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Magnifique Jack Boucher

Je retrouve la bonne humeur avec le nouveau roman de Michael Farris Smith : Le pays des oubliés.

FarrisSmithJack Boucher arrive au bout du rouleau. Depuis l’âge de 19 ans il a combattu dans des arènes grillagées, univers dont il est devenu une légende. Mais aujourd’hui, à 46 ans, son corps est brisé, et sa mémoire s’enfuit morceau par morceau. Il ne lui reste plus qu’à rendre à Big Momma Sweet les 12000 dollars qu’il lui doit, puis à aller tenir compagnie à Maryann, sa mère adoptive, en train de mourir dans une maison de retraite.

Sauf que, bien entendu, les choses ne vont pas se passer comme ça. Et qu’il va devoir mener un dernier combat.

Le polar, et en particulier le polar américain nous a déjà offert une belle galerie de personnages brisés,  arrivés au bout de leur vie. On pourrait même croire qu’on a déjà tout lu. Et bien non. Jack Boucher est un des plus beaux et des plus émouvants looser déglingué de cette galaxie. Et autant j’avais eu des réserves sur le premier roman traduit de Michael Farris Smith, Une pluie sans fin, autant Nulle part sur Terre et ce dernier sont de vrais bonheurs de lecture.

Certes on se doute bien de comment toute cette histoire peut se terminer. Mais une fois de plus, ce qui compte c’est bien le voyage et non la destination. Et surtout en compagnie de qui on voyage. Et Jack, Maryann et Annette que vous allez découvrir sont des personnages que vous n’oublierez pas de sitôt.

C’est poisseux, glauque et violent, et pourtant d’une humanité et d’une tendresse qui vous mettront les larmes aux yeux. La façon de décrire les souffrances de Jack, sa mémoire qui s’effiloche, sa solitude et pourtant son courage et l’étincelle de dignité qu’il ne veut pas laisser s’éteindre vont vous bouleverser.

Dans toute cette noirceur, quelques rayons de soleil viennent éclairer le récit, comme une gloria entre les nuages d’orage. Le vol d’un faucon, un silence partagé face à un coucher de soleil, un sourire … Au risque de rendre les ténèbres environnantes encore plus noires, par contraste. Mais ça fait quand même du bien.

Un roman magnifique.

Michael Farris Smith  / Le pays des oubliés (The fighter, 2018), Sonatine (2019), traduit de l’anglais (USA) par Fabrice Pointeau.

Beau roman de Michael Farris Smith

On avait découvert Michael Farris Smith avec Une pluie sans fin, roman post apocalyptique qui ne m’avait convaincu qu’à moitié. Il revient avec Nulle part sur terre, à mon humble avis beaucoup plus abouti.

FarrisSmithMcComb, petite ville du Mississippi à la limite de la Louisiane. Russell y revient après 11 ans de prison. Entre temps sa mère est morte, mais son père est toujours en ville. Ainsi que deux frères, Larry et Walt, qui veulent se venger de ce qu’il a fait, onze ans auparavant.

Sur la route venant de Louisiane, Maden et Annalee, sa fillette marchent, brûlées par le soleil, épuisées, avec pour seul bagage un sac poubelle qui contient toutes leurs possessions. Maden veut atteindre McComb où, si ses souvenirs sont exacts, un foyer d’accueil de femmes seules pourrait leur permettre de souffler quelques jours.

Dans les jours à venir les destins de ces trois personnes vont se mêler.

Deux remarques pour commencer.

La première, oui on est un peu submergés depuis quelques mois par les romans sur les petits blancs du sud. Oui ça peut devenir une mode aussi agaçante que celle des romans scandinaves. Mais non, Nulle part sur terre n’a pas grand-chose à voir avec les histoires de ploucs qui produisent de la meth dans des vallées perdues et se massacrent hardiment. Avec tout le bien que je peux penser de certaines histoires de ploucs qui …

Ce qui m’amène à la deuxième : Si Une pluie sans fin pêchait par un manque de profondeur des personnages au profit de la « simple » description d’un paysage apocalyptique, ce qui fait justement la qualité de ce nouveau roman, c’est la force de ses personnages. Sans grandes actions dramatiques, sans fusillades, sans méchant diabolique. On est ici plus proche de Daniel Woodrell ou de Larry Brown que d’un Pollock ou d’un Withmer.

Car même si on a le droit, sur la fin, à une réflexion sur le Bien et le Mal (on est quand même chez ces sacrés cul-bénits de ricains), aucun des personnages n’est l’incarnation de l’un ou de l’autre. Ce sont juste des gens qui ont fait des choix, parfois de petits choix, mais qui s’avèrent lourds de conséquences. Et d’autres personnes de la petite ville de McComb qui vont être amenées à faire d’autres choix, plus ou moins importants, qui pourraient changer leur vie, ou celle de ceux qu’ils croisent.

Tout cela dans une petite ville où l’on s’ennuie, où l’on se distrait en roulant la nuit, vitre ouverte, une bière entre les jambes. Une petite ville avec son lot de brutes, de gens bien et d’imbéciles.  Sans grand diable ni chevalier blanc.

Une ville et des gens que l’auteur prend le temps de décrire avec beaucoup de tendresse, de compréhension, sans cacher leurs défauts, leurs conneries, leur détresse, leurs joies et leurs moments de grandeur. Au gré d’une intrigue qui nous amène, lentement mais surement, vers une violence inévitable.

Et tout au long du chemin, des moments durs, noirs, mais aussi des moments lumineux comme ces minutes très fortes, sans un mot ou presque, entre un père et son fils assis au bord d’un étang. Un beau roman.

Michael  Farris Smith / Nulle part sur terre (Desperation road, 2017), Sonatine (2017), traduit de l’anglais (USA) par Pierre Demarty.

Le déluge et l’arche de Cohen

Première petite déception chez Super 8 avec Une pluie sans fin, roman apocalyptique de Michael Farris Smith.

Farris SmithKatrina n’a été que le premier ouragan d’une série sans fin. Devant la catastrophe, le pays a tracé La Limite. Au sud, les habitants ont été évacués, et c’est le no man’s land : plus rien n’est entretenu, il n’y a plus de loi ni de services. Pourtant quelques personnes ont décidé de rester. Cohen fait partie de ceux-là. A la mort de sa femme enceinte, il a décidé de ne pas quitter leur maison. Et il survit dans un monde inondé et noyé sous la pluie, en ayant le moins de relation possible avec ses semblables.

Jusqu’à ce qu’il se fasse agresser et qu’il tombe sur un camp dirigé par un pasteur (ou prétendu tel) qui retient un groupe de femmes en esclavage. Malgré lui, il va se retrouver en charge du groupe, en route vers la Limite.

Commençons par tordre le cou à la quatrième de couverture : Non, tout roman apocalyptique n’est pas une nouvelle mouture de La route de Cormac McCarthy. Et moi si je rédigeais les quatrièmes, j’éviterais soigneusement les références trop écrasantes. Parce que là où le bouquin glaçant de McCarthy est une lente dérive sans espoir et sans fin dans un monde où plus personne n’attend rien, plus personne n’échange rien et où les seuls rapports humains sont des rapports de pure prédation (au sens animal du terme), Une pluie sans fin est un roman beaucoup plus classique, avec un décor post-apocalyptique (très bien rendu), et une histoire et des rapports humains finalement très classiques. Et qui est très loin d’avoir la force du soi-disant modèle.

Alors pourquoi un peu déçu ? Difficile à dire, mais je crois qu’il y a un manque de force des personnages. En gros, je me fiche un peu de ce qu’il peut leur arriver. J’aurais dû souffrir avec Cohen, ressentir son manque, les flashbacks sur sa vie devraient rendre sa situation présente poignante, et non. Et puis il y a quelques points qui me titillent : Que font donc les paumés qui vivent sous la limite avec des dollars ? A quoi sert l’argent dans ce monde ? Et à part l’envie de domination, quel est le projet du pasteur gourou ? C’est peut-être ça aussi le problème, un manque de cohérence, ou de profondeur dans ce qui active les différents personnages.

Ensuite, il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain (ouaf !). Ce n’est pas non plus un mauvais roman. Il se lit avec plaisir, certaines péripéties sont bien vues, il y a même un ou deux coups de théâtre qui m’ont surpris.

Et surtout sa plus belle réussite réside dans le décor. Là il n’y a pas tromperie sur la marchandise. La pluie, l’eau partout, tout mouillé sans jamais la possibilité de se sécher, l’absence d’horizon, la force des vents, l’impuissance de l’homme quand la nature est déchaînée … Tout cela est très bien décrit et fait que l’on se laisse prendre.

Michael Farris Smith / Une pluie sans fin (Rivers, 2013), Super 8 (2015), traduit de l’anglais (USA) par Michelle Charrier.