Archives du mot-clé Norvège

Beau travail, qualité scandinave

J’ai manqué le premier roman traduit du norvégien Jørn Lier Horst, et au vu de quelques blogs louangeurs, j’ai décidé de prendre le train en marche avec le second : Les chiens de chasse.

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)Un soir qu’il se repose dans le café tenu par son amie, William Wisting est appelé par sa fille Line. Elle travaille dans un grand journal de la ville et veut l’avertir qu’il va faire la une de l’édition du lendemain. Rudolf Haglung, qu’il avait arrêté 17 ans plus tôt pour l’enlèvement et le meurtre de la jeune Cecilia Linde est sorti de prison, et avec son nouvel avocat prétend qu’ils peuvent prouver que la police, à l’époque, avait trafiqué les preuves, et omis sciemment d’entendre un témoin qui aurait pu le disculper.

Dès le lendemain, William est mis à pied par le nouveau patron de la police. Il décide de reprendre toute l’affaire, et Line, persuadée de son innocence, décide de l’aider. Dans le même temps, l’avis de disparition d’une nouvelle jeune femme arrive au poste. Une double course contre la montre s’engage.

Si ce polar ne va pas changer le genre, on a ici du très beau travail, de la qualité scandinave, dans la continuité d’un Henning Mankell.

Tout parait simple et évident dans ce roman. Les personnages sont parfaitement crédibles, l’auteur a pris le parti de s’éloigner des clichés de policiers borderline, pour en faire des flics dans la norme sans pour autant être ennuyeux, des flics comme Wallander, on Resnick par exemple.

L’intrigue multiple, le double suspense de savoir si le coupable de l’époque est ou pas coupable, et, indépendamment, si quelqu’un a effectivement trafiqué les preuves sont savamment, patiemment et très efficacement menés.

Et l’histoire prenante du début à la fin se double d’une réflexion intéressante sur le travail des flics, leur tendance, une fois qu’ils ont identifié un suspect, à ne chercher que les indices à charge, et également sur l’impression de se trouver pour une fois, de l’autre côté, du côté de celui sur qui on enquête.

Il résulte de tout cela un polar que l’on lit avec beaucoup de plaisir, qui porte à réfléchir, et qui donne envie de retrouver William et sa fille.

Jørn Lier Horst / Les chiens de chasse (Jakthundene, 2012), Série noire (2018), traduit du norvégien par Hélène Hervieu.

Varg Veum de Bergen

Je reste dans le grand nord, avec un personnage que j’aime beaucoup : Varg Veum du norvégien Gunnar Staalesen : Cœurs glacés.

StaalesenComme toujours, les affaires ne vont pas très fort pour Varg Veum, le privé de Bergen. La neige est en train de se transformer en boue quand une jeune femme passe sa porte. C’est une prostituée qui s’inquiète pour une amie et collègue disparue depuis quelques jours. Elle n’est plus réapparue après avoir refusé une passe avec des clients louches. Comme la police s’en fiche, et que leurs souteneurs ne font rien, c’est à Varg qu’elle s’adresse.

Peut-on imaginer point de départ plus classique pour un polar, avec un détective privé comme personnage principal ? Non. Est-ce dire que le roman est bateau, planplan, cliché ? non plus. Gunnar Staalesen a le chic pour s’approprier ce personnage du privé sans flingue, ses enquêtes archi classiques et les transformer, les transmuter en or.

Et il n’est jamais meilleur que lorsqu’il explore les violences faites aux plus faibles, et plus particulièrement aux plus jeunes. Ce qui est le cas ici.

Au travers d’une enquête classique mais efficace, il dresse, une fois de plus, le portrait d’une jeunesse à la dérive, de femmes exploitées et désespérées, et parfois, car il n’est pas angélique, désespérantes. Et surtout, nous montre comme l’enfer est pavé de bonnes intentions, comment la religion ou la charité peuvent faire plus de mal que de bien, comment les pires salopards se cachent derrière des façades de respectabilité, et comment ce sont toujours les plus fragiles qui paient les pots cassés.

Un portrait humain, tendre et désolant, qui serre le cœur du lecteur, comme il serre celui de notre privé mélancolique de Bergen.

Gunnar Staalesen  / Cœurs glacés (Kalde hjerter, 2008), Folio/Policier (2017), traduit du norvégien par Alexis Fouillet.

Plus de 500 pages de plaisir

On croyait que Jo Nesbo avait abandonné Harry Hole. Mais non, il revient dans La soif.

A14504_Nesbo_Lasoif.inddHarry Hole c’est rangé. Marié, tranquille, prof à l’école de police, il ne veut plus entendre parler de meurtre, de sang et de tueurs en série. Jusqu’à ce que le cadavre d’une jeune femme soit découvert. Elle a été saigné à mort, et porte des traces de dents à la gorge. Quand un second cadavre est trouvé, Harry, sollicité par Mikael Bellman, directeur de la police et son ancien ennemi intime, finit par accepter de participer à l’enquête.

Pour sauver des vies ? Ou pour reprendre l’enquête, la seule, qu’il n’a pu mener à son terme et arrêter enfin le seul meurtrier qui lui ait échappé ?

Tant qu’à un thriller de temps en temps, autant en lire un bon, voire un très bon. Comme La soif.

Tout le savoir faire de Jo Nesbo. Ses fausses pistes, sa façon de jouer avec le lecteur, de varier les rythmes … Même quand on le connait bien et qu’on se méfie on se fait encore avoir. Enfin moi je me fais avoir. Avec délice.

C’est vrai, certains de ses autres ouvrages avaient un peu plus de fond. Mais arriver à faire passer aussi vite plus de 500 pages, sans jamais donner l’impression qu’il y en ait une seule de trop, ce n’est pas à la portée de tout le monde.

Un pur plaisir.

Jo Nesbo / La soif (Tørst, 2017), Série Noire (2017), traduit du Norvégien par Céline Romand-Monnier.

Nesbo chez les sames

Après Du sang sur la glace, Jo Nesbo poursuit ses courts romans noirs avec Soleil de nuit.

nesboJon Hansen était employé par Le Pêcheur, le plus gros trafiquant de drogue d’Oslo, chargé de récupérer les dettes en souffrance. Puis il l’a doublé et a tenté de s’en sortir en gardant l’argent. Mais on ne double pas Le Pêcheur. C’est comme ça que Jon se retrouve dans l’extrême nord du pays, dans un bourg très religieux. Sans grand espoir, mais la vie est tenace et il espère survivre. Sauf qu’on n’échappe pas comme ça au Pêcheur.

C’est certain, ce n’est pas un Jo Nesbo qui a l’ambition et l’ampleur des meilleurs romans de la série Harry Hole. Est-ce que cela en fait pour autant un roman quelconque ? A mon avis non. Je me suis fait très plaisir tout au long de ses quelques deux cent pages.

L’écriture de Nesbo est toujours aussi efficace, son sens du suspense et du contrepied toujours aussi affuté, on sent qu’il s’amuse à faire frémir le lecteur, à l’induire en erreur. La construction de l’intrigue, avec sa double interrogation : « Comment Jon a-t-il doublé Le Pêcheur ? » et « comment va-t-il s’en sortir ? » est certes classique mais menée de main de maître. Et les personnages sont intéressants. On a donc une excellente histoire, fort bien contée.

Et un peu plus : J’ai beaucoup aimé cette incursion dans un grand Nord peu connu, un voyage en pays same, mais vu d’un autre point de vue que celui d’un Olivier Truc. Pas de rennes ici mais le poids de la religion, l’étouffement de vivre dans une toute petite communauté, le poids du regard des autres, surtout quand ces autres sont persuadés de la supériorité de leur morale religieuse.

Un roman certes moins impressionnant que les meilleurs Hole, mais néanmoins très recommandable.

Jo Nesbo / Soleil de nuit (Midnight sun, 2015), Série Noire (2016), traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier.

Un excellent Nesbo sans Harry Hole

On ne sait pas si Jo Nesbo en a définitivement terminé avec Harry Hole. On peut par contre dire qu’avec Le fils il écrit, pour la première fois, un roman sans Harry qui s’élève au niveau des meilleurs opus de la série.

NesboSonny Lofthus est un prisonnier modèle de la très moderne prison de Staten. Jusqu’à quinze ans, sa vie coulait de source, il admirait son père policier et se préparait à suivre ses traces. Jusqu’à ce soir où en rentrant avec sa mère ils le découvrent mort. Il s’était suicidé, vaincu par la honte d’avoir été un policier ripoux qui renseignait le grand patron de la pègre d’Oslo.

Après cela, drogue, dépendance, et Sonny acceptait d’endosser la responsabilité d’un meurtre qu’il n’avait pas commis, en échange d’une cellule tranquille et de sa dose de came. Tout aurait pu continuer comme ça si un détenu n’était pas venu lui dire que son père n’était pas un ripoux, et qu’il avait été abattu avec la complicité de la vraie taupe.

Sonny va s’évader, et faire payer très cher tous ceux qui l’ont trahis … Dehors, un autre flic le comprend, Simon Kefas, qui sait que le père de Sonny n’était pas corrompu, c’était son meilleur ami.

Je pourrais vous raconter des salades, vous dire que j’ai apprécié la description d’Oslo, l’univers des junkies paumés, le coup de projecteur sur la corruption d’une société où la pègre la bourgeoisie qui tient la ville sont main dans la main, avec la complicité de la police. Ce n’est d’ailleurs pas faux.

Mais la vérité, c’est que j’ai pris un pied fou à me faire embarquer par ce sacré raconteur d’histoires. Que les pages tournent toutes seules. Qu’on adore les personnages. Qu’on se fait balader comme si on n’avait jamais lu le moindre polar.

Et pourtant, quoi de plus classique et cliché que l’histoire du gars mis en prison injustement qui s’échappe pour se venger. Depuis Dumas on en a lu des tonnes des histoires comme ça. Et pourtant là, on ne marche pas, on court. Un vrai plaisir de lecture, plus c’est noir, plus c’est surprenant, plus on lit, accro, le sourire aux lèvres.

Le pied je vous dis.

Jo Nesbo / Le fils (Sønnen, 2014), Série Noire (2015), traduit du norvégien par Hélène Hervieu.

Un bel hommage de Jo Nesbo

Jo Nesbo ne nous avait plus trop habitués à faire court, Du sang sur la glace est un tout petit format, tout juste 150 pages.

Nesbo-SangOlav est le tueur habituel de Daniel Hoffmann, qui est à la tête d’une bonne partie du trafic de drogue et de la prostitution d’Oslo. Non qu’Olav soit sanguinaire, mais il compte très mal et n’aime pas maltraiter les femmes, ce qui lui laisse peu de place dans l’organigramme … Et puis, dans son boulot, Olav est plutôt bon.

Jusqu’au jour où son boss lui demande d’aller tuer … sa propre femme qui le trompe. Olav tombe amoureux de sa future victime et tout bascule.

On ne va pas crier au génie, mais on a là quand même un très bel exercice de style : Tueur à gage, femme fatale, final … prévisible. On est dans l’hommage à Thompson, Goodis ou Williams.

Et l’hommage est très réussi. Tous les éléments attendus sont là dans un roman à la fois sans surprise et … original à sa façon. Original parce qu’on est à Oslo et pas à Memphis, New York ou los Angeles. Original parce que les failles d’Olav sont assez inédites. Original par le ton à l’humour noir subtil.

Sans en faire des tonnes, sans tomber ni dans la copie ni dans le pastiche Jo Nesbo réussit donc un parfait hommage aux grands maîtres.

Jo Nesbo / Du sang sous la glace (Blood on snow, 2015), Série Noire (2015), traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier.

Varg Veum revient sur son passé

Avant la grande vague froide des polars scandinaves, il était un auteur que j’aimais suivre régulièrement, et que je continue à suivre, c’est Gunnar Staalesen et son privé mélancolique Varg Veum. Le dernier épisode traduit est sorti fin 2014 : L’enfant qui criait au loup.

Staalesen-enfantVarg Veum est privé à Bergen. Mais avant, il y a bien longtemps, il a travaillé à la protection de l’enfance. Il y a une vingtaine d’année, il s’était occupé du cas d’un gamin de deux ans, Janegutt, enlevé à une mère incapable de s’en occuper. Un gamin poursuivi par la malchance quand, quatre ans plus tard, son père adoptif meurt de façon tragique sous ses yeux. Et qui se retrouve, à 17 ans accusé du double meurtre de ses nouveaux parents adoptifs.

Dix ans plus tard, il est sorti de prison et est de nouveau accusé d’un meurtre, et il semble qu’en plus il en veuille particulièrement à Varg Veum qui va devoir se repencher sur ce passé douloureux et sur des faits dont l’explication par la justice ne l’a jamais convaincu.

Du Varg Veum pur jus. Les romans de Gunnar Staalesen ne sont pas, en général, de ceux qui vous font vous écrier Waow ! Pas le genre de bouquins qui en jettent et vous balancent une grosse claque. Non, ils sont de cette sorte qui vous fait vibrer au son de leur petit mélodie, vous touche doucement mais profondément.

C’est une fois de plus le cas ici, où l’auteur revient sur ses thèmes de prédilection : l’enfance maltraitée, les relations familiales compliquées, les existences gâchées. Et une fois de plus, c’est au travers de ces histoires individuelles finement tricotées qu’il brosse, mine de rien, le portrait de la société norvégienne : ses silences, ses mensonges, ses lâchetés … Et surtout ses faces soigneusement cachées.

Là où un Jo Nesbo aurait axé son roman sur les différents trafics qui sont soutiennent finalement la narration, sur la montée du crime organisé dans un thriller plein de bruit et de fureur, Gunnar Staalesen nous raconte la même histoire en la centrant sur la relation étonnante entre un gamin condamné dès le départ, un gamin qu’il ne cherche jamais à rendre sympathique, et ce grand sentimental de Varg Veum. Les deux sont passionnants, chacun à sa façon.

Gunnar Staalesen / L’enfant qui criait au loup (Dødens drabanter, 2006), Gaïa/Polar (2014), traduit du norvégien par Alexis Fouillet.