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Marcus Malte à Toulouse

Comme tous les ans début octobre sera très riche en termes de rencontres littéraires à Toulouse.

Et cela commencera très fort le samedi 1° octobre, à Ombres Blanches, à 17h30 avec une rencontre avec Marcus Malte.

Et je reviens très vite pour vous parler de toutes les rencontres à l’occasion de Toulouse Polars du Sud.

Le Far west de Marcus Malte

Tiens, je continue avec les Marcus. Après Marcus Sakey, deux nouvelles noires, de Marcus Malte, publiées chez In8 : Far West.

MalteLes Cowboys, c’est le bureau du shérif d’un bled du Mississippi. Un bureau alerté par un coup de fils : un gus se balade avec un énorme lézard en laisse. A priori pas un délit quand même. Et le bureau du shérif en reçoit d’autres des coups de fils saugrenus. Il parait même que certains ont des relations avec des lamas ! Mais attention que derrière la farce ne se cache pas quelque chose de plus sinistre.

Les indiens, ce sont ceux d’Amazonie. La disparition de leur forêt met Lila très en colère. Lila, Jo et Damien. Jo et Damien se sont connus en prison. Damien pour des broutilles, Jo l’ancien des forces spéciales pour avoir tué deux hommes. Et Lila venait les visiter. Quand ils sont sortis tous les deux, Lila les attendait et ils ont fait un bout de chemin ensemble. Jusqu’au drame.

En deux nouvelles, joliment rassemblées en forme de clin d’œil avec ses cowboys et ses indiens, tout le talent de Marcus Malte.

Un humour absurde dans la première, un absurde qui peut faire sourire (comme le début de l’histoire du lézard, ou celle du lama), ou un absurde qui fait froid dans la dos avec cette mère qui apprend à tirer au fusil à sa fille … aveugle. Et un absurde qui grince quand même vite, au détour d’une remarque bien bas de front. Et finalement, on finit dans le sinistre, avec un final que l’on sent arriver, bien glauque, dans les dernières pages. Et toujours une superbe histoire d’amour, racontée magnifiquement en quelques lettres, et qui finit mal, on s’en doutait. On sourit et on a le cœur serré.

Et une sorte d’errance plus classique dans la seconde, avec encore des histoires d’amour, d’amitié, de rages, de douleurs et de violence. Trois magnifiques personnages, dans la lignée de tous ceux de Marcus Malte qui n’a pas son pareil pour camper des paumés inoubliables, des êtres évoluant à la marge, Zodiak, Romain, Sonia, Mister, Tamara … et aujourd’hui Jo, Damien et Lila. On les aime instantanément (même quand ils font peur), ils ont une humanité, une profondeur, des failles qui les rendent bouleversants. C’est une fois de plus le cas.

Marcus Malte / Far West, In8/Polaroid (2016).

Deux novellas de Marcus Malte

Après toutes ces aventures il est temps de se remettre à lire.

TMalte-Fannie-Freddyoujours pas de nouveau roman de Marcus Malte, une novella et une nouvelle pour patienter, c’est Fannie et Freddie, chez Zulma.

Fannie est infirmière, quelque part à une heure de New York. Ses collègues l’appellent Minerve, son port de tête est un peu raide. Pas que Fannie soit coincée, juste qu’elle s’est entraînée à cacher le mieux possible son œil de verre. Alors la mèche, et elle se tourne toujours légèrement de côté …

Freddie est un golden boy. Beau gosse, jeune, riche, un des cadres les mieux payés d’une banque d’affaires.

Fannie et Freddy ne sont vraiment pas faits pour se rencontrer. Sauf si Fannie a des comptes à régler avec Freddy …

Rares sont les écrivains qui relient de façon aussi lumineuse les trafics de nos grands « fauves » (fauves, mon cul !) de la finance, et les effets concrets de leurs magouilles et de leurs petits jeux sur le quotidien de millions de gens.

Marcus Malte le fait, et le fait très bien. Implacable. La tension monte, la folie suit … la construction est parfaite, l’écriture aussi, et en moins de cent pages tout est dit, et sacrément bien dit.

Ce court roman est suivi d’une réédition, Ceux qui construisent les bateaux ne les prennent pas. Réédition fort judicieuse. Tout d’abord parce qu’elle permet aux nombreux lecteurs qui ne connaissaient pas ce texte de le découvrir. Mais aussi parce qu’il y a une unité de thématique : Nous ne sommes plus aux US mais dans le sud de la France, cependant la toile de fond est la même : la désindustrialisation d’une région ouvrière, avec la perte d’un travail qui ressemblait à un enfer, mais qui structurait une communauté.

Sur ce fond commun, nous suivons l’errance d’un flic qui ressasse à jamais la perte de son meilleur ami, celui qu’il pleure depuis vingt ans, mort une balle dans la tête sans que jamais il n’ait pu découvrir ce qui s’était passé.

Le paysage industriel abandonné, la plage, la mer, le décor est superbement décrit, l’émotion dès les premières lignes, et une très belle construction.

Deux beaux textes en attendant un prochain roman ?

Marcus Malte / Fannie et Freddie, Zulma (2014).

Histoires de femmes en colère

Si vous cherchez un petit cadeau pour Noël, voici une idée : Un très joli coffret (comme tout ce que font les éditions In8), qui rassemble quatre belles signatures du polar français sous la thématique de Femmes en colère. On y trouve quatre nouvelles de Marc Villard, Didier Daeninckx, Dominique Sylvain et Marcus Malte.

packfemen.aiQuatre histoires de femmes en colère, quatre histoires de vengeances, quatre styles et quatre nouvelles fort belles.

Kebab palace : Cécile et sa fille Lulu, seize ans vivent dans un mobile home quelque part en Alsace. Cécile boit, comme un trou. On ne saura pas pourquoi. Souvent Lulu doit aller la récupérer au poste. Ou au Kebab Palace. Le jour où elles trouvent le cadavre mutilé d’une jeune chinoise, elles décident de piéger le tueur et de se venger sur lui des injustices de la vie. Ce n’est pas forcément une bonne idée.

Disparitions : Elsa marche dans les rues de Bangkok. Elle est là pour se venger de Cedric, l’homme en qui elle a cru et qui lui a tout pris, tout. Ce soir elle récupèrera son dû et le laissera avec seulement se yeux pour pleurer. A moins que la vie n’en décide autrement.

La sueur d’une vie : Yanamaria, Querida, Dorbeta, Erendira et quelques autres. Elles ont autour de 80 ans, et sont victimes de la crise en Espagne. Les banques leur ont tout pris, elles n’ont plus rien à perdre. Alors aujourd’hui l’heure de la vengeance a sonné.

Tamara, suite et fin : Tamara vient de Guyane. Elle y a vécu jusqu’au jour où elle a hérité d’une terre, en pleine campagne, quelque part en métropole. La chance de sa vie, la chance de changer de vie. Elle s’installe, élève des cochons et s’en tire fort bien. Mais Tamara est étrangère (comprenez, pas du village), noire et femme. Autant dire que sa vie ne va pas être facile, et que les plus obtus des locaux sont bien résolus à la faire partir. Jusqu’à ce que Tamara décide qu’elle en a assez.

Trois excellents textes … Et puis Marcus Malte.

L’idée n’est pas ici de dénigrer les trois autres, bien au contraire.

On sait depuis longtemps que Marc Villard est un des grands de la nouvelle. Il confirme une fois de plus, même s’il s’éloigne un peu (mais un peu seulement) de ses thématiques habituelles : il n’y a ici ni flic pourri, ni jazz, ni dope … mais il y a deux êtres qui souffrent, se perdent et perdent les pédales. Ecriture au rasoir, maîtrise de la progression narrative, du fait main. C’est la vengeance, aveugle, de celles qui n’ont plus rien à espérer.

Dominique Sylvain elle s’intéresse à une vengeance personnelle, une femme trahie qui demande des comptes. Elle montre qu’elle est aussi à l’aise dans le texte court que dans le roman dans cette nouvelle qui vous réserve quelques surprises.

Didier Daeninckx écrit la nouvelle la plus politique. Politique mais littéraire. La construction est impeccable, la montée de la tension parfaite, la chute rageante et réjouissante à la fois. S’il fallait pinailler, mais vraiment pour pinailler, je dirais juste que faire du pourri un petit fils de franquiste n’était peut-être pas nécessaire, parce que les banquiers pourris sont, malheureusement autant fils ou petit-fils de bourreaux que ceux de victimes … 

Et puis il y a Tamara et Marcus Malte. La première scène vous sèche d’emblée. La construction est habile et parfaitement maîtrisée … Comme toujours, la grande force de l’auteur c’est son empathie, et sa capacité à nous toucher au plus profond sans jamais tomber dans le sentimentalisme. Tamara et la gamine qui raconte avec elle vont vous bouleverser, leur souffrance, leur rage, leur vengeance resteront longtemps dans vos esprits. Le texte est à la fois tendre et âpre, il désespère sur la nature humaine, mais en même temps donne de l’espoir … La magnifique conclusion d’un très beau coffret.

Marc Villard / Kebab palace, In8/Polaroid (2013) – Didier Daeninckx / La sueur d’une vie, In8/Polaroid (2013). – Dominique Sylvain / Disparitions, In8/Polaroid (2013). – Marcus Malte / Tamara, suite et fin, In8/Polaroid (2013). Dans Femmes en colère.

Marcus malte, Canisses

Marcus Malte est un grand. Un très grand. Ceux qui ont lu Intérieur Nord savent déjà qu’il est aussi à l’aise dans le format novella (ces longues nouvelles ou courts romans) que dans celui du roman classique. Avec Cannisses il le confirme de façon éclatante.

Couv Cannisses Def.inddDans un de ces lotissements ou toutes les maisons se ressemblent, un homme souffre. Il vient de perdre sa femme, cancer, et se retrouve seul à élever deux jeunes enfants. En face, de l’autre côté de la rue, il observe à travers les cannisses une autre famille, heureuse. L’autre a toujours sa femme, la gamine a toujours sa mère. Pourquoi ? Pourquoi le malheur s’est-il abattu sur lui et pas sur eux ? Quelle justice en a décidé ainsi ? Est-ce qu’ils ne lui ont pas volé quelque chose ?

Dès le premier chapitre Marcus Malte vous prend aux tripes pour ne plus vous lâcher. Certaines religions, certains moralistes essaient de nous faire croire que la douleur peut rendre meilleur, plus compatissant ou plus fort. Conneries. La douleur rend méchant, la douleur rend égare, la douleur rend fou. Et les victimes ont vite fait de se transformer en bourreaux.

C’est ce glissement vers la folie auquel on assiste ici. On sent bien le début de la fêlure dès les premiers mots de la narration à la première personne. Et on la voit s’élargir, devenir fissure puis crevasse. Avec une apparence de normalité, une écriture « plate », sans grande envolée rageuse ou hystérique, une écriture qui colle parfaitement à cette apparence de normalité.

Un texte à la fois bouleversant et glaçant.

Marcus Malte / Cannisses, In8/Novella (2012).

Mister avant Les harmoniques

Comme je le disais donc dans mon précédent papier, j’ai découvert en lisant les magnifiques harmoniques de Marcus Malte que Bob et Mister existaient déjà, dans Le doigt d’Horace et Le lac des singes. Or, je me souvenais que ce dernier trainait quelque part dans mes piles …

C’est l’été. Mister, grand pianiste noir est au chômage, le Dauphin Vert (le club où il joue habituellement) étant fermé. C’est pourquoi il accepte de quitter Paris pour aller jouer tous les soirs au bar jazz du casino d’Evian. Sans se douter une seconde qu’il puisse y avoir, dans cette ville endormie, un tueur en série qui fait des cartons sur les gros gagnants de la roulette. Sans se douter surtout qu’il va se retrouver embringué dans cette histoire.

Il est particulièrement intéressant de lire ce roman pour se faire une petite idée de l’évolution du talent de Marcus Malte. Tout est déjà là dans ce roman qui date de 1997 : personnages étonnants et subtilement décalés, construction virtuose, écriture poétique, émotion, humour … Déjà un excellent roman.

Excellente partition, subtile interprétation … jouée sur un bon piano droit. Un très bon roman. Mais pour Les harmoniques, Marcus Malte s’est payé un Steinway, et l’interprète est au sommet de son art. Tout sonne plus riche, plus rond, plus complet. En bref plus beau, sans qu’il soit possible de mettre précisément le doigt sur ce qui fait la différence …

Les accord se sont enrichis, le toucher est encore plus fin, l’instrument rend la moindre nuance, fait passer la plus petite intention. Marcus Malte, l’excellente pianiste de bar du Lac des singes est passé, sans rien perdre de son humanité, bien au contraire, au statut de grand concertiste.

Marcus Malte / Le lac des singes, Folio policier (2009).

La note bleue de Marcus Malte

Attention chef-d’œuvre. Ni plus, ni moins. Tout est sonne juste dans Les harmoniques de Marcus Malte. De la première à dernière réplique. Jusqu’au titre.

Vera est morte, assassinée, brulée vive. Elle qui avait survécu au massacre de Vukovar, qui était venu chercher la paix et la sécurité à Paris. Très rapidement la police a arrêté deux petits dealers qui ont avoué. Affaire de drogue, la victime était une immigrée … affaire close. Pas pour Mister, grand gaillard noir que Vera venait écouter deux fois par semaine au Dauphin Vert où son trio joue du jazz tous les soirs. Mister convainc son ami, chauffeur de taxi et philosophe, de l’aider à chercher la vérité. Car il en est persuadé, ce n’est pas une histoire de drogue.

Quel roman, mais quel roman ! envoutant, enthousiasmant dès le premier chapitre. Un chapitre « pour rien », juste un dialogue magnifique qui, en quelques répliques, dessine les deux personnages principaux et leur relation, le tout sur fond de ballade jazz somptueuse. Du grand art. Et tout est à l’avenant. Le jazz baigne ces pages, donne le tempo, chante, swingue derrière les mots. Toutes les phrases sont belles, les personnages extraordinaires. Et l’horreur, l’indignation sont tapies, au détour d’une page, où d’un coup, la prose se fait plus dense, accusatrice.

On sourit souvent, l’humour est présent, dans les dialogues, dans les situations cocasse, dans la description d’un homme-pomme-de-terre (une variante de l’homme à la tête de chou ?) … On tremble parfois, on est ému, très souvent, jusqu’aux larmes parfois.

Et si je dis en ouverture que même le titre sonne juste, c’est que, comme les harmoniques, ces notes que le pianiste ne joue pas, mais que l’on entend quand même quand l’accord principal s’éteint lentement, on referme le roman comme dans un songe, et longtemps, très longtemps, il résonne, comme les magnifiques harmoniques des accords de Mister.

Conséquences directes de ma lecture : j’ai cherché partout une version de Wallflower de Gerry Mulligan qui illustre magnifiquement le premier chapitre. Et je me suis précipité vers la pile des romans qui attendaient, patiemment, que je m’intéresse à eux pour en extraire Le lac des singes pour trouver une précédente apparition de Mister.

« Ils laissèrent défiler l’album de Mulligan dans son intégralité sans prononcer une parole. Rien à redire là-dessus. Ils croisèrent durant ce temps deux voitures et un chien errant aux allures de chacal. On se dirigeait doucement vers les cinq heures et la nuit commençait à ôter ses dessous noirs. Le baryton exhala un dernier souffle. Suivit un silence rauque, suave, que Mister apprécia à sa juste valeur. »

Tout est à l’avenant, je pourrais recopier ici tout le roman. Il vaut mieux que vous vous le procuriez …

Marcus Malte / Les harmoniques, Série Noire (2011).