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Coup de vent

Ca faisait longtemps qu’on n’avait plus de ses nouvelles, et il est toujours en forme. Qui ? Mark Haskell Smith qui revient avec Coup de vent.

HaskellSmithBryan LeBlanc est trader à New York. Il gagne scandaleusement bien sa vie, mais considère qu’il fait un boulot de merde et que ses collègues sont des trous du cul, selon ses propres termes. Alors il détourne 17 millions de dollars pour passer une vie de luxe, entre bons vins et voyages.

C’est pour ça que Neal Nathanson se trouve à ses trousses, envoyé par son employeur. Et c’est comme ça que Neal se retrouve seul sur un voilier dévasté par une grosse vague, en plein Atlantique, en train de mourir de faim et de soif. Le résumé peut sembler abrupt, mais le roman explique bien tout.

Je me suis régalé. Que voulez-vous je suis bon public et quand je lis :

« En croyant au capitalisme, ce système économique conçu pour enculer la majorité de la populace afin qu’une minorité en profite, on acceptait d’obéir à une entité instaurée pour arnaquer tout le monde et encourager les gens à s’arnaquer entre eux. La société américaine était fondée sur ce genre de tromperie mâtinée d’opportunisme. »

Ou

« Quelques embarcations rentraient au port avec leurs cargaisons de pêcheurs et de pêcheuses buvant de la bière en brandissant fièrement des daurades sanguinolentes. Ils étaient souriants et cramoisis de soleil, ravis de s’immortaliser avec des animaux morts. Neal ne comprenait pas le but de la manœuvre, mais c’était sans doute normal pour des vacanciers. Ils tuaient des choses et prenaient des photos. »

Je jubile.

On connait le style de l’auteur, tout est de cet acabit, les dialogues claquent, c’est vivant, rythmé, on se régale à chaque page. Quelques scènes de sexe bien troussées, comme toujours chez lui, beaucoup d’humour, une vraie plume, du rythme et mine de rien, le portrait bien acide de notre joli monde. Ajoutez une fin délicieusement immorale mais jamais cynique et vous avez un cocktail à déguster sans aucune modération.

Mark Haskell Smith / Coup de vent (Blown, 2018), Gallmeister (2019), traduit du l’anglais (USA) par Julien Guérif.

Mark Haskell Smith, Défoncé

J’aime Mark Haskell Smith. D’un amour tout littéraire. Je l’aime en Californie et à Hawaï, je l’aime quand il fait le touriste. Et c’est toujours bien, même s’il s’assagit, quand il retourne en Californie avec Défoncé.

defonce.inddMiro Basinas vit à Los Angeles. Il est botaniste. Un excellent botaniste même. Dans son domaine. La marijuana. Il est tellement bon qu’il gagne haut la main la « cannabis cup d’Amsterdam ». Les débuts de la gloire ? Non, le début des emmerdes, car son succès va lui attirer la convoitise de gens moins doués en botanique, mais plus doués en armes à feu. Si on ajoute un missionnaire mormon aux prises avec de fortes poussées hormonales, une chanteuse sur le retour insatiable, un tueur irlando-salvadorien, un inspecteur enrhumé, une scientifique portugaise très belle … Et quelque autres, on a un sacré bazar.

C’est du Mark Haskell Smith, aucun doute là-dessus : une collection réjouissante d’allumés, une écriture sensuelle et drôle aussi à l’aise dans la description de la séance de dépucelage torride d’un mormon que dans celle du plaisir de déguster un taco fait dans les règles de l’art, de la castagne, de l’humour. Tous les ingrédients habituels sont là.

Certes, il est difficile de ne pas penser à Savages et Cool ! de Don Winslow. Et on peut trouver, comme moi, que l’écrivain de San Diego fait preuve de plus d’originalité et d’inventivité dans son écriture. Mais cela n’enlève finalement rien au plaisir ressenti à la lecture de Défoncé.

Après tout, on peut être un peu moins bien que Savages, et rester un excellent polar, drôle, enlevé, avec des personnages incroyables. Et puis ça finit bien, pour une fois, et, même si j’ai dit en introduction que l’auteur c’est un peu assagi (par rapport à la fin de Delicious par exemple), il reste assez haut dans l’échelle des allumés tout en construisant une histoire totalement cohérente. Alors, pourquoi bouder son plaisir ?

Mark Haskell Smith / Défoncé (Baked, 2010), Rivages/Thriller (2013), traduit de l’américain par Julien Guérif.

Bière, Sexe et Heavy Metal

Quand j’ai vu arriver un nouveau roman de Mark Haskell Smith je me suis réjoui. Parce que je m’étais déjà régalé avec A bras raccourci et Delicious. J’avais raison, son dernier, Salty, est fait du même métal.

Turk n’est pas un intello. Ni un aventurier. C’est juste une rock star, bassiste DU groupe de hard rock. Turk est aussi richissime. Son psy l’ayant convaincu qu’il souffrait d’une addiction au sexe, il a accepté de faire une cure, et de se marier avec Sheila, ex top modèle, qui elle se trouvait en cure pour arrêter la coke. Résultat, après un an de monogamie, Turk se retrouve à suer sur une plage de Thaïlande, écrasé par la chaleur et ses kilos de lard, en attente de sa salvation, à savoir la prochaine bière glacée.

Sheila de son côté est parti faire une excursion à dos d’éléphant. Elle est comme ça Sheila, où qu’elle soit, il faut qu’elle fasse des trucs. Sauf que celui-là tourne mal et qu’elle se fait enlever par des pirates qui réclament une rançon.

D’insupportables complications en perspectives, d’autant plus que Turk va croiser un agent plus ou moins secret et complètement parano, un mercenaire australien passablement défraichi, et des hordes de fans aux seins nus qui ne demandent qu’à le faire retomber dans son addiction. Et tout ça alors que pour être heureux Turk n’a besoin que de deux choses : une bière glacée et une basse branchée à un ampli énorme …

Après la Californie (A bras raccourcis) et Hawaï (Délicious), Mark Haskell Smith nous amène donc en Thaïlande. Je ne vous raconterai pas qu’on a là le chef d’œuvre de l’année, ni même la révélation du semestre. Par contre, je vous garantis une lecture des plus plaisantes.

Avec un face à face réjouissant entre quelques touristes américains (très américains) et les locaux. Un face à face parfois sanglant, toujours truculent, souvent drôle, mais qui sait aussi être méchamment acéré (essentiellement pour ses compatriotes). Un face à face qui en dit long sur l’Amérique et son mode de vie, ses média, son showbiz, ses névroses, ses psychoses post 11 septembre …

Les péripéties s’enchaînent, les affreux en prennent pour le grade (le sort qu’il leur réserve fait penser au grand Carl Hiaasen), c’est extrêmement sensuel (l’auteur écrit très bien sur la table et le lit) et on finit par se prendre d’affection pour ce gros bébé de Turk et ses accompagnateurs. Un vrai bon moment de lecture.

Mark Haskell Smith / Salty  (Salty, 2007), Rivages/Thriller (2010), Traduit de l’américain par Julien Guérif.

Mark Haskell Smith sauce Hawaï

Mark Haskell Smith est encore très peu connu en France. Pourtant A bras raccourci le premier roman traduit de ce scénariste, était un vrai régal. Je me demandais à l’époque : « La côte ouest aurait-elle trouvé son Carl Hiaasen ? ».  Parce que cette histoire de bras perdu, après lequel courent toute une ribambelle de cinglés n’était pas sans rappeler les meilleurs romans de l’immanquable chroniqueur de la vie en Floride.

Je me trompais. Non que Mark Haskell Smith se soit assagi (quoique), ou qu’il déçoive dans ce second roman. Non, c’est juste qu’il n’a visiblement pas l’intention de se limiter à la Californie.

Delicious se déroule à Hawaï. Joseph, son oncle Sid et son cousin Wilson y gèrent une petite entreprise qui fournit les cantines des équipes de tournage qui viennent sur l’île. Tout se passe bien jusqu’à ce que Big Jack Lucey, gros fournisseur d’Hollywood basé à Las Vegas décide de venir prendre le marché, et se débarrasser de la concurrence. Le problème est que Big Jack est un peu moins intimidant depuis qu’il a été victime d’une attaque cérébrale qui l’a laissé à moitié paralysé ; d’autant moins intimidant qu’une opération hasardeuse l’a affligé d’une érection permanente. Alors Big Jack, comme d’habitude, va faire appel à ses copains du syndicat des camionneurs de Las Vegas, qui eux-mêmes sont en contact avec quelques pros assez convaincants. Tout ce beau monde fait une grosse erreur : sous-estimer les réactions des hawaïens, qui restent adeptes du lua, technique de combat ancestrale où il faut briser les os de l’adversaire …

Avant de se lancer dans ce roman, les lecteurs doivent savoir une chose : La plupart des personnages de Delicious ne pensent qu’à une chose : baiser. Et ils pratiquent. Souvent. Alors ceux que les scènes de cul (il faut bien appeler les choses par leur nom) choquent peuvent tout de suite passer leur chemin.

Pour les autres, c’est un régal sensuel. Mark Haskell Smith est visiblement tombé sous le charme d’Hawaï, ses odeurs, sa cuisine, ses fruits, sa lumière, et bien entendu l’océan, la fureur des rouleaux, la beauté des dauphins … Le roman est une ode à Hawaï.

 « L’océan s’était calmé. Les petits rouleaux claquaient paisiblement contre Keith, son cerveau roulait au rythme des vagues. L’eau était chaude et l’air, parfumé par mille plantes tropicales, commençait juste à se rafraîchir avec le crépuscule. L’univers tout entier était soudain devenu incroyablement délicieux. »

Mais que les fans ne s’inquiètent pas, notre ami ne s’est pas limité à cela, et il est resté passablement allumé. Comme dans son premier roman, il offre une intrigue échevelée et une sacré galerie de cinglés, drogués, obsédés, abrutis, alcolos … qui se télescopent en une série de scènes et de dialogues plus réjouissants les uns que les autres.

Cerise sur le gâteau, en négatif du portrait lumineux de l’île, le roman propose, sans avoir l’air d’y toucher, une critique cinglante de l’American way of life, et des pratiques dérivées du Tout Puissant Marché et sa compagne, la Loi du Plus Fort :

« Balancer ce putain de sumo dans un volcan serait une bonne idée, aucun doute. Y aurait pas meilleure entrée en matière pour faire son trou et annoncer son plan d’activité. […] La mort est un outil commercial très efficace. Dictateurs, tyrans, despotes et P-DG de grosses entreprises l’ont maintes et maintes fois prouvé. Des gens se dressent sur votre chemin, vous les faites disparaître. Pour l’exemple. Et hop, il n’y a plus de concurrence et tout le monde devient très coopératif. »

Pour finir, l’ultime réplique est absolument … délicieuse !

Confirmation donc du grand talent démontré dans l’excellent A bras raccourcis. Vivement le suivant.

Pour ceux qui causent english, vous pouvez aller sur son site pour en savoir un peu plus sur cet énergumène.

Mark Haskell Smith / Delicious (Delicious, 2005), Rivages (2007), traduit de l’anglais (USA) par Benjamin et Julien Guérif