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Vive le roi !

Qui pourrait écrire un polar dont un des personnages principaux est … le roi d’Espagne ? Encore mieux, qui serait capable d’en faire un personnage émouvant, drôle, attachant sans tomber dans le pastiche, le foutoir à la Casino Royale ou le machin agiographique illisible ? Personne ? Si ! Carlos Salem, l’homme capable de ressusciter Carlos Gardel revient, et revient fort avec Je reste roi d’Espagne.

José Maria Arregui est détective privé à Madrid. Avant il était flic, et même bon flic, mais depuis que sa fiancée est morte, assassinée sans qu’il ne puisse rien y faire, il a quitté la police et a monté une agence avec un ami. Il s’apprête, une fois de plus, à ruminer sa déprime pendant les fêtes de Noël quand il est contacté le ministre de l’intérieur : le roi a disparu depuis plusieurs jours, sans donner de nouvelles, et seul Arregui qui lui a sauvé la vie cinq ans plus tôt peut le retrouver. Commence alors une errance poétique entre Portugal et Castille. Poétique mais aussi animée car si Arregui veut retrouver le roi pour le ramener chez lui, certains semblent vouloir lui faire la peau.

Quel beau personnage que ce roi. Plus cool qu’un personnage d’Elmore Leonard, pas maniéré pour un sou ! D’ailleurs, voilà comment se passe la rencontre :

« – Bonsoir, Arregui,

Et je réponds :

– Bonsoir, roi. »

Et nous voilà dans un Carlos Salem pur jus, dans la lignée délirante, poétique, humaine, nostalgique et drôle de Aller Simple.

Cette fois, durant toute la première partie, Arregui et le roi se promènent dans une Espagne rurale où le temps semble s’être arrêté, où on paie toujours en pesetas, où on homme parti trente ans auparavant ne surprend personne en revenant d’un coup. On y croise des personnages qui pourraient s’être échappés du désert marocain du précédent roman : un compositeur qui cherche au volant d’une Rolls une symphonie égarée ; un prophète capable de voir le passé ; une brebis monarchiste …

On y voyage surtout en compagnie d’un roi d’Espagne terriblement simple, humain et attachant. Terriblement patient aussi, car Arregui n’est pas toujours facile à vivre. C’est beau, nostalgique, poétique, parfois effrayant et très souvent drôle. C’est émouvant comme un tango, ça serre la gorge comme un fado, c’est plein de saudade …

Puis on se retrouve à Madrid en compagnie … Soldati et Rincon, les deux personnages d’Aller simple. Et tout s’accélère, en musique et en castagne, dans un feu d’artifice mexicano-argentin, où les rancheras tiennent la dragée haute aux tangos. Comme Arregui semble en difficulté, un certain Paco Taibo II vient prêter main forte, les méchants morflent, le héros sauve l’Espagne et l’amour triomphe ! Viva !!

Ajoutons que, mine de rien, cela dit beaucoup de choses plus profondes qu’il n’y parait sur la responsabilité, la peur de vieillir, l’amour, l’amitié, le doute, la trahison, le pouvoir … Après ça, si vous ne vous précipitez pas pour l’acheter et le lire, je ne sais plus quoi faire …     

Carlos Salem / Je reste roi d’Espagne (Pero sigo seindo el rey, 2009), Actes Sud (2011), traduit de l’espagnol par Danielle Schramm. 

Isodoro Montemayor revient.

Voici donc la suite de Voleurs d’encre, polar historique très riche et très érudit de l’espagnol Alfonso Mateo Sagasta qui revient avec La chambre des merveilles, un polar tout aussi riche et un peu plus accessible à ceux qui, comme moi, ne sont pas forcément spécialistes de la littérature espagnole de l’âge d’or.

En ce début de XVII° siècle les affaires d’Isidoro Montemayor, rencontré dans Voleurs d’encre, vont plutôt bien. Son amante la comtesse doña Micaela est belle, jeune, veuve et riche. Et elle va l’introduire auprès de son oncle, le marquis de Hornacho, richissime collectionneur dont l’archiviste vient d’être assassiné. C’est ainsi qu’Isidoro se retrouve tout les jours dans la chambre des merveilles du marquis, lieu ahurissant où les livres les plus rares côtoient les cornes de licornes et les crocodiles empaillés.

Les choses se gâtent quand il s’avère que le marquis a l’intention de lui confier un travail titanesque et surtout quand Isidoro découvre quelques pièces peu connues des visiteurs et certains hôtes, pour le moins étonnant de son nouveau maître. Et puis, reste une question. Que cherchait l’assassin de son prédécesseur ? Et s’il revenait ?

Revoilà donc le personnage central de Voleurs d’encre, revoilà surtout le Madrid de l’âge d’or. Si les personnages sont forts bien construits, et l’intrigue menée avec le plus grand sérieux (ce qui pêche souvent dans les mauvais polars historiques), une fois de plus c’est la reconstruction de ce Madrid de l’âge historique qui est le personnage principal du roman. Voleurs d’encre nécessitait, pour en saisir toutes les subtilités, une connaissance approfondie de la littérature classique espagnole, ici j’ai moins eu l’impression (peut-être à tord) de passer à côté de choses que je ne comprendrais pas.

Et je me suis régalé. Car la plume d’Alfonso Mateo Sagasta est aussi alerte que l’esprit de son personnage et parce que la description de la société madrilène est à la fois rude et savoureuse.

Rude dans la crudité des rapports sociaux de ce monde où quelqu’un qui n’est pas noble ne compte pas vraiment, et est à peine considéré comme humain. Rude dans le traitement de ces « monstres » que le marquis collectionne (on pense bien entendu à Elephant Man). Rude dans la description du poids de l’église et de l’inquisition.

Et savoureuse et sensuelle dans cette évocation où textures, odeurs, goûts et bruits concourent à rendre la richesse de l’ambiance. On a envie, avec Isidoro, de glisser la main dans la manche béante de son amante, on goûte un fruit confit, on sent (malheureusement) l’odeur de la mort et de la crasse … Avec une mention spéciale pour la description de la médecine de l’époque et en particulier (avec la médaille d’or toutes catégories !) une méthode inédite pour tenter de faire revenir à eux les noyés. Je n’en dirai pas plus, il vous faudra lire le roman pour la découvrir …

Alfonso Mateo Sagasta / La chambre des merveilles (El gabinete de las maravillas, 2006), Rivages/Thriller (2011), traduit de l’espagnol par Denise Laroutis.

PS. A l’occasion, rivages réédite en poche le précédent roman.

Alfonso Mateo-Sagasta revisite El Quijote

Madrid, 1614. Isidoro Montemayor, ancien combattant en Flandres est au service de don Francisco Robles. Il surveille son tripot, où une partie de la Cour vient se faire plumer par les tricheurs de tout poil ; il est également correcteur car Francisco Robles est aussi libraire et éditeur. C’est à ce titre qu’il le charge d’une enquête délicate : Alors qu’il a déjà payé Cervantès pour écrire la deuxième partie très attendue de son Don Quichotte, un imposteur vient de sortir une suite qui insulte gravement l’auteur, mais surtout, et beaucoup plus grave, fait perdre de l’argent à Robles. Isidoro commence alors une enquête dangereuse dans un monde sans pitié : celui des poètes, écrivains, et de leurs protecteurs, les Grands de la Cour d’Espagne. Un monde où les mots peuvent tuer, mais où l’on risque aussi une bonne bastonnade ou un coup d’épée.

Ce gros roman a les défauts de ses qualités : Il est extrêmement érudit, documenté et intelligent. Malheureusement toute cette érudition porte sur un sujet assez peu connu des lecteurs français. Qui en effet connaît assez bien les œuvres de Cervantes, Lope de Vega, Quevedo, ainsi que les méandres de l’histoire espagnole de l’époque ? Pas moi. J’ai lu Don Quichotte, il y a bien longtemps, mais c’est tout. Cela pourrait seulement être frustrant si les allusions érudites étaient seulement un plus, un degré de lecture supplémentaire. Malheureusement, par moment, des chapitres entiers reposent sur l’analyse des œuvres, et donnent des clés pour avancer dans l’enquête. Ces clés sont suffisamment explicites pour que le lecteur ignare suive quand même l’intrigue, mais cela ralentit beaucoup le rythme.

Ceci dit, même avec ces restrictions, le roman reste passionnant. Pour sa peinture de ce début de 17° siècle à Madrid en premier lieu : vie quotidienne, crasse, odeurs, sons, goûts, misère, arrogance des grands, violence sociale, violence judiciaire, poids de l’église et de son bras armé terrifiant, l’Inquisition … Tout cela est superbement restitué, dans un style alerte et, le qualificatif s’impose … picaresque. Certaines scènes resteront gravées dans ma mémoire de lecteur, en particulier celle d’une visite éprouvante chez un dentiste. Que ceux qui ont du mal à supporter la scène de la roulette dans Marathon man sautent les lignes suivantes, voici un petit extrait :

« Quand il fut prêt, Ximenet se plaça derrière lui, lui cala un coin de bois entre les dents et le prit par le menton. Il introduisit ensuite dans la molaire cariée un petit tube d’argent en forme d’entonnoir, le centra, appuya de toutes ses forces pour l’ajuster aux contours de la dent et glissa à l’intérieur une de ses baguettes portées au rouge. »

De plus, vers la fin du roman, le rythme s’accélère, il y a moins de digressions littéraires, et on est de nouveau accroché, jusqu’au final.

Pour finir, Voleurs d’encre est également extrêmement intéressant si on le compare à deux romans de SF/Fantazy se déroulant en France et en Angleterre à peu près à la même époque (L’énigme du cadran solaire de Mary Gentle et Les lames du cardinal de Pierre Pével). On mesure alors le poids de l’Inquisition en Espagne, la chape morale qu’elle fait peser, la peur qu’elle suscite. On comprend également comment l’Espagne, malgré, ou à cause, des richesses immenses qu’elle commence à tirer d’Amérique est en train de s’enfoncer dans un déclin qui durera quelques siècles.

Au final, un roman certainement passionnant pour les spécialistes de l’Age d’or espagnol, et très intéressant pour les autres, s’ils acceptent de mesurer la profondeur de leur ignorance au long de quelques chapitres.

Alfonso Mateo-Sagasta / Voleurs d’encre (Ladrones de tinta, 2004). Rivages/Thriller (2008). Traduit de l’espagnol par Denise Laroutis.