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Un Ramon Diaz Eterovic raté

Cela faisait un moment qu’on n’avait plus de nouvelles d’Heredia, le privé chilien désabusé de Ramon Diaz Eterovic. Il revient dans Negra soledad, mais cette fois c’est le lecteur qui est un peu désabusé …

EterovicAlfredo, un avocat ami d’Heredia de la fac de droit est assassiné chez lui, d’une balle dans la tête. Contacté par sa veuve, Heredia décide de fouiner un peu, la police ne semblant pas décidée à trop se mobiliser pour le meurtre d’un obscur avocat sans clientèle.

Parmi les affaires dont s’occupait son ami avant sa mort, seule une retient l’attention du privé : Alfredo avait été contacté par les habitants d’un village, dans le nord du pays, où une exploitation minière pollue au-delà des normes légales. Et l’avocat semblait sur le point de déposer une plainte.

Pendant que son chat Simenon et son ami le kiosquier Anselmo gardent la maison à Santiago, Heredia va donc démarrer l’enquête dans le nord du pays, et affronter des intérêts qui le dépassent largement.

Ce serait rendre un bien mauvais service aux lecteurs et même à Ramon Diaz Eterovic que de conseiller ce roman. Parce qu’il est complètement raté, ce qui, franchement, me désole.

Certes on retrouve quelques déambulations dans les rues de Santiago, certes la description de la destruction de l’environnement par une industrie minière qui brasse tant de fric qu’elle se place au-dessus des lois est utile.

Mais qu’est-ce qu’on s’ennuie ! L’intrigue est complètement bâclée. Ce n’est pas forcément la plus grave, tant l’enquête sert surtout de prétexte dans les romans du chilien, mais là c’est quand même pousser le bouchon un peu loin. Les échanges entre Heredia et les gens qu’il interroge, qui lui racontent tout dès qu’il insiste un peu ne sont pas crédibles une seconde. Des échanges qui d’ailleurs ne fonctionnent non plus parce que les dialogues sonnent faux.

Son histoire d’amour, et sa fin assez prévisible sont sans intérêt, et, comble du malheur, même son spleen et ses virées poético-alcooliques dans les quelques bars et restaurants sauvés d’une modernisation forcée n’arrivent pas à intéresser le lecteur.

Complètement raté donc. Surtout ne lisez pas Negra Soledad qui vous donnerait une fausse idée de ses romans ; si vous connaissez déjà, vous pouvez faire l’impasse ; si vous découvrez aujourd’hui, retournez plutôt lire les romans précédents qui eux valent vraiment le coup.

Ramon Diaz Eterovic / Negra soledad (La musica de la soledad, 2014), Métailié (2017), traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg.

Heredia revient sur le passé du Chili

Heredia et son chat Simenon, créations du chilien Ramón Díaz Eterovic, sont de ces personnages qui finissent par faire partie de la famille, aux côtés de Mario Conde, Salvo Montalbano, Giorgia Cantini ou … Leonard Pine et Hap Collins. C’est pourquoi c’est toujours un plaisir de les retrouver, comme ici dans Le deuxième vœu.

Diaz EterovicLes affaires ne sont pas florissantes pour Heredia, et Simenon se plaint de ne pas avoir mangé autre chose que des restes depuis un bout de temps. Heureusement, voici un client. Un homme qui revient après des années d’exil en Allemagne et qui veut reprendre contact avec son père, avec qui il a été en conflit pour raisons politiques au moment de sa fuite du pays, sous Pinochet. Après des années de silence son père a fini par lui écrire, et il lui semble qu’à 58 ans, il est plus que temps qu’ils se parlent à nouveau. L’ennui est que le vieil homme n’habite plus à l’adresse de la carte postale. Heredia part en vadrouille dans Santiago, de maison de retraite en maison de retraite. Une double quête, à la recherche de cet homme, et de son père qu’il n’a jamais connu.

On retrouve donc Anselmo le turfiste du kiosque à journaux, les rues et les bars de Santiago, et surtout le couple Simenon-Heredia. Simenon, le chat (oui le chat parle et ça ne pose aucun problème à personne), pragmatique et caustique, double qui ramène Heredia sur Terre, et Heredia archétype du perdant qui ne se rend jamais, qui noie son blues dans la poésie, les tangos et le vin.

Et ça fait du bien, dans un monde obnubilé par les chiffres, la rentabilité à court terme, le fric, le fric, le fric, de retrouver, de temps en temps, Heredia chaque fois un peu plus fatigué, chaque fois un peu plus vieux (comme nous …) mais qui ne lâche jamais. Heredia pour qui un verre de vin avec un ami, l’écoute d’un disque ou les retrouvailles avec d’anciennes amours sont plus importants que de gagner quelques pesos de plus.

Ça fait du bien aussi de retrouver sa capacité de révolte et de rage intacte, malgré ses forces peu à peu déclinantes. Ça fait du bien de voir que, malgré les défaites, malgré les illusions perdues, il ne renie rien. Ça fait du bien et ça donne de l’espoir, et des forces pour se sentir un peu moins seul, à contrecourant de tout un monde.

Voilà, on n’est pas seul, il y a encore Heredia, et sans doute une bonne partie de ses lecteurs. Salut à vous tous.

L’histoire ? J’avais oublié d’en parler. Comme toujours elle est menée à son rythme, et elle est secondaire. Elle est le squelette qui tient le bouquin. Le plaisir est surtout ailleurs, dans la déambulation dans les rues de Santiago, dans les réflexions sur la vieillesse, dans la révolte face à une certaine déshumanisation, dans le plaisir de partager la musique, les lectures, les amitiés et les amours d’Heredia, dans l’humour de ses relations avec Simenon …

Ramón Díaz-Eterovic / Le deuxième vœu (El segundo deseo, 2006), Métailié (2013), traduit de l’espagnol (Chili) par Bernardo Toro.

Le retour d’Heredia et de Simenon.

J’aime beaucoup Heredia et son chat Simenon, les personnages du chilien Ramon Diaz Eterovic. Ils font partie de la grande famille des enquêteurs hispanos, au côté de Mario Conde, Mendez, Hector Belascoaran Shayne, et bien entendu leur papa à tous, Pepe Carvalho. Il reviennent dans L’obscure mémoire des armes.

Les affaires ne vont pas fort pour Heredia, le privé mélancolique de Santiago du Chili. C’est pourquoi il n’est pas mécontent d’enquêter sur la mort de German Reyes, abattu à la sortie de son travail par deux malfrats. La police a très rapidement conclut à un vol ayant mal tourné, mais la sœur du défunt est certaine que son frère n’est pas mort par hasard.

Très vite deux pistes se présentent à Heredia : Il s’aperçoit qu’il se passent de drôles de choses autour du magasin où travaillait German. Mais surtout, il s’avère que celui-ci, qui avait subi la torture dans les centres policiers de Pinochet, faisait partie d’une association visant à retrouver les tortionnaires ayant échappé à la justice. Les fantômes de la dictatures sont toujours là, et ils sont toujours dangereux.

Un roman dans la lignée de la série. Déconseillé à ceux qui veulent de l’action à tout prix, de la castagne et des retournements de situation à toutes les pages. Parfait pour ceux qui ont envie de déambuler dans Santiago avec Heredia au rythme des vers de ses poètes préférés, de ses arrêts dans les bars et les restaurants, et de ses discussions avec ses quelques amis fidèles.

Ce qui n’empêche pas Diaz Eterovic de faire avancer son intrigue et, au fil des pages, de faire remonter du passé les horreurs de la dictature.

« Même si les cérémonies publiques et les déclarations convenues essayaient d’enterrer le passé, celui-ci continuait à se glisser par les fissures d’une société habituée aux apparences, aux décors trompeurs et aux compromis en coulisse. Le passé était une blessure qui n’avait jamais été complètement désinfectée et laissait échapper sa pestilence à la moindre inadvertance. »

Heredia fait partie de ces personnages latino-américains qui ne lâchent jamais, prennent des coups, se sentent de plus en plus en marge du monde, mais n’acceptent pas pour autant de renier leurs convictions, leurs valeurs, celles pour lesquelles tant de leurs camarades de jeunesse sont morts.

Et puis, il parle avec son chat et avec un « Scribouilleur » qui s’inspire de ses enquêtes pour ses romans policiers. Boit un verre plus souvent qu’à son tour. Lit les poètes, Simenon, Wilkie Collins, Carver, Soriano ou Dick, va voir La soif du mal et écoute des tangos et Ben Webster … Comment ne pas l’aimer ?

Ramon Diaz Eterovic / L’obscure mémoire des armes (La oscura memoria de las armas, 2008), Métailié (2011), traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg.

Interview de Ramon Diaz-Eterovic

Comme promis, voici un interview réalisé par mail en 2004, publié dans le revue 813, puis sur mauvaisgenres.

Ramón Díaz Eterovic est Chilien, né le 15 juillet 1956 à Punta Arenas à l’extrême sud du pays, dans une famille ouvrière. En 1974, il entre à l’Université du Chili, à Santiago, où il fait des études de Sciences Politiques et Administratives et milite au Parti Communiste chilien qu’il quitte en 1989. Ses activités politiques et culturelles lui valent d’être séquestré par la police politique de Pinochet en 1977. En 1985 il participe à un mouvement politique, Movimiento Democrático Popular (Mouvement Démocratique Populaire), dont le but est de mettre fin à la dictature de Pinochet et de restaurer la démocratie. Il devient également un membre actif de l’organisation des écrivains chiliens, dont il sera le président de 1991 à 1993. Il a, à ce jour, consacré neuf romans au détective privé de Santiago, Heredia et à son chat, Simenon, depuis La ciudad está triste, publié en 1987. Deux de ces romans ont été traduits en français, et publiés chez Métailié. L’interview retranscrit ci-dessous a été réalisé par mail.

Jean-Marc Laherrère : Pourquoi avoir choisi le polar, et particulièrement par le personnage d’un détective privé, pour décrire le Chili actuel ?

Ramón Díaz-Eterovic : Le choix du polar vient tout simplement de mon goût pour ce genre, qui m’a attiré dès mes débuts de lecteur, ainsi que de l’envie de témoigner de certaines situations marginales et délictueuses, au travers d’un personnage d’antihéros désabusé, mais qui aurait gardé des valeurs et une éthique suffisantes pour regarder la réalité sans concessions. En cherchant une voie pour mes textes, je suis arrivé à penser que mes inquiétudes pouvaient être abordées par le biais du polar. Grâce au roman policier, et plus particulièrement au roman noir, j’ai trouvé les codes pour explorer la relation crime-politique-violence, si brutale et tristement commune aux pays latino américains. Il s’agissait en définitive d’aborder une littérature aux accents réalistes, au travers d’un genre qui remue la crasse qui se cache habituellement sous les tapis, et qui permette également de raconter des histoires vraisemblables, pour que le lecteur y reconnaisse son environnement et les mécanismes qui l’animent, de telle façon que le monde qui lui est proposé paraisse vrai, ou au moins possible. Tout ça sans abandonner le défi de la création littéraire au travers d’un genre narratif qui me passionne et qui offre de très nombreuses possibilités pour raconter des histoires, et les faire partager.

JML : Les lecteurs français ne peuvent pour l’instant lire que deux des neuf romans de la série. Pourriez-vous nous parler un peu de ce personnage Heredia …

RDE : Heredia est un détective privé qui vit dans un des plus vieux quartiers de Santiago. C’est un endroit plein de vie et de couleur le jour, dangereux la nuit, empli de marchés, boutiques, bars et restaurants. Dans les années 20 et 30, c’était le point de rendez-vous de la bohème littéraire, et Pablo Neruda, Juvencio Valle et Diego Muñoz, entre autres, faisaient partie des jeunes provinciaux récemment arrivés à la capitale qui s’y retrouvaient. Heredia, est apparu en 1987, dans La ciudad está triste, (mot à mot : la ville est triste), dans lequel transparaît le portrait de Santiago sous la dictature. Il aime cette ville, ses vieux quartiers, et les gens qui y habitent. C’est un grand amateur de lecture, et de citations littéraires, deux héritages de Don Quichotte. C’est un personnage sensible, mélancolique, témoin des blessures d’un pays maltraité par des années de dictature.

Doté d’un esprit critique et d’un humour très noir, il aime déambuler dans les rues tristes et grises de Santiago. Sa principale compagnie est un gros chat blanc, appelé Simenon.

JML : … Et de son confident, Simenon ?

RDE : Le chat Simenon est arrivé dans le deuxième roman, Solo en la oscuridad, publié à Buenos Aires en 1992. Il doit son nom au fait qu’en arrivant dans le bureau d’Heredia, il est allé s’installer pour dormir sur les œuvres complètes de Simenon, qui sont une des lectures de mon personnage. Au début, Heredia n’imagine pas que Simenon puisse parler, mais petit à petit, ils commencent à discuter, leurs dialogues prennent de l’importance, et deviennent un des moments d’humour et d’ironie que recherchent certains lecteurs. Ils permettent également de donner de la profondeur à la description psychologique d’Heredia.

JML : Le nom de Simenon n’a bien entendu pas été choisi au hasard, et vos romans sont truffés de références littéraires, en particulier par le biais des citations qu’affectionne Heredia. Quels sont les auteurs qui vous ont donné envie d’écrire, et plus particulièrement d’écrire des polars ? Et quels sont ceux que vous appréciez actuellement ?

RDE : Il y en a beaucoup, et il est difficile de ne garder que quelques noms. Quand j’étais enfant, j’ai lu avec passion Jack London, Francisco Coloane1, Alexandre Dumas, Emilio Salgari2. Ensuite j’ai été un admirateur d’écrivains comme Julio Cortázar, Manuel Rojas, Ernest Hemingway, Juan Carlos Onetti, Charles Dickens, Honoré de Balzac. Dans le domaine policier, j’ai commencé par des classiques comme Conan Doyle, et Ellery Queen, mais mes auteurs favoris sont Georges Simenon, Osvaldo Soriano et Raymond Chandler. De Chandler j’ai appris le sens éthique du polar ; de Soriano, la possibilité de transgresser les codes du genre pour faire une littérature aux accents et aux saveurs latino-américains ; et de Simenon, j’ai appris que l’essence du roman policier n’est pas dans l’intrigue, mais dans la capacité à créer des personnages convaincants, et à évoquer des ambiances qui donnent une couleur et une vraisemblance aux histoires. En général, j’arrive à me tenir au courant de la production actuelle, chilienne et étrangère, et mes auteurs favoris sont Ed MacBain, Vásquez Montalbán, Luis Sepúlveda, James Ellroy, Juan Madrid, Leonardo Padura, Tony Hillerman, David Goodis,  et Elmore Leonard.

JML : La ville de Santiago est très présente dans vos romans. La considérez-vous comme un simple décor, ou comme un personnage à part entière de vos histoires ?

RDE : Quand j’ai commencé à écrire les romans sur de la série Heredia, j’ai pensé que la ville de Santiago était très peu présente dans la littérature chilienne, et je me suis proposé de l’incorporer à mes romans comme un personnage significatif.  Santiago, et spécialement le quartier où vit Heredia, est un endroit plein de vie, de couleurs, et de personnages singuliers. En parlant de Santiago dans mes romans, j’essaie de contribuer à la mémoire urbaine d’une ville qui change tous les jours. Ensuite, la présence de Santiago dans mes romans leur donne un intérêt spécifique pour les lecteurs, du moins les Chiliens, en leur permettant de retrouver des endroits qu’ils connaissent et qui font partie de leur vie. Pour finir, j’aime cette ville. Je partage le sentiment d’Heredia qui dit : “J’aime ses bars qui prolongent la nuit de leurs lumières et de la promesse de rencontres inespérées. L’architecture démocratique de leurs tables en formica, où s’appuient également les tristesses de l’employé de bureau, de la vendeuse de grand magasin, des ouvriers et des secrétaires en uniforme. J’aime la douceur d’un verre de vin rouge pendant qu’une jeune serveuse sourit avec légèreté. J’aime ces espaces où mes yeux remarquent les visages d’êtres anonymes et où, les nuits de bonne fortune, je rencontre les filles les plus seules et les plus tendres de la ville” (note : désolé pour la traduction bien maladroite !).

JML : Vous avez dans La Mort se lève tôt (Angeles y solitarios) une vision très pessimiste du Chili : l’armée y reste le véritable maître du pays, et les anciens tortionnaires sont toujours aux commandes. Vous avez écrit ce livre en 1995, est-ce qu’aujourd’hui quelque chose a changé, particulièrement après l’affaire Pinochet / Garzón?

RDE : Nous continuons à vivre dans une démocratie déficiente, dans laquelle perdurent beaucoup d’aspects autoritaires hérités de la dictature de Pinochet. Il n’y a pas de véritable participation des citoyens, et nous sommes toujours régis par une constitution pleine de restrictions dictatoriales. De ce point de vue, la vision que donne ce roman est toujours d’actualité aujourd’hui.

Quant à l’affaire Garzón, elle n’a fait qu’accentuer l’impression de respect et d’impunité dont jouit Pinochet dans la société chilienne. Avec la complicité de la majorité des secteurs politiques chiliens, on a monté un show pour faire croire au monde que Pinochet pouvait être jugé au Chili. Il ne l’a pas été, et ne le sera jamais. Le seul jugement possible sera celui que rendra l’histoire, et celui qui est dans les consciences de ceux qui ont souffert de sa dictature.

JML : Dans les deux romans traduits, Heredia enquête sur des scandales internationaux qui mettent en cause l’état : trafic d’armes, fabrication d’armes chimiques et corruption pour permettre des constructions dangereuses pour l’environnement et les populations. Comment choisissez-vous les thèmes que vous traitez ? Ces deux là en particuliers sont-ils tirés de cas réels ?

RDE : Ce sont des thèmes qui ont été dans l’air dans la société chilienne. Des situations réelles, mais pas sous la forme que je leur ai donnée. Le début de La Mort se lève tôt, est relié à la mort d’un journaliste anglais à Santiago, mais à part ce détail, tout le reste est inventé. Au-delà de faits ponctuels réels dont je me suis inspiré, que m’aperçois que dans la série Heredia, consciemment ou inconsciemment, j’ai tracé une sorte de chronologie de l’histoire chilienne de ces 20 ou 30 dernières années, que Heredia a été un témoin de cette histoire, un aiguillon qui a fouillé quelques-uns uns des thèmes les plus sensibles de la réalité sociale chilienne, comme la répression politique, le drame des disparus, le trafic de drogue, la contrebande d’armes, la trahison politique, l’intolérance raciale ou les catastrophes écologiques.

JML : Heredia appartient à la grande famille des enquêteurs hispanophones qui ont à cœur de ne pas oublier le passé. Vous reconnaissez-vous dans cette famille, auprès d’écrivains comme Montalbán, González Ledesma ou Taibo II ?

RDE : De fait, le roman policier ibérico-américain est un monde que nous sommes en train de construire entre de nombreux auteurs. Paco Ignacio Taibo II est une des principales références de ce genre, et son grand défenseur et diffuseur au travers de la Semana Negra de Gijón en Espagne. Manuel Vázquez Montalbán a été un maître incontesté pour tous ceux qui, comme moi, écrivent des romans policiers en espagnol. Nous avons appris grâce à son travail, nous avons aimé ses romans, et aujourd’hui nous nous lamentons de voir Pepe Carvalho orphelin, après cette mort triste et inattendue. Je me sens membre de ce groupe, du néopolar ibérico américain, et je suis très heureux de partager des visions narratives avec des auteurs et amis aussi valeureux que Mempo Giardinelli, Luis Sepúlveda, Leonardo Padura, Fernando López, Juan Madrid, entre beaucoup d’autres que je continue à lire avec enthousiasme.

JML : Heredia est un idéaliste, militant de gauche qui refuse de renoncer à ses idéaux. Au travers de ce personnage, vous apparaissez vous-même comme un auteur de gauche, et un auteur militant. Est-ce que cela vous paraît une bonne définition ?

RDE : Cela me paraît une bonne définition. Je suis un auteur de gauche, sans autre parti que sa conscience et je crois en la nécessité de construire des relations humaines plus justes que celles que l’on a actuellement. Je suis devenu de gauche quand j’étais très jeune, sous le gouvernement de Salvador Allende, qui fut une référence très importante pour beaucoup de jeunes à cette époque. Nous nous sentions attirés par son projet de changements sociaux, qui étaient nécessaires et le sont toujours pour la société chilienne.

JML : Heredia se plaint de vivre dans un monde égoïste, où chacun ne se préoccupe que de lui, de gagner plus d’argent, de paraître, sans aucune conscience politique ou sociale. Est-ce toujours votre vision ? Ne vous semble-t-il pas, par exemple, que les mouvements altermondialistes, où l’on trouve beaucoup de jeunes, sont la forme de la nouvelle génération d’exprimer, d’une autre manière, les mêmes intérêts et les mêmes inquiétudes que ceux qui étaient les vôtres ?

RDE : Cette plainte vient du fait que la société chilienne est très installée dans l’individualisme. La majorité des gens se sont laissé gagner par le conformisme, l’immobilité, et le consumérisme. Je dis habituellement, qu’en plus de divertir, j’espère que mes romans apportent aux gens qui les lisent une vision critique de la société dans laquelle ils vivent. Et effectivement, je me rends compte que la plainte d’Heredia répond à une vision générationnelle, et qu’aujourd’hui, il y a de nombreux jeunes qui voient la réalité, et agissent d’une façon différente. Des groupes écologistes, antiglobalisation et anarchistes ont commencé à émerger et à prendre de la force ces dernières années. Mais il est également certain qu’une grande majorité de jeunes ne s’intéresse pas à la politique. Une enquête publiée ces derniers jours, signale que seulement 16,3 % des jeunes chiliens entre 18 et 25 ans sont inscrits sur les listes électorales. Il faut retrouver ici un intérêt pour la politique qui s’est totalement perdu.

JML : Pour finir, savez-vous si nous allons pouvoir découvrir en France les autres aventures d’Heredia ?

RDE : Métailié a acheté les droits pour quatre romans. Les sept fils de Simenon (Los siete hijos de Simenon) et La Mort se lève tôt (Angeles y solitarios) ont déjà été traduits. El ojo del alma et El color de la piel devraient être traduits et publiés dans les années à venir. Ainsi, grâce à Anne-Marie Métailé, les aventures d’Heredia continueront à arriver en France, ce qui me fait très plaisir, et ajoute une motivation pour continuer à écrire des histoires.

Nota : Ca y est, ils ont tous été traduits et publiés. Et maintenant ?

BIBLIOGRAPHIE FRANCAISE

La Mort se lève tôt (Angeles y solitarios, 1995) Métailié (2004) ; Les Sept Fils de Simenon (Los siete hijos de Simenon, 2000) , Métailié (2001) ; Les yeux du coeur (El ojo del alma, 2001) , Métailié (2007) ; La couleur de la peau (El color de la piel, 2003) , Métailié (2008)

1 Auteur chilien, mort récemment, appelé tardivement le Jack London chilien, qui a écrit pour la jeunesse des récits d’aventures, se passant souvent en Patagonie, sur mer et sur terre, mais a également écrit de très belles nouvelles, très sombres, également sur le sud de son pays. Deux très beaux recueils (Tierre de fuego et Cap Horn) sont publiés chez Phébus.

2 Auteur italien créateur de Sandokan, le tigre de Malaisie, qui combat sur son bateau pirate l’envahisseur anglais. Ses personnages ont été souvent repris par Paco Ignacio Taibo II, entre autres dans A Quatre Mains.

Ramon Diaz-Eterovic, La couleur de la peau

« Aux premières heures d’une paisible nuit d’été, le quartier vivait sans broncher la routine de ses vieilles constructions et de se rues plongées dans la pénombre. Une frange bleue se reflétait sur les courbes lointaines de la cordillère des Andes, refusant de suivre le soleil dans sa mort quotidienne. »

Ainsi débute La couleur de la peau, le quatrième volume consacré aux aventures d’Heredia, privé mélancolique de Santiago du Chili né sous la plume de Ramon Diaz-Eterovic. Quatrième volume en France, qui a commencé les traductions avec Les sept fils de Simenon, qui n’est pas le premier de la série au Chili.

Heredia promène son blues de cinquantenaire dans les rues de sa ville. Il est de nouveau seul avec Simenon, son chat. Il est contacté par un immigré péruvien qui recherche son frère, disparu depuis plusieurs jours. Pour le retrouver, Heredia va devoir se plonger dans le monde des immigrés, des clodos et des artistes de rue. Un monde âpre, rude, fait de peines et de désillusions.

Avis aux amateurs : Ceux qui cherchent une intrigue serrée, de l’action, des pages qui tournent toutes seules peuvent passer leur chemin. Heredia passe plus de temps à boire dans les bars, à se rappeler le quartier populaire d’antan, à discuter avec son chat, ou à écouter des tangos ou du Malher qu’à se battre avec des méchants. Heredia aime la poésie, les souvenirs, les vieux bars, les tangos, et bien entendu, Simenon. Heredia aime aussi traîner la nuit, boire (parfois trop), en sentir les pulsations de sa ville, et surtout de ses quartiers préférés.

Ce qui ne l’empêche pas d’être opiniâtre. A force de questions, il finit toujours par trouver. La plupart du temps sans trop de violence. Cette nouvelle enquête l’amène à connaître le monde misérable des immigrés clandestins, exploités, méprisés, haïs, accusés de tous les maux … Triste constatation de l’universalité de la nature humaine. Au Chili comme ailleurs, il est toujours rassurant d’avoir un autre à traiter comme un chien, un autre à désigner comme inférieur, un autre sur lequel rejeter la faute de ses propres échecs. Au Chili, cet autre est péruvien.

Voilà donc un beau roman noir mélancolique, désabusé mais jamais résigné. Car Heredia, comme son auteur, tout déprimé qu’il soit, ne renonce jamais à ses idéaux, et garde entière sa capacité d’indignation.

Prochainement, ici même, l’interview que j’avais réalisée en 2004 à l’occasion de la publication d’un dossier polar latino-américain pour le revue 813. Cette interview avait également été mise en ligne sur le site mauvaisgenres, et se trouve encore sur celui de bibliosurf.

Ramon Diaz-Eterovic / La couleur de la peau  (El color de la piel, 2003). Métailié/Noir (2008). Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg.