Archives du mot-clé Los Angeles

Boulevard de Bill Guttentag

Boulevard de Bill Guttenttag. Voilà un roman qui risque malheureusement de passer inaperçu sur les tables des libraires, si tenté qu’il se retrouve sur quelques tables … Auteur inconnu, sujet a priori pas rigolo, rigolo. Et je ne jette certainement pas la pierre aux libraires, comment s’y retrouver dans la montagne de nouveautés ? Et pourtant, il mérite sa place, bien en évidence, au milieu, à la place de certaines couillonnades qui y trônent.

GuttentagHollywood, cité des anges, et des rêves. Pas pour tous. Pour les ados qui vivent dans le rue et se prostituent pour se payer leur dose, ou simplement pour avoir de quoi manger et un endroit où dormir c’est plutôt le cauchemar. Tous fuient quelque chose, une famille qui ne les comprend pas, un père ou un beau-père violent, voire pire … Pour Casey, Dragon, Tulip, Paul, Rancher, Timmy et les autres la vie est dure, les adultes des prédateurs en puissance et ils ne trouvent chaleur et réconfort qu’en se serrant les coudes. La vie n’est pas plus facile pour Jimmy, flic dans le quartier, à la recherche de son fils qui se drogue et c’est réfugié dans un squat. Pour tous elle va devenir un enfer quand un proche du Maire se fait poignarder d’une trentaine de coups de couteau dans le quartier.

Je sais ce que certains pourront reprocher au bouquin : son relatif happy end. Très cinématographique en plus. Alors certes, l’auteur travaille dans et autour de l’industrie du cinéma, et il a peut-être voulu, consciemment ou non, adoucir un peu son propos avec cette fin. Et finalement j’avoue que l’amateur de noir pur et dur que je suis s’en accommode très bien. Après tout, un peu de douceur et d’espoir dans ce monde de brutes, ça ne fait pas de mal.

Et puis ce serait dommage de passer à côté de ce magnifique roman qui prend aux tripes, et en même temps arrive à faire chaud au cœur par moments.

Parce que sans pathos, et sans grands effets sirupeux cherchant à vous tirer les larmes l’auteur décrit avec beaucoup de justesse, d’empathie et de tendresse ce monde de gamins paumés. Parce dans la nuit sombre, très sombre des horreurs que leur font subir les adultes, leur solidarité amène un rayon d’optimisme. Parce qu’il prend le contrepied d’un roman comme La belle vie et montre que l’on peut rester humain et attentif aux autres même quand on vit des horreurs.

Parce que le personnage du flic, fatigué, écœuré, démoralisé et qui continue quand même sonne juste. Parce que ce n’est pas un super héros et qu’il ne peut, malheureusement, que s’avouer vaincu face à certaines forces.

Parce que la construction est impeccable, et que sous les dehors d’une chronique sans grande tension narrative, peu à peu le fil se tend, le suspense monte, et le rythme s’accélère.

Finalement, tout bêtement, parce que ce bouquin et ses personnages m’ont touché. Profondément. Donc vous qui passez par ici, allez voir vos libraires et bibliothécaires préférés, et demandez-leur Boulevard de Bill Guttentag, insistez, commandez-le au besoin. Si vous êtes déçus, vous avez le droit de m’engueuler, j’assume.

Bill Guttentag / Boulevard (Boulevard, 2009), Série Noire (2013), traduit de l’américain par Christophe Mercier.

Larry Fondation, Criminels ordinaires

Après Sur les nerfs, Larry Fondation revient sur ces éclats de vies déclassées à Los Angeles. Criminels ordinaires, le titre est plus explicite.

FondationDes gens flingués pour un regard de travers, une errance au Mexique, du sexe sans amour et sans émotion, des braquages bourrés ou complètement dans les vaps, des bagarres dans les bars … Pas de grands criminels géniaux, pas de vols spectaculaires, pas de serial killer au QI exceptionnel chez Larry Fondation. Rien que la misère, parfois encore plus morale et culturelle que financière. Et la bêtise et l’envie.

Criminels ordinaires est vraiment la prolongation de Sur les nerfs. Même personnages, même écriture, même force d’évocation de la réalité brute. C’est à la fois la force, et la limite de ce nouveau recueil.

La limite car on se demande si l’auteur peut écrire autre chose (plus long, ou sur d’autres sujets, ou plus construit), parce qu’on est en terrain très connu. Limite aussi parce que sur ce recueil il me semble que les textes les plus longs sont les moins convaincants.

Force parce qu’on retrouve cette humanité à la fois brute et vide. L’écriture sans aucun effet est au diapason de vies qui semblent sans colonne vertébrale : des désirs, des satisfactions immédiates, mais aucun réflexion, aucune construction, pas de prévision à plus de quelques jours. Le reflet de toute une portion de l’humanité réduite à la survie, sans avenir, sans rêve, sans espoirs … Mais également dépourvue de colère, de révolte, de la culture politique, de l’esprit de solidarité et de classe qui, dans une situation qui économiquement comparable, avait donné toutes les luttes du XX siècle.

Un portrait et un constat glaçants, désespérants rendue dans toute leur sécheresse.

Larry Fondation / Criminels ordinaires (Common criminals, 2002), Fayard (2013), traduit de l’américain par Alexandre Thiltges.

Lew Archer réédité chez Gallmeister

Les nouveautés c’est bien, c’est très bien même, mais le travail de réédition, quand il est fait intelligemment, c’est très bien aussi. La collection de poche des excellentes éditions Gallmeister a commencé le travail de réédition de celui qui est un peu l’oublié des grands fondateurs du polar américain, à savoir Ross Macdonald et son privé Lew Archer. Ca commence avec Cible mouvante.

poche og1Lew Archer, ancien enquêteur public devenu privé, est installé à Los Angeles. Il est contacté par la richissime femme d’un magnat du pétrole. Son mari a disparu depuis la veille. Ce n’est pas la disparition de l’époux, dont elle n’a pas grand-chose à faire qui inquiète la dame. C’est qu’il était complètement saoul la dernière fois qu’on la vu, et que quand il est bourré il devient philanthrope et a tendance à distribuer généreusement sa fortune. Et ça c’est inacceptable. De villas somptueuses en rades crades, d’escrocs astrologues à trafiquants d’être humains, Lew Archer va avoir un aperçu du monde des californiens très fortunés.

Moins connu que Dashiell Hammet et Raymond Chandler, peut-être tout bêtement parce qu’il a été moins adapté au cinéma, Ross Macdonald avec son Lew Archer n’en reste pas moins un des grands fondateurs du personnage du privé. Je les avais découverts, dans la collection « grands détectives » chez 10×18 au moment où je me lançais dans le polar. Ils faisaient déjà partie de ce qu’on pourrait appeler l’histoire ancienne. Ils avaient déjà bien vieilli. Cela n’a pas changé.

Pas de crainte à avoir donc, les aventures d’Archer tiennent toujours la route. Certes, on en a vu d’autres, des privés, mais celui-ci est un des premiers. Et cet épisode est particulièrement représentatif de la série.

Tout d’abord dans la construction du personnage, moins hard boiled que Philip Marlowe ou Sam Spade, plus « commun » d’une certaine façon. Lew Archer n’est pas un tombeur, ce n’est pas non plus un dur. Il a un flingue mais s’en sert très peu (voire pas du tout), prend plus de coups qu’il n’en donne. Ses armes, sont la parole, une grande indépendance vis-à-vis des autorités et de ses employeurs, et une ténacité à toute épreuve.

Ensuite dans sa façon de partir d’une histoire intime, familiale, pour dresser le portrait de toute une société. Ross Macdonald ne porte aucun jugement. Il décrit une famille de l’aristocratie du fric américaine, sans un mot de trop. La description parle d’elle-même. Il nous montre qu’il n’y a pas grand-chose de nouveau sous le soleil et que l’arrogance, l’impunité et la rapacité ne sont pas nouvelles …

A découvrir et à avoir dans toute bonne bibliothèque polar, au côté de Moisson Rouge et du Grand sommeil.

Ross Macdonald / Cible mouvante (The moving target, 1949), Gallmeister/Totem (2012), traduit de l’américain par Jacques Mailhos.

Fatale attraction du vide

Voilà donc le roman choc annoncé depuis quelques temps à la série noire, le monstre de Matthew Stokoe, La belle vie, traduit par Antoine Chainas. Un bouquin défendu par Aurélien Masson et Antoine Chainas, on l’attend, et on s’attend au pire. Et on a le pire. Mais pas forcément où on l’attendait …

StockoeJack vit à Los Angeles, la ville du mirage, la ville des rêves sur papier glacé. Jack ne vit que pour une chose, passer de l’autre côté. Son idéal le voilà :

« J’allumai le magnétoscope et chargeai une de mes cassettes de pubs pour parfum. Les réclames pour cosmétiques de luxe sont le meilleur instrument de mesure d’une vie saine. Les individus y sont parfaits : vous vous en rendez compte rien qu’en les voyant. Leurs corps sont désirables, ils portent les fringues les plus chères, et ne regardent pas à la dépense. Ils vivent dans un monde où les problèmes sont résolus par d’autres, où il est impossible de douter de soi et où nul ne peut vous voir sans s’empêcher de vous aimer, de désirer vous ressembler. »

Jack est persuadé que la vraie vie, celle qui compte, est celle qui est de l’autre côté du miroir. Et pour le franchir il est prêt à tout. Quand sa femme Karen est retrouvée morte dans un parc, pour s’occuper, il commence à chercher son assassin, en plongeant dans le monde de la prostitution et de la came qui était celui de Karen. C’est comme ça qu’il rencontre Bella, belle, riche, richissime même. Bella qui va lui ouvrir les portes de La belle vie… et celles de l’enfer.

Pourquoi donc le pire n’est-il pas là où on l’attend ? Parce que malgré les multiples scènes de baise les plus sordides (nécrophilie, viol, merde et pisse à tous les étages, catalogue de toutes les perversions possibles et imaginables …) ce n’est pas cela qui glace le plus. Du moins ce n’est pas ce qui m’a glacé le plus. Tant c’est fait sans émotion, sans passion, sans … sans rien. Juste parce que c’est possible. Comme dit Jack : « Il n’existe sans doute, à l’heure actuelle, que peu d’individus qui peuvent se vanter d’avoir baisé un cadavre, mais je suis sûr que beaucoup y pensent. »

Et finalement, à la lecture, ce que j’ai ressenti, plus que du dégoût, de l’écœurement ou de l’effroi c’est de l’effarement et de l’incompréhension. Cet effarement vient du rien, du vide de cette vie. La déshumanisation totale de personnages qui n’existent que par ce qu’ils achètent. Pas par le plaisir que procure l’appartement, la bagnole, les fringues, non, seulement par l’acte de l’acheter, et même plus précisément de faire partie de ceux qui peuvent l’acheter. Ce qui glace c’est le renversement des valeurs qui fait que la réalité n’est plus le monde dans lequel on vit mais celui qui nous est vendu par la pub. Et le vide qui en résulte.

Avec cette contradiction flagrante, énoncée dès les premières pages à propos des personnes sensées vivre dans ce vrai monde, le seul qui compte : « Ils vivent dans un monde où les problèmes sont résolus par d’autres, où il est impossible de douter de soi et où nul ne peut vous voir sans s’empêcher de vous aimer, de désirer vous ressembler. » Confusion de « aimer » et « désirer ressembler ». Confusion d’autant plus forte que dans le roman personne n’aime, et même personne ne ressent le moindre plaisir. Jamais le plaisir ou le bonheur ne sont évoqués, même au moment d’un supposé accomplissement.

Est-ce qu’on peut conseiller ce roman ? Je n’en sais rien. Difficilement c’est certain. Trop trash pour certains, trop vide pour d’autres, trop dérangeant bien entendu. Car il pose cette question : Existe-t-il vraiment, autour de moi, des gens à ce point différents, à ce point hors de toute discussion possible, à ce point hors d’atteinte ? Je peux comprendre la haine, la vengeance, la méchanceté, l’envie, la jalousie … Je n’arrive pas à comprendre ce vide.

D’ailleurs après avoir tourné autour du pot c’est là que je comprends mon ahurissement. Ces personnages, pour moi, sont des aliens complets. J’ai l’impression de pouvoir comprendre, un peu, un indien d’Amazonie, un japonais traditionaliste, un inuit, pour peu qu’on m’explique. Je n’ai aucune prise pour comprendre ce monde là.

Et s’il existe vraiment, merci à l’auteur de nous le rendre perceptible. Si c’est vers ça que notre société marchande veut nous faire aller, si ce sont des individus comme ça qu’elle fabrique, il faut le savoir. Pour la combattre. Et comme le clame Paco Ignacio Taibo II, dans ce combat, « No me rindo ».

Heureusement, il existe tant de garde-fous ! Des plaisirs à partager gratuitement. Le bonheur de voir un chat s’étirer voluptueusement, le couteau qui tranche un gigot d’agneau cuit à point, peau craquante, chair rosée et tendre, Sarah Vaughan qui chante My funny Valentine, le rire d’un môme quand Ventura colle un bourre-pif à Blier, une colère de Montalbano, la limpidité de l’air, un matin, au démarrage d’une rando dans les Pyrénées, un verre partagé avec les amis, l’intro de Jumpin Jack Flash … et tant d’autres. Plaisir. Un mot qui n’est jamais employé dans le roman …

Bref, vous le constaterez, un roman qui interroge. Ce qui est un gage de qualité. Et un roman très désagréable à lire, très déstabilisant. La discussion est ouverte, j’attends vos réactions. Et éventuellement, s’ils passent par ici celles d’Aurélien Masson et Antoine Chainas que je me ferai un plaisir, et un honneur, de publier (si ça s’appelle pas un appel du pied …).

A vous tous.

Matthew Stokoe / La belle vie (High life, 2008), Série Noire (2012), traduit de l’américain par Antoine Chainas.

Larry Fondation, sur les nerfs

Il semble que je sois abonné aux romans fragmentés en ce début d’année. Après Le zéro, voici Sur les nerfs, premier roman traduit de l’américain Larry Fondation.

FondationIl y a le Los Angeles des stars, des maisons flamboyantes, du fric, du glamour et de la plage … Et puis il y a le Los Angeles de Larry Fondation, de Poz, Army, Gina, Angela et les autres. Un monde perdu, où l’on se flingue pour un regard de travers, où l’on meurt jeune d’overdose dans un immeuble en cours de destruction, où l’on picole, on se drogue, on se fait planter parce qu’on ne donne pas l’heure, on baise sans passion, sans avenir, sans idéal et sans espérance … Un Los Angeles de bière bon marché, de couteaux à cran d’arrêt, de flingues et de désespoir …

Des fragments de vie, jetés sur le papier comme les éclats de verre d’une bouteille de bière fracassée. Tranchants, impitoyables, laids, soudain transformés en éclats de diamants par un éclairage inattendu. Et malgré le désespoir, malgré le manque d’avenir flagrant, quelques fragments d’espérance. Un qui s’en sort, un petit moment de bonheur arraché à la misère …

La quatrième de couverture nous indique que l’auteur est médiateur dans les quartiers qu’il décrit depuis vingt ans. Il sait donc de quoi il cause. Textes courts, livre resserré, impact maximum.

On commence à parler de ce roman ici et là sur la toile. Toujours en bien et c’est parfait. Et on le compare beaucoup à Bienvenue à Oakland d’Eric Miles Williamson. Et la parenté ne me semble pas aller de soi : Les deux romans se situent en Californie et sont traduits par le même traducteur. Les deux également font le choix de ne pas avoir de vraie trame narrative.

Mais pour moi ils ne décrivent pas la même situation, et ne le font pas de la même façon. Eric Miles Williamson et ses personnages sont des travailleurs, souvent au chômage, fiers de leur travail même, et surtout, quand il est très dur, conscients de leur classe sociale et de l’antagonisme avec la classe dominante. Une certaine solidarité (de classe là encore) est présente. Leur rage a une cible. Ceux de Larry Fondation n’ont même pas ça, ou si peu. Pas de conscience de classe, pas la fierté d’un boulot, la seule solidarité est celle d’un territoire et s’ils se révoltent parfois (pas souvent) contre leur misère c’est sans aucune conscience politique. En cela ils se rapprochent plutôt des gamins décrits par George Pelecanos dans la série Blanc comme neige / Soul Fiction / Tout se paye. Sans la trame narrative du grand Georges car ici aucun personnage extérieur ne vient mettre de la cohérence dans ces morceaux de vie.

De même l’écriture de Larry Fondation, sèche, aride presque, sans mot superflu, est plus proche, là encore, de celle d’un George Pelecanos que des envolées enragées et lyriques de Williamson.

Un bel exemple de métissage entre les deux alors ?

Larry Fondation / Sur les nerfs (Angry nights, 2005), Fayard(2012), traduit de l’américain par Alexandre Thiltges.

Stark d’Edward Bunker

« De tous les mecs qu’on peut un jour croiser sur sa route, Eddie Stark n’était pas, et de loin, le plus gentil. ». Ainsi commence Stark, d’Edward Bunker.

Nous sommes à Los Angeles, vers la fin des années 60. Eddie Stark est un petit arnaqueur, en train de devenir accro à l’héroïne. Sa dépendance lui coûte de plus en plus cher. Comble de malchance, il s’est fait épingler par un flic des stups et a dû accepter de devenir une balance pour ne pas retourner en prison. Entre son envie de devenir un maillon essentiel de la distribution de drogue, et sa nécessité de satisfaire la police, Eddie va tenter de louvoyer sur le fil du rasoir, quitte à lâcher à la première occasion ceux qui croient être ses amis.

Les lecteurs d’Edward Bunker le savent déjà, chez lui pas de mythologie de la pègre. Une pègre qu’il a bien connue, de l’intérieur, dès son adolescence. Les truands de Bunker ne sont pas glamour, ils n’ont pas de code d’honneur, ne sont pas des génies du crime, ni des redresseurs de torts. Ce sont des individus moyennement intelligents, égoïstes, sans scrupules ni morale, souvent méchants, essentiellement préoccupés par leur petite personne et l’envie de gagner, vite, le magot qui les mettra à l’abri d’un retour en cabane.

Eddie Stark ne fait pas exception à la règle. La première phrase du roman le définit parfaitement. La suite de ce roman de jeunesse de Bunker est à l’avenant, et annonce bien ses chef-d’oeuvres à venir. On y trouve déjà le ton et le style qui le caractérise : sec, noir, sans effets de manche, sans concession et sans pitié.

Edward Bunker / Stark (Stark, 2006) Rivages/Thriller, (2008), traduit de l’anglais (USA) par Freddy Michalski

Fatty par Jerry Stahl

Voici le nouveau roman de Jerry Stahl, qui avait fait des débuts remarqués en France avec un polar complètement déjanté et survolté, A poil et en civil.

Ceux qui s’attendent à lire un nouvel OVNI dans la tonalité du premier vont être surpris. Surpris, mais pas du tout déçus. Moi, Fatty, dans un genre totalement différent, est, à mon avis, encore meilleur que le précédent.

Fatty c’est Roscoe Arbuckle un gamin du Kansas obèse martyrisé par un père ivrogne. Dès qu’il peut, il s’enfuit avec une troupe de théâtre et se retrouve à Los Angeles. Là il a la chance de rencontrer le cinéma naissant, et commence à tourner des bobines chez Mack Sennett. Sa silhouette et son talent comique sont reconnus, et il signe des contrats en or qui font de lui un millionniare. C’est le grand boom du démarrage d’Hollywood, ses amis s’appellent Keaton, Chaplin, Fairbank … Au moment où l’Amérique se rigidifie et vote la prohibition, ils mènent une vie de nababs et passent de fêtes en fêtes. Jusqu’au jour où Fatty se fait piéger et se retrouve entre les griffes d’un procureur ambitieux sous l’inculpation de viol et de meurtre. Il a beau être innocent, les ligues de vertu veulent du sang, les studios doivent se racheter une virginité, il plongera. Après la gloire et l’adulation, viennent l’enfer et la haine.

Difficile de classer ce roman dans une de nos chères catégories. Il parait certes dans une collection de polars, et c’est vrai qu’il est noir. Mais il aurait très bien pu être publié ailleurs. Pas de meurtre à élucider, de flic ou de privé, mais un roman en deux parties. 

La première est passionnante pour tout cinéphile, même ayant une culture aussi limitée que la mienne sur le cinéma muet et le burlesque (je n’avais par exemple jamais entendu parler de Fatty). Voir le démarrage des grands studios, la façon de travailler de légendes comme Buster Keaton, ou Charlie Chaplin, observer l’émergence d’un art au début méprisé par les gens de spectacle … Le tout fort bien conté. Rien que pour cela, le roman de Jerry Stahl vaut la peine.

La deuxième partie, la mise à mort médiatique de Fatty, est bouleversante et atterrante. Bouleversante car le roman est véritablement habité par son sujet, et le lecteur ressent la détresse, le désespoir d’un homme qui s’est cru aimé par les gens et voit à quelle vitesse ils se mettent à le haïr. Un homme qui a cru sortir de l’enfer de son enfance, et s’y retrouve plongé d’un coup, sans avoir rien vu venir. Atterrante pour sa description du poids d’une morale rigide et de la saloperie de média charognards prêt à tuer un homme pour vendre leur soupe, pour sa peinture du comportement de la foule, prête à lyncher celui qu’on désigne à sa vindicte. Difficile quand on lit cela de ne pas penser au retour des fondamentalistes, difficile de ne pas penser à quelques lynchages médiatiques récents, difficile de croire que c’est un hasard si Jerry Stahl écrit ce roman aujourd’hui … Un excellent roman qui nous dit, aujourd’hui, de garder les yeux très grands ouverts.

Jerry Stahl / Moi, Fatty (I, Fatty, 2004), Rivages/Thriller, traduit de l’anglais (USA) par Thierry Marignac