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Olinka

Fini de rire avec Olinka du mexicain Antonio Ortuño.

Il y a quinze ans, Aurelio Blanco a accepté de plonger pour sauver son patron et beau-père Carlos Flores de la prison. L’entreprise de Flores était sur les listes américaines des blanchisseurs de l’argent sale des narcos. Et le lotissement Olinka, pour les plus riches de la ville de Guadalajara, faisait partie de cette opération de blanchiment.

Aurelio devait rester en prison un ou deux ans maximum. Mais comme rien n’a marché comme prévu, c’est aujourd’hui, 15 ans plus tard, qu’il s’apprête à sortir. Sa femme a divorcé, sa fille ne veut pas le voir, et il craint que les Flores, pour éviter tout risque inutile, ne préfèrent le liquider dès sa sortie. Bienvenue à Guadalajara.

Fini de rire donc. De cet auteur j’avais déjà lu l’éprouvant La file indienne. C’est moins sombre ici, mais cela reste accablant. Corruption, hypocrisie des gouvernements américains et mexicains, loi du plus fort, impunité des plus riches, n’en jetez plus la coupe est pleine.

Tout cela est raconté de façon classique avec des allers-retours entre les événements qui ont valu la prison au personnage principal et le moment présent. Cependant l’auteur nous amène souvent là où on ne l’attend pas, et sa façon de décrire l’étonnement et le sentiment d’étrangeté d’un homme qui a passé les 15 dernières années enfermé et découvre tout ce qui a changé pendant ce temps apporte une touche originale au roman.

Moins horrible que La file indienne mais tout aussi abouti et passionnant, Olinka confirme que l’on a tout intérêt à suivre l’œuvre d’Antonio Ortuño.

Antonio Ortuño / Olinka, (Olinka, 2019), Christian Bourgois (2021) traduit de l’espagnol (Mexique) par Margot Nguyen-Béraud.

El Edén

Dernièrement les polars qui nous arrivent du Mexique sont rarement joyeux et légers. Et ce n’est pas El Edén d’Eduardo Antonio Parra qui va déroger à cette règle.

Dans une cantina de Monterrey le narrateur qui s’abruti au rhum reconnaît Dario dans l’alcoolique qui enchaine les seaux de bières au comptoir. Quelques années auparavant, il était professeur de littérature au collège de la petite ville d’El Edén. Dario était son meilleur élève, star du collège et de son équipe de foot.

C’était quand la ville méritait son nom, avant qu’elle ne devienne l’enjeu d’une lutte de territoire entre deux cartels. Avant qu’ils ne la mettent à feu et à sang. Après la première nuit de carnage, le narrateur avait quitté la ville et son poste. Quelques temps plus tard, c’est Dario qui vivait une nuit d’épouvante. Entre verres de rhum et bouteilles de bière glacée, ils vont revivre des jours atroces, le temps d’une nuit.

Je ne vais pas vous mentir, El Edén n’est pas un livre aimable dont la lecture vous rendra souriant et content de faire partie de la compagnie des hommes. C’est dur, dense, d’un seul tenant, sans chapitres, avec une alternance de description de l’état d’éthylisme qui va en avançant, de souvenirs du narrateur et de récits de Dario.

Les deux parties, qui n’en font qu’une, qui se passent dans le village martyr sont dures, hallucinantes, même si quelques souvenirs heureux arrivent à s’y glisser, éclairant de façon émouvante et étonnante autant de noirceur. Le constat d’impuissance face à de véritables armées de narcos, tueurs sans pitié qui, quand ils n’ont pas quelqu’un du camp adverse sous la main se défoulent en massacrant la population locale est terrible. L’action, toujours tardive, des différentes « forces de l’ordre » est au mieux affligeante de nullité, au pire vient mettre du sel sur les plaies, les flics et soldats, se vengeant sur la population de ne pas pouvoir, ou vouloir, combattre les véritables assassins.

On lit en apnée, avec l’impression de subir la même gueule de bois que les deux personnages. Un roman impressionnant qui marque durablement.

Eduardo Antonio Parra / El Edén, (Labirento, 2018), Zulma (2021) traduit de l’espagnol (Mexique) par François-Michel Durazzo.

Revenir à Naples

C’est le traducteur (et auteur) Sébastien Rutés qui m’a signalé et fait envoyer Revenir à Naples, le nouveau roman de Paco Ignacio Taibo II dont on n’avait pas de nouvelles littéraires depuis près de 10 ans et la sortie de sa version des aventures de Sandokan. Qu’il en soit mille fois remercié.

Début du XX° siècle, un groupe d’anarchistes napolitains fuient la faim et la prison et débarquent à Veracruz, dans le cadre d’un programme d’immigration. Le gouverneur de l’état compte sur eux pour cultiver des terres et chasser les indiens qui vivent là. Manque de chance pour lui, les nouveaux arrivants qui comptent une poétesse, un curé assez particulier, une prostituée, un acrobate et quelques autres spécimens, ne sont pas du tout paysans, et sont absolument allergiques à toute forme d’injustice. Vous devinez la suite.

Quatre-vingt ans plus tard, le dernier survivant du groupe se souvient alors qu’il effectue le voyage pour revoir Naples.

« Une dictature, ce n’est pas seulement une structure de pouvoir verticale construite sur la peur, l’armée et la répression, les curés, les apparences, le contrôle de l’information, le mensonge et l’habitude, la fausse promesse d’un progrès dont personne ne sera soi-disant exclu ; c’est aussi tout un réseau de passe-droits, de complicités, de copinages, de fraudes et d’accommodements qui huilent la machine de haut en bas de la pyramide. La dictature, c’est de la merde. »

Voilà, comme on pouvait s’y attendre, les goûts et dégouts de l’auteur n’ont pas changé pendant ce long moment où l’on n’a pas eu de ses nouvelles. Sa tendresse va toujours vers les perdants magnifiques, ceux qui se révoltent, et il n’a rien perdu de sa verve quand il s’agit de saigner les puissants ridicules.

Donc même si l’on est loin de la puissance, de la tornade d’imagination de ses chefs-d’œuvre, on se régale à lire sa prose et à suivre, dans ce court roman, les aventures de son groupe d’anarchistes italiens, de découvrir la province de Veracruz en 1900, et la ville de Naples aujourd’hui. On peut juste regretter que ce soit si court, et espérer ne pas avoir à attendre encore dix ans pour lire le prochain.

Paco Ignacio Taibo II / Revenir à Naples, (El olor de las magnolias, 2018), Nada (2021) traduit de l’espagnol (Mexique) par Sébastien Rutés.

Les rues de Laredo

Je ne m’y attendais absolument pas. Imaginez ma joie quand j’ai vu que Larry McMurtry avait écrit une suite et fin à son fantastique western Lonesome Dove. Une fin qui tient toutes ses promesses, Les rues de Laredo.

Petit à petit l’ouest est pacifié. En partie grâce ou à cause du capitaine des rangers du Texas Woodrow Call, légende de la frontière et des guerres contre les Comanches. Le train arrive, les Comanches et apaches sont parqués dans des réserves, et Call, vieillissant, loue ses services comme une sorte de chasseur de primes.

C’est à ce titre que le Colonel Terry, patron d’une des lignes de chemin de fer qui sillonne l’ouest le contacte pour mettre fin aux agissements de Joey Garza, jeune pillard mexicain qui lui a déjà dévalisé plusieurs convois, tuant des passagers au hasard. Et il lui envoie son comptable de Brooklyn pour vérifier les comptes au jour le jour. Le colonel Terry est un peu tatillon, et despotique.

La capitaine Call voudra récupérer son ancien caporal Pea Eye, marié, fermier et père de cinq enfants, ils croiseront la route de tueurs, du traqueur Famous Shoes, souffriront du froid, du vent, de la chaleur, erreront entre Texas et Mexique, et tous ne reviendront pas chez eux.

Pour commencer, oui Les rues de Laredo peut se lire indépendamment des autres romans de la saga, mais ce serait vraiment dommage tant cette série est cohérente et magnifique. Donc si j’ai un conseil, en ces temps d’enfermement obligatoire, commandez chez votre libraire préféré La marche du mort, Lune comanche, Lonesome Dove et Les rues de Laredo, et partez pour plus de 2000 pages d’aventure, de tempête, de bruit et de fureur … Mais aussi d’humour et d’émotion.

Cet ultime volume est à la hauteur des trois premiers volumes. Dur, violent, puissant, dépaysant, émouvant, intelligent et drôle.

Commençons par l’humour qui est peut-être inattendu. Il découle du choix stylistique de l’auteur de présenter les réflexions des différents personnages complètement à plat, sans aucun filtre de jugement, et sans donner son point de vue. C’est ainsi que l’on assiste à des heurts frontaux entre les façons de voir d’un capitaine de rangers, d’un éclaireur indien, d’un comptable de New York, d’une paysanne mexicaine ou d’un tueur sans pitié. C’est drôle mais c’est aussi très instructif et amène le lecteur à se poser beaucoup de questions sur ses propres filtres quand il reçoit la réalité.

Exemple : On parle d’un vieil homme, nommé Marshall qui « était arrivé chez les Apaches un jour que Famous Shoes était venu essayer de convaincre un vieil homme-médecine nommé Turtle de relâcher une petite fille blanche qu’ils avaient capturée lors d’une attaque. Turtle ne voulait rien entendre. Sa femme était flétrie et ne voulait plus de lui, aussi avait-il besoin d’une fille jeune. La somme d’argent que Famous Shoes lui proposait – de l’argent fourni par la famille de la fillette – avait moins d’importance pour Turtle que la fillette elle-même. Turtle avait patiemment expliqué cela à Famous shoes, qui l’avait assez bien compris. […]

Famous Shoes avait accepté les raisons de Turtle et renoncé à ramener la fillette, bien qu’elle manquât à ses proches et qu’ils l’eussent payé grassement pour qu’il la retrouve.

Mais M. Marshall, l’homme blanc aux bibles, lui, n’avait pas admis les explications de Turtle. Malgré la réponse claire de Turtle disant qu’il ne voulait pas vendre la fille blanche, Marchall avait insisté pour la lui racheter.

Lorsqu’il comprit qu’il ne pourrait pas, Marshall se mit en colère et proféra de mauvais mots, suscitant le mécontentement des Apaches. Un jeune guerrier […] prit une baïonnette récupérée sur le lieu d’une bataille et transperça Marshall de part en part, causant sa mort rapide. Tout le monde convint que Long Thorn avait agi de façon appropriée. »

Cette bascule de points de vue déstabilise et dépayse complètement le lecteur, crée un effet comique très réussi et donne au roman un ton à nul autre pareil.

Mais si on prend un immense pied de lecture c’est également grâce à une multitude d’autres aspects.

Le plaisir direct de lire un excellent roman d’aventure. La qualité de la reconstitution historique, la violence des descriptions d’une vie rude, terrible pour beaucoup, atroce, comme souvent, pour les femmes, et ce sans aucun pathos. Les magnifiques personnages, flamboyants, pathétiques, lâches, courageux, perdus, pourris jusqu’à la moelle, admirables … Avec une mention particulière pour quelques portraits de femmes absolument fantastiques.

Cette conclusion apporte un élément supplémentaire, la description du crépuscule d’un monde, de ses légendes, de son côté mythique. L’auteur parvient à nous présenter la grandeur de ces légendes tout en les démythifiant et en nous décrivant des hommes, des humains de chair et de sang, et non des statues.

J’ai été un peu long, mais j’espère avoir été convaincant. Vous pouvez éteindre votre ordinateur, annoncer qu’il ne faut pas compter sur vous pour les heures et les jours à venir, et partir rejoindre Woodrow Call, Maria, Joey Garza, Lorena, Famous Shoes et les autres …

Larry McMurtry / Les rues de Laredo, (Streets of Laredo, 1993), Gallmeister (2020) traduit de l’anglais (USA) par Christophe Cuq.

L’amant de Janis Joplin

Un auteur mexicain et un titre intrigant. Et au final pour moi, une déception. L’amant de Janis Joplin de Elmer Mendoza.

David n’est pas le jeune homme le plus futé du village. Un soir de fête il fait l’erreur d’accepter de danser avec Carlota Amalia, très belle mais promise à un des fils du gros trafiquant local. Quand le promis s’en prend à lui, par réflexe, David lui jette un caillou à la tête … Et le tue. Il faut dire que David est un très bon lanceur de cailloux.

Réfugié chez un oncle, il va se révéler un joueur de baseball (jeu qu’il n’aime pas) exceptionnel. Il ira à Los Angeles où il deviendra, pour une durée de huit minutes, l’amant de Janis Joplin auquel il vouera une fidélité éternelle. Il sera impliqué dans les trafics de drogue et la rébellion des jeunes étudiants …

De calamité en calamité, David semblera se sortir de tous les pétrins, et continuera à chercher son amante.

C’est bien d’écrire un conte foutraque qui part dans tous les sens. Et au début c’est assez amusant. Mais c’est très délicat à tenir sur la longueur. Et pour moi c’est bien là que le bât blesse. Au bout d’un moment, vers la moitié du roman, j’ai commencé à me désintéresser des aventures chaque fois plus incroyables de ce pauvre David.

Je comprends bien l’intention avec cette sorte de Sancho Panza, un peu simplet qui ne comprend rien à ce qui lui arrive, mais ce qui est amusant au départ finit par être répétitif, l’exubérance du début ressemble de plus à plus à un joyeux n’importe quoi, et l’auteur m’a perdu, petit à petit. Au point que j’étais content d’en terminer pour passer à autre chose.

Pas convaincu donc.

Elmer Mendoza / L’amant de Janis Joplin, (El amante de Janis Joplin, 2004 ?), Métailié (2020) traduit de l’espagnol (Mexique) par François Gaudry.

Les larmes du cochontruffe

La quatrième de couverture, le titre, tout est intrigant dans Les larmes du cochontruffe de Fernando A. Flores. Mon problème est que je suis toujours aussi intrigué après avoir refermé le roman.

Sud du Texas dans un futur plus ou moins proche indéterminé, deux murs séparent le Mexique des USA. Le trafic de drogue a été supprimé par la légalisation, mais les cartels se sont reconvertis dans le filtrage, façon de créer artificiellement des animaux qui ont disparu, voire des créatures mythiques.

Bellacosa, veuf, survit en cherchant pour le compte d’un client mexicain les engins de chantiers d’occasion dont il a besoin. Il est aussi, mollement, à la recherche de son frère disparu. Une recherche qui va l’amener à rencontrer Paco Herbert, journaliste, qui enquête sur les diners clandestins où l’on sert à une toute petite élite économique des espèces disparues à des tarifs astronomiques.

Leur quête entre rêve et réalité va leur faire croiser le chemin du mythique cochontruffe des indiens Aranañas.

« C’est ici que le réalisme magique rejoint le roman noir » dit la quatrième. Je ne sais pas si c’est vrai, mais je suis complètement passé à côté de ce roman et n’ai été rejoint ni par le réalisme magique ni par le roman noir. Pour être plus précis, je n’y ai rien compris.

Autant chaque chapitre pris séparément est intéressant, original dans le monde qu’il décrit, autant je ne vois pas le tableau d’ensemble. Le tout est très décousu, des situations, des mystères sont présentés mais non résolus. Je n’ai compris ni l’histoire, ni l’intention de l’auteur. J’ai eu l’impression de lire des chapitres peu, ou pas, ou mal reliés entre eux, je n’ai rien compris à tout le côté mystique et fantastique. Je n’ai pas compris non plus l’intérêt ou le but de ce monde pseudo futuriste et je ne vois pas du tout où l’auteur voulait en venir.

Complètement raté pour moi donc. Les amis Nyctalopes sont restés aussi perdus que moi.Fernando A. Flores / Les larmes du cochontruffe, (Tears of the trufflepig, 2019), La Noire (2020) traduit de l’anglais (USA) par Paul Durant.

Les minutes noires

Les minutes noires du mexicain Martín Solares trainait sur ma table de nuit depuis que je l’avais acheté lors de sa première venue à Toulouse Polars du Sud. J’ai profité de cette fin de mois d’août pour l’en extraire.

SolaresRamón Cabreran dit le grizzli est flic dans la petite ville de Paracúan sur le golfe du Mexique. Il se retrouve en charge de l’enquête sur l’assassinat d’un jeune journaliste récemment revenu en ville après avoir vécu aux US. Les flics ont arrêté un coupable, qui semble bien pratique. Et le grizzli s’aperçoit vite que si on exige de sa part des résultats, beaucoup, flics, narcos, politiques et autorités religieuses ont au contraire intérêt à ce qu’il échoue.

L’enquête va l’amener à s’intéresser à une histoire vieille de plus de 25 ans, et à la disparition de Vicente Rangel, un flic comme lui, disparu alors qu’il tentait de faire son boulot.

Les minutes ne sont pas les seules à être noires ici. Montée de la puissance des cartels, corruption classique (à base de grosses enveloppes) et corruption morale à tous les étages, du simple flic aux plus hauts postes de la ville, de l’état et du pays, impunité des assassins, passages à tabac, inexistence de la justice face à la force brute de la police … Et j’en passe.

Heureusement l’auteur ne tombe jamais dans le voyeurisme ou le misérabilisme, et tout cela est raconté via le prisme de deux flics honnêtes (deux exceptions), deux flics qui enquêtent sous pression, dans un état de fatigue de plus en plus avancé qui efface les frontières entre le rêve (ou le cauchemar) et la réalité, des moments de demi-sommeil.

Et puis on croise des personnages hors du commun, comme l’écrivain mystérieux B. Traven, ou le Sherlock Holmes mexicain qui apportent un peu de fantaisie et d’humour.

Une lecture parfois éprouvante, parfois exigeante, mais la récompense est à la hauteur de l’effort du lecteur.

Martín Solares / Les minutes noires, (Los minutos negros, 2006), Christian Bourgois (2009) traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot.

Cinéma : Mano de obra

ManoObra-00Pour une fois je vous cause d’un film qui vient juste de sortir, donc vous avez une chance de le voir si j’arrive à vous convaincre : Mano de obra du mexicain David Zonana, avec des acteurs dont je n’avais jamais entendu parler (ce qui ne veut pas dire grand chose vu ma connaissance du cinéma actuel).

Francisco travaille à la construction d’une maison moderne luxueuse dans un très beau quartier, quelque part dans une ville mexicaine (Mexico City ?). Un jour son frère meurt en tombant du toit. Quand sa belle-sœur lui montre un rapport disant que les analyses ont montré qu’il avait bu, il décide de protester, son frère ne buvait pas.

Tout le monde le balade, le contremaître, le client et patron, les services sociaux. Et sa belle-sœur enceinte ne touche rien. Petite vexation après petite vexation, ce n’est pas la fameuse goutte d’eau, mais le déluge qui inonde sa misérable cahute qui va faire déborder le vase (comme dans Parasites). Et faire basculer sa vie, et le film.

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Excellent film, très bien joué, superbement photographié. Essayez de ne pas trop lire de choses sur l’intrigue pour pouvoir être surpris par ce qui va se passer. Le film rend très bien une certaine passivité des personnages, une façon d’accepter, malgré quelques sursauts, toutes les injustices qui leur tombent dessus, tant ils ont l’habitude d’être écrasés. Puis montre comment il faut éviter de trop pousser le bouchon. Tous les enchainements sont logiques, l’évolution de Francisco, sa vengeance, la justice qu’il va appliquer lui-même, et la façon dont les choses dérapent.

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Certes, il ne faut pas trop chercher la crédibilité de l’histoire. Pour qui connaît les pays d’Amérique Latine, si l’on veut prendre le film au pied de la lettre, trop de choses sont irréalistes. Il faut plutôt le voir comme une métaphore, un conte grinçant, parfois drôle, parfois pathétique, qui laisse un arrière goût amer et illustre de façon imagée l’histoire récente de beaucoup de pays de cette partie du monde.

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Une vraie curiosité à découvrir.

Mictlán

Et juste après la première claque de l’année, la seconde, avec le très sombre Mictlán de Sébastien Rutés.

RutesUn semi-remorque. Avec une remorque frigorifique contenant 157 cadavre, empaquetés et congelés. Au volant, le Gros, et le Vieux. Leur boulot, rouler, rouler, sans jamais se faire arrêter par les flics ou les militaires jusqu’à ce que le Commandant leur dise qu’ils peuvent arrêter. C’est absurde, certes, mais nous sommes au Mexique, où il y a interdiction d’enterrer les cadavres non identifiés en attente d’autopsie. Et le Gouverneur candidat à sa réélection, a dit que la criminalité avait diminué. Donc les cadavres ne doivent pas réapparaitre. Comme des gens très riches, très importants et très dangereux ont intérêt à ce que le Gouverneur soit élu, le Vieux et le Gros savent qu’ils jouent leur vie.

Ce qu’ils ne savent pas, c’est combien de gens tout aussi riches, importants et dangereux ont intérêt à ce qu’il perde l’élection. Mine de rien, c’est un camion de dynamite qu’ils conduisent dans le désert mexicain.

Si vous cherchez un roman drôle et aimable, vous pouvez passer votre chemin. Le constat est désespérant. Violence à tous les niveaux de la société, corruption, mépris de la vie humaine, perte de toute forme d’empathie, méfiance généralisée … Vous embarquez dans le camion fou, en roue libre dans un désert sinistre et vous êtes sans contrôle jusqu’au final.

Dis comme ça, je sens bien que ça ne donne pas très envie. C’est d’ailleurs un roman que je ne conseillerais pas à tout le monde. Il est éprouvant. Mais les amateurs de roman noir exigeant, qui voudraient une lecture singulière, et ressentir, dans leurs tripes, la violence d’un pays qui s’enfonce dans l’horreur doivent absolument tenter l’expérience qu’ils n’oublieront pas de si tôt.

Cerise sur le gâteau, l’auteur nous apprend en fin de l’ouvrage que cette histoire qui a tout de la métaphore part d’un fait réel. Le fameux camion, avec ses 157 cadavres congelés, pour cause de manque de place dans les morgues a bien existé.

Sébastien Rutés / Mictlán, La Noire (2020).

La frontière

Quelques jours sans nouvelles, j’étais plongé dans un des monuments de cet automne, la conclusion de la magistrale trilogue de Don Winslow : La frontière.

WinslowA la fin de Cartel Art Keller reste vivre au Mexique, auprès de Martisol, son épouse. Jusqu’à ce que le sénateur O’Brien vienne lui proposer de reprendre la guerre contre la drogue, avec de nouveaux pouvoirs : ni plus ni moins que la direction de la DEA.

Dans le même temps, côté mexicain, la disparition mystérieuse d’Adan Barrera a laissé un vide. Un vide qu’ils sont nombreux à vouloir combler et les morts recommencent à s’accumuler de Tijuana à El Paso. Ce qui n’empêche pas les différents groupes de continuer à faire transiter la drogue, avec un retour en force de l’héroïne, une héroïne améliorée. Les overdoses se multiplient à New York et dans tout les US.

Alors qu’Art tente de changer la politique de l’agence pour s’attaquer aux finances du trafic avec l’aide de chef de la brigade anti drogue de New York, les élections nationales approchent, dans lesquelles un candidat très à droite le critique avec de plus en plus de virulence sur les réseaux sociaux.

On a déjà lu plus de 1500 pages de l’histoire d’Art Keller et de la relation entre le trafic de drogue, les US et le Mexique, et on en redemande ! En voilà plus de 800 de plus toujours aussi fascinantes, passionnantes, bouleversantes, rageantes …

Cette fois Don Winslow s’attaque à l’origine du trafic de drogue, une origine qui ne se situe pas sur le sol mexicain, mais sur le sol américain.

« Il est tentant de penser que les causes de l’épidémie d’héroïne sont au Mexique, car il est focalisé sur la prohibition, mais la véritable source est ici même, et dans une multitude d’autres villes, petites et grandes.

Les opiacés sont une réponse à la douleur.

La douleur physique, émotionnelle, économique.

Il a les trois devant les yeux. »

Et quitte à se faire des amis aux US après s’en être fait au Mexique :

« Tu montes la garde sur le Rio Grande, se dit-il, et tu essayes de repousser le flot d’héroïne avec un balai, pendant que des milliardaires délocalisent des boulots à l’étranger, ferment des usines et des villes, tuent les espoirs et les rêves, répandent la douleur.

Et ils viennent te dire : arrêtez l’épidémie d’héroïne. 

Quelle est la différence entre un directeur de fonds spéculatifs et le chef d’un cartel ?

La Wharton Business School. »

Quand à ce qu’il pense de nouveau président US, qui dans le roman succède à Obama et s’appelle John Dennison :

« En se réveillant le lendemain de l’élection, Keller se dit qu’il ne comprend plus son pays. (…)

Car son pays a voté pour un raciste, un fasciste, un gangster, un être narcissique qui se pavane et fanfaronne. Un homme qui se vante d’agresser les femmes, qui se moque d’un handicapé, qui copine avec des dictateurs.

Un menteur avéré. »

Tout cela c’est pour le fond. Et il y a la force romanesque le souffle, la puissance du récit où l’on retrouve avec beaucoup de plaisir certains personnages de La griffe du chien, où on en découvre de nouveaux. Où on passe des « hijos » les héritiers des cartels, violents, immatures, qui se vantent sur les réseaux sociaux et postent des vidéos où on les voit torturer et tuer leurs ennemis aux flics new yorkais en écho à Corruption, en passant par les arcanes du pouvoir à Washington, ou les gamins vivant sur les tas d’ordure au Guatemala.

Plus que jamais ici le polar tranche au travers de toute la société, des lieux de pouvoir, financier ou politique, jusqu’à ceux qui vivent ou survivent dans les rues. C’est magistral. Je pourrait continuer longtemps, pour évoquer les différentes thématiques abordées, les épisodes réels de la guerre qui se déroule au Mexique que l’on reconnaît, les personnages auxquels on s’attache, mais il suffit de dire : LISEZ-LE.

Et si La frontière peut se lire indépendamment, il serait impardonnable de ne pas lire les trois, qui offrent une fresque pleine de sang, de fureur, de rage et d’émotions, une fresque magistrale qui éclaire toute l’histoire de ce que les media appellent la guerre contre la drogue.

Don Winslow  / La frontière (The boarder, 2019), Harper Collins / Noir (2019), traduit de l’anglais (USA) par Jean Esch.