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Appartement 816

Cela faisait un bon moment que l’on n’avait plus de nouvelles d’Olivier Bordaçarre. A la lecture de son dernier roman Appartement 816, je me dis que c’était peut-être mieux, parce qu’il nous raconte n’est guère réjouissant.

Cela fait maintenant des mois et des mois que la France vit une succession de confinements, partiels ou complets. Didier Martin, comptable, s’en accommode plutôt bien dans son appartement. Il sait que le gouvernement fait tout ce qu’il faut pour venir à bout des virus. Ceux qui ne respectent pas les règles sont des délinquants qu’il est juste de punir. Le télétravail lui va bien. Son seul souci est de cohabiter avec un ado de 17 ans qui écoute la musique trop fort et râle tout le temps, un chien dont il faut ramasser les merdes sur le balcon, et une femme, Karine, qui refuse le dialogue et soutient son fils. Heureusement il y a son aquarium et le journal qu’il tient sur les murs et les portes de l’appartement au feutre à pointe fine. Encore une chose que Karine ne comprend pas. Mais Didier Martin est un bon soldat, il ne se laissera pas détourner du droit chemin, n’ouvrira pas les fenêtres en dehors des heures autorisées, et est prêt à dénoncer tout contrevenant

La quatrième nous avertit, on ne peut pas dire qu’on soit pris en traitre : « Les héros de polar ne sont pas toujours sympathiques ». C’est le moins qu’on puisse dire. Non content de nous plonger dans une France confinée à la sauce Big Brother, où les ravitaillements sont assurés par des drones, et où on passe ses commandes sur le site Mississippi, l’auteur le fait au travers d’un narrateur abominable. Honte à lui !

Comme dans toute bonne politique fiction avec un zeste d’anticipation, Olivier Bordaçarre se contente de faire un pas en avant pour exagérer un petit peu ce que nous avons vécu ces derniers mois et pousser un poil plus loin le contrôle des citoyens mis en place lors des dernières crises (que ce soit terrorisme ou pandémie). Non content de nous faire revivre les plus mauvais moments des mois passés, il nous montre que le pire est à venir.

Pour que la coupe soit pleine, il nous plonge pour se faire dans l’esprit maniaque et dérangé d’un comptable obéissant, pathologiquement obéissant. Et en plus, il a l’air de s’amuser à nous obliger à partager les pensées de son narrateur, aussi confinées et étouffantes que son appartement. Une vraie réussite dont je ne le félicite pas, il va falloir après cette lecture que je me défoule sur quelque chose.

Olivier Bordaçarre / Appartement 816, L’Atalante/Fusion (2021).

Dernier désir, Olivier Bordaçarre

En 2011 j’ai découvert (comme beaucoup d’amateurs de polars), Olivier Bordaçarre avec La France tranquille, autopsie d’une ville de province qui s’enfonçait dans la psychose et la connerie. Il revient dans un tout autre genre avec Dernier Désir.

BordaçarreMina et Jonathan Martin vivait la vie « normale » des citadins. Normale voulant dire qu’ils courraient toute la journée pour gagner un peu plus et pouvoir acheter des tas d’objets dont ils n’avaient pas vraiment besoin. Jusqu’au jour où ils ont décidé qu’ils en avaient assez et se sont retirés à la campagne, pour retaper l’ancienne maison d’un éclusier et profiter d’une vie plus simple. Cela fait maintenant plus de dix ans qu’ils sont là, avec leur fils Romain. Et voilà qu’un nouveau voisin vient de racheter la plus proche maison. Hasard de la vie, il s’appelle Vladimir Martin. Il est sympa ce voisin, et généreux, très généreux, mais peut-être un peu envahissant. Il commence à décorer sa maison comme la leur, à écouter la même musique que Jonathan et à les couvrir de cadeaux. Et si c’était trop beau pour être vrai ?

Olivier Bordaçarre change donc de sujet et de style, mais continue sa description de nos belles provinces et plus largement de notre société. C’est la société de consommation, ses mirages et les tentatives pour y échapper qui sont cette fois dans son collimateur. Et c’est sacrément bien fichu !

Pour commencer, l’histoire est impeccable. Belle installation, montée insidieuse de la tension et du suspense. On sent rapidement que tout cela ne peut que mal finir. Mais mal finir comment ? Telle est la question qui taraude le lecteur et à laquelle l’auteur apporte une réponse pour le moins inattendue !

Très bien écrit et construit donc, avec des personnages bien croqués (Jonathan, Mina et leur fils) et une silhouette, un archétype, l’incarnation de la tentation en la personne de Vladimir. Et au-delà du plaisir de l’intrigue, le lecteur se retrouve avec plein de questions en tête : Les limites du refus de la société de consommation, les difficultés à résister, jour après jour, surtout quand on a un enfant qui grandit, la force tentatrice du Diable (vous l’appelez comme ça, ou Vladimir, ou mirage de la consommation, ou pub ou comme vous voulez), les difficultés à construite un couple qui dure malgré les changements, malgré la lassitude, l’usure, les envies qui changent …

Bref, vous vous faites plaisir à le lire, et vous avez de quoi cogiter longtemps après.

Olivier Bordaçarre / Dernier Désir, Fayard (2013).

Nogent-les-Chartreux, la France tranquille.

La France tranquille d’Olivier Bordaçarre est le roman français dont on cause pas mal ces derniers temps sur les blogs. Et c’est bien mérité.

Nogent-les-Chartreux, son centre historique piéton, ses zones commerciales, son restau pour notables, ses bars, ses jeunes qui s’emmerdent, ses petits commerçants, ses caméras de surveillance, son quartier défavorisé, sa brigade de gendarmerie, son musée de la marionnette … Depuis quelque temps aussi, ses chômeurs, ses licenciements, sa crise. Et puis d’un coup, son tueur en série et la psychose qui monte, la trouille, la méfiance et leur cousine, la haine. Alors que la ville descend la spirale infernale, que les morts s’accumulent et que la violence déteint sur tous les habitants, le commandant de gendarmerie Paul Galand, 130 kilos de déprime et de mal être tente de sortir de son apathie pour sauver ce qui peut encore l’être …

Ne tournons pas autour du pot, je partage l’enthousiasme de tous, de Holden, de Manu, de Yan etc … Mais avant de dire pourquoi j’ai beaucoup aimé, je vais juste faire deux petites critiques, gratter là où ça m’a agacé, pour m’en débarrasser et revenir à tout le bien que j’en pense …

Pour commencer j’ai l’épiderme très (trop ?) sensible et certains effets de mode dans le langage m’horripilent de façon absolument disproportionnée. Et parmi ces tics, un qui me hérisse est l’usage répété de l’adjectif improbable sensé faire joli, ou poétique ou je ne sais quoi. Et là, dès le début, deux improbables dont celui-ci : « L’homme et les femmes, couple improbable au bord du vide ». Ouille merde me suis-je dis … Et puis finit, terminé avec improbable. Ouf !

Deuxième machin qui gratte : le premier dialogue entre Paul et son fils Gregory m’a semblé complètement … improbable (hihi). Trop d’anglicismes dans le bouche du fils. C’est pas possible, j’ai jamais vu quelqu’un parler comme ça, et même si c’était possible, son père aurait dû l’envoyer paître tout de suite (parce que c’est pas toujours un gentil patient le père). Après je ne sais pas si je me suis habitué, ou si Gregory a un peu mis la pédale douce sur les « man », « you know what » et autres « bad trip » mais ça ne m’a plus choqué.

Tant qu’on en est au style, tout le reste j’adore ! J’adore les gueulantes de Galand, j’adore la description clinique de la montée de la violence dans la ville, faite de superposition de phrases allant crescendo, j’adore les blagues du style : « Dans les files d’attente bavardes, le lieu commun du poissonnier rivalisait avec le truisme du charcutier. », j’adore le joli clin d’œil à Brassens « Une patrouille de quatre gendarmes bien inspirés […] intervint pour tenter d’interrompre l’échauffourée », j’aime que le glandeur sculpteur s’appelle Giacomet et le maire Henry Bourges (je sais, je suis parfois facile à satisfaire) … Et je me dis que j’ai dû en rater pas mal, que comme dans les Rubriques à Brac il faudrait tout relire pour chercher les « coccinelles » qu’il a semées ici et là …

Ensuite c’est très fort dans la construction de l’intrigue. On part d’un machin très très cliché : Le serial killer qui se venge d’une offense plus ou moins imaginaire, c’est pas neuf. Mais ce qu’il en fait est totalement neuf, même du point de vue de la construction. Car, au début on s’en fout un peu, on est concentré sur les personnages et surtout sur la description clinique de cette petite ville de la France tranquille. Mais peu à peu, comme Garand, on se prend au jeu, on se met à trembler, à être fébrile, à participer enfin à la traque. Très fort !

Enfin il y a le fond. Et là Olivier Bordaçarre fait très fort. Sans prêche, sans démonstration, il décortique, par la seule force de ses descriptions, l’engrenage qui entraîne une petite ville sans histoire, ni meilleure ni pire qu’une autre, ni plus solidaire ni plus égoïstes qu’une autre, vers une société totalitaire, où tout le monde est surveillé, où la chasse à celui qui sort de la « norme » autoproclamée est ouverte et encouragée.

Car c’est bien ça l’histoire. Et c’est là que le final est très faussement rassurant. Certes le tueur est arrêté, certes tout semble rentrer dans l’ordre. Mais plus rien ne sera pareil, la bête a montré sa trogne, elle est sortie de la tanière et n’a pas été inquiétée. Alors elle est là, tout près, toute prête, attendant la prochaine occasion.

Thierry Di Rollo nous a dit la même chose d’une façon différente, ne doutons pas que Jérôme Leroy ne le dise pas aussi dans son Bloc, à lire dans la série noire dans quelques jours. Cela fait beaucoup en quelques semaines. Il faudrait peut-être commencer à les écouter tous.

Olivier Bordaçarre / La France tranquille, Fayard/Noir (2011).