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Leur âme au Diable

Marin Ledun abandonne la veine humoristique de ses derniers romans, et celle intimiste des précédents, pour revenir à ses premières amours avec cette charge contre l’industrie du tabac : Leur âme au diable.

Cela commence en juillet 1986, avec le braquage de deux camions contenant de l’ammoniac destiné à un fabriquant de cigarette (oui il y a de l’ammoniac dans les cigarettes, entre autres). Bilan sept morts. Simon Nora ne sait pas que l’enquête qu’il démarre va changer sa vie et le hanter pour les 20 années à venir. Non loin un autre flic, Brun, recherche Hélène, vingt ans, qui ne donne plus de nouvelles à sa famille. Lui non plus n’en reviendra jamais.

Ils vont croiser la route de David Bartels lobbyiste de l’industrie du tabac, Anton Muller son âme damnée, Sophie Calder à la tête d’une équipe de société d’événementiel sportif avec ses hôtesses – prostituées. Ils vont se battre durant 20 ans contre des intérêts qui les dépassent complètement, contre une industrie qui a des moyens inimaginables. Dans la lutte de David contre Goliath, contrairement à la légende, ce n’est généralement pas David qui gagne.

Assurez-vous que vous êtes en forme avant d’attaquer les 600 pages du dernier roman de Marin Ledun. Rien ne vous sera épargné, et vous risquez de finir déprimé tant il refuse de céder à la moindre tentation de happy end. Oui, ce sont ceux qui ont le plus d’argent qui gagnent à la fin, on est dans notre sale monde, pas dans une uchronie, les lobbyistes, les corrupteurs et les corrompus, les intérêts privés ont toujours le dessus sur l’intérêt collectif et la santé publique.

A moins d’être d’une naïveté confondante, on ne peut pas dire que ce soit une grosse surprise. On le savait donc. Mais le voir ainsi décortiqué sans pitié fait quand même mal au ventre. Dans un style « à la Manotti », direct, sans gras, phrases et chapitres courts, l’auteur nous balade à travers toute l’Europe. Il nous fait témoins de toutes idées géniales de l’affreux Bartels et de ses complices pour contourner les lois antitabac qui commencent à émerger et continuer à convaincre les foules que fumer est synonyme de liberté, d’émancipation et même, pourquoi se gêner, de santé.

Si j’avais un petit (tout petit) bémol, c’est qu’à force de recherche l’efficacité et le rythme, il oublie parfois de nous intéresser aux personnages et qu’on se soucie peu de leur devenir, pour ne s’intéresser qu’au jeu d’échecs très inégal entre les flics et un procureur d’un côté, et l’industrie du tabac de l’autre. Et tant pis pour les pions, fous, cavaliers et tours sacrifiés durant la partie.

Pour le reste, une lecture fort instructive, qui réussit à présenter de façon passionnante ce qui a sans le moindre doute représenté des quantités impressionnantes de travail de documentation et de réflexion pour saisir les tenants et aboutissants. Un travail titanesque que l’auteur a eu le talent de digérer et transformer en œuvre romanesque, pour que le lecteur moins vaillant, comme vous et moi, puisse lui aussi déprimer. Merci Marin Ledun !

Marin Ledun / Leur âme au diable, Série Noire (2021).

Pauvre Rose !

On avait découvert les Mabille-Pons dans Salut à toi ô mon frère, et on en redemandait. Marin Ledun nous a exaucés avec La vie en rose.

LedunPauvre Rose. Les parents, la volcanique Adélaïde et le tranquille Charles sont partis en Polynésie pour fêter le dernier échec de Charles à son concours de notaire, et voilà donc Rose responsable de la famille. Son amoureux Richard Personne, policier de son état est débordé, et Rose apprend que, malgré leurs précautions, elle est enceinte. Pauvre Rose.

Mais ce n’est que le début. Gus accumule les mauvaises notes, heureusement tout le monde l’adore, Camille est nulle en maths, et Rose doit aller voir son prof, et Antoine, en stage dans une maison de retraite, y organise des paries de Strip-poker la nuit.

Puis des lycéens se font tuer à coup de couteau … Voilà qui laisse peu de temps à Rose pour aller faire la lecture à ces dames dans le salon de coiffure de Vanessa.

Un coup de blues ? Stress de fin d’année ? Trop de polars sombres ou de lectures pesantes ? Le dernier cassoulet de l’année vous pèse sur l’estomac ? Une solution, La vie en rose.

Certes vous ne le lirez pas pour suivre une enquête millimétrée ou chaque détail compte. Par contre si vous voulez du rythme, de l’humour, du peps, des cinglés réjouissants, de bons mots, une verve jouissive, des références qui font sourire et donnent le moral, allez-y en toute confiance.

On retrouve la tribu avec beaucoup de plaisir, la mauvaise foi assumée et la langue acérée de Rose, et mine de rien le regard lucide, critique mais aussi tendre de son auteur. Un vrai bonheur de lecture dont il serait bien bête de se priver.

Marin Ledun / La vie en rose, Série Noire (2019).

Bienvenue chez les Mabille-Pons

Dire que Marin Ledun m’a surpris avec Salut à toi ô mon frère est un doux euphémisme. Et le plus beau c’est que la surprise a été très agréable.

LedunBienvenue chez les Malaussènes du XXI° siècle, du côté de la vallée du Rhône. La référence étant assumée par l’auteur, allons-y. Les Mabille-Pons, tribu composée de : un père calme, une mère volcanique, 6 frères et sœurs, dont la narratrice, qui lit des poèmes dans un salon de coiffure pendant que les mamies se font permanenter ; avec une petite caractéristique que la famille oublie, mais que les cons leur rappellent : les trois derniers sont adoptés. Donc un peu plus bruns. Donc facilement suspects. Plus un chien et deux chats, adoptés eux aussi.

Alors quand Gus, le petit dernier, le gamin le plus gentil du département, mais également bouc émissaire de toutes les couillonnades du canton (revoilà Malaussène) est filmé par une caméra de surveillance pendant le cambriolage d’un bar tabac qui tourne mal, pour la police et surtout la population locale, pas de doute, Gus est coupable. D’ailleurs, pas de surprise, ces gens-là n’est-ce pas … Les flics auraient peut-être dû y réfléchir à deux fois avant de se mettre la smala à dos, les jours à venir vont être compliqués pour eux.

Voilà un roman qui met en joie et refile la patate. Ce qui n’est pas toujours le cas des romans de Marin Ledun qui jusque-là avaient plutôt tendance à plomber l’ambiance. Mais il faut avouer qu’en ces temps moroses, lire un polar avec le sourire, le refermer plein d’énergie et d’envie de gueuler à tous les cons qu’on croise qu’on les emmerde, et se dire que peut-être, tant qu’il reste des familles comme celle-là, tout n’est pas complètement perdu, ça fait un bien fou.

Le piège était d’être intimidé par la référence, de rester trop proche de l’original. Piège évité. Marin Ledun emporte tout sur le passage de la tornade Mabille-Pons. C’est déjanté, on croule sous les références littéraires, musicales, cinématographiques, on passe allègrement et sans transition de René Char à Sergio Leone, les cons en prennent pour leur grade, ça gueule, ça braille, ça aime et ça déteste, toujours à fond, jamais tiède, il y a de la vie, de la folie, de la mauvaise foi, de l’humour. Et il n’est pas exclus que cela nous fasse aussi un peu réfléchir.

Putain que c’est bon ! Marin, quand tu veux tu nous remets une tournée de Mabille-Pons !

Marin Ledun / Salut à toi ô mon frère, Série Noire (2018).

La tempête Marin Ledun

Après En douce, Marin Ledun reste à la campagne avec Ils ont voulu nous civiliser.

LedunJanvier 2009, la tempête Klaus s’abat sur les Landes (entre autres). C’est là que Thomas Ferrer survit, de petits trafics, de petits larcins. Le pauvre Thomas choisit mal son moment pour péter les plombs : rendu enragé par l’humiliation de trop, il bastonne Baxter, à qui il revend ses produits et lui prend l’argent qu’il a entrevu dans son tiroir.

Malheureusement pour lui, Baxter survit, et cet argent n’était pas à lui, mais à deux truands beaucoup plus méchants. Alors que la tempête fait rage, et que les pins sont arrachés par dizaines, Thomas tente d’échapper aux trois hommes. Sa route va croiser celle de Pécastaing, un vieux misanthrope qui s’est isolé dans la forêt pour ruminer sa haine de l’humanité toute entière.

Avec En douce et ce dernier roman, il me semble que Marin Ledun a trouvé un ton et une narration qui lui conviennent parfaitement et qu’il maîtrise à merveille. Avec ces deux récits au ras du sol, au plus près de personnages qui n’ont rien d’extraordinaire (au sens premier du terme), en restreignant volontairement le cadre, il nous parle extraordinairement (toujours au sens premier du terme) de toute notre société.

Thomas, ses poursuivants, le vieux Pécastaing sont des victimes de la société. Ils en ont conscience (à peine), mais de façon intuitive, sans comprendre ni pourquoi ni comment. Tout comme très intuitivement ils savent que leurs petits mouvements de révolte, qui peuvent s’avérer violents pour ceux qui se trouveront au mauvais endroit au mauvais moment, ne changeront rien à cette société qui les laisse crever dans leur coin, et que s’ils disparaissent, des milliers d’autres viendront les remplacer, immédiatement.

Ils savent que la chimère (quelques liasses de billets) derrière laquelle ils courent ne représente que les miettes d’un festin auquel ils ne seront jamais invités. Ce qui ne les empêchent pas de la poursuivre avec une rage terrible.

Et c’est cette rage, cette violence, cette urgence que l’auteur a si bien su mêler à celle de la nature, bien indifférente aux conneries des hommes. Rage, violence, urgence que le lecteur prend en pleine poire, en même temps que les tempête, dans une montée parfaitement maîtrisée du récit vers la destruction finale inévitable.

Superbe récit noir, emporté par le souffle de Klaus, parfait dans sa concision, Ils ont voulu nous civiliser est vraiment un des romans français à ne pas manquer cette année.

Marin Ledun / Ils ont voulu nous civiliser, Flammarion (2017).

Un Marin Ledun indispensable

J’étais passé à côté du dernier Marin Ledun, mais comme il était présent au festival Toulouse Polars du Sud, on a discuté un moment (trop court), et j’ai pu lui acheter En douce et me le faire dédicacer.

ledunUn soir de 14 juillet, Emilie qui a perdu sa jambe gauche séduit Simon et l’amène dans son mobil home sur le terrain du chenil où elle travaille. Là elle lui tire une balle dans la jambe et l’enferme. Pourquoi ? Comment en est-on arrivé là ? Et comment cela va-t-il se terminer ? C’est ce qu’on saura au terme d’un face à face de quelques jours.

Pas de fioriture, pas de grandes envolées ni de grandes explications. Un présent en huis-clos, quasiment limité aux deux personnages (plus les chiens et de rares interventions extérieures), et un passé en flash-back, au plus près d’Emilie, pour révéler, par petites touches, comment ils en sont arrivés là.

Et juste au travers ces deux personnages, de leurs trajectoires, de leur dialogue, la peinture tragique d’une tranche entière de la population : ces gens qui travaillent sans savoir à quoi sert leur travail, qui ont l’impression de ne pas compter, de n’exister pour personne. Ces gens dont personne ne parle, qui ne voient plus de sens à leur vie, qui survivent plus qu’ils ne vivent. Des gens qui se lèvent le matin juste pour gagner de quoi manger et avoir un toit pour dormir, et qui ont, en permanence sous le nez, les mirages d’une société de luxe qui leur est interdite.

Des gens au bord de la rupture que n’importe quel grain de sable peut faire plonger. Plonger vers la dépression, vers la misère, vers la folie plus ou moins agressive. Des gens qui, s’ils sortent de l’apathie dans laquelle on les plonge, peuvent devenir totalement imprévisibles, d’autant plus imprévisibles qu’ils n’ont rien, absolument rien, à perdre. Et qu’ils ne savent même plus ce qu’ils veulent.

Un livre passionnant, tragiquement d’actualité.

Marin Ledun / En douce, Ombres Noires (2016).

Marin Ledun reste au Pays Basque

Après L’homme qui a vu l’homme, Marin Ledun revient au Pays basque avec Au fer rouge.

Ledun_fer_rougeFévrier 2013 du côté de Bayonne. Une valise s’échoue sur la plage. Dans la valise, un corps. Un espagnol, connu des services de police, ayant participé à la marge aux opérations du GAL de sinistre mémoire, trempant depuis dans le trafic de drogue des deux côtés de la frontière. Certains veulent y voir une vengeance des indépendantistes basques, d’autres un simple affaire de guerre de territoire pour la drogue. Emma Lefebvre, nouvelle arrivée en Pays Basque va se retrouver dans un groupe d’enquête où tous, flics, procureur, et services secrets ont des choses à cacher.

Autant le dire tout de suite je suis moins convaincu par ce roman que par le précédent.

Ce qui m’a gêné c’est l’impression que Marin Ledun en fait un peu trop. En exergue, une phrase de Don Winslow, et puis cette thématique (mélange de trafic de drogue, de services secrets, de lutte anti-terroriste et de corruption) … On pense forcément à La griffe du chien. Or le Pays Basque dans les années 2010, ce n’est pas la frontière mexicaine dans les années 80, les trafiquants de drogue du Pays Basque (même quand ils sont mexicains) doivent faire doucement rigoler les cartels meurtriers du nord du Mexique, et l’intensité et la violence de la lutte contre l’indépendantisme basque moribond est loin de celles des magouilles de la CIA contre les guérillas communistes d’Amérique centrale dans les années Reagan. Du coup j’ai le sentiment qu’à vouloir démontrer ou dénoncer les mêmes choses l’auteur force un poil de trait. Au détriment des personnages auxquels ils n’accordent pas, à mon goût, l’attention qu’ils méritent et dont on ne comprend pas toujours les motivations.

Et c’est dommage parce qu’il faut aussi dire que le roman se lit quand même avec plaisir : grâce à l’écriture, dans la continuité du roman précédent, sèche et efficace, grâce à la construction éclatée et très rythmée, passant d’un personnage à l’autre sans perdre le lecteur, grâce à la qualité et l’efficacité des scènes d’action, et pour finir parce que le lecteur est quand même accroché et veut savoir comment va finir cette histoire, et que Marin Ledun maîtrise parfaitement la montée du suspense.

Dommage donc, le roman aurait gagné (à mon goût, une fois de plus) à être recentré sur quelques sujets, les magouilles immobilières et la corruption autour de la pollution par exemple (ce sont les parties les plus convaincantes du roman à mon avis) … il aurait sans doute gagné en force et en crédibilité ce qu’il aurait perdu en complexité et en ampleur.

Mais je répète pour conclure que j’ai quand même pris plaisir à le lire.

Marin Ledun / Au fer rouge, Ombres Noires (2015).

Marin Ledun au Pays Basque

Marin Ledun a décidément tous les talents. Ca finit même par être agaçant ! Un des rares auteurs français qui se soucie du monde du travail, et ça donne le magnifique Les visages écrasés. Voilà qu’il s’attaque à la question du Pays Basque avec L’homme qui a vu l’homme (et là aussi, il est un des rares sinon le seul en France) … détail qui a son importance, il traite tous ces sujets avec le même talent d’écrivain.

LedunJanvier 2009, Iban Urtiz, jeune journaliste, vient travailler à Bayonne, dans ce Pays Basque où il est né mais qu’il ne connaît pas. Il est immédiatement happé par une affaire de disparition : Jokin Sasco, ancien militant d’ETA rangé depuis sa sortie de prison, a disparu depuis plusieurs jours. Sa famille inquiète convoque une conférence de presse et ranime les fantômes de la guerre sale, celle du GAL, groupe paramilitaire d’extrême droite qui a, quelques années auparavant, traqué les militants basques des deux côtés de la frontière, avec la bénédiction, quand ce n’est pas l’aide, des polices françaises et espagnoles. Iban se heurte à deux obstacles : la police, la justice et le monde politique ne veulent pas entendre parler de cette affaire ; et les militants basques, pour qui il est un étranger qui ne connaît pas leur lutte, et donc par définition un ennemi. Malgré les difficultés, les menaces et la peur, Iban est décidé à aller au bout de son enquête.

L’homme qui a vu l’homme est un thriller politique impeccable, dans la lignée et le style des romans de Dominique Manotti, et croyez-moi, de ma part, c’est un compliment. A partir d’une documentation et d’une étude du sujet que l’on devine fort approfondie, Marin Ledun livre un polar sec comme un coup de trique, parfaitement construit, alternant les points de vue et les lieux, sans une phrase de trop. Ca claque, ça pète, ça bastonne … un vrai plaisir de lecture.

Un plaisir pas complètement gratuit. Car il y a un fond, et même un fond solide. Compromission des polices espagnoles et françaises, manipulation des media et violence gratuite sur les militants, chape de plomb mise sur des actes impardonnables, impunité des puissants et de la classe politique qui les protège … Tout cela au service de la répression d’un mouvement qui, en 2009, ne représente plus aucun danger politique.

Mais Marin Ledun n’est pas aveugle, et si la jeunesse basque militante est présentée comme la victime qu’elle est, la responsabilité dans cet engrenage imbécile des mouvements indépendantistes n’est pas occultée. Et là aussi, l’auteur est très habile.

En nous mettant dans la peau d’un « étranger » qui ne connaît pas la situation, le manque de clarté des revendications, le sacrifice des individus à des causes pas franchement compréhensibles, voire tout simplement à des positions de pouvoir, les côtés très limites du nationalisme exacerbé (qui est aussi con quand il est basque que quand il est français, russe ou sénégalais), le rejet hystérique de l’autre qu’il entraîne … apparaissent de façon très claire.

Pour résumer, Marin Ledun n’est absolument pas manichéen et montre bien que les victimes sont, parfois, des salauds comme les autres et ont vite fait de se transformer en bourreaux … Cela va sans dire, mais cela va mieux en le disant. Bref, un excellent polar, passionnant à lire à tous les points de vue.

Marin Ledun / L’homme qui a vu l’homme, Ombres Noires (2014).

La mort de Nathalie Wood vue par Marin Ledun

La novella est un format encore plus difficile à éditer que la nouvelle. Raison suffisante pour encourager les maisons courageuses qui se lancent, surtout quand elles s’offrent le luxe d’un directeur de collection qui n’est autre que Marc Villard. Et encore plus quand on y trouve des plumes comme Marin Ledun qui signe un No more Nathalie poignant.

Ledun natalie28 novembre 1981. Nathalie Wood, son mari l’acteur (pas franchement connu), Robert Wagner et Christopher Walken, grande star depuis son rôle dans Voyage au bout de l’enfer embarquent sur un yacht pour faire la bringue dans la baie de Los Angeles. A bord de l’alcool, mais aussi dix kilos de cocaïne et 250 000 dollars. Fric, trahison, sexe, dope et alcool. Tout est en place pour le drame.

Marin Ledun est donc parti d’un cas réel entouré d’ombres, la mort mystérieuse de l’actrice Nathalie Wood. Et comme tout bon écrivain de polar, c’est autour de ces zones d’ombre qu’il a travaillé. Sa version en vaut sans doute une autre. L’important pour le lecteur est qu’elle est cohérente, crédible et surtout décrite avec l’humanité et la lucidité que l’on connait quand on est un lecteur régulier de ses romans.

Il montre ainsi qu’il est aussi à l’aise dans le format court que long, et qu’il peut sortir du cadre social ou « techno-thriller » (je déteste ces classification, c’est mal ce que je fais !) pour faire du « people ».

Bref, quel que soit le sujet qu’il aborde, Marin Ledun est sensible, pertinent et talentueux.

Marin Ledun / No more Nathalie, In8/Polaroid (2013).

Le travail c’est la santé !

C’est arrivé ! Cela fait deux fois que je vous dit ici qu’un roman de Marin Ledun est passé près de quelque chose de très fort. Cela avait été mon impression avec La guerre des vanités une première fois, et de nouveau avec Zone est (pour d’autres raisons). Et chaque fois je me disais qu’il ne manquait pas grand-chose. Et bien c’est arrivé, il ne manque rien au dernier, Les visages écrasés.

Valence, une plate-forme téléphonique. D’un opérateur quelconque. Carole Matthieu est médecin du travail. A longueur de journée elle voit défiler ceux qui craquent, qui ne tiennent plus le coup, qui perdent le sommeil, les cheveux, les kilos … Au fil des ordres, contre-ordres, changements de postes, d’objectifs. A cause de la pression d’un management inhumain, lui-même sous la pression d’actionnaires invisibles mais tout-puissants. Carole sait qu’elle ne fait que panser des plaies sans attaquer la racine du mal, qu’elle ne fait que retarder l’inévitable. Alors, pour alerter le monde sur ce qui se passe dans le monde du travail, Carole est prête à tout. Vraiment tout.

Et voilà donc, Marin Ledun passe à la vitesse supérieure. Rien à redire à cette charge implacable, à lire de toute urgence. Et ce pour plusieurs raisons.

La première est que les romans noirs ayant pour cadre le monde du travail sont suffisamment rares pour que l’on salue Les visages écrasés. J’en oublie certainement, mais je ne vois guère que Dominique Manotti (avec Lorraine connection ou Sombre sentier), François Muratet avec Stoppez les machines !.

Ensuite Marin Ledun sait parfaitement de quoi il parle (il est auteur d’un essai sur le thème de la souffrance au travail).

Et enfin et surtout, il livre là son roman le plus abouti. Ecrit à la première personne, le roman nous entraîne sans rémission dans la spirale de sa narratrice. Le lecteur étouffe avec elle, enrage avec elle, a envie de hurler avec elle. Pas un seul rayon de soleil dans la descente infernale de Carole Matthieu, pas une bouffée d’oxygène, seulement le stress, la pression, l’horreur. L’enchaînement atroce, de petit renoncement en petit renoncement est parfaitement disséqué, la descente palier par palier, sans possibilité de retour autopsiée.

Se pose alors une question. Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi n’y a-t-il pas plus de révoltes, de grèves ? Comment la société est-elle arrivé à transformer un mouvement ouvrier uni (relativement uni), solidaire (relativement solidaire), fier de son travail même (et surtout) quand il était insupportable et conscient de son appartenance de classe en cet agglomérat d’individualismes, d’égoïsmes, de désespoir, de gens qui croient tous être du bon côté du manche jusqu’au moment où ils le prennent sur la gueule, et surtout de travailleurs qui rentrent le soir honteux de ce qu’ils ont fait durant la journée ?

Vous imaginez bien que je n’ai pas la réponse. Et que Les visages écrasés ne l’apporte pas davantage. Mais ne serait-ce que parce qu’il pose la question, ce roman implacable est indispensable.

Marin Ledun / Les visages écrasés, Seuil/Roman Noir (2011).