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Une réédition de Massimo Carlotto

Je savais bien que je n’avais pas lu tous les Massimo Carlotto traduits, la réédition de La vérité de l’alligator me permet de combler un oubli.

CarlottoMarco Buratti, dit l’Alligator, ex prisonnier, ex chanteur de blues, est devenu privé, de façon totalement non officielle. Personne ne sait où il habite, mais tous ceux qui comptent savent dans quels bars de Padoue le trouver.

C’est au début d’un concert de blues qu’une avocate vient le voir. Son client, Alberto Magagnin, en conditionnelle, n’est pas rentré en prison à la fin de la journée. Elle voudrait que Marco le trouve avant la police pour lui éviter de prolonger son séjour en taule.

Ancien junkie, toujours sur le point de plonger, il avait été condamné pour meurtre. Lui a toujours clamé son innocence. Les premières recherches de Marco le font buter sur un cadavre : une femme avec qui Alberto semblait avoir une liaison. Un meurtre qui ressemble beaucoup à celui pour lequel il avait été condamné. Voilà qui n’arrange pas ses affaires. D’autant que l’enquête de l’alligator va aller fouiller du côté d’une caste intouchable dans la ville.

Autant le dire tout de suite, ce n’est pas le meilleur Carlotto. D’ailleurs pour moi le meilleur Carlotto, c’est un petit texte qui vous laisse sur le cul : Rien, plus rien au monde.

Ceci dit, c’est bien troussé, l’enquête tient la route, l’alligator est un personnage de héros hard boiled bien à la limite comme on les aime d’autant plus crédible que Massimo Carlotto a fait de la prison et sait de quoi il cause. Donc on ne s’ennuie pas.

La peinture du milieu de la petite délinquance est humaine sans préjugés, sans prêche et sans illusion, et celle de la haute société de ce nord de l’Italie sans pitié. A découvrir donc.

Massimo Carlotto / La vérité de l’alligator (La verità dell’ alligatore, 1995), Folio/Policier (2017), traduit de l’italien par Arlette Lauterbach.

Cocaïne

Trois plumes italiennes réunies autour d’un des trafics les plus juteux qui soit : Celui de la cocaïne. Trois nouvelles de Massimo Carlotto, Gianrico Carofiglio et Giancarlo De Cataldo.

CocainaLa piste de Campagna de Massimo Carlotto nous plonge au cœur du trafic tout en restant à Padoue, ville bien connue de l’auteur. Campagna est flic aux stups. Un flic pas très bien vu de sa hiérarchie, mais efficace. Un flic qui protège ses informateurs, et surtout un ami d’enfance, ancien ouvrier devenu un petit dealer qui fournit essentiellement les prolos qui consomment pour tenir le coup. Soupçonné de corruption Campagna va être obligé de monter un gros coup pour attraper les commanditaires.

Sans surprise pour ceux qui le connaissent, la nouvelle de Carlotto est la plus politique des trois, celle qui replace le trafic et la consommation dans un contexte de luttes sociales, ou plus précisément un contexte où les perdants ont abandonné la lutte. Tout cela sans jamais sacrifier l’efficacité de la narration, une vraie réussite.

La vitesse de l’ange de Gianrico Carofiglio est la nouvelle la plus statique et intimiste. Un écrivain vient tous les soirs s’installer à la terrasse d’un café en bord de mer pour faire avancer son roman. C’est là qu’il se lie d’une amitié distante avec Sara, une femme athlétique qui vient là, faire des listes. Sara commence à lui raconter sa vie, la vie d’une ancienne chef des stups.

De mon point de vue c’est la nouvelle la plus faible. Pas inintéressante, bien écrite, mais un peu lente et manquant de substance, surtout quand on la compare aux deux autres. Une histoire d’amour, bien racontée dans laquelle, finalement, le lien avec la cocaïne est presque anecdotique.

Bal poudré de Giancarlo De Cataldo clôt le recueil. On commence quelque part en Amérique du Sud dans une plantation de coca, entre truands locaux, représentants des cartels mexicains et envoyés italiens de la mafia calabraise. On continue en Italie, à l’arrivée de la marchandise, et surtout là où se préparent les montages financiers qui permettent de planquer et de blanchir les monstrueuses sommes d’argent que génère le trafic.

Sans surprise, comme pour la première nouvelle, on retrouve le style et les thématiques de De Cataldo : Une écriture très efficace, sèche et sans fioritures et la description des mécanismes complexes qui régissent aujourd’hui les trafics et les magouilles autour des mouvements de fonds (que ce soit pour blanchir de l’argent sale ou pour planquer de l’argent). Efficacité, bonne narration, une histoire complexe rendue très accessible par l’écriture. Du bon De Cataldo.

Comme il est difficile de lire en France des nouvelles de ces trois auteurs, on ne peut que saluer cette initiative de Fleuve Noir, à qui on devait déjà une autre excellente initiative, celle de publier trois autres nouvelles sur le thème des juges. A suivre donc ?

Massimo Carlotto, Gianrico Carofiglio et Giancarlo De Cataldo / Cocaina (Cocaina, 2012), Fleuve Noir (2014), traduit de l’italien par Jean Justo Ramon.

Massimo Carlotto, Le souffle court

Entre deux pavés, un roman de Massimo Carlotto fait parfaitement office de trou normand. C’est en général rapide, sacrément raide et ça décape les neurones ! Le souffle court ne fait pas exception.

CarlottoIls sont jeunes, cyniques, brillants et ambitieux. Ils en ont assez de subir la dictature des vieilles barbes qui ne veulent pas voir que le monde change. Ils ont décidé de prendre les choses en main, quitte à dégager les vieux. Ils sont quatre et se sont rencontrés en Angleterre où ils faisaient des études d’économie et ça va fumer. Seulement attention, si Inez navigue dans un milieu presque légal (les banques suisses), Zosim est dans la mafia russe, Mister Banerjee trafique dans la disparition de déchets hautement toxiques et les récupérations d’organes sur sujets vivants, et Giuseppe Cruciani a vendu ses parrains de la mafia calabraise … Des domaines d’activité très lucratifs, mais à haut risque. Tout ce beau monde, plus quelques narcos sud-américains, les services secrets russes et quelques autres malfaisants va se retrouver à Marseille où Bernadette Bourdet, flic plus que limite entend bien faire régner sa loi dans sa ville.

Ne cherchez pas les gentils, il n’y en a pas. Que des affreux, des infects, plus ou moins séduisants, plus ou moins salauds, plus ou moins prêts à verser eux-mêmes le sang de leur prochain, avec plus ou moins de raffinement dans la cruauté. Mais globalement que des fils de pute.

Et ça dégage, à toute allure. De Tchernobyl à Ciudad del Este (Paraguay), de Zurich à Marseille, de Milan à Alang (Inde), si des gens ont compris la mondialisation, ce sont bien les mafieux de tous bords.

Les quatre jeunes gens très propres sur eux sont d’autant plus dangereux et immondes qu’ils présentent bien et se gardent bien de tremper dans des affaires qui pourraient les mettre en contact avec les truands de la rue, ceux qui tuent, étripent, dealent. De parfaits représentants du capitalisme décomplexé et triomphant. Le tableau est sans pitié, l’écriture et les coups de griffes de Carlotto sanglants.

Deux cent pages à fond, qui se lisent le souffle coupé et le cœur au bord des lèvres.

Massimo Carlotto / Le souffle court (Respiro corto, 2012), Métailié (2014), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Un excellent Massimo Carlotto

Massimo Carlotto n’est jamais aussi bon que lorsqu’il met en scène un authentique salopard. Avec Giorgio Pellegrini, « héros » de Arrivederci amore il en tient un de belle facture. Du coup son dernier roman, A la fin d’un jour ennuyeux qui reprend le personnage est absolument excellent.

CarlottoGiorgio Pellegrini est donc une authentique pourriture. Ancien combattant d’extrême gauche des années 70, converti sans état d’âme à la délation et à la délinquance, il s’est acheté une conduite grâce à l’argent mal acquis (et oui, contrairement à l’adage gentillet, bien mal acquis profite souvent). Il est aujourd’hui l’heureux propriétaire d’un restaurant où se rencontre le gratin de la Vénétie. En parallèle il gère de main de maître un petit groupe de prostituées de haut vol, très discrètes, à destination des politiques et hommes d’affaires. Et il est marié avec une très belle femme qui lui obéit en tout. La belle vie. Jusqu’à ce que son « ami » et associé l’avocat et député Brianese lui vole les deux millions d’euros qu’il lui avait confiés pour investissements. Une grosse erreur car, comme le dit Giorgio :

« Eux, ils avaient connu un homme différent, prêt à tout pour plaire et pour être accepté. Ils n’avaient pas la moindre idée de qui était vraiment Giorgio Pellegrini. »

Les italiens sont vraiment les meilleurs quand il s’agit de nous mettre dans la tête d’une authentique pourriture. Pas un psychopathe serial killer comme aux US. Pas même un fanatique raciste xénophobe, d’extrême droite … Non, juste un pur produit du capitalisme et de l’individualisme. Juste poussé à son extrême. Un qui ne pense qu’à lui, uniquement à lui, qui n’a aucun frein moral et un seul but, gagner du fric.

Le magnifique Giorgio Pellegrini peut rejoindre ses collègues Eddie Florio de Valerio Evangelisti, ou Gigi Vianello autre personnage de Massimo Carlotto. Infect avec les femmes, n’hésitant pas à tuer quand un meurtre l’arrange (même si la victime ne lui a rien fait), capable des pires extorsions, chantages, tortures … manipulateur, calculateur … et tout ça dans un seul et unique but : le bien être de Giorgio Pellegrini. Une vraie raclure, un vrai plaisir de lecture.

Car on se fait complètement piéger. A la question que je lui avais posée de savoir comment il avait supporté la cohabitation avec Florio, Valerio Evangelisti, très pince sans rire, m’avait répondu que ce n’était qu’un travail qui lui rapportait de l’argent. Que c’étaient ses lecteurs qui devaient se demander pourquoi ils payaient pour lire des horreurs pareilles ! Et en plus on prend plaisir à suivre les aventures infâmes de cet abominable, et on en vient presque à espérer qu’il réussisse et qu’il s’en tire.

Au-delà de la plaisanterie, rien de tel qu’un Giorgio ou un Eddie pour cristalliser et incarner un système pourri jusqu’à la moelle qui met au-dessus de toute valeur la réussite financière, et tous les signes extérieurs qui vont avec. Si les italiens sont si forts dans ce genre de littérature, c’est peut-être qu’ils ont eu, jusqu’à la nausée, un des plus beau représentant de cette société comme chef de gouvernement …

Massimo Carlotto / A la fin d’un jour ennuyeux (Alla fine de un giorno noioso, 2011), Métailié (2013), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Massimo Carlotto et Francesco Abate vous souhaitent Buen Apetito

J’avais été déçu par le dernier roman, déjà écrit à quatre mains, de Massimo Carlotto. Il revient en grande forme, cette fois avec la complicité de Francesco Abate (que je ne connaissais pas). J’ai confiance en toi est un roman qui risque de vous couper l’appétit …

Gigi Vianello n’est pas un personnage très recommandable. Ancien dealer, ayant fuit la Vénétie après avoir trahi ses associés, il s’est installé en Sardaigne et a ouvert un restaurant haut de gamme. Un restaurant auquel il ne vend surtout pas les produits qu’il commercialise et qui lui rapportent une fortune : poulets infectés chinois, tomates aux insecticides espagnoles, produits de beauté cancérigènes français, blé pollué du Canada … Dans ses filières tout est reconditionné, parfumé, reconstitué … et vendu comme des produits sains dans toute l’Italie. La vie est belle pour Gigi. Jusqu’à ce qu’il rencontre la belle Mariuccia. La très belle Mariuccia. Très belle mais cinglée, et mariée avec quelqu’un qui compte à Cagliari. Et les emmerdes commencent à pleuvoir dru …

Finalement, Carlotto n’est jamais aussi bon que lorsqu’il crée de vrais pourris. Si Padana City était décevant, il a retrouvé avec Gigi Vianello un affreux absolument irrésistible. Egoïste, uniquement préoccupé par sa petite personne, dépourvu du moindre sens moral, lâche mais retors, capable de tout pour préserver son confort … Une vraie vérole. Un vrai plaisir de lecture.

Qui donne d’autant plus de force à la dénonciation. Pour Gigi et ses associés tout est bon pour faire du fric, tout. Seule restriction, il ne faut pas trop empoisonner les clients, pour ne pas qu’il meurent trop vite, ni trop nombreux. Il ne faut ni tuer la poule aux œufs d’or, ni attirer l’attention du pouvoir.

Un petit exemple, parmi tant d’autres ? Voilà : « Le producteur était un de mes clients. Tous les mois, je lui fournissais plusieurs quintaux d’ovoproduits. En provenance d’une entreprise de recyclage des déchets des environs de Turin qui, au lieu d’écouler les œufs pourris, cassés, infestés de parasites, en nettoyait la putrescine et la cadavérine et les transformait en une bouillie conditionnée dans de commodes petits bidons de cinq litres, prêts à être versés dans les pétrisseuses des confiseries industrielles. »

Pour couronner le tout, Massimo Carlotto et Francesco Abate, par la voix de leur narrateur, font preuve d’un humour cynique, et d’une lucidité et d’une méchancetés impitoyables quand ils décrivent les travers et le ridicule de la « haute société » de Sardaigne. Un plaisir de plus pour le lecteur.

On ne peut donc s’empêcher de sourire, tout en étant effaré. Heureusement que cela ne se passe qu’en Italie, et que des gens comme l’affreux Gigi n’existent pas dans notre beau pays ! Buon apetito !

Massimo Carlotto et Francesco Abate / J’ai confiance en toi  (Me fido di te, 2007), Métailié (2010), Traduit de l’italien par Laurent Lombard.

Deux chef-d’oeuvre de Massimo Carlotto

Comme disait le grand Pierre Desproges, on reconnaît ses amis assez facilement : ce sont eux qui, un jour ou l’autre, vous déçoivent. Cela pourrait s’appliquer à nos auteurs préférés, qui deviennent, eux aussi, des amis dont on attend trop. Tout cela pour dire que j’ai été très déçu par le dernier roman de Massimo Carlotto (coécrit avec Marco Videtta) : Padana City.

Plutôt que d’en dire du mal je vais donc vous parler de deux chef-d’œuvre parus en 2006 chez Métailié. Deux chocs, deux bijoux noirs, d’une concision étincelante, analyses implacables en même temps que tourbillons d’émotions.

L’immense obscurité de la mort est un roman à deux voix : Celle de Silvano Contin dont la vie s’est arrêtée le jour où deux braqueurs ont tué sa femme et son fils de huit ans qu’ils avaient pris en otage. Et celle de Raffaelo Beggiato, un des deux tueurs, qui purge une peine de prison à vie. L’autre tueur n’a jamais été arrêté. Silvano survit, mécaniquement, et ne pense qu’à une chose : retrouver l’homme qui vit tranquillement de son butin. Quinze ans après les faits, Raffaelo, atteint d’un cancer en phase terminale formule un recours en grâce pour passer ses derniers jours libre et demande le pardon de Contin.

Ce court roman est absolument implacable. Le va et vient constant entre l’assassin et la victime, entre le fou homicide et l’homme anéanti maintient en permanence le lecteur dans un équilibre instable. Un équilibre qui s’écroule quand il s’avère, peu à peu, que les rôles vont en s’inversant. Sans effets dramatiques, et sans explications psychologiques il nous fait plonger dans la douleur de l’enfermement, et dans la folie de l’absence et de la vengeance. Il nous fait partager les désespoirs des deux hommes, simplement en leur  laissant la parole. La chute inattendue et vertigineuse, laisse le lecteur complètement sonné.

Rien, plus rien au monde est un monologue. Celui d’une femme qui en a marre d’une vie terne, à regarder à la télé tout ce qu’elle n’aura jamais, à compter le moindre sou, à partager un appartement minable avec un mari qu’elle n’aime plus, qui ne lui a pas apporté ce qu’elle espérait. Alors quand elle lit ce que sa fille, qui, à plus de vingt ans, ne fait rien pour avoir une vie différente de la sienne, a écrit dans son journal, elle voit rouge.

Texte court (une soixantaine de pages) qui arrive à tout dire d’une vie désespérante qui bascule dans l’horreur et la folie. Au gré du monologue de la narratrice, abrutie de télévision et d’ennui, le lecteur passe de la commisération, à l’angoisse, puis à l’horreur. Carlotto a l’immense talent de résumer sans caricaturer, de présenter, au travers d’un parcours individuel, toute l’inhumanité et l’aliénation d’une société basée uniquement sur l’argent et l’acquisition de biens. Une société privée de valeurs, où l’ignorance et la frustration peuvent transformer une victime anonyme, en bourreau ordinaire. L’écriture est sèche, sans mélo, angélisme, ou prêchi prêcha, et surtout sans pitié pour le lecteur.

Massimo CarlottoRien, plus rien au monde (Niente più niente al mondo 2004) Métailié (2006) / L’immense obscurité de la mort (L’oscura immensita della morte, 2004) Métailié (2006) Traduits de l’italien par Laurent Lombard.