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Traque dans la tempête

En deux romans Benjamin Whitmer est devenu un incontournable chez Gallmeister. Il confirme avec le troisième : Evasion.

WithmerOld Lonesome, dans le Colorado, est une ville prison. Une ville qui, à la fondation de l’état, a choisi d’abriter une prison plutôt qu’une université. Une ville dont on ne part pas. Une ville sous la coupe du directeur Jugg, qui règne sur la prison, et donc sur la ville. En cette dernière nuit de 1968, le moins que l’on puisse dire c’est que le vent de révolte qui souffle sur le monde n’est pas arrivé à Old Lonesome.

Quand 12 détenus s’évadent Jugg lâche tous ses hommes à leurs trousses, avec pour mission de tous les ramener, morts ou mourants. A côté de la meute des matons, Jim Cavey, traqueur hors pair marginalisé par le reste de la ville et deux journalistes en quête de l’histoire qui les rendra célèbres. Dans la tempête, 12 détenus en cavale et Dayton Horn, cousine de l’un d’eux, qui vit seule dans sa ferme. La tempête de neige fait rage, la traque peut commencer.

Commençons par un avertissement : c’est noir et violent. Il fait froid, très froid, l’arbitraire et la violence sont les maîtres du jeu, et il n’est guère question de rédemption. Quant aux chevaliers blancs, ne les cherchez pas, il n’y en a pas. Cela peut en rebuter certains.

Pour ceux que cela ne gêne pas, foncez, c’est du grand Benjamin Whitmer.

Un roman qui commence comme une « simple » série B classique, avec la traque d’évadés, menée de main de maître avec un grand sens du suspense, du décor et du découpage. Un plaisir de lecture au premier degré tant la construction, passant d’un personnage à l’autre, est efficace.

Mais petit à petit, le récit devient plus riche et complexe, au fur et à mesure que l’on apprend à mieux connaître les différents protagonistes. L’horreur de la main mise implacable sur la ville par le despote fascisant émerge du récit. Les personnages gagnent en épaisseurs, leurs relations deviennent plus complexes, et cela crée une émotion de plus en plus forte. Tout cela enfle, se renforce jusqu’au final explosif qui tient toutes les promesses de cette montée en puissance, tant sur le plan narratif avec une scène dantesque, que sur le plan émotionnel.

Le western trépidant se transforme peu à peu en tragédie émouvante. Et tout cela donne un très beau roman noir.

Benjamin Whitmer / Evasion (Old Lonesome, 2018), Gallmeister (2018), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Mailhos.

Beau roman de Michael Farris Smith

On avait découvert Michael Farris Smith avec Une pluie sans fin, roman post apocalyptique qui ne m’avait convaincu qu’à moitié. Il revient avec Nulle part sur terre, à mon humble avis beaucoup plus abouti.

FarrisSmithMcComb, petite ville du Mississippi à la limite de la Louisiane. Russell y revient après 11 ans de prison. Entre temps sa mère est morte, mais son père est toujours en ville. Ainsi que deux frères, Larry et Walt, qui veulent se venger de ce qu’il a fait, onze ans auparavant.

Sur la route venant de Louisiane, Maden et Annalee, sa fillette marchent, brûlées par le soleil, épuisées, avec pour seul bagage un sac poubelle qui contient toutes leurs possessions. Maden veut atteindre McComb où, si ses souvenirs sont exacts, un foyer d’accueil de femmes seules pourrait leur permettre de souffler quelques jours.

Dans les jours à venir les destins de ces trois personnes vont se mêler.

Deux remarques pour commencer.

La première, oui on est un peu submergés depuis quelques mois par les romans sur les petits blancs du sud. Oui ça peut devenir une mode aussi agaçante que celle des romans scandinaves. Mais non, Nulle part sur terre n’a pas grand-chose à voir avec les histoires de ploucs qui produisent de la meth dans des vallées perdues et se massacrent hardiment. Avec tout le bien que je peux penser de certaines histoires de ploucs qui …

Ce qui m’amène à la deuxième : Si Une pluie sans fin pêchait par un manque de profondeur des personnages au profit de la « simple » description d’un paysage apocalyptique, ce qui fait justement la qualité de ce nouveau roman, c’est la force de ses personnages. Sans grandes actions dramatiques, sans fusillades, sans méchant diabolique. On est ici plus proche de Daniel Woodrell ou de Larry Brown que d’un Pollock ou d’un Withmer.

Car même si on a le droit, sur la fin, à une réflexion sur le Bien et le Mal (on est quand même chez ces sacrés cul-bénits de ricains), aucun des personnages n’est l’incarnation de l’un ou de l’autre. Ce sont juste des gens qui ont fait des choix, parfois de petits choix, mais qui s’avèrent lourds de conséquences. Et d’autres personnes de la petite ville de McComb qui vont être amenées à faire d’autres choix, plus ou moins importants, qui pourraient changer leur vie, ou celle de ceux qu’ils croisent.

Tout cela dans une petite ville où l’on s’ennuie, où l’on se distrait en roulant la nuit, vitre ouverte, une bière entre les jambes. Une petite ville avec son lot de brutes, de gens bien et d’imbéciles.  Sans grand diable ni chevalier blanc.

Une ville et des gens que l’auteur prend le temps de décrire avec beaucoup de tendresse, de compréhension, sans cacher leurs défauts, leurs conneries, leur détresse, leurs joies et leurs moments de grandeur. Au gré d’une intrigue qui nous amène, lentement mais surement, vers une violence inévitable.

Et tout au long du chemin, des moments durs, noirs, mais aussi des moments lumineux comme ces minutes très fortes, sans un mot ou presque, entre un père et son fils assis au bord d’un étang. Un beau roman.

Michael  Farris Smith / Nulle part sur terre (Desperation road, 2017), Sonatine (2017), traduit de l’anglais (USA) par Pierre Demarty.

Le Blues de Joe Meno

Encore un nouveau venu chez Agullo, américain cette fois : C’est Joe Meno, Le blues de La Harpie.

menoLuce Lemay sort de prison. Trois ans auparavant, en fuyant le lieu d’un braquage pathétique il a renversé une femme poussant un landau. Le bébé est mort. Il a purgé sa peine et, toujours sous contrôle judiciaire, il revient à La Harpie, sa ville d’origine (oui, La Harpie du titre c’est la ville, pas une femme fatale).

Là il retrouve Junior Breen, un ami sorti de prison avant lui qui travaille dans un garage tenu par un ex taulard qui essaie de leur donner une seconde chance. Une vie triste et morne, un sommeil ravagé par le remord et les images de l’accident. Jusqu’à ce qu’il tombe amoureux de la belle Charlene, à qui il n’est pas indifférent. Cela va faire remonter la rancœur de toute la ville qui n’est pas prête à pardonner.

Voilà un roman bien singulier. S’il reprend des thématiques classiques (sortie de prison, remord, rédemption, pardon … et amour), le traitement et l’écriture sont définitivement originaux.

On est à la lisière du rêve ou du cauchemar. On voit les fantômes qui hantent Luce Lemay et son ami Junior, on suit leurs tentatives pour sauver un oisillon, on entend les voix qui les poursuivent. En même temps, la violence terre à terre et bien matérielle est aussi présente, le poids de la petite communauté, des « bonnes gens » de plus en plus insupportable. L’écriture épouse ces temps, oniriques ou au ras du sol.

Alors, avec Luce, on espère les rayons de soleil apportés par Charlene ou on plonge dans le désespoir. Et on se dirige bien évidemment vers une fin tragique, mais pas forcément là et comme on l’attendait. Vraiment un roman singulier.

Joe Meno / Le blues de La Harpie (How the hula girl sings, 2001), Agullo/Fiction (2017), traduit de l’anglais (USA) par Morgane Saysana.

Un livre étrange à découvrir

Sandro Bonvissuto, chaudement recommandé par Serge Quadruppani sera présent au prochain festival Toulouse Polars du Sud. L’occasion de découvrir Dedans à côté duquel j’étais passé ce printemps.

BonvissutoLe narrateur est dans la voiture des flics qui l’amène en prison. Il y arrive de nuit et devra attendre le matin pour découvrir les deux inconnus avec lesquels il partagera sa cellule. Puis apprendre, petit à petit, à vivre dans cet espace totalement codifié. Jusqu’à sa libération. On ne saura pas pourquoi il est là, ni pourquoi il sort. Mais on le retrouvera au collège, puis en vacances le jour où son père lui apprit à faire du vélo.

Trois récits à la première personne, trois récits reliés uniquement par leur narrateur. Rien sur les raisons de l’incarcération et on ne voit pas le lien narratif avec les deux autres récits. Trois moments de vie, trois environnements, trois âges.

On pourrait s’ennuyer, on pourrait se lasser, et pourtant il n’en est rien. Pourquoi ? J’ai du mal à l’analyser. Il y a une justesse du ton, une précision dans la description qui évite tout sensationnalisme tout en rendant palpable la force d’une amitié, le lien soudain et extrêmement fort avec un père, l’injustice entre enfants, l’horreur d’un mur, le manque d’horizon, les odeurs, la pudeur du respect ou de l’amitié avec un condamné …

Autant de petites choses décrites sans pathos mais avec une vérité qui rend la lecture de cet étrange livre passionnante.

Sandro Bonvissuto / Dedans (Dentro, 2012), Métailié (2016), traduit de l’italien par Serge Quadruppani.