avait pas lu de John Harvey. Il revient avec de nouveaux personnages dans Lignes de fuite.

Harvey-lignes-fuiteEn plein hiver, le cadavre d’un jeune homme est découvert sous la glace du lac d’un parc de Londres. Karen Shield et son équipe des Homicides sont en charge de l’enquête. Loin de là, dans les Cornouailles, Trevor Gordon, flic proche de la retraite se fait du souci pour une jeune femme qu’il a sorti plusieurs fois d’affaire durant son adolescence : elle semble avoir disparu du côté de Londres … Deux recherches qui vont se croiser, comme se croisent les destins brisés.

Depuis maintenant des décennies John Harvey c’est la classe british, le procédural modèle jaguar : simple et modeste en apparence, et tout est parfaitement réalisé, au point que tout parait facile et évident.

De beaux personnages, auxquels on croit immédiatement, plusieurs histoires qui se croisent et interagissent, plus ou moins, les unes avec les autres, une construction complexe comme la vie, et qui pourtant ne donne jamais l’impression d’avoir demandé un effort et du travail …

Et tout cela servant de toile de fond à la description de l’évolution de la société anglaise, le plus souvent vue au travers du sort réservé aux plus faibles.

John Harvey écrit des histoires, avec des personnages de chair et de sang, qui trainent leurs problèmes, souffrent, vivent, peuvent se révéler héroïques ou insupportables, touchant ou pénibles, pas toujours cohérents, victimes et bourreaux, comme nous tous. Et on y croit, dès les premières pages. Ces histoires tissent, roman après roman, une fresque qui, bien mieux que n’importe quel article ou étude savante, dépeint l’Angleterre.

Décidément, John Harvey est aussi grand qu’il est modeste et discret. Sir John Harvey serait-on tenté de dire.

John Harvey / Lignes de fuite (Good bait, 2012), Rivages/Thriller (2014), traduit de l’anglais par Karine Lalechère.

Roublard

Vous avez sans doute remarqué que je suis un inconditionnel de Terry Pratchett. Si je ne vous ai pas convaincus de lire ses aventures du Disque-Monde, je peux peut-être essayer avec Roublard, dernier livre paru, qui ne fait pas partie de cette série mais nous plonge dans le Londres historique de Charles Dickens.

Pratchett RoublardNous sommes à Londres dans les années 50. 1850. Roublard est un jeune homme débrouillard, un ravageur, ces jeunes qui fouillent les égouts de la ville et y trouvent leur substance (pas sous forme organique ! Ils cherchent ce que les gens perdent, pièces, bagues …). A l’occasion, mais vraiment à l’occasion, il peut lui arriver d’intercepter un objet juste avant qu’il tombe dans les égouts, dans une poche ou une maison … Ce soir-là, sous une pluie battante, il tombe sur deux sinistres individus en train de tabasser une jeune fille. Il leur tombe si bien dessus qu’il les met en fuite, et est recueilli avec sa protégée par deux hommes, un journaliste du nom de Charlie Dickens et son ami Henry Mayhew. Il ne sait pas que vient de commencer une aventure qui l’élèvera jusqu’au sommet du Royaume.

Pas de suspense, c’est un grand Pratchett, même s’il n’y a ni mages, ni sorcières, ni coffre à pattes.

A force de lire cet auteur, je crois que j’ai fini par cerner ce que j’aime tant chez lui.

Il aime les gens, profondément, et il les décrit avec tendresse. Enfin, il ne les aime pas tous. Et son empathie n’exclue pas une terrible lucidité. Qui lui interdit de se faire trop d’illusions sur la nature humaine et de tomber dans l’angélisme. Ensuite il est très fort pour analyser une situation, la comprendre, et en faire ressortir les côté absurdes, drôles, piquants ou émouvants. Pour finir, il sait mettre tout ça en musique avec un humour irrésistible. En plus, c’est un grand conteur.

Vous me direz, comme j’ai bien dû lire une bonne quarantaine de ses romans, il était temps que je comprenne pourquoi je les aime … Voilà, c’est fait.

Ici tous les ingrédients sont rassemblés. Et ils éclairent le reste de son œuvre. Difficile par exemple de ne pas s’apercevoir que Ankh-Morpork doit beaucoup à cette Londres du XIX siècle. On y trouve un Robert Peel, créateur de la police anglaise, qui évoque fort Vimaire, la description de la foule grouillante, bagarrante, vociférante et crasseuse de l’une rappelle celle de l’autre, et roublard a quelques cousins humains, nains, gnomes et autres du côté du Disque-Monde.

Un plaisir supplémentaire ici est de croiser quelques figures connues : Charles Dickens bien entendu auquel le roman est un fort bel hommage, mais également le barbier Sweenny Todd, la reine Victoria, pas franchement joviale … On entend même parler plusieurs fois d’un juif prénommé Karl qui tient des discours étonnants sur le travail, la richesse …

Comme toujours, la ville est magnifiquement décrite, les personnages immédiatement attachants, Roublard a un tel charisme qu’on aimerait bien le retrouver un de ces jours, les femmes sont … étonnantes et détonantes, l’humour est là, bref du Pratchett pur jus.

Terry Pratchett / Roublard (Dodger, 2012), L’Atalante/La Dentelle du cygne (2013), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

L’étrange vie de Nobody Owens de Neil Gaiman

Je l’avais annoncé, je me suis tellement régalé à lire L’étrange vie de Nobody Owens de l’immense Neil Gaiman à mes enfants que je vais vous en faire un compte rendu complet. Il faut dire aussi que je suis un inconditionnel de cet auteur, que je trouve aussi génial dans ses romans que dans ses scenarii de BD.

Nobody Owens (qui ne s’appelle pas encore comme ça) est un bébé se déplaçant à peine à quatre pattes quand Le Jack, le plus terrible tueur de Londres, massacre sa famille avec son grand couteau. Le hasard ? la chance ? le destin ? font que le bambin se réfugie dans le cimetière voisin où M et Mme Owens, morts depuis bien longtemps, voudraient bien le recueillir. Seulement voilà, dans ce cimetière, l’un des plus anciens de Londres, tout le monde n’est pas de cet avis … Jusqu’à ce qu’une dame vêtue de gris montée sur un grand cheval blanc, que tous connaissent bien vienne dire « Les morts doivent être charitables », ce qui clôt le débat. Le bébé, qui s’appellera Nobody Owens, sera élevé par les morts du cimetière, aidés par Silas, un géant très tranquille qui semble naviguer à son aise entre les deux mondes, celui des morts et celui des vivants. Jusqu’à ce que Nobody grandisse et puisse sortir, affronter le meurtrier de sa famille qui le cherche toujours.

Génial, tout simplement génial. Une histoire superbe, des moments d’émotion intense, de l’humour, du suspense, beaucoup de poésie, d’intelligence, d’inventivité … Bref du grand Neil Gaiman.

On retrouve des pages magnifiques, on retrouve sa façon unique de prendre à son compte les mythes qu’ils soient anciens, très anciens (comme les Dieux de American Gods) ou plus récents comme ceux créé par les premiers géants de la littérature fantastique (vampires, loups-garous, fantômes etc …). Tout cela en les intégrant parfaitement dans un monde actuel.

On retrouve ses méchants inquiétants, entraperçus comme des ombres, et pourtant si réels. Les Jack de ce roman font penser à certains affreux de Sandman, ou à ceux d’un autre chef-d’œuvre, Neverwhere. On retrouve son intelligence dans sa description des rapports entre les gens, qu’ils soient jeunes, vieux, ou morts depuis longtemps. On retrouve son humour (avec ici une mention spéciale aux épitaphes des tombes du cimetière de Nobody …).

Bref un régal de bout en bout, aussi bien pour mes deux minots qui ont adoré, que pour moi. A lire à voix haute, à voix basse, pour soi, pour les autres et à tout âge.

Neil Gaiman / L’étrange vie de Nobody Owens (The graveyard book, 2008), J’ai Lu2012 (2012), traduit de l’anglais par Valérie Le Plouhinec.

R&B de retour !

Ca commençait à faire longtemps qu’on n’avait pas eu un bon R&B à se mettre sous la dent. Et le voilà enfin, joli cadeau offert par Ken Bruen et la série noire. Celui-ci s’appelle Munitions, et c’est toujours aussi bon. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul on a deux autres Ken Bruen ce mois-ci, un Jack Taylor chez Fayard et un roman à quatre mains chez Rivages, à suivre ici même bien entendu.

BruenL’inévitable et pourtant impensable vient d’arriver : Brant s’est fait tirer dessus. Il s’en est tiré mais il semble que le commanditaire ne compte pas en rester là (ce qui aurait tendance à arranger pas ma de monde dans son commissariat). Parallèlement Liz Falls se retrouve à patrouiller pour arrêter de jeunes cons qui pratiquent le nouveau jeu à la mode : gifler quelqu’un au hasard dans la rue et photographier sa tronche ahurie pour faire circuler les photos sur le net. Quand Angie, la cinglée de Vixen refait surface les choses prennent vraiment un mauvais tour …

Je sais, c’est court et c’est lu en moins de deux heures. Je sais, l’intrigue est mince. Je sais tout ça. Mais qu’est-ce que c’est bon nom de Dieu !

C’est court parce que Ken Bruen est capable de faire exister un personnage en quelques lignes. C’est court parce que les dialogues sont d’un tranchant absolu. C’est court parce qu’il n’explique pas ce que font ses personnages, il le montre. C’est court parce qu’il écrit avec une économie et une efficacité rares … Du coup c’est bon, très bon.

C’est sanglant, cinglant, méchant, drôle, et ce qui pourrait n’être qu’un jeu de casse pipe un peu vain prend toute son épaisseur quand on s’aperçoit, presque surpris qu’on est aussi ému. Et que ça dit des choses sur l’arrogance des puissants et la dégradation de la société anglaise. Et le pire c’est qu’on apprécie de plus en plus cet espèce d’animal qu’est Brant, roc immuable de méchanceté, de mauvaise foi, d’irrespect … Mais en même temps bonhomme définitivement cohérent et fidèle à ses principes (des principes discutables certes, mais des principes quand même).

Allez, un petit extrait pour la route :

« De retour au poste de police, Roberts lui dit d’aller chercher deux thés à la cantine et de les apporter dans son bureau. Elle eu envie de protester, de répondre qu’elle était policière, qu’aller chercher du thé ne faisait pas partie de ses attributions, mais il lui sembla que ce n’était pas le moment.

– Comment le voulez-vous, monsieur ? lui demanda-t-elle sur un ton sarcastique.

Il ne se démonta pas.

– Vite. »

Ken Bruen / Munitions (Ammunition, 2007), Série Noire (2012), traduit de l’anglais (Irlande) par Daniel Lemoine.

Aimez-vous Brant ?

Après deux romans bien noirs et éprouvants, le lecteur a droit à une petite récréation. Comme la vie, et le monde de l’édition, sont parfois bien faits, parait ce mois-ci à la série noire un nouvel opus de la série R&B (pour Roberts et Brant) de Ken Bruen. Comme toujours sur les derniers titres, celui-ci est court et efficace : Calibre.

Londres. Dans le fief de Brant, le flic le plus dangereux de Londres, un illuminé a décidé de faire respecter la politesse. Sa méthode ? Simple. Il tue ceux qu’il surprend en flagrant délit de grossièreté. Puis il s’en vante auprès de la police et de la presse.

Erreur. Car si Brant ne tient pas particulièrement à sauver les cons et autres malpolis autour de lui, il est bien décidé à être le seul à choisir qui il faut éliminer …

Ken Bruen prouve, une fois de plus, que le thème le plus rabattu (ici le serial killer), donnant lieu aux pires soupes commerciales, peut aussi, dans les pattes d’un auteur de talent (et il en a le bougre !), donner un petit bijou, tout noir.

Nous avons donc ici un R&B classique et donc jubilatoire. Brant au mieux de sa forme, des flics méchants comme des teignes, des délinquants plus bêtes que la moyenne mais presque aussi mauvais que les flics, un hommage aux grands du noir, et une écriture au scalpel. Cela donne des scènes d’anthologie, des dialogues à apprendre par cœur et une méchanceté assumée réjouissante. Du pur bonheur. Dommage que ce soit si court, mais peut-être est-ce une nécessité pour atteindre une telle efficacité et un tel tranchant …

Vivement le prochain.

Ken Bruen / Calibre (Calibre, 2006), Série Noire (2011), traduit de l’irlandais par Daniel Lemoine.

Retour sur le Londres des années punk.

J’avais beaucoup aimé le premier roman de Cathi Unsworth, Au risque de se perdre, publié sous les louangeurs, mais redoutables hospices de Robin Cook, Ken Bruen et David Peace. J’étais donc curieux de voir s’il y en aurait un second, et s’il tiendrai les promesses de ce démarrage en fanfare. Il y en a un second, Le chanteur, et il tient les promesses du premier.

Début des années 2000, la musique et la culture punk semblent revenir à la mode à Londres. Eddie Bracknell, petit journaliste obscur survivant à coups de piges dans différents magazines musicaux découvre grâce à un ami photographe, vétéran de l’époque des Sex Pistols, un groupe à la trajectoire de comète : Blood Truth et son chanteur incandescent, Vincent Smith.

Vincent qui, un beau jour, disparaît à Paris sans laisser de traces, au moment où le groupe après avoir connu son heure de gloire était en train d’imploser. Profitant du regain d’intérêt pour les années 80, Eddie décide d’écrire un livre sur le groupe et son chanteur et de tenter de retrouver sa trace. Il commence  une série d’interviews qui va l’amener, peu à peu, à cerner la personnalité complexe et controversée du mystérieux Vincent et de ceux qui gravitait autour de Blood Truth, jusqu’à …

Autant rassurer tout de suite d’éventuels lecteurs : Je ne suis ni fan, ni connaisseur du mouvement punk, j’écoute plutôt du jazz, du blues et de la soul, je connais mieux Ray Charles, Otis Reding, Aretha Franklin ou Art Tatum que les Sex Pistols … Et j’ai trouvé le roman de Cathi Unsworth passionnant, même s’il me manquait parfois quelques références musicales pour en apprécier pleinement toute la richesse.

Parce que sa construction est impeccable jouant avec brio sur les alternances passé / présent. Parce que les personnages sont réellement incarnés. Parce que l’auteur connaît parfaitement l’époque et le milieu dont elle parle, et qu’elle arrive à les refaire vivre, de façon saisissante. Parce que Eddie, looser attachant, est un personnage comme les aiment les amateurs de polar …

Et aussi et surtout parce la tension est superbement maîtrisée, allant croissant au fur et à mesure que les différents témoignages apportent un nouvel éclairage sur les personnages et les événements que l’on croyait connaître. L’auteur joue magnifiquement de ces points de vue, retournant le lecteur comme une crêpe (comme elle retourne le pauvre Eddie), un lecteur qui s’aperçoit, peu à peu, que les vérités du début du roman peuvent être remises en question.

Plus on avance, plus les ombres s’épaississent jusqu’à l’ébouriffant final … Une partition magistralement exécutée.

Et je ne peux qu’imaginer à quel point un tel roman doit être encore plus enthousiasmant pour ceux qui connaissent bien l’époque et la musique décrites.

Cathi Unsworth / Le chanteur (The singer, 2007), Rivages/Thriller (2011), traduit de l’anglais par Karine Lalechère.

Ted Lewis

Né en 1940 et mort à l’âge de 42 ans, Ted Lewis a écrit seulement huit romans dont cinq ont été traduits en français et publiés chez rivages. S’il fallait résumer son importance, il suffirait de dire que Robin Cook l’admirait et le considérait comme l’écrivain qui lui avait ouvert la voie. Qu’ajouter à cela ?

Là où Jake Arnott dresse un portrait du crime londonien et de son impact sur le reste de la société, en insistant en particulier sur ses liens avec le monde politique, et sur la fascination qu’il suscite dans les media et le public, Ted Lewis nous y plonge droit dedans, sans jamais nous laisser l’occasion de relever la tête pour voir ce qu’il y a autour.

Sa série consacré à Jack Carter, sorte de Parker londonien, en plus cynique (si si, c’est possible) et bien plus noir et violent (là encore c’est possible) et surtout en beaucoup plus glauque, est représentative de son œuvre. Jack Carter est « au service » des frères Fletcher, deux caïds londoniens. Il est sans pitié, sans scrupules, et surtout sans illusion sur ses employeurs, qu’il trompe d’ailleurs (dans tous les sens du terme) allègrement.

Que ce soit Le retour de Jack ou Jack Carter et la loi, inutile de chercher des truands flamboyants ou fascinants. Pas de parrains à la Brando, ni même à la Scarface. Juste des hommes malins, brutaux, cruels mais également assez bêtes et totalement incultes, qui règnent par la peur et la violence.

Quand il sort du milieu du crime organisé, le tableau ne s’éclaircit pas. Plender en est un magnifique exemple : Plender était à l’école le souffre douleur, le prolo. Il est maintenant détective privé pourri mais friqué. Son fond de commerce : chantages, adultères … A l’école Knott faisait partie de la même bande, mais lui avait du succès. Il en a toujours ; marié avec une femme qui a de l’argent, il est photographe, et travaille pour des catalogues de sous vêtements. Il en profite pour baiser avec tous modèles qui passent par son studio. Un soir, Plender surprend Knott en train d’essayer de se débarrasser du cadavre d’une jeune femme, morte connement en sortant de son atelier. Il tient alors sa vengeance.

Ce roman à deux voix, passant du point de vue de Plender à celui de Knott, est d’une noirceur totale. Les deux protagonistes sont de parfaits salauds, immondes, sans morale, venimeux et dangereux. Leur affrontement est visqueux. La construction de l’intrigue est impeccable. On ne peut lâcher le bouquin, fasciné et on le referme sonné, avec une image de l’Angleterre bien éloignée des fastes royaux.

Pas étonnant que Robin Cook l’ait considéré comme un maître. Ci-dessous une bibliographie très incomplète. De toute façon, pour les autres c’est facile, c’est aussi chez Rivages.

Le retour de Jack (Jack’s return home, 1970) Rivages/noir (1991). Traduit de l’anglais par Jean Esch ; Plender  (Plender, 1971) Rivages/noir (1996). Traduit de l’anglais par Jean-Paul Gratias ; Jack Carter et la loi (Jack Carter’s law, 1974) Rivages/noir (1995). Traduit de l’anglais par Jean Esch

Jake Arnott

Petite notice sur une auteur anglais trop méconnu.

Laissons nous aller à une petite simplification, qui, j’en suis bien conscient, laisse pas mal d’auteurs de côté, mais qui fournit une entrée en matière qui me plait. Chez les écrivains anglais, il y a la famille tasses de thé, héritiers (ou plus souvent héritières) de la grand Agatha. La famille bière, flic et procédures à laquelle appartiennent des auteurs comme Bill James, John Harvey ou Graham Hurley. Et la famille tripes, came, sang, alcools forts et boyaux, dans la lignée de Ted Lewis et Robin Cook. C’est à cette dernière qu’appartient Jake Arnott. Pour ma part, c’est vrai, en matière de polar comme de gastronomie, je préfère la bière, le whisky et la barbaque au thé …

Jake Arnott est né à Londres en 1961. Il quitte l’école à 16 ans et galère, de squats en petits boulots pendant les années 80. Il publie Crime Unlimited, premier volet de sa trilogie consacrée au crime londonien en 1999.

Crime Unlimited, Crime Song et True Crime forment un triptyque (sans blague !) qui va des années 60 aux années 90. Passant par les années Thatcher, pour finir sous le gouvernement Blair. Au travers d’une peinture du milieu du crime londonien, c’est bien entendu un véritable portrait de trente ans de société anglaise qui est dressé.

Crime Unlimited se déroule donc dans les années 60, à Londres. Harry Stark est un personnage aussi charismatique que dangereux. Ceux qui croisent sa route l’apprennent vite, pour leur bonheur ou leur malheur et le racontent. Terry l’amant qui essaya de le doubler ; Lord Thursby, fragilisé par une situation financière catastrophique et une homosexualité cachée ; Jack the Hat, petit truand minable ; Ruby, starlette qui n’eut jamais son heure de gloire ; Lenny, sociologue, criminologue,  qui le rencontre à l’occasion d’un cours de sociologie qu’il va donner en prison.

Ce superbe récit polyphonique tourne autour de Harry. Les différents narrateurs introduisent autant de points de vue, de styles et d’approches. Cela donne un portrait contrasté et riche du personnage central, mais également un portrait de Londres dans toutes ses composantes sociales. Une ville toute aussi fascinante que le personnage principal, et une société anglaise malade de son hypocrisie, et de ses tabous. L’ensemble, parfaitement maîtrisé, passe avec fluidité de la violence à l’humour, de l’action au discours universitaire, des bouges aux palais de la haute pour donner, simplement, un très grand roman noir.

Crime Song commence en 1966, le jour où les anglais fêtent la victoire de leur équipe en coupe du monde de foot. Dans le Swinging London, trois hommes voient leur vie basculer : Billy Porter, ancien soldat, ayant participé à des opérations commando en Malaisie vit de petits vols. Lors d’un banal contrôle, avec deux complices, il abat trois flics. Frank est un policier ambitieux, et l’un des hommes abattus était son meilleur ami. Sid est un petit banlieusard qui a réussit à se faire embaucher dans un journal à scandales qui profite du meurtre des trois policiers pour réclamer à corps et à cris le rétablissement de la peine de mort.

Reprenant les lieux et l’époque du précédent roman, Crime Song, au travers du regard de trois nouveaux personnages, offre trois nouveaux points de vue sur les années 60/70 à Londres. Aussi magistralement écrit et construit que le précédent il en enrichit la peinture, et la prolonge jusqu’aux mouvements sociaux et pacifistes des années 80, et l’utilisation massive de la police comme force de répression particulièrement violente contre les grévistes, et plus particulièrement contre les mineurs par le gouvernement Thatcher.

Puis exit les années Thatcher, voici les années Blair. True Crime reprend la construction chorale des deux romans précédents, et boucle la trilogie en mettant en scène trois personnages qui ont été, ou vont être, marqués par un revenant … Harry Stark. Julie est actrice, elle essaie de faire croire qu’elle vient de la bonne société londonienne, mais elle cherche en fait à oublier son père, ancien truand, tué en Espagne dans les années soixante par Harry Stark. Tony est un journaliste véreux, assassin à ses heures, qui rêve s’écrire le De sang froid anglais, mais végète à faire le nègre de différents truands dont les mémoires, plus ou moins bidouillées, s’arrachent. Gaz, petit voyou violent sans envergure ne devraient rien avoir en commun avec les pointures du crime londonien ; il croisera pourtant leur route. A l’enterrement d’une vieille gloire, quelqu’un croit apercevoir Harry …

Jake Arnott complète avec ce troisième roman son tableau d’une société anglaise malade, ayant perdu ses repères moraux. Une société où la célébrité, même la plus vaine et la plus artificielle, tient lieu de réussite. Une société fascinée par la violence de truands élevés au rang d’icônes par une génération qui ne voit que le lustre et les paillettes télévisuelles et ignore tout de la misère sociale qui leur sert de terreau. C’est une société en état de décomposition avancé, révélée par les voix de trois personnages magnifiquement campés, sans concession mais avec une grande compréhension de la nature humaine et de ses faiblesses. Tout cela est mené de main de maître, en parallèle d’une course au trésor qui permet à l’auteur de revenir à son personnage premier, et de boucler ainsi cette trilogie superbe de bout en bout.

Crime Unlimited (The long firm, 1999), 10×18/domaine étranger (2005), traduit de l’anglais par Colette Carrière. Crime Song (He kills coppers, 2001) 10×18/domaine étranger (2005), traduit de l’anglais par Colette Carrière. True Crime (Truecrime, 2003) 10×18/domaine étranger (2006), traduit de l’anglais par Colette Carrière.

Ken Bruen, London Boulevard

Je vais commencer par évacuer ce qui m’a agacé dans ce roman, d’autant plus que cela n’a rien à voir avec l’auteur ou le livre, seulement avec l’éditeur, Fayard Noir. Sur la quatrième de couverture, l’éditeur donc, non content de ne citer que les quatre romans de Ken Bruen publiés chez Fayard (en faisant donc l’impasse sur les deux séries Jack Taylor et R&B publiées à la série noire) écrit, en toute modestie,  « Le meilleur roman de Ken Bruen ». J’ai trouvé ça agaçant et mesquin. Problème évacué.

London Boulevard est donc un roman … londonien de Ken Bruen, mais ne fait pas partie de la série R&B. Après trois ans de taule Mitch est libéré. Son copain Norton l’attend. Au programme : braquages, intimidations de mauvais payeurs, tabassages. Le tout au service du caïd local. Mais Mitch ne veut pas retourner en cabane. Alors en parallèle, il tente de trouver un travail légal, et de s’éloigner de son ancien monde. Il se retrouve homme à tout faire chez Lilian Palmer, ancienne star de théâtre, richissime, et complètement allumée. Il devient vite son amant. Le malheur est que ses deux mondes ne peuvent pas cohabiter, et que l’un comme l’autre le veulent tout entier …

Du pur Ken Bruen : style sec, phrases courtes, références littéraires permanentes. Même si Mitch n’est ni privé ni flic dans un quartier chaud, il est sans conteste un cousin de Jack Taylor et de Robert et Brant. Ken Bruen s’attaque à un grand classique du polar : La difficile, pour ne pas dire impossible réinsertion d’un taulard, mais, comme toujours le fait à sa sauce. Il rend  hommage au cinéma noir et en particulier au magnifique Sunset Boulevard de Billy Wilder, ainsi qu’à ses écrivains préférés, de Harry Crews à Robin Cook en passant par James Sallis et George Pelecanos.

En bref, même sans ses personnages fétiches, Ken Bruen reste Ken Bruen , un grand du polar.

Ken Bruen / London Boulevard  (London Boulevard, 2001), Fayard noir (2008). Traduction de l’anglais (Irlande) par Catherine Cheval et Marie Poux.

Cathi Unsworth, une nouvelle découverte du polar anglais

« Journaliste et critique musicale, Cathi Unsworth est arrivée en héritière de Robin Cook sur la scène du roman noir anglais. Au risque de se perdre a reçu les éloges de Ken Bruen, James Sallis et David Peace » Peut-on lire sur la quatrième de couverture. Hil de pute ! Comme on dit par chez moi, quel parrainage. Après ça, la dame a intérêt à assurer. Voyons ce qu’il en est …

A Londres, Diane, Barry, et leur patron Neil, éditent un magazine culturel d’avant-garde. Leur prochain numéro devrait faire date avec l’interview exclusif de Jon Jackson, toute nouvelle coqueluche du cinéma anglais que Diane et Barry connaissent de l’époque où il tournait les clips des groupes rock. A moins d’une semaine de la sortie de la revue, le corps du cinéaste est découvert atrocement torturé, d’une façon qui rappelle une des scènes de son film. La presse conservatrice se rue sur l’occasion pour stigmatiser la mauvaise influence d’un certain cinéma, les groupies se désolent, Neil flaire le scoop, et Diane et Barry tentent de noyer leur chagrin dans le travail. Ils ne savent pas qu’ils vont être happés par cette affaire et y laisser des plumes.

Et alors ? Cathi Unsworth est-elle digne de tant d’éloges ? Ne faisons pas trop languir le lecteur. Oui.

Cela pourrait être écrasant, il n’en est rien. Certes, je ne suis pas vraiment en ligne avec la référence à Robin Cook. Mais pour le reste, ses pairs ont bien raison de saluer son roman.

D’après la préface (de David Peace), elle connaissait bien Robin Cook et a longtemps été critique musicale et littéraire. Mais l’univers de son roman, bien que sombre, est quand même moins noir que celui du maître. Ce qui n’enlève rien à son talent.

Elle connaît parfaitement le milieu qu’elle décrit, sait l’évoquer avec une grande justesse, ce qu’il faut de lucidité et de méchanceté pour en pointer les défauts, mais également avec un amour et une humanité qui lui permettent d’éviter l’écueil, assez courant, de la charge aigrie. Cathi Unsworth n’est pas dupe, mais de toute évidence, elle aime ce qu’elle fait en tant que journaliste, les gens sur qui elle écrit, et cela se sent et nourrit son roman.

Son histoire est superbement construite, et ménage dans l’emballement final un suspense impeccable. Ses personnages, au bord de la folie (et c’est en cela qu’elle est la plus proche de Robin Cook) sonnent vrais, émeuvent, sans qu’elle tombe jamais dans la facilité, la caricature ou le cliché.

Elle réussit très bien le mélange harmonieux de la noirceur et l’humanité des grands du roman noir, et de l’efficacité du thriller. Ken Bruen, James Sallis et David Peace, entre autres, ne s’y sont pas trompés.

Cathi Unsworth / Au risque de se perdre  (The not knowing, 2005), Rivages noir (2008). Traduction de l’anglais par Karine Lalechère.