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Les larmes du cochontruffe

La quatrième de couverture, le titre, tout est intrigant dans Les larmes du cochontruffe de Fernando A. Flores. Mon problème est que je suis toujours aussi intrigué après avoir refermé le roman.

Sud du Texas dans un futur plus ou moins proche indéterminé, deux murs séparent le Mexique des USA. Le trafic de drogue a été supprimé par la légalisation, mais les cartels se sont reconvertis dans le filtrage, façon de créer artificiellement des animaux qui ont disparu, voire des créatures mythiques.

Bellacosa, veuf, survit en cherchant pour le compte d’un client mexicain les engins de chantiers d’occasion dont il a besoin. Il est aussi, mollement, à la recherche de son frère disparu. Une recherche qui va l’amener à rencontrer Paco Herbert, journaliste, qui enquête sur les diners clandestins où l’on sert à une toute petite élite économique des espèces disparues à des tarifs astronomiques.

Leur quête entre rêve et réalité va leur faire croiser le chemin du mythique cochontruffe des indiens Aranañas.

« C’est ici que le réalisme magique rejoint le roman noir » dit la quatrième. Je ne sais pas si c’est vrai, mais je suis complètement passé à côté de ce roman et n’ai été rejoint ni par le réalisme magique ni par le roman noir. Pour être plus précis, je n’y ai rien compris.

Autant chaque chapitre pris séparément est intéressant, original dans le monde qu’il décrit, autant je ne vois pas le tableau d’ensemble. Le tout est très décousu, des situations, des mystères sont présentés mais non résolus. Je n’ai compris ni l’histoire, ni l’intention de l’auteur. J’ai eu l’impression de lire des chapitres peu, ou pas, ou mal reliés entre eux, je n’ai rien compris à tout le côté mystique et fantastique. Je n’ai pas compris non plus l’intérêt ou le but de ce monde pseudo futuriste et je ne vois pas du tout où l’auteur voulait en venir.

Complètement raté pour moi donc. Les amis Nyctalopes sont restés aussi perdus que moi.Fernando A. Flores / Les larmes du cochontruffe, (Tears of the trufflepig, 2019), La Noire (2020) traduit de l’anglais (USA) par Paul Durant.

Les minutes noires

Les minutes noires du mexicain Martín Solares trainait sur ma table de nuit depuis que je l’avais acheté lors de sa première venue à Toulouse Polars du Sud. J’ai profité de cette fin de mois d’août pour l’en extraire.

SolaresRamón Cabreran dit le grizzli est flic dans la petite ville de Paracúan sur le golfe du Mexique. Il se retrouve en charge de l’enquête sur l’assassinat d’un jeune journaliste récemment revenu en ville après avoir vécu aux US. Les flics ont arrêté un coupable, qui semble bien pratique. Et le grizzli s’aperçoit vite que si on exige de sa part des résultats, beaucoup, flics, narcos, politiques et autorités religieuses ont au contraire intérêt à ce qu’il échoue.

L’enquête va l’amener à s’intéresser à une histoire vieille de plus de 25 ans, et à la disparition de Vicente Rangel, un flic comme lui, disparu alors qu’il tentait de faire son boulot.

Les minutes ne sont pas les seules à être noires ici. Montée de la puissance des cartels, corruption classique (à base de grosses enveloppes) et corruption morale à tous les étages, du simple flic aux plus hauts postes de la ville, de l’état et du pays, impunité des assassins, passages à tabac, inexistence de la justice face à la force brute de la police … Et j’en passe.

Heureusement l’auteur ne tombe jamais dans le voyeurisme ou le misérabilisme, et tout cela est raconté via le prisme de deux flics honnêtes (deux exceptions), deux flics qui enquêtent sous pression, dans un état de fatigue de plus en plus avancé qui efface les frontières entre le rêve (ou le cauchemar) et la réalité, des moments de demi-sommeil.

Et puis on croise des personnages hors du commun, comme l’écrivain mystérieux B. Traven, ou le Sherlock Holmes mexicain qui apportent un peu de fantaisie et d’humour.

Une lecture parfois éprouvante, parfois exigeante, mais la récompense est à la hauteur de l’effort du lecteur.

Martín Solares / Les minutes noires, (Los minutos negros, 2006), Christian Bourgois (2009) traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot.

Cinéma : Mano de obra

ManoObra-00Pour une fois je vous cause d’un film qui vient juste de sortir, donc vous avez une chance de le voir si j’arrive à vous convaincre : Mano de obra du mexicain David Zonana, avec des acteurs dont je n’avais jamais entendu parler (ce qui ne veut pas dire grand chose vu ma connaissance du cinéma actuel).

Francisco travaille à la construction d’une maison moderne luxueuse dans un très beau quartier, quelque part dans une ville mexicaine (Mexico City ?). Un jour son frère meurt en tombant du toit. Quand sa belle-sœur lui montre un rapport disant que les analyses ont montré qu’il avait bu, il décide de protester, son frère ne buvait pas.

Tout le monde le balade, le contremaître, le client et patron, les services sociaux. Et sa belle-sœur enceinte ne touche rien. Petite vexation après petite vexation, ce n’est pas la fameuse goutte d’eau, mais le déluge qui inonde sa misérable cahute qui va faire déborder le vase (comme dans Parasites). Et faire basculer sa vie, et le film.

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Excellent film, très bien joué, superbement photographié. Essayez de ne pas trop lire de choses sur l’intrigue pour pouvoir être surpris par ce qui va se passer. Le film rend très bien une certaine passivité des personnages, une façon d’accepter, malgré quelques sursauts, toutes les injustices qui leur tombent dessus, tant ils ont l’habitude d’être écrasés. Puis montre comment il faut éviter de trop pousser le bouchon. Tous les enchainements sont logiques, l’évolution de Francisco, sa vengeance, la justice qu’il va appliquer lui-même, et la façon dont les choses dérapent.

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Certes, il ne faut pas trop chercher la crédibilité de l’histoire. Pour qui connaît les pays d’Amérique Latine, si l’on veut prendre le film au pied de la lettre, trop de choses sont irréalistes. Il faut plutôt le voir comme une métaphore, un conte grinçant, parfois drôle, parfois pathétique, qui laisse un arrière goût amer et illustre de façon imagée l’histoire récente de beaucoup de pays de cette partie du monde.

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Une vraie curiosité à découvrir.

Mictlán

Et juste après la première claque de l’année, la seconde, avec le très sombre Mictlán de Sébastien Rutés.

RutesUn semi-remorque. Avec une remorque frigorifique contenant 157 cadavre, empaquetés et congelés. Au volant, le Gros, et le Vieux. Leur boulot, rouler, rouler, sans jamais se faire arrêter par les flics ou les militaires jusqu’à ce que le Commandant leur dise qu’ils peuvent arrêter. C’est absurde, certes, mais nous sommes au Mexique, où il y a interdiction d’enterrer les cadavres non identifiés en attente d’autopsie. Et le Gouverneur candidat à sa réélection, a dit que la criminalité avait diminué. Donc les cadavres ne doivent pas réapparaitre. Comme des gens très riches, très importants et très dangereux ont intérêt à ce que le Gouverneur soit élu, le Vieux et le Gros savent qu’ils jouent leur vie.

Ce qu’ils ne savent pas, c’est combien de gens tout aussi riches, importants et dangereux ont intérêt à ce qu’il perde l’élection. Mine de rien, c’est un camion de dynamite qu’ils conduisent dans le désert mexicain.

Si vous cherchez un roman drôle et aimable, vous pouvez passer votre chemin. Le constat est désespérant. Violence à tous les niveaux de la société, corruption, mépris de la vie humaine, perte de toute forme d’empathie, méfiance généralisée … Vous embarquez dans le camion fou, en roue libre dans un désert sinistre et vous êtes sans contrôle jusqu’au final.

Dis comme ça, je sens bien que ça ne donne pas très envie. C’est d’ailleurs un roman que je ne conseillerais pas à tout le monde. Il est éprouvant. Mais les amateurs de roman noir exigeant, qui voudraient une lecture singulière, et ressentir, dans leurs tripes, la violence d’un pays qui s’enfonce dans l’horreur doivent absolument tenter l’expérience qu’ils n’oublieront pas de si tôt.

Cerise sur le gâteau, l’auteur nous apprend en fin de l’ouvrage que cette histoire qui a tout de la métaphore part d’un fait réel. Le fameux camion, avec ses 157 cadavres congelés, pour cause de manque de place dans les morgues a bien existé.

Sébastien Rutés / Mictlán, La Noire (2020).

La frontière

Quelques jours sans nouvelles, j’étais plongé dans un des monuments de cet automne, la conclusion de la magistrale trilogue de Don Winslow : La frontière.

WinslowA la fin de Cartel Art Keller reste vivre au Mexique, auprès de Martisol, son épouse. Jusqu’à ce que le sénateur O’Brien vienne lui proposer de reprendre la guerre contre la drogue, avec de nouveaux pouvoirs : ni plus ni moins que la direction de la DEA.

Dans le même temps, côté mexicain, la disparition mystérieuse d’Adan Barrera a laissé un vide. Un vide qu’ils sont nombreux à vouloir combler et les morts recommencent à s’accumuler de Tijuana à El Paso. Ce qui n’empêche pas les différents groupes de continuer à faire transiter la drogue, avec un retour en force de l’héroïne, une héroïne améliorée. Les overdoses se multiplient à New York et dans tout les US.

Alors qu’Art tente de changer la politique de l’agence pour s’attaquer aux finances du trafic avec l’aide de chef de la brigade anti drogue de New York, les élections nationales approchent, dans lesquelles un candidat très à droite le critique avec de plus en plus de virulence sur les réseaux sociaux.

On a déjà lu plus de 1500 pages de l’histoire d’Art Keller et de la relation entre le trafic de drogue, les US et le Mexique, et on en redemande ! En voilà plus de 800 de plus toujours aussi fascinantes, passionnantes, bouleversantes, rageantes …

Cette fois Don Winslow s’attaque à l’origine du trafic de drogue, une origine qui ne se situe pas sur le sol mexicain, mais sur le sol américain.

« Il est tentant de penser que les causes de l’épidémie d’héroïne sont au Mexique, car il est focalisé sur la prohibition, mais la véritable source est ici même, et dans une multitude d’autres villes, petites et grandes.

Les opiacés sont une réponse à la douleur.

La douleur physique, émotionnelle, économique.

Il a les trois devant les yeux. »

Et quitte à se faire des amis aux US après s’en être fait au Mexique :

« Tu montes la garde sur le Rio Grande, se dit-il, et tu essayes de repousser le flot d’héroïne avec un balai, pendant que des milliardaires délocalisent des boulots à l’étranger, ferment des usines et des villes, tuent les espoirs et les rêves, répandent la douleur.

Et ils viennent te dire : arrêtez l’épidémie d’héroïne. 

Quelle est la différence entre un directeur de fonds spéculatifs et le chef d’un cartel ?

La Wharton Business School. »

Quand à ce qu’il pense de nouveau président US, qui dans le roman succède à Obama et s’appelle John Dennison :

« En se réveillant le lendemain de l’élection, Keller se dit qu’il ne comprend plus son pays. (…)

Car son pays a voté pour un raciste, un fasciste, un gangster, un être narcissique qui se pavane et fanfaronne. Un homme qui se vante d’agresser les femmes, qui se moque d’un handicapé, qui copine avec des dictateurs.

Un menteur avéré. »

Tout cela c’est pour le fond. Et il y a la force romanesque le souffle, la puissance du récit où l’on retrouve avec beaucoup de plaisir certains personnages de La griffe du chien, où on en découvre de nouveaux. Où on passe des « hijos » les héritiers des cartels, violents, immatures, qui se vantent sur les réseaux sociaux et postent des vidéos où on les voit torturer et tuer leurs ennemis aux flics new yorkais en écho à Corruption, en passant par les arcanes du pouvoir à Washington, ou les gamins vivant sur les tas d’ordure au Guatemala.

Plus que jamais ici le polar tranche au travers de toute la société, des lieux de pouvoir, financier ou politique, jusqu’à ceux qui vivent ou survivent dans les rues. C’est magistral. Je pourrait continuer longtemps, pour évoquer les différentes thématiques abordées, les épisodes réels de la guerre qui se déroule au Mexique que l’on reconnaît, les personnages auxquels on s’attache, mais il suffit de dire : LISEZ-LE.

Et si La frontière peut se lire indépendamment, il serait impardonnable de ne pas lire les trois, qui offrent une fresque pleine de sang, de fureur, de rage et d’émotions, une fresque magistrale qui éclaire toute l’histoire de ce que les media appellent la guerre contre la drogue.

Don Winslow  / La frontière (The boarder, 2019), Harper Collins / Noir (2019), traduit de l’anglais (USA) par Jean Esch.

Féroce

Dernière novella de l’année pour la collection Equinox des Arènes : Les féroces de Jedidiah Ayres.

AyresQuelque part dans le désert mexicain, pas trop loin de la frontière avec les US, une bourgade Politoville. Politoville n’est pas une vraie ville. C’est une sorte de mélange de camp de repos et de prison pour le « invités » du senior Polito, qui doit être un parrain local (on ne sait pas exactement). On y trouve une cantina où officie Ramon, des putes (les Marias) amenées là de force, et les invités sont en général des truands qui ont plus ou moins travaillé pour le parrain.

Le plus malin d’entre eux finit par s’apercevoir qu’il est coincé là jusqu’à ce qu’il ait dépensé, à la cantina et avec les putes, tout ce qu’il avait gagné en travaillant pour le parrain. Tout pourrait continuer, si le malin en question ne décidait pas de s’enfuir, avec sa Maria, non sans avoir au préalable défoncé la tête de Ramon. Le début d’une révolte sanglante de toutes les Marias.

Une centaine de pages, sèches comme des coups de triques, avec leur lot de violences, de crasse, de misère et de chaleur étouffante. La construction est originale, et c’est trop court pour qu’on se lasse.

Mais c’est également trop court pour qu’on s’intéresse vraiment à un personnage ou un autre, ou pour laisser le temps d’installer une tension avant l’explosion. On a donc essentiellement une succession de scènes choc, habilement reliées (même si on ne comprend pas forcément au début comment tout cela s’enchaine) dans un final qui complète le puzzle.

C’est bien fait, mais comme je ne me sens pas concerné ni touché par l’histoire d’aucun des protagonistes, ce sera sans doute très vite oublié.

Jedidiah Ayres / Les féroces (Fierce bitches, ???), Les arènes/Aquinox (2018), traduit de l’anglais (USA) par Antoine Chainas.

Horreur mexicaine

Cela faisait un moment que j’avais ce roman en attente, depuis une rencontre au Marathon des mots, une rencontre mexicaine qui m’avait donné l’occasion d’entendre Antonio Ortuño parler de La file indienne. Attention, c’est rude.

OrtunoSanta Rita, une petite ville sans grand intérêt du Mexique. Une ville qui fait parler d’elle quand une quarantaine de migrants, originaires d’Amérique Centrale en route vers les US, sont brûlés vifs dans le centre où ils sont hébergés. Un incendie criminel et volontaire, avec l’intention d’en tuer le plus possible : les portes ont été bloquées avec un cadenas.

La CONAMI (Commission Nationale de Migration) publie immédiatement un communiqué scandalisé et vertueux, et envoie sur place Irma, qui annule le voyage prévu avec sa fille chez Disney pour assister les survivants et tenter de savoir ce qu’il s’est passé. Racistes locaux ? Bande de passeurs concurrente ? Flics ? Tout est possible, et bientôt Irma elle-même va se sentir en danger.

Attention donc, c’est rude. Et pas aimable. La forme elle-même peut être déroutante, mélange brut de points de vus de personnages et de communiqués officiels de la CONAMI. Mais le puzzle prend vite forme, et l’horreur de la situation apparaît dans toute son ampleur.

C’est qu’on imagine, chez nous, que le fameux mur du comique de la Maison Blanche est là pour empêcher les mexicains de rentrer aux US. Mais ce n’est là que le dernier obstacle pour les migrants d’Amérique centrale qui, comme l’écrit un journaliste du roman, doivent passer les sept cercles de l’enfer mexicain avant. Des migrants aussi mal vus par les mexicains, que ces derniers par les américains. Des américains qui ne font d’ailleurs pas la différence entre des métèques vaguement indiens venant du sud du Mexique, du Salvador ou du Nicaragua et des métèques un peu moins bruns qui, au Mexique, se considèrent comme bien supérieurs. Des barbares ces yanquis qui ne savent pas différencier l’aristocratie mexicaine de la plèbe indienne du sud !

Et l’on voit comment des passeurs s’enrichissent, traitent les gens comme du bétail, pire même que du bétail puisqu’ils n’hésitent pas à abattre ceux qui essaient de s’échapper, comment tout cela se fait avec la complicité de la police, sous l’œil faussement scandalisé des commissions nationales et de politiques uniquement intéressés par leur réélection, et dans l’indifférence quasi générale d’une population qui déteste ces migrants mais entend bien les exploiter chaque fois que c’est possible.

C’est dégueulasse et immonde, rien de nouveau sous le soleil mexicain, rien qu’on ne connaisse ici, c’est « juste » beaucoup plus violent, dans ce pays où l’état, c’est le moins que l’on puisse dire, ne fait rien pour protéger les plus faibles. C’est décrit sans filtre, sans jugement, à plat et le lecteur prend tout en pleine poire. Ça fait mal, mais il fallait le dire ou l’écrire. Et si vous avez le courage, il faut le lire.

Antonio Ortuño / La file indienne (La fila india, 2013), Christian Bourgois (2016), traduit de l’espagnol (Mexique) par Marta martinez Valls.

Lonesome Dove, les débuts

J’aurai donc lu tous les Lonesome Dove de Larry McMurtry dans le désordre. Et je termine par le premier par ordre chronologique : La marche du mort.

McMurtryAugustus McCrae et Woodrow Call sont tout jeunes, ils viennent de s’engager dans les Texas Rangers, pour l’aventure, mais également il faut bien le dire, pour les quelques dollars par mois. Pour l’aventure, dans un premier temps, ce ne sera pas brillant : décimés par les comanches de Buffalo Hump, les survivants vont alors se lancer dans la conquête de Santa Fe, accompagnés d’un ancien pirate. Une expédition montée ne dépit du bon sens qui ne peut apporter que le malheur, le sang et la mort.

Ca y est j’ai bouclé la boucle et je suis arrivé, à rebours, aux origines. Et comme avec les deux autres volumes, je me suis régalé.

La marche du mort arrive à décrire les situations les plus noires et les plus horribles sans jamais vous désespérer, sans jamais perdre le sens de l’humour. Et pourtant, si on résumait ce que vont subir nos amis Augustus et Woodrow, on pourrait croire que le roman n’est qu’un succession d’horreurs, plus sinistres, gores et perverses les unes que les autres. C’est le regard à la fois sage et naïf que portent les différents personnages sur ce qui les entoure qui apporte une touche d’humour inattendue et change le ton du roman.

Sans toutefois le dénaturer, car les horreurs décrites sont bien réelles, et dépeignent un monde dur et terrible pour les faibles. Un monde où des cultures incompatibles s’entrechoquent, mais un monde, et c’est là un de ses paradoxes, où les incompréhensions et les incompatibilités n’entrainent pas de mépris ni de sentiment de supériorité. Au contraire. La relation qui se noue entre les deux rangers et Buffalo Hump en est la parfaite illustration : haine féroce, mais également une forme de respect, et la reconnaissance du fait que les deux mondes sont inconciliables, mais sans prétendre à la supériorité de l’un ou l’autre.

Ajoutons à cela que Larry McMurtry est capable des plus belles surprises, de scènes d’anthologie, et excelle dans le grotesque et le fantasque tout en restant toujours crédible et cohérent. Un grand plaisir de lecture, un voyage dans le temps, l’espace et les cultures. Un grand western, un grand roman.

Larry McMurtry / La marche du mort (Dead man’s walk, 1996), Gallmeister/Totem (2017), traduit de l’anglais (USA) par Laura Derajinski.

Dans l’enfer de La Eternidad

C’est au marathon des mots en juin dernier que j’ai découvert Martin Solares. L’entendre m’a donné envie de le lire. C’est chose faite avec N’envoyez pas de fleurs.

SolaresIl n’y a pas si longtemps, La Eternidad, sur le golfe du Mexique était un petit paradis. Vie tranquille, petits trafics, des flics pas plus pourris qu’ailleurs, respectés, le soleil, la plage. Maintenant c’est un enfer. Les bars et restaurants ferment la nuit, trois ou quatre bandes se disputent la mainmise sur le commerce de la drogue, et il ne se passe pas un jour sans fusillades, assassinats, enlèvements.

C’est celui de Cristina, fille d’une des familles les plus riches de la région qui va tirer Carlos Trevio de sa retraite. Cet ancien policier de la ville, grand connaisseur du port et de ses bandes a été contraint de fuir et de se cacher quand, des années auparavant, il a mis un coup de pied dans la fourmilière en dérangeant les personnes qu’il ne fallait pas. Dont le commissaire Margarito, ripoux d’entre les ripoux, patron des flics de la ville.

Carlos Trevio accepte quand même de revenir enquêter dans le chaos qu’est devenue la région.

On a beau avoir maintenant lu quelques polars mexicains décrivant la violence épouvantable qui règne dans le pays, on est soufflé par N’envoyez pas de fleurs. Car sous l’humour très noir de l’auteur, la situation est insupportable.

Des flics et des politiques pourris jusqu’à la moelle, des gangs de narcos qui font la loi dans la région, enlèvent, tuent, violent impunément. Une population martyrisée qui subit et ne croit plus à rien, ne sort plus, tremble en permanence et se cloitre chez elle sans pour autant être à l’abri de la violence.

La situation est vue au travers de deux personnages : Carlos Trevio, désabusé, qui a abandonné la lutte mais pas ses valeurs, et le commissaire Margarito, symbole de la corruption de tout un système.

La grande force du roman est qu’il ne porte pas de jugement explicite, se contentant de démonter les mécanismes qui amènent la société là où elle en est, et de mettre à jour les raisons qui font de chaque personnage ce qu’il est. Sans accuser ni excuser, juste en décrivant.

Un roman grinçant et effrayant, où on s’en veut parfois de sourire à tel ou tel trait d’humour pourtant salutaire.

Martin Solares / N’envoyez pas de fleurs (No manden flores, 2015), Christian bourgois (2017), traduit de l’espagnol (Mexique) par Christilla Vasserot.

Je retrouve mon James Lee Burke

J’avais été déçu par le dernier roman de la série Dave Robicheaux. C’est donc avec une certaine inquiétude que j’attaquai le pavé texan de La fête des fous. Et c’est très content que je l’ai refermé, j’ai retrouvé mon James Lee Burke.

LeeBurkeNous sommes sur les terres âpres du sud du Texas, très proches de la frontière mexicaine. Danny Boy Lorca est un paumé qui de temps en temps se saoule consciencieusement et vient récupérer dans les cellules du shérif Hackberry Holland et de son adjointe Pam Tibbs. Mais cette fois, ce n’est pas parce qu’il est saoul qu’il vient les voir sur le coup de midi. Il a assisté, bien caché, à la mise à mort d’un homme, torturé par des truands. Ils cherchaient à savoir où s’était caché un homme qui avait été son compagnon de captivité.

L’homme, Noé Barnum, était employé d’une entreprise travaillant sur des drones pour la défense. Il serait parti parce qu’il avait des problèmes de conscience. Maintenant tout le monde est à sa recherche. Le FBI, des officines privées liées à l’industrie de l’armement, la bande mexicaine qui a torturé son compagnon et veut le vendre au plus offrant, une mafia russe et quelques cinglés religieux. Ajoutez le prêcheur Jack Collins, tueur psychopathe, ou Anton Ling dite La Magdalena qui aide les clandestins qui passent la frontière et vous aurez une idée du nid de serpents dans lesquels Hack Holland et Pam Tibbs vont devoir mettre les pieds.

Une fois de plus le fameux McGuffin de Monsieur Hitchcock marche à fond. On se fiche de ce que Noé Barnum a bien à vendre ou pas, on se fiche de ses intentions. Ce qui compte c’est qu’il va mettre tout ce monde en mouvement. Et quel mouvement ! Car j’ai retrouvé le James Lee Burke qui m’emballe.

Pas de grande nouveauté mais j’ai été emporté. Du souffle, des êtres hors norme, une collection assez incroyable d’horribles, dont certains ont quand même droit à la rédemption (une des grandes thématiques de Burke). Kriss le mercenaire, Jack Collins insaisissable, imprévisible et mortellement dangereux, le révérend Cody Daniels, fanatique religieux, raciste, misogyne, mais qu’on finirait presque par prendre en pitié tant il va se faire secouer par tous. Sans compter les différents tordus à la recherche de l’argent et du pouvoir, qu’ils soient membres de la mafia, de boites privées légales ou d’agences gouvernementales.

C’est là aussi que Burke est grand, quand il nous décrit ces hommes cruels, sans morale, impitoyables avec les plus faibles, et finalement très semblables dans leurs actes et leurs motivations. Seuls leurs employeurs légaux ou non, publics ou privés changent.

Au passage le portrait d’une frontière américaine où un président veut construire un mur, et celui de migrants et de ceux qui les aident, sauvant un peu la vision très sombre que l’auteur propose de cette partie de son pays.

Bref du fond, du souffle, de la puissance, des personnages inoubliables qui luttent contre eux-mêmes et contre le mal, quelle que soit son incarnation, des paysages grandioses, de l’action. Tout ce qu’on aime dans les grands James Lee Burke.

James Lee Burke / La fête des fous (Feast day of fools, 2011), Rivages/Thriller (2017), traduit de l’anglais (USA) par Christophe Mercier.