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Une bonne série B.

Avant qu’il ne soit publié à la série noire, je ne connaissais Eoin Colfer que comme auteur jeunesse (très apprécié en son temps par mes affreux). Je n’avais pas lu son premier roman traduit à la SN, je me suis rattrapé avec Mauvaise prise.

ColferDaniel McEvoy est un ancien militaire irlandais. Il a vécu le Liban et quelques joyeusetés de ce genre, et espère bien finit ses jours tranquillement à gérer un club pas loin de New-York. Malheureusement pour lui, il a fâché, à un moment ou un autre, le truand irlandais du coin aussi bête que violent, et va être obligé de lui rendre un service douteux.

Comment à partir de là, va-t-il se trouver en string rose, torturé par deux flics ripoux, ça seul Eoin Colfer pourra vous l’expliquer. Et ce ne sera que le début des emmerdes.

Pour être très clair, vous n’avez pas là le roman qui va vous marquer à jamais, mais vous ne vous ennuierez pas une seconde. Toute prétention à la vraisemblance est violemment écartée dès le démarrage au profit d’une bonne série B, truffée de références, de castagne et de bons mots. Tout le talent de l’auteur consistant à ne pas vous donner la sensation que le tout est un poil too much, et de vous éviter l’indigestion.

Et il y arrive fort bien.

Cerise sur le gâteau, un auteur qui, dès la première ligne, cite Elmore Leonard (qui est vénéré ici, vous le savez sans doute si vous êtes un habitué) pour expliquer pourquoi il va s’affranchir d’une de ses règles d’écriture : « Le grand Elmore Leonard a dit un jour qu’il ne fallait jamais commencer une histoire en parlant de la météo. » ne peut pas être entièrement mauvais et sera toujours bien vu sur actu-du-noir. A lire donc pour le plaisir.

Eoin Colfer / Mauvaise prise (Screwed, 2013), Série Noire (2017), traduit de l’anglais (Irlande) par Sébastien Raizer.

Bernie, voleur new-yorkais

Cela faisait une éternité que je n’avais pas lu de roman de Lawrence Block. La sortie de Le voleur qui comptait les cuillères à la série noire m’a permis de renouer avec un de ses personnages fétiches.

blockPour ceux qui ne connaissent pas, Bernie Rhodenbarr est un célibataire new yorkais, propriétaire d’un chat. Il possède une jolie librairie qui ne rapporte pas grand-chose, mais lui permet de lire et de s’occuper pendant la journée. Le soir, quand l’occasion se présente, Bernie est aussi cambrioleur. Gentleman cambrioleur.

Comment monsieur Smith (qui bien entendu ne s’appelle pas Smith) a-t-il eu vent de son activité nocturne ? Mystère. Toujours est-il qu’il vient lui proposer une somme rondelette pour dérober un obscur manuscrit dans un musée voisin. Dans la même période, son plus fidèle ennemi le policier Ray Kirschmann vient le consulter sur un décès étrange : celui d’une vieille dame dans son magnifique hôtel particulier.

Tout cela va bien occuper les journées et les nuits de Bernie.

Autant le dire tout de suite, j’ai toujours préféré la série Matt Scudder à la série Bernie Rhodenbarr, même si à partir d’un certain moment j’ai commencé à trouver Matt un peu pénible, avec son abstinence et sa tendance marquée à faire justice lui-même. Donc j’avais laissé tomber Lawrence Block.

Je ne me suis pas ennuyé avec ce nouvel épisode : l’auteur a un sacré métier, il sait tricoter une intrigue, s’amuse à multiplier les références littéraires (facile avec un personnage libraire) et fait preuve d’une belle érudition tout en restant élégant, dandy dirais-je même. Les dialogues sont savoureux et l’humour bien présent.

Donc je ne me suis pas ennuyé, mais je risque de l’oublier rapidement.

Car Bernie est loin de détrôner dans mon cœur, le seul, l’unique voleur newyorkais, celui dont je suis prêt à relire toutes les aventures, l’inoubliable John Dortmunder. Je sais, ce n’est pas juste, ce n’est pas le même style, pas le même auteur, mais la comparaison s’impose à moi dès les premières pages. La vie est injuste envers Bernie.

Lawrence Block / Le voleur qui comptait les cuillères (The burglar who counted spoons, 2013), Série Noire (2016), traduit de l’anglais (US) par Mona de Pracontal.

Un 87° District pour les vacances

De temps en temps, beaucoup trop rarement, je récupère sur ma table de nuit un volume omnibus qui traine toujours là, et je lis un roman de l’incontournable série du 87°District d’Ed McBain. Cette fois c’était Après le trépas qui figure dans le volume 4.

McBainNous sommes dans les derniers jours avant Noël, les new-yorkais, pardon, les habitants d’Isola, sont dans l’attente d’une tempête de neige annoncée par la météo. Mais il n’y a pas de trêve pour les flics du 87° district : Steve Carella qui pourtant en a vu d’autres, ne peut s’empêcher de tiquer quand Gerald Fletcher, avocat d’assise, déclare devant le cadavre de sa femme éventrée : « Bien content qu’elle soit morte ».

Fletcher vient juste de rentrer chez lui, la fenêtre de la cuisine est ouverte, celle de la chambre brisée, il manque des couverts en argent, et sa femme est morte. Ce qui le réjouit. Car il ne risque rien. Et le camé qui a commis le crime n’étant pas bien malin, Steve et ses collègues ne vont pas tarder à l’arrêter. Mais Carella ne peut s’empêcher de penser que quelque chose cloche.

C’est toujours un vrai plaisir de se plonger dans les enquêtes des flics du 87° District d’Isola. Un vrai plaisir tant l’écriture a cette qualité rare, qu’Ed McBain partageait avec son compère Elmore Leonard, de laisser l’impression qu’il est facile, pour ne pas dire évident, d’écrire comme ça. Tout semble couler de source : les descriptions, les réflexions des personnages, l’évolution de l’enquête et encore plus, les dialogues. C’est vrai non ?

Ca semble tellement simple et juste qu’il doit suffire de … Suffire de quoi ? Là est tout le mystère. Parce que si c’était si simple, on n’aurait pas de pavés indigestes de 600 pages, ni de dialogues écrits par des aspirants Audiard lourdingues, ni des péripéties tirées par les cheveux, ni des leçons de morale à deux balles, ni … Si c’était si simple, il y aurait plein d’Ed McBain. Or il n’y en a qu’un.

Et avec cette écriture si simple, si vous lisez les chroniques du 87° District, vous saurez tout de la vie à New-York entre 1950 et 2000. L’évolution des mœurs, des techniques, des relations entre les gens, des quartiers de la ville, du langage, des habitudes de vie … Vous saurez tout ça, vous sourirez souvent (il a de l’humour le diable), vous tremblerez parfois, vous enragerez avec Steve et ses collègues. Vous connaîtrez New-York en toute saison, vous croiserez tous ses habitants, vous en haïrez certains, aimerez d’autres, vous compatirez et vous pleurerez.

Lisez le 87° District, et si vous ne connaissez pas, lisez en plusieurs, l’ampleur et la richesse de l’œuvre prennent alors tout leur sens et on devient accro.

Ed McBain / Après le trépas (Sadie when she died, 1972), Omnibus, Volume 4 (2003), traduit de l’anglais (USA) par Janine Hérisson et Pierre de Laubier.

Rivages Noir n°1000

Avec quelques mois de retard, je lis enfin le numéro 1000 de l’excellentissime collection Rivages/Noir. Gravesend de William Boyle.

unknownGravesend, quartier italien du sud de Brooklyn. Conway, 26 ans, ne s’est jamais remis de la mort de son frère Duncan, percuté par une voiture alors qu’il essayait d’échapper à la bande de petites frappes de Ray Boy Calabrese. Et voilà qu’après 16 ans de prison, Ray Boy va sortir.

Eugene était à peine né quand son oncle Ray Boy est parti en prison. Il a fait de lui son héros et veut, lui aussi, devenir la terreur du quartier.

Alessandra était partie à LA, faire une carrière d’actrice. Rien n’a fonctionné, et elle revient dans son quartier à la mort de la mère, sans trop savoir ce qu’elle va faire de sa vie.

Autant de destins qui vont se télescoper dans le quartier de Gravesend que l’on ne quitte jamais vraiment.

Du bon vrai roman noir, digne de porter ce numéro 1000 de Rivages/Noir. Ce roman prend le contrepied complet du rêve américain. Il raconte une fuite impossible : l’impossibilité à échapper à son milieu social, culturel, à sa classe et à son quartier.

Il le fait au travers de destins que l’on sait sur le chemin de la catastrophe, dans le courant du fleuve qui les mène aux chutes inévitables. Les personnages tentent sans succès de quitter un quartier qui change. Impossible d’échapper à son histoire italienne, impossible d’échapper à son histoire ouvrière. L’accent, le goût de la cuisine familiale, la pauvreté, sont autant l’élastiques qui les rattachent et ne rompent jamais.

Tout est décrit avec un vrai sens de la tragédie et surtout beaucoup d’empathie, de tendresse et de justesse. Même s’ils sont souvent égoïstes, lâches, faibles … On se les aime ces personnages parce que l’auteur nous fait sentir leur humanité et nous aide à les comprendre.

Un beau n°1000 pour une belle collection.

William Boyle / Gravesend (Gravesend, 2013), Rivages / Noir (2016), traduit de l’anglais (USA) par Simon Baril.

Chroniques new-yorkaises

Un nouveau roman de Richard Price, c’est rare donc il ne faut pas le rater : The whites.

PriceLes « whites ». C’est ainsi qu’un groupe de policiers des années 90 appelaient les criminels qu’ils avaient identifiés mais pas réussi à faire condamner.

Des années plus tard, ils ont fait leur chemin. Billy Graves est un des rares qui soit resté policier, il est maintenant chef de l’équipe de nuit du NYPD. Jusqu’à cet appel : une meurtre sur le quai d’une station de métro. Il connaît la victime, c’est un de ces assassins qui leur a échappé. Ses anciens collègues ont plutôt tendance à s’en réjouir, même lui n’est pas mécontent. Jusqu’à ce qu’un autre de ces « whites » soit assassiné. Et Billy commence à se poser des questions, sans oser en faire part à ses amis.

Dans le même temps, un homme semble roder autour de sa famille …

Dès les premières pages j’ai pensé au 87° District d’Ed Mcbain. L’ambiance, les flics de New York, le sens des dialogues … Puis je me suis aperçu que Jacques Martichade, traducteur du roman, a été celui de Mcbain. Décidément, il y a une parenté certaine.

On retrouve, comme chez son illustre prédécesseur, cette façon de faire vivre les rues de la ville au travers de dialogues et de descriptions « cliniques » des interventions des flics de nuit. Scénettes juxtaposées, reliées par le personnage de Billy Graves, elles en disent beaucoup plus sur ces quartiers, leurs habitants, la vie qu’ils y mènent, leur violence et leur pauvreté (économique et culturelle) que n’importe quel essai.

Il faut aussi reconnaître que Billy Graves, flic de nuit, comme l’infirmier des urgences de 911, est témoin de ce que la ville peut avoir de pire, de l’envers du décor.

Ces chroniques sont reliées par deux suspenses qui ajoutent de la tension tout au long du roman, une tension qui va augmentant quand on s’approche du final : Qui tue les « whites » de la bande de flics, et que va faire cet homme qui rode autour de sa famille. Deux intrigues entremêlées qui posent de multiples questions et remuent les thématiques de la vengeance, de la loyauté, de ce qui est juste et ce qui est légal …

Un roman passionnant, sensible et intelligent.

Richard Price / The whites (The whites, 2015), Presses de la cité/Sang d’encre (2016), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

Jean-Michel de Brooklyn par Marc de Paris

Marc Villard est un des grands nouvellistes français. Ce n’est une découverte pour personne. Avec Jean-Michel de Brooklyn il passe plutôt à la novella, ce format intermédiaire, entre la grande nouvelle et le court roman. Toujours avec autant de talent.

villard« La situation.

New York, début 1983.

Le peintre Jean-Michel Basquiat a lâché le graff pour les murs des galeries de SoHo. »

Sa peinture commence à prendre de la valeur et son nom se fait connaître dans le milieu des collectionneurs.

Cécile, une jeune poétesse, vivote avec Soler, un peintre sans succès qui commence déjà à peindre des faux Basquiat. Lors d’un vol dans un grand magasin Cecile est repérée par un vigile.

Des destins qui vont se croiser, au gré des soirées rock, des performances artistiques et des recherches de drogue …

Que dire qui n’a déjà été dit mille fois sur les textes de Marc Villard ? Une fois de plus, il choisit très bien son éditeur qui livre là un très bel objet. Le livre est beau, c’est déjà un premier plaisir.

Grace à lui, l’ignare complet que je suis a appris beaucoup de choses sur le peintre (que je ne connaissais que de nom), sur le milieu artistique de l’époque (dont je ne savais rien), et Marc Villard, grand amateur de jazz, met cela en relation avec les grands musiciens qui ont inspiré Basquiat (et là du coup je me sens un peu moins couillon, ça je connais un peu plus).

En même temps, il fait revivre l’effervescence de New York dans ces années 80, l’émergence d’un mouvement artistique noir américain, très revendicatif, prenant la suite des luttes passées.

Et bien entendu, tout cela avec l’écriture de Marc Villard. Une écriture qui a du rythme, pas un mot superflu, nette, précise, sachant se faire poétique ou très prosaïque.

En bref, un bel objet, un beau texte, et en plus on en sort moins bête.

Marc Villard / Jean-Michel de Brooklyn, Cohen&Cohen (2015).

Frank Decker, nouveau personnage de Don Winslow

Cela faisait un moment que je n’avais pas lu de roman de Don Winslow, et ça me manquait. C’est chose faite avec ce qui pourrait ressembler au début d’une série : Missing : New York.

WinslowFrank Decker est flic à Lincoln, une petite ville du Nebraska. Jusqu’au jour où il se rend chez Cheryl Hansen. Sa petite fille, Hailey, cinq ans, a disparu du jardin, le temps que Cheryl rentre chercher un paquet de cigarettes. La police, les voisins, même FBI font ce qu’ils peuvent, pendant quelques jours. Puis abandonnent. Mais pas Frank qui démissionne, quitte sa femme (son couple battait de l’aile) et part sur les routes, sillonnant le pays, derrière la moindre piste.

Il finit par en trouver une qui lui donne un tout petit espoir …

C’est certain, ce n’est pas du niveau du chef d’œuvre de Don Winslow, La griffe du chien. Mais si on ne devait lire que des romans de cet acabit on ne lirait pas beaucoup. On ne retrouve pas non plus la recherche stylistique de ses romans les plus allumés comme Savages ou Cool. Cette fois, avec la mise en place d’un nouveau personnage, Don Winslow fait dans le sobre mais efficace.

Ce Frank Decker, et un certain nombre de personnages qui l’accompagnent ou qu’il croise, comme Cheryl la mère de la gamine disparue, ou ceux qui l’aident spontanément ici où là, me font beaucoup penser aux américains mis en scène par une autre grand George Pelecanos. Des gens simples, qui tentent de vivre décemment et dignement, des gens qui ne sont ni des truands, ni des marginaux, ni des stars de papier glacé, des gens dont on ne parle jamais … Très américain comme démarche.

Ca c’est pour la première moitié du roman. Quand Franck arrive à New York et se rapproche de la solution, on bascule dans un autre monde : Celui de ceux qui ont une fortune qui les place au-dessus des lois, au-dessus de la morale, de ceux qui peuvent tout acheter et n’ont pas de limite. Sauf Frank Decker heureusement …

Le choc entre ces deux mondes, Don Winslow nous le raconte avec le savoir-faire qu’on lui connait. Une écriture, « évidente » qui coule toute seule, un grand sens du rythme et du suspense, et des dialogues qui claquent. Un vrai plaisir de lecture au premier degré. Du grand classique comme on l’aime.

Don Winslow / Missing : New York (Missing : New York, 2014), Seuil/Policiers (2015), traduit de l’anglais (USA) par Philippe Loubat-Delranc.