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Perro Lascano, avant Videla

Revoici chez nous l’auteur argentin, Ernesto Mallo et son policier « Perro » Lascano découvert il y a quelques années avec L’aiguille dans une botte de foin. Il revient et remonte le temps dans La conspiration des médiocres.

MalloPour ceux qui connaissent le personnage et les trois romans qui lui ont été consacrés, nous sommes avant le premier volume, juste avant la dictature de la junte de Videla. L’Argentine est déjà ensanglantée par la main mise sur le pays de José Lopez Rega, créateur de la Triple A, une milice d’extrême droite composée de policiers qui assassinent en toute impunité les militants de la gauche péroniste.

Perro Lascano ne fait pas partie de la milice, il est bien trop intègre et humain pour ça. Il est plutôt vu comme un casse-bonbons par ses collègues. Son seul ami : Fuseli, le médecin légiste. Ce jour-là il est appelé pour constater un suicide : un allemand du nom de Böll s’est tiré une balle dans la tête après avoir laissé une lettre d’adieu. Mais quelque chose cloche, et Perro va se retrouver mêlé à des luttes entre anciens nazis, et se mettre en travers du chemin des policiers qui les soutiennent. La seule chose qui le maintienne : la rencontre avec Marisa, une jeune traductrice croisée par hasard dans les couloirs du commissariat qui va l’aider dans son enquêter et dont il va tomber éperdument amoureux.

Si vous avez déjà lu les romans d’Ernesto Mallo, vous savez à quoi vous attendre.

On retrouve Perro Lascano, têtu, humain, tendre, passionné, écœuré par ce qu’il voit autour de lui et par l’impunité des milices de pourritures qui tuent impunément à bord de leurs Ford Falcon. On retrouve ces personnages de pourris, méchants comme des teignes, qui prêteraient à rire, engoncés dans leurs uniformes ridicules, déguisés comme de sinistres clowns, s’ils n’étaient pas si dangereux. On retrouve l’humour et l’humanité des dialogues entre Perro et Fuseli, l’amour désabusé pour un pays, une ville et ses habitants les plus humbles, martyrisés par des policiers corrompus qui préparent ici la dictature militaire à venir.

Et malgré cela, Lascano ne peut s’empêcher d’aimer, d’espérer, de se battre.

Et si vous découvrez cet auteur avec ce roman, la bonne nouvelle est que vous pouvez commencer avec La conspiration des médiocres, vu qu’il se déroule juste avant le premier roman écrit par l’auteur. Ensuite, si comme moi vous êtes conquis, il ne vous restera plus qu’à lire les trois autres, dans l’ordre cette fois !

Ernesto Mallo / La conspiration des médiocres (la conspiración de los mediocres, 2015), Rivages (2018), traduit de l’espagnol (Argentine) par Olivier Hamilton.

Perro Lascano, 3° épisode

A la lecture de L’aiguille dans la botte de foin, personne n’aurait parié sur la longévité de Perro Lascano, le flic d’Ernesto Mallo. Et pourtant, le revoilà, pour notre plus grand bonheur, dans ce troisième volume : Les hommes t’ont fait du mal.

Mallo-Hommes-MalPerro Lascano est mis à la retraite. Et le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est guère regretté par ses collègues. Dur d’être honnête dans la police argentine … Alors qu’il se morfond dans son appartement, il est contacté par une riche cousine dont il ignorait l’existence : Sa fille avec qui elle avait coupé les ponts est morte, assassinée à Mar del Plata, et elle veut maintenant retrouver sa petite fille, bébé, qui a disparu. Une enquête qui va mener Perro au cœur de la corruption de la classe politique et de la police argentines. Une corruption qui permet aux hommes d’exploiter la misère, et d’exercer leur pouvoir sur les plus faibles : les femmes, pauvres.

Perro Lascano et Ernesto Mallo égaux à eux-mêmes. Une intrigue minimaliste qui sert de prétexte à la peinture d’une société argentine complètement gangrenée par la corruption.

On retrouve la rage de Lascano (qui est celle de son créateur), son indignation, on retrouve des faibles exploités, trompés, tués … ici, comme souvent, les plus faibles sont les femmes pauvres, victimes de pourritures associées au gratin de la police et de la politique.

Ernesto Mallo se fait plaisir (et nous fait plaisir) : quelques-unes des pires pourritures finissent par payer, mais il ne se fait aucune illusion, les vrais commanditaires, ceux qui ont le pouvoir qui compte s’en tirent, et pour quelques pauvres gamines sauvées, tant d’autres tomberont.

Tout cela, par la force d’une écriture sans fioritures, aux ellipses parfaitement maîtrisées et sans jamais tomber dans la démonstration ou la dénonciation militante. Un dialogue entre deux affreux en dit plus long, en trois lignes, que des pages de développements et d’indignation vertueuse.

Et heureusement, de temps en temps, quelques rayons de soleil et d’humanité qui permettent de ne pas désespérer complètement.

A lire, comme les deux précédents épisodes.

Ernesto Mallo / Les hommes t’ont fait du mal (Los hombres te han hecho mal, 2011), Rivages/Noir (2014), traduit de l’espagnol (Argentine) par Olivier Hamilton.

Le retour de Perro Lascano

En 2009 j’avais découvert Ernesto Mallo avec le magnifique L’aiguille dans la botte de foin. Et sachant qu’il avait écrit d’autres romans j’attendais avec impatience la traduction suivante. La voici, toujours chez Rivages, c’est Un voyou argentin. Je n’ai pas été déçu.

un voyou argentin.inddPerro Lascano, le flic de Buenos Aires a survécu à la fusillade qui concluait L’aiguille dans la botte de foin. Blessé, caché de ceux qui voulaient sa mort, il refait surface à un moment où les militaires ont lâché le pouvoir. Raul Alfonsin est président et une nouvelle génération de battants dynamiques se ruent dans une consommation effrénée.

Au même moment Topo Miranda, braqueur à l’ancienne est libéré et prépare ce qui sera son dernier coup. Dans la ville, les familles meurtries cherchent toujours leurs morts, et les grands-mères de la place de mai révèlent le scandale des enfants volés par la junte et donnés en adoption à des familles de militaires … Drôle de moment pour refaire surface.

Le premier roman de la série était une superbe découverte, celui-ci confirme le talent d’Ernesto Mallo.

Une intrigue éclatée, une écriture qui oscille entre chaleur, rage, humour noir et mélancolie propre au tango, des personnages auxquels on s’attache immédiatement et la description sans concession d’un pays qui, au sortir d’une dictature atroce, n’arrive pas à régler ses comptes et laisse les principaux tortionnaires et les bénéficiaires du précédent régime aux commandes.

Seuls quelques lampistes payent, et si on ajoute à cela la corruption et la violence d’une police pourrie jusqu’à la moelle on comprend que les victimes d’hier n’ont pas fini de souffrir.

Un roman révolté et désespéré en accord avec l’état d’âme de Perro Lascano, meurtri, qui tente de rester fidèle à ses valeurs tout en cherchant partout son amour perdu. Mais en même temps un roman qui dégage une telle chaleur et une telle humanité qu’on en redemande.

Si tout va bien, Ernesto Mallo devrait être des nôtres à Toulouse en octobre prochain, je m’en réjouis d’avance.

Ernesto Mallo / Un voyou argentin (Delincuente argentino, 2007), Rivages/Noir (2012), traduit de l’argentin par Olivier Hamilton.

Ernesto Mallo, nouvel auteur argentin chez Rivages

Après le pavé de Leif Persson, intéressant dans le genre cérébral il fallait de l’émotion, de l’action, de l’empathie, quelque chose qui prenne aux tripes.

« Il y a des jours où le bord de votre lit ressemble à un précipice de cinq cent mètres de fond. Synonyme d’une répétition à l’infini de tâches qu’on n’a aucune envie d’accomplir. Lascano voudrait ne plus avoir à quitter son lit, ou alors pour se jeter dans l’abîme. A condition que ce vide soit bien réel. Mais il n’existe pas. La seule réalité c’est la douleur. […]

Il se jette dans le vide. La douche le débarrasse des restes de sommeil qui s’échappent par la bonde en hurlant. »

Ainsi commence L’aiguille dans une botte de foin, premier roman d’un auteur argentin, Ernesto Mallo, publié chez rivages.

« Perro » Lascano est un flic atypique : Il essaie de faire honnêtement son boulot, chose pratiquement impossible à Buenos Aires en pleine guerre sale, quand les militaires sèment les cadavres partout dans la ville. C’est sûrement pour deux nouvelles victimes de la junte qu’il a été appelé dans un quartier déshérité. En arrivant, il découvre un troisième cadavre, différent des deux premiers qui ont été de toute évidence jetés là par les militaires : Plus âgé, visiblement tué ailleurs pour être jeté là, il intrigue Lascano qui décide d’enquêter, même s’il sait que cela ne peut lui apporter que des ennuis.

Je voulais de l’émotion, j’ai été servi !

Ici, pas d’enquête classique, le lecteur en sait vite plus que le policier, et ce n’est pas sa démarche déductive qui intéresse Ernesto Mallo. Non l’intérêt réside dans tout le reste.

A commencer par ce personnage désespéré qui remue les tripes. Le blues de Lascano suinte de toutes les pages, servi par une écriture belle et déchirante … comme un tango (je sais, c’est un poil cliché pour un roman argentin, mais c’est bien ça que l’on ressent). On rentre dans la peau de Lascano, on partage son désespoir, sa fatigue, son dégoût de ce qu’il voit tous les jours.

Les personnages secondaires ne sont pas en reste. Ils participent de façon active ou passive à la folie macabre de cette sale période dans laquelle on rentre de plein pied et qu’on prend en pleine poire. Jusque là seul le magnifique et méconnu Vladimir illitch contre les uniformes de Rolo Diez m’avait autant fait ressentir l’impunité des brutes galonnées, l’envie de hurler de rage, et la trouille permanente, viscérale, paralysante.

Et parce qu’on est en Argentine, il y a quand même quelques échappées, quelques belles pages sur l’amitié, le maté partagé, un repas avec un ami, un amour naissant, et, inévitables, les citations de quelques auteurs aimés … Un magnifique roman profondément touchant. Et un auteur à découvrir.

Ernesto Mallo / L’aiguille dans une botte de foin, (La aguja en el pajar, 2005) Rivages/Noir (2009), traduit de l’espagnol (Argentine) par Olivier Hamilton.