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100% énergie

On continue avec les lectures de vacances avec cet OVNI conseillé par Kti de Bédéciné et Damien, le collègue coupable de me faire lire de la bonne SF. C’est complètement déjanté et réjouissant, c’est Le club des punks contre l’apocalypse zombie de Karim Berrouka. Tout est dit dans le titre !

BerroukaAu squat du Collectif 25, ce matin là (enfin, matin, c’est une façon de parler), on se réveille avec l’impression que l’on n’est pas descendu d’un mauvais trip. Deuspi et Fonsdé, Eva et Kropotkine ne comprennent pas bien ce qu’ils voient à l’extérieur. Les bobos du quartier ont de sales gueules, la bave aux lèvres, la mâchoire pendante et l’œil vide. Et ils se précipitent sur tout ce qui bouge pour le boulotter …

C’est Mange-poubelle qui, en rejoignant le squat couvert de viscères qui les met au jus : la population parisienne a été transformée en zombies mangeurs de cervelles. Pour une fois sa culture d’amateur de films de série B (voire Z) va peut-être servir à quelque chose. Deupsi et Fonsdé y voient l’occasion de multiplier les conneries, et Eva et Kropotkine celle de faire enfin tomber la capitalisme aliénant.

Tout ce qu’on peut dire, c’est que ça va saigner et que le monde ne sera plus jamais le même.

Bon, je ne vais pas prétendre que c’est fin et subtil. Mais quelle putain d’énergie ! Je me suis régalé, je me suis amusé, même si je ne suis pas amateur de musique punk, et même si je trouve que le roman aurait sans doute gagné à être un poil ramassé pour éviter quelques longueurs au milieu.

Mais pour le reste, le pied. Une saine, très saine colère. Des personnages qui emportent tout par leur énergie, leur rogne ou leur bêtise. Des patrons du MEDEF qui morflent, des cons qui sont appelés des cons, du gore rigolo, des zombies qui dansent, de l’énergie, de l’énergie, de l’énergie.

Un grand vrai bon moment de bonheur, pas très raffiné mais pas con et très jouissif.

Karim Berrouka / Le club des punks contre l’apocalypse zombie, ActuSF (2016).

Une bonne récréation pour les vacances

Comme la dame n’a pas besoin de publicité, que ma petite note ne la fera découvrir à personne, et que son roman ne risque pas de disparaitre des tables des libraires, je l’avais laissé de côté, pour les vacances. La dame c’est Fred Vargas, et le dernier roman, Quand sort la recluse.

VargasAdamsberg était parti, loin de tout, se perdre en vacances dans les brumes islandaises. Mais dans notre monde on ne peut plus se perdre, et il est rappelé à sa Brigade, pour aider à élucider un cas, en apparence banal, de meurtre. 24 heures plus tard, c’est réglé, quand son attention est attirée par des sites que regarde un des hommes de son équipe. Des sites qui ont recensé, depuis le début du beau temps, trois morts du côté de Nîmes, trois hommes âgés, mordus par une araignée recluse.

Le problème est que cette toute petite araignée est très timide, mord très rarement, et que sauf exception son venin est douloureux mais pas mortel. Sur une intuition, et une douleur qu’il ressent dans la nuque chaque fois qu’il prononce son nom, Adamsberg décide de démarrer une enquête, au risque de se heurter, une fois de plus, à l’incompréhension de son équipe.

J’ai vu, ici et là, des avis partagés sur ce roman. Entre les enthousiastes de toujours, et ceux qui trouvent que ça tourne moins bien cette fois, ou que ça tourne en rond.

Je suis des premiers, même si je reconnais que, effectivement, Fred Vargas fait du Fred Vargas. Mais c’est justement pour ça que je me suis régalé. J’aime que Vargas fasse du Vargas, que McBain fasse du McBain, que Camilleri fasse du Camilleri, que Burke fasse du Burke. J’aime retrouver Adamsberg, Robicheau, Carella, Montalbano et les autres. Et une fois de plus, avec moi, ça a marché.

Parce que l’intrigue, même tirée par les cheveux (comme toujours chez Vargas) mais cohérente et intrigante reste secondaire, le moteur qui fait tourner les pages. Le plaisir, c’est l’écriture, les dialogues, les scènes de commissariat, les nouveaux personnages si caractéristiques de l’auteur, les plongées dans l’histoire, l’univers poétique et, disons le, absolument pas crédible si on regarde d’un peu près (il ne peut pas exister de brigade comme celle d’Adamsberg !), mais parfaitement cohérent et jubilatoire une fois qu’on l’accepte.

Donc une fois de plus, je me suis régalé, et j’ai appris, sans m’en rendre compte, beaucoup de choses sur les recluses, toutes sortes de recluses, mais là, je n’en dis pas plus pour vous laisser le plaisir de la découverte.

Si j’ai juste une petite demande à faire à madame, ce serait de nous ressortir plus souvent les trois historiens qui nous avaient enchantés, et que l’on croise ici, mais pas assez longtemps.

Fred Vargas / Quand sort la recluse, Flammarion (2017).

Ingrid Astier sur les toits de Paris

Ingrid Astier se lance dans la Haute Voltige.

astierRanko est le roi de la cambriole. Il escalade en solo toutes les façades de Paris, vole de toit en toit, et pénètre dans les intérieurs les plus riches et les plus haut perchés. Pour le commandant Suarez il est devenu une véritable obsession, le Gecko.

Un jour, pour obéir à son oncle Astrakan, truand de haut vol, Ranko organise, avec d’autres, l’attaque du convoi d’un riche saoudien en route vers l’aéroport. Butin énorme en bijoux, liquide et montres. Mais aussi, Ylana, perdue, sublime, prête à toutes les aventures.

Après un tel coup d’éclat, toutes les polices de Paris sont sur les dents. La partie devient plus dure pour Ranko et Astrakan.

Je me trompe peut-être, mais j’ai l’impression qu’avec ce gros roman, romanesque et romantique, Ingrid Astier a vraiment trouvé sa voie/voix. Et son monde. Un monde « bigger than life » où tous les hommes sont beaux, forts et audacieux, toutes les femmes sublimes, où l’on vole de toit en toit, en apesanteur, loin des contingences, où l’on vit dans un luxe inouï (quitte à ce que cela soit celui des autres), où les personnages sont des mythes, dignes d’entrer dans une BD d’Enki Bilal, une des références permanentes du roman.

Pas de médiocres ici (ou si peu), que du flamboyant, avec du panache, des amours fous, des rêves sans limite, les toits et le ciel de Paris. Ingrid Astier en digne héritière de Dumas magnifie Paris et ses personnages qui brûlent d’une flamme d’autant plus vive que la combustion sera courte.

Si vous voulez du souffle, de l’héroïsme, du beau et du rêve, c’est pour vous. Si vous voulez du terre à terre, du réaliste, du sang dans le boue, attendez ma prochaine chronique polar.

Ingrid Astier / Haute Voltige, Série Noire (2017).

Après le feu, la glace.

Les amateurs de polars ont découvert Thomas Bronnec avec son polar étonnant Les initiés, qui réussissait l’exploit de les intéresser aux intrigues du ministère des finances à Bercy. Il revient avec un nouveau polar politique, En pays conquis.

bronnecJuin 2017. Aux élections présidentielles, la droite d’Hélène Cassard a été éliminée pour quelques voix du second tour qui s’est jouée entre la « gauche » déjà au pouvoir et l’extrême droite, amenant la réélection du président sortant. Mais les législatives qui ont suivi ont changé la donne. Personne n’a la majorité absolue, et la droite qui le plus de sièges choisi alors de s’allier avec le Rassemblement National pour imposer une cohabitation.

Dans l’ombre, François Belmont, nostalgique d’une France qui n’existe plus depuis longtemps, fils de collabo et ancien partisan de l’Algérie française est devenu le conseiller de Cassard, son argentier et, en sous-main, celui de l’extrême droite. Il pousse à un rapprochement entre les deux partis, et à une sortie de l’Europe. Rien ne semble pouvoir lui résister, au grand désespoir de Bercy.

A moins que la mort, quelques semaines auparavant de Christian Dumas, président de la Commission de vérification des comptes de campagne ne vienne enrayer sa mécanique.

Après le feu de Aura Xilonen, la glace de Thomas Bronnec. Après les passions déchainées de Liborio, sa vitalité, ses réactions intempestives et instinctives, son appétit de vie, le monde glacé, quasiment désincarné de gens dont le seul objectif est l’accumulation d’argent et de pouvoir, des gens qui contrôlent toutes leurs paroles et leurs réactions, qui calculent tout, et ne semblent jouir de rien.

En pays conquis prend la suite du roman précédent, et on y retrouve l’incroyable capacité de l’auteur à nous intéresser aux manigances et aux magouilles plutôt techniques (et c’est peu de le dire) de personnes qu’on voit habituellement de très loin, et qu’on considère, de plus en plus, comme tous pourris … Il nous intéresse en créant de vrais personnages, en nous faisant ressentir leur ambition, mais aussi, paradoxalement, la vacuité de leur vie. Il capte notre attention grâce à la mécanique parfaite de son intrigue, créant un suspense aussi irrésistible que celui des meilleurs thrillers.

Le complément parfait, finalement, de romans comme ceux d’Hervé Le Corre ou Aura Xilonen : Thomas Bronnec nous montre les manœuvres de nos élites auto proclamées, Le Corre ou Xilonen nous décrivent les effets directs ou indirects de leurs actes et de leurs décisions sur le commun des mortels.

Et tout ça en lisant des polars. Que demander de plus ?

Thomas Bronnec / En pays conquis Série Noire (2017).

Un peu de douceur et de mélancolie

Ceux qui ne connaissent pas encore Jérôme Leroy vont avoir plusieurs occasions de le découvrir en ce début d’année. Deux rééditions : un roman La minute prescrite pour l’assaut et un recueil de nouvelles : Comme un fauteuil Voltaire dans une bibliothèque en ruine ; et une nouveauté Un peu tard dans la saison, tout cela aux éditions de La table ronde.

leroyLa fin du monde a bien eu lieu. Ou au moins, la fin d’un monde. Depuis sa campagne gersoise, où elle vit avec sa fille Ada, Agnès Delvaux, ancienne capitaine des services secrets se souvient des derniers jours.

C’était en 2015, la France allait sombrer dans un chaos permanent et organisé, attentats, contestation sociale, grèves, état d’urgence, répression policière … Au point qu’un nouveau phénomène passe dans un premier temps inaperçu : l’Eclipse. Des gens qui arrêtent tout et partent, du jour au lendemain, sans qu’il y ait de signes avant-coureurs évidents. Des ouvriers, des profs, des politiques, des médecins …Ils arrêtent pour disparaitre et lire, pêcher ou servir des bières dans un bistrot paumé.

Pourtant Agnès aurait dû le voir venir, elle qui, pour des raisons personnelles, surveille Guillaume Trimbert, écrivain qui vivote, ancien prof fatigué, qui semble peu à peu lâcher prise.

Un peu tard dans la saison devrait vous permettre de dire si vous aimez, ou pas, l’univers et l’écriture de Jérôme Leroy, parce qu’il est 100% représentatif de bon nombre de ses romans et nouvelles. Scénario de fin du monde, l’auteur lui-même pris comme personnage (avec un portrait impitoyable sur ses propres « défauts » ou incohérences), des références littéraires, un retour permanent sur la douceur d’un monde terminé, une élégance d’écriture, un ton nostalgique, les plages du nord, le Portugal … Bref tout son imaginaire, j’allais presque dire tout son bestiaire.

Hasard des lectures et de la saison, je l’ai lu dans un état cotonneux, terrassé par une saloperie hivernale, entre deux grogs, la tête un peu cotonneuse … J’ai trouvé que ce Leroy là, tout en saudade, va très bien avec le grog et un état grippal ! N’allez quand même pas attraper la crève juste pour être dans de bonnes conditions pour le lire, mais je me sentais dans le même état de faiblesse et de mélancolie que son écrivain.

Ensuite, au plaisir de retrouver ce monde sepia, s’ajoute celui de découvrir, pour une fois, une apocalypse plutôt sympathique, une fin du monde en douceur, sans trop de tripes et de boyaux répandus (même si Jérôme sacrifie un de ses potes dans l’histoire), sans curée, sans grands discours ni violence, juste un renoncement.

C’est peut-être pour ça aussi que mon état vaseux m’a aidé à la lecture, en général je suis plutôt adepte des histoires plus … abruptes et de personnages plus revendicatifs et plus réactifs. Mais là un peu de douceur mélancolique m’allait très bien.

Le spleen de Un peu tard dans la saison comme compagnon idéal des fatigues hivernales en quelque sorte. Un peu de mélancolie, de culture et de douceur dans un monde brutal et souvent terrifiant de bêtise.

Jérôme Leroy / Un peu tard dans la saison La table ronde (2017).

Un joli cadeau de Noël

Pour finir l’année la série noire nous offre un court texte qui fait un bien fou sans être mièvre ni consensuel. Un vrai bonheur. C’est Planète vide de Clément Milian.

milianPatrice Gbemba, dit Papa, a 11 ans, il est petit, porte des lunettes, aime son livre sur les étoiles et l’espace, et fait tout pour passer inaperçu au collège. Malheureusement les cons dominants ont décidé qu’il serait leur souffre-douleur. Alors Papa encaisse, et essaie de ne rien montrer à sa maman qui l’élève seule et rentre épuisée du boulot le soir.

Jusqu’au jour où Papa pousse un de ses tortionnaires qui tombe sur la rue et est percuté par une voiture. Paniqué Papa fuit, la police et la vengeance des caïds. Il se retrouve seul, quitte sa banlieue et entre dans Paris où il va errer seul, terrifié, affamé, frigorifié et parfois émerveillé en cette fin de mois de décembre.

Que ce livre est bon. Deux cent pages, format poche, chapitres courts. Un concentré d’humanité. Un cocktail de tendresse, de justesse dans le regard, de trouille, de faim, de froid, de poésie, de désespoir et d’espérance. Un concentré de vie. Un regard d’enfant, qui peut encore rêver et s’émerveiller, mais qui voit bien qu’une bonne partie du monde extraordinaire qu’il aperçoit n’est pas pour lui et le rejette.

coccinelle-03Un regard lucide, poétique et déchirant sur notre indifférence, notre solidarité, nos petitesses et notre générosité. Un regard qui nous réapprend à apprécier l’arrivée du soleil, un mot gentil, un sourire, une marque d’attention. Et qui nous réapprend à nous indigner de notre froideur et de notre indifférence aux malheurs des plus faibles que nous.

Un vrai cadeau de Noël.

Clément Milian / Planète vide, Série Noire (2016).

DOA magistral

Voilà donc la conclusion magistrale d’un cycle monument : Pukhtu secundo de DOA.

doaOn reprend là où on les avait laissés : Ghost, Fox, Voodoo (mercenaires d’une officine américaine), Shere Khan, le Garçon à la fleur (afghans alliés aux talibans), Montana (barbouze ripoux français), Amel (journaliste), Chloé (victime) et bien d’autres. Montana continue à gérer ses multiples trafics entre Paris, Balkans, Dubaï et Afghanistan, l’officine privée américaine 6N continue à subir la vengeance de Shere Khan et à trafiquer avec Montana, entre autres, Amel continue à faire des recherches pour faire tomber Montana …

Au milieu de cette situation déjà chaotique, un grain de sable va faire bouger les lignes (ou du moins les lignes de vie, à défaut des lignes politiques). Lors d’un interrogatoire musclé deux agents français retrouvent la trace d’un homme recherché par leurs services depuis des années : Celui qui l’identifie le connaît sous le nom de Roni Mueller, namibien. Quand Alain Montana ordonne qu’il soit éliminé, il ne sait pas qu’il vient de déclencher une réaction en chaîne qui va secouer tout le monde, du Mozambique à Kaboul en passant par Paris.

Une petite mise au point, sans doute superflue, mais sait-on jamais … Oui il faut avoir lu Pukhtu primo (évidence), mais pour comprendre ce qui motive les personnages, il est sans doute préférable, vraiment préférable, d’avoir lu Citoyens clandestins et, dans une moindre mesure, Le serpent aux mille coupures.

Ceci dit et fait, allez-y, prévoyez une période où vous pourrez consacrer du temps à la lecture, avertissez vos proches et vos collègues qu’il ne faut pas vous embêter pendant quelques jours et plongez. C’est un plaisir de lecture intense.

De l’aventure, du rythme, de l’action, du souffle, des paysages en cinémascope, des personnages inoubliables, et ce véritable shoot littéraire qu’est le retour d’un « héros » que l’on pouvait croire à jamais disparu. Pour ceux à qui cela parle, ce retour m’a fait autant d’effet que la réapparition de Gandalf la première fois où j’ai lu le Seigneur des Anneaux.

On est complètement embarqué dans l’histoire, c’est incroyablement documenté et érudit, et pourtant jamais le sérieux des recherches ne plombe le récit, on apprend sans aucun doute beaucoup de choses, mais sans jamais s’en rendre compte.

On se retrouve au cœur de luttes sans pitié, de chocs d’intérêts économiques, politiques et stratégiques planétaires, on les comprend, et pourtant on lit en ouvrant de grands yeux de môme, emporté par le souffle romanesque, aussi émerveillé qu’en voyant L’homme qui voulut être roi. C’est violent, cru, émouvant, touchant et rageant, on y croise toute l’humanité dans sa complexité, égoïste mais capable de gestes d’une générosité inouïe, sectaire mais parfois touchée par un simple regard, avide d’argent et de pouvoir mais solidaire avec les proches …

Et quand on envisage l’œuvre dans son ensemble, de Citoyens clandestins à Pukhtu secundo, on ne peut qu’être frappé par l’ambition de l’auteur, et admiratif devant la force et la cohérence du résultat.

Donc vous avez compris, à lire absolument !

DOA / Pukhtu secundo, Série Noire (2016).