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Varg Veum revient sur son passé

Avant la grande vague froide des polars scandinaves, il était un auteur que j’aimais suivre régulièrement, et que je continue à suivre, c’est Gunnar Staalesen et son privé mélancolique Varg Veum. Le dernier épisode traduit est sorti fin 2014 : L’enfant qui criait au loup.

Staalesen-enfantVarg Veum est privé à Bergen. Mais avant, il y a bien longtemps, il a travaillé à la protection de l’enfance. Il y a une vingtaine d’année, il s’était occupé du cas d’un gamin de deux ans, Janegutt, enlevé à une mère incapable de s’en occuper. Un gamin poursuivi par la malchance quand, quatre ans plus tard, son père adoptif meurt de façon tragique sous ses yeux. Et qui se retrouve, à 17 ans accusé du double meurtre de ses nouveaux parents adoptifs.

Dix ans plus tard, il est sorti de prison et est de nouveau accusé d’un meurtre, et il semble qu’en plus il en veuille particulièrement à Varg Veum qui va devoir se repencher sur ce passé douloureux et sur des faits dont l’explication par la justice ne l’a jamais convaincu.

Du Varg Veum pur jus. Les romans de Gunnar Staalesen ne sont pas, en général, de ceux qui vous font vous écrier Waow ! Pas le genre de bouquins qui en jettent et vous balancent une grosse claque. Non, ils sont de cette sorte qui vous fait vibrer au son de leur petit mélodie, vous touche doucement mais profondément.

C’est une fois de plus le cas ici, où l’auteur revient sur ses thèmes de prédilection : l’enfance maltraitée, les relations familiales compliquées, les existences gâchées. Et une fois de plus, c’est au travers de ces histoires individuelles finement tricotées qu’il brosse, mine de rien, le portrait de la société norvégienne : ses silences, ses mensonges, ses lâchetés … Et surtout ses faces soigneusement cachées.

Là où un Jo Nesbo aurait axé son roman sur les différents trafics qui sont soutiennent finalement la narration, sur la montée du crime organisé dans un thriller plein de bruit et de fureur, Gunnar Staalesen nous raconte la même histoire en la centrant sur la relation étonnante entre un gamin condamné dès le départ, un gamin qu’il ne cherche jamais à rendre sympathique, et ce grand sentimental de Varg Veum. Les deux sont passionnants, chacun à sa façon.

Gunnar Staalesen / L’enfant qui criait au loup (Dødens drabanter, 2006), Gaïa/Polar (2014), traduit du norvégien par Alexis Fouillet.

Nesbo, avec ou sans Harry ?

Yes, Jo Nesbo est de retour. Inutile de faire durer le suspense, vous le savez sans doute tous, Harry Hole, après Fantôme est … Toujours sec dans ses titres le norvégien, c’est Police.

NesboOslo. Un ancien policier est sauvagement assassiné sur les lieux d’un crime jamais élucidé. Il avait fait partie de l’équipe ayant échoué dans son enquête. Lorsqu’un second policier est tué dans des circonstances analogues, la police doit se rendre à l’évidence, un tueur a décidé de s’en prendre aux flics, en particulier à ceux qui n’ont pas élucidé les affaires sur lesquelles ils ont travaillé. D’habitude, ce genre d’affaire revenait à Harry Hole. Mais Harry n’est plus là pour les aider. Pendant ce temps, dans l’aile sécurisée d’un hôpital, un homme est dans le coma, étroitement surveillé. Certains attendent avec impatience qu’il se réveille pour parler. D’autres redoutent qu’il se réveille pour parler …

Alors, il est dans quel état Harry ? Je le dirai pas.

Alors qu’est-ce qui s’est passé à la fin de Fantôme ? Je le dirai pas non plus.

Alors merde, il va revenir, il est toujours vivant ? En forme ? Toujours rien, je serai muet comme une tombe.

Jamais peut-être Jo Nesbo n’avait maîtrisé à ce point le suspense, la façon de vous laisser avec un doute atroce à toutes les fins de chapitres. Attention, lecture déconseillée aux cardiaques. Oui, ça fait un peu procédé ou recette de cuisine. Oui, mal maîtrisé ça aurait pu énerver, agacer, voire carrément gonfler.

Sauf que Jo Nesbo est un maître cuisinier et qu’il assaisonne à la perfection les recettes les plus connues, battues et rabattues. Et je ne sais pas vous, mais moi j’ai marché comme un seul homme. Comme un couillon, à tous les coups. Et puis on sent qu’il s’est fait tellement plaisir à jouer avec nos nerfs, que ce serait gâcher de ne pas prendre plaisir nous aussi.

Comme quoi, le thriller quand c’est bien fait, c’est pas mal aussi. Et là, cela relève de l’horlogerie suisse, du grand artisanat, voire du grand art. Jouissif.

Jo Nesbo / Police (Politi, 2013), Série Noire (2014), traduit du norvégien par Alain Gnaedig.

Varg Veum de Bergen

Le lecteur de polar est un animal d’habitudes. Il aime, régulièrement, retrouver des personnages familiers. Montalbano, Harry Hole … ou, comme c’est le cas ici Varg Veum, le privé de Bergen créé par Gunnar Staalesen. Que revoici dans Comme un miroir.

StaalesenVarg Veum est contacté par une avocate, Berit Breheim. Cela fait des semaines qu’elle n’a plus de nouvelles de sa sœur et de son beau-frère. La dernière fois qu’elle les a vus, elle a sorti ce dernier de prison. Il s’y retrouvait pour ivresse et agression sur les policiers qui étaient venus le calmer à la demande des voisins. Retrouver des gens disparus, c’est ce que Varg fait le mieux, avec une autre chose : déterrer le passé. Or une affaire revient tout le temps sur le devant de la scène : trente ans auparavant, la mère des deux femmes est morte noyée avec son amant, un saxophoniste local, juste après avoir quitté leur père. La fatalité d’acharne-t-elle sur les femmes de la famille Breheim ?

Depuis des années Varg Veum fait un peu partie de ma bande polar. Le copain du nord pluvieux, plutôt sympa, pas tête brûlée comme Harry, pas complètement dépressif comme Erlendur ou Wallander, un de ceux qu’on a plaisir à retrouver le temps d’une histoire. Et ça marche une fois de plus.

Je ne dirais pas que ce volume est le meilleur de la série, j’en ai préféré d’autres, comme le précédent L’écriture sur le mur ou Anges déchus, mais c’est un bon cru, classique, qui offre ce qu’on vient chercher dans ces histoires : Un privé qu’on a appris à aimer, des personnages secondaires saisis dans toute leur humanité, une ville très proche de la nature, souvent pluvieuse, parfois magnifique (c’est du moins ainsi que je l’imagine), et des histoires sensibles où l’empathie de Varg et de son créateur font merveille.

Comme toujours le passé et la nostalgie ont leur place au côté d’une histoire actuelle qui aborde, par la bande, les trafics de déchets (du nord vers le sud) et les nouveaux négriers de l’immigration clandestine (du sud vers le nord). Et c’est aussi cela la patte Staalesen : cette façon de traiter de grands sujets de façon sensible, par petites touches, toujours avec une teinte sépia.

Ceux qui aiment seront heureux de retrouver Varg Veum, ceux qui trouvent que cela ne va pas assez vite, que c’est trop « nordique » peuvent passer leur chemin.

Gunnar Staalesen / Comme dans un miroir (Som i et speil, 2002), Folio/Policier (2013), traduit du norvégien par Alex Fouillet.

Les fantômes de Harry Hole

Jo Nesbo est un grand, un très grand. Et Harry Hole est son prophète. Il revient, plus déterminé et plus déglingué que jamais dans Fantôme.

NesboA la fin du volume précédent, Harry Hole un peu plus marqué, était retourné se terrer à Hong-Kong. Rien ne semblait pouvoir le tirer de sa retraite. Le voici pourtant de retour à Oslo. Oleg, le fils de Rakel son grand amour, a été mis en prison, accusé du meurtre d’un dealer. Une accusation à laquelle Harry ne peut pas croire. Après trois ans d’absence il trouve une ville changée, et pourtant égale à elle même. L’héroïne semble avoir été remplacée par une drogue de synthèse, la majorité des gangs de trafiquants ont été anéantis, sauf un, celui de Dubaï, un russe fantomatique que personne n’a vu. Un trafiquant discret, efficace et impitoyable qui semble avoir de très bonnes protections politiques et policières. Et c’est dans cette fourmilière là qu’Harry va donner un coup de pied, sans filet puisqu’il n’est plus rien dans cette ville, sinon le cauchemar de pas mal de flics et de truands.

Pour aller voir derrière la façade de la social démocratie scandinave il y a la façon … scandinave, avec des héros flics à tendance dépressive, respectueux de l’ordre, de la hiérarchie et de la procédure. Cela peut donner de très bons résultats, comme chez Mankell ou Indridason. Des résultats plus ennuyeux chez d’autres que je ne citerai pas … Et puis il y a la façon hard boiled, style yanqui, et là c’est Harry Hole et Jo Nesbo.

Et une fois de plus c’est sacrément, bon, ça déménage et on en prend plein les mirettes. Corruption à tous les étages, castagne, coups de théâtre à répétition, surprises de taille … Je me suis fait mener par le bout du nez du début à la fin. Et quelle putain de fin !

Bref encore un grand, grand thriller signé Jo Nesbo (comme quoi il y a de bons thrillers), un immense personnage, du grand art. Quand j’y pense, je me rends compte que la série Harry Hole est une des rares à n’avoir aucun épisode un peu faiblard, et une des rares à réussir à maintenir un fil conducteur, d’un épisode à l’autre. Vraiment du grand art.

Jo Nesbo / Fantôme (Gjenferd, 2011), Série Noire (2013), traduit du norvégien par Paul Dott.

Varg Veum le privé des familles.

Comme je le disais dans ma chronique sur Les chiens enterrés ne mordent pas, je préfère Gunnar Staalesen dans le registre intime. L’ami cynic prévoyais que L’écriture sur le mur allait me plaire, il avait raison.

Quand Varg Veum arrive à son bureau de Bergen, une femme, la quarantaine, l’attend. Un cas classique, : sa fille, 16 ans, a disparu depuis quelques jours et après avoir attendu et fait le tour des amies, elle commence à s’inquiéter. La routine pour Veum, cet ancien travailleur social devenu privé. Une routine et une enquête qui, malheureusement va, petit à petit, faire ressortir de vilains secrets de famille, révélateurs de disfonctionnements graves de la société. Et comme toujours, ce sont les plus faibles et les plus fragiles qui trinquent.

Un Varg Veum très classique donc, dans la plus pure tradition. L’auteur n’est jamais meilleur que lorsqu’il se penche sur les souffrances intimes au cœur des familles. Et si ce genre de roman peut, chez d’autres, devenir nombriliste, voyeur, racoleur ou tout simplement ennuyeux, Gunnar Staalesen (comme Thomas Cook aux US) par la grâce de son écriture, livre des romans pudiques, vrais, émouvants et subtils, sans pour autant sacrifier le suspense et l’efficacité.

Et tout comme Cook également, c’est en décrivant les dysfonctionnements des familles et l’éternel et toujours renouvelé conflit parents / adolescents qu’il autopsie la société norvégienne, ses failles, les pertes de repères d’une jeunesse perdue qui n’a plus comme valeurs que l’argent et ce qu’il permet d’acheter, et la détresse de parents qui n’ont pas pu, ou pas su, donner ces repères. Tout cela en finesse, sans jamais faire de prêche, juste en racontant (très bien) une histoire.

Un grand cru de la saga Varg Veum.

Gunnar Staalesen / L’écriture sur le mur (Scriften på veggen, 1993), Gaia (2011), traduit du norvégien par Alexis Fouillet.

Varg Veum a rendez-vous avec l’histoire.

Avant d’attaquer le dernier Varg Veum acheté lors de la dernière édition de TPS, j’ai décidé de combler mon retard et de lire l’avant-dernier, réédité chez folio. C’est donc de Gunnar Staalesen, et ça s’appelle Les chiens enterrés ne mordent pa

C’est plutôt inhabituel pour quelqu’un  de plutôt non violent comme Varg Veum, mais il accepte de servir de garde du corps à un homme paumé qui doit aller à Oslo régler une dette à des usuriers aux méthodes musclées. En apparence tout se passe bien, jusqu’à ce que Varg croise une femme qu’il a connue dans les années 60, quand il était étudiant dans la capitale. Elle semble l’avoir complètement oublié, et tout pourrait en rester là si, d’un coup, les cadavres ne commençaient à s’accumuler. Une fois de plus, sans le vouloir, Varg a mis le pied dans un nid de frelons. Et dans l’histoire de la décadence du modèle scandinave.

On retrouve les qualités des romans de la série : un héros crédible et attachant. Des personnages secondaires blessés par la vie émouvants et une intrigue complexe mais solide et bien menée.

Pour autant ce n’est pas là un épisode classique. Pour commencer, l’auteur envoie son héros hors de Bergen, loin de ses bases. Et surtout il le fait enquêter sur une affaire beaucoup moins intime que ce à quoi il est habitué. Il en résulte un volume plus politique, plus engagé, en prise directe avec la Grande Histoire.

Après c’est une question de goût. Pour ma part, même si j’ai pris plaisir à lire ce roman, j’avoue que je préfère le Gunnar Staalesen plus intime, plus mélancolique, celui qui laisse l’histoire et la peinture de la société norvégienne transparaître en toile de fond de ses histoires de famille. Mais ne doutons pas qu’il y a aussi des amateurs de ce Staalesen plus « détective de l’Histoire ».

Gunnar Staalesen / Les chiens enterrés ne mordent pas (Begravde hunden biter ikke, 1993), Folio/Policier (2011), traduit du norvégien par Alex Fouillet.

Harry Hole, le retour.

Ca y est, je suis allé au bout, 760 pages. On a attendu, attendu le retour de Harry Hole, on désespérait presque, mais ça valait le coup d’attendre. Juste un conseil, avant d’attaquer Le léopard, le dernier Jo Nesbo, faites un peu de muscu (la bête est lourde), et prévoyez de pouvoir être tranquilles pendant quelques jours …

Deux femmes ont été retrouvées, mortes. Tuées par le même assassin selon toute vraisemblance. Et rien ne semble les relier. La police norvégienne rame et décide d’aller chercher son seul spécialiste en serial killer où il se terre, à Hong Kong. C’est là qu’Harry Hole est allé se cacher après l’affaire du Bonhomme de neige.

Kaja Solness de la brigade criminelle d’Oslo le retrouve et arrive à le convaincre de rentrer, un peu parce qu’elle est très belle, beaucoup parce qu’elle lui annonce que son père est mourant et désire le voir. Harry revient donc, et la traque commence.

Une traque longue et difficile, d’autant plus qu’il se retrouve au beau milieu d’une guerre entre différents services, et sur le chemin d’un policier ambitieux, aimé des politiques et de la presse, qui compte bien devenir le grand patron, à tout prix ; une sorte de réincarnation du glaçant Tom Waaler de L’étoile du diable

Plus de sept cent cinquante pages, et pas un instant de trop, pas une seconde d’ennui. D’emblée Jo Nesbo prend le lecteur aux tripes pour ne jamais le lâcher. Pourtant, superficiellement, qu’y a-t-il d’original dans ce thriller ? Un tueur sadique, un flic électron libre aux prises avec ses propres démons, des faux coupables, des fausses pistes, des morts atroces … De nombreux auteurs s’essaient à l’exercice, croyant que les ingrédients « obligatoires » suffisent à faire le succès du roman.

Alors pourquoi Le léopard est-il exceptionnel ? En premier lieu parce qu’ici les péripéties, les coups de théâtre sont réglés au millimètre, et qu’on se fait avoir à tous les coups ; parce que le suspense est multiple, entre la traque, la guerre entre les flics, les trahisons multiples, les révélations distillées avec une maîtrise incroyable. Jo Nesbo est maître dans l’art de nous montrer une scène, sans en nommer les personnages, et de nous laisser ensuite dans une douloureuse incertitude … Qui est mort ? Qui est l’assassin ? Un procédé casse-gueule, uniquement possible en littérature (impossible au cinéma), mais imparable quand il est bien mené.

Ensuite il y a Harry Hole, un personnage exceptionnel, une gueule cassée comme les lecteurs de polar les adorent, que l’on connaît maintenant depuis quelques années, dont l’auteur exploite à merveille les failles et le passé. Avec lui on aime voir les ambitieux, les prêts à tout, les pourris à l’apparence bien lisse, bien propre, en prendre plein le museau. C’est peut-être facile, mais ça fait du bien. Et puis l’émotion passe à tous les coups : sentiments complexes face à la fin de vie de son père, nostalgie des amitiés de jeunesse, amour perdu, et toujours cette peur d’entraîner ses proches dans sa chute inéluctable.

Condition sine qua non, les méchants aussi sont réussis. Flics, tueur … et je n’en dit pas plus. Des méchants aussi bien construits que les personnages principaux. Et qui font peur. On tremble avec les personnages, et on sait qu’ils risquent lourd, Nesbo n’ayant pas pour habitude de les ménager.

Et puis surtout, il y a cette alchimie de l’écriture qui fait que Jo Nesbo est grand là où d’autres ne sont que des imitateurs plus ou moins doués. Une alchimie que je ne saurais définir, mais qui fait que, le lecteur tourne les pages, tourne, tourne, et, passé un certain point, ne peut plus s’arrêter jusqu’à la fin. Pour se désoler ensuite parce que c’est terminé.

Pour compléter, cette interview de l’auteur où il révèle que son roman qui lui tient le plus à cœur est Rouge-Gorge. Il se trouve que dans une série de très très grande qualité, c’est aussi celui que je préfère.

Jo Nesbo / Le léopard (Panserhjerte, 2009), Série Noire (2011), traduit du norvégien par Alex Fouillet.