Archives du mot-clé Lucius Shepard

Le livre écorné de ma vie

Une petite novella de l’excellent collection Une heure lumière avant d’attaquer les romans de la rentrée : Le livre écorné de ma vie de Lucius Shepard.

Thomas Cradle est un auteur de fantasy à succès. En parcourant Amazon pour voir où en sont les ventes de ses livres, il découvre par hasard un roman, « La forêt de thé », signé … Thomas Cradle. Curieux de l’œuvre de cet homonyme qui, heureusement pour son ego, est mal classé dans les ventes du site, il commande l’ouvrage. Il s’avère que l’auteur ressemble étrangement à une version de lui-même ayant suivi une autre voie, qu’il est né la même année, dans la même ville que lui, qu’il écrit comme lui dans sa jeunesse … et quand il cherche ses coordonnées sur Amazon, le livre a disparu du catalogue.

Pour essayer de comprendre ce qu’il se passe il décide de revivre ce que raconte le roman, la descente du Mékong par l’auteur entre Laos et Vietnam, jusqu’au delta et ses révélations.

J’ai vu de très bon échos sur cette novella ici et là, mais de mon côté je suis partagé. Toute la première partie, la découverte du double, les théories sur les univers parallèles, les réflexions sur le travail d’écrivain, et en particulier d’écrivain de fantasy, l’ironie grinçante et la méchanceté assumée avec laquelle le narrateur se décrit lui-même, et le début du voyage m’ont accroché, intéressé et fait tourner les pages.

Par contre le final fantastico-métaphysique ne m’a pas convaincu, essentiellement parce ce que je n’accroche pas à ce genre plus horrifique. Donc j’ai été déçu par une conclusion alors que toute la montée du mystère m’avait plu. C’est frustrant.

En résumé, j’ai passé un bon moment au début, je reconnais que c’est très bien fait, mais pour le final, on est loin de ma tasse de thé.

Lucius Shepard / Le livre écorné de ma vie, (Dog-eared paoerback of my life, 2009), Le Belial/Une heure lumière (2021) traduit de l’anglais (USA) par Jean-Daniel Brèque.

Abimagique

C’est chez Yossorian que j’ai lu quelque chose sur Abimagique, novella de Lucius Shepard parue dans la très belle collection de textes courts du Belial. Encore une bonne pioche.

ShepardA Seattle, un jeune home tombe amoureux d’Abimagique, jeune femme sensuelle, une peu enveloppée pour les canons de notre époque, au look étrange. Mystique, sensuelle, adepte de massages qui décuplent l’orgasme … Elle ne répond jamais à aucune question sur elle. Mais elle lui dit que le monde court à sa perte, une perte imminente, et qu’avec son aide, elle peut essayer de la sauver …

Un texte envoutant, tout en non dits, qui laissera le lecteur décider. Sorcière ? Mystificatrice ? Dévoreuse d’homme ? Mère universelle ? Et le jeune homme, celui que l’auteur interpelle à la seconde personne. Y croit-il ? A t’il été drogué ? Que c’est-il vraiment passé ?

Mystères, envoutements, fin du monde imminente, le lecteur doit décider, ou plutôt douter, balancer suivant son humeur au final du texte.

Ce qui est certain, c’est que moi aussi j’ai été emballé et mystifié par Abi. Encore une très belle réussite de cette collection qui, je me répète mais ce n’est pas grave, est esthétiquement magnifique en plus d’offrir de très beaux textes.

Lucius Shepard / Abimagique, (Abimagique, 2007), Le Belial/Une heure lumière (2018) traduit de l’anglais (USA) par Jean-Daniel Brèque.

Les attracteurs de Rose Street

Cela faisait un moment que je n’étais pas allé voir du côté de la très belle collection Une heure lumière du Bélial. Petit détour fantastique par Londres avec Les attracteurs de Rose Street de Lucius Shepard.

ShepardLondres, XIX°. La ville est noire de crasse et de pollution, le système de classes implacable. Samuel Prothero, aliéniste, essaie de se faire une place en fréquentant le très sélect Club des Inventeurs. C’est là qu’il rencontre un étrange personnage, Jeffrey Richmond, visiblement riche, sans doute génial, mais tenu à l’écart par les autres membres du club. Il faut dire qu’il habite le quartier de Saint Nichol, quartier mal famé de sinistre réputation.

Comme les autres, Samuel l’évite, jusqu’à ce soir, où Jeffrey vient le voir, et lui propose une forte somme d’argent pour venir voir ce qu’il se passe chez lui. Jeffrey a créé des attracteurs de pollution, capables de nettoyer l’air de la suie, mais un de ses attracteurs semblent avoir capturé bien autre chose …

Décidément L’heure lumière est une bien belle collection. Des couvertures magnifiques, un beau travail d’édition, et des novellas variées mais, pour ce que j’en ai lu jusqu’à présent, toujours de beaux textes.

Les attracteurs de Rose Street ne fait pas exception. L’auteur joue admirablement avec le genre, du bon fantastique londonien, dans une atmosphère industrielle où l’on ressent la crasse, la suie, la misère, la nuit, l’exploitation des plus faibles … Et un élément de fantastique que je ne révèlerai pas pour vous laisser le plaisir de la découverte.

L’auteur fait monter la tension jusqu’à un dénouement parfaitement maîtrisé où folie, histoire d’amour et fantastique mènent une danse à la fois très référencée et originale.

Lucius Shepard / Les attracteurs de Rose Street (Rose Street attractors, 2011), Le Bélial/Une heure lumière (2019), traduit du l’anglais (USA) par Jean-Daniel Brèque.

Un dragon qui défie les siècles

L’été c’est SF et fantasy … Généralement en suivant les conseils de l’incontournable Cathie Martin de Bédéciné. Voici donc Le dragon Griaule de Lucius Shepard.

ShepardImmense, hors norme, mystique … Le dragon Griaule s’étend sur plusieurs kilomètres. Dans les temps anciens, un mage l’a vaincu sans arriver à le tuer entièrement. Depuis il végète, influençant ceux qui vivent dans son voisinage, flétrissant tout autour, corrompant tout. Des hommes essaieront encore de le tuer ou de l’exploiter, sans savoir que c’est lui qui les manipule. Six novelas retracent ici son influence entre le milieu du XIX° siècle et la fin du XX°.

Pour ceux qui douteraient encore qu’il existe une fantazy pour adultes …

On se fait prendre à ce recueil de textes comme les hommes se font prendre dans l’influence du dragon : plus on avance, plus on est englué, moins on peut lâcher le bouquin. Sa poétique, sa finesse, sa puissance se révèlent peu à peu, au fil des pages.

J’avoue avoir eu un peu de mal à rentrer dans le texte, mais je me suis ensuite complètement fait prendre. Manipulation, tromperie, vol, mensonge … le fait des hommes ou l’influence du dragon ? Si parfois le bestiau est directement impliqué, il est aussi à d’autres moments une excellente excuse. Et c’est cette ambiguïté qui fait un des intérêts de ce recueil.

Auquel il faut ajouter beaucoup de choses : Un style qui sait se faire lyrique ou inquiétant, poétique ou très terre à terre. Une maîtrise de tous styles de récits : récit historique, conte, procédural (avec même une belle novela dans le style des polars de tribunaux typiques des maîtres américains), policier avec ce qu’il faut de fausses pistes ou plus directement politique. Et tous parfaitement maîtrisés et menés.

Le dragon, symbole de la malignité des hommes est le liant, le fil directeur de ce recueil qui s’étale sur un siècle et demi et montre que, si les circonstances et les environnements changent, les comportements humains n’évoluent guère. Et pour ceux qui auraient des questions sur la portée politique et sociale du texte, une petite postface fort intéressante de l’auteur met les pendules à l’heure.

Une très belle découverte … Pour moi.

Lucius Shepard / Le dragon Griaule (The dragon Griaule, 1984-2011), J’ai Lu / Fantasy (2013), traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque.