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Les mangeurs d’argile

C’est avec un certain retard, et même un retard certain, que je lis Les mangeurs d’argile de Peter Farris.

FarrisRichie Pelham vit en Georgie, sur un vaste domaine très boisé, avec son fils Jesse 14 ans, sa seconde épouse, Grace et leur fille Abbie Lee. Armurier reconnu, il vit simplement, profitant des marches dans les bois, de la chasse, et des couchers de soleil … tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais Richie tombe accidentellement d’un arbre et se tue.

Etrangement, Grace ne semble pas traumatisée, son frère prédicateur qui a des ambitions pour son église est de plus en plus présent dans la maison, où Jesse commence à se sentir en danger. Heureusement son père lui avait appris à survivre dans les bois, où il fait une drôle de rencontre avec Billy, recherché depuis une dizaine d’année par le FBI, qui s’est perdu depuis dans la nature. Ils ne seront pas trop de deux pour se sortir des manigances des tordus qui en veulent à la terre de Richie.

J’avais bien aimé les deux précédents romans de Peter Farris, mais là … Bof.

A son crédit, je ne me suis pas vraiment ennuyé, le roman est plutôt plaisant, et puis ça change un roman sur les blancs pauvres du sud sans labo et producteurs de meth. Mais il y a quand même pas mal de choses qui coincent.

Tout d’abord il veut traiter trop de thèmes. La religion et les prêcheurs intéressés par l’argent, les traumatismes de la guerre (ici l’Irak), l’alcoolisme, le terrorisme, le rapport à la nature et l’opposition entre ceux qui veulent protéger la terre et ceux qui veulent l’exploiter … Ca fait trop.

Ensuite au niveau de l’intrigue, tout est prévisible, et surtout, les méchants sont ratés. Ratés parce qu’ils ne sont pas vraiment creusés. On a le prêcheur, loin, très loin d’être aussi terrifiant que celui de La nuit du chasseur auquel j’ai pensé, puis il y a le shérif, puis les affreux mafieux … Les uns remplacent les autres, et finalement aucun ne fonctionne complètement. Et comme disait tonton Alfred, pour qu’un polar soit réussi il faut que le méchant soit réussi.

Bref, pas franchement ennuyeux, mais pas enthousiasmant non plus. Juste une série B qui peut distraire un lecteur qui n’a pas trop de références auxquelles la comparer.

Peter Farris / Les mangeurs d’argile (The clay eaters, 2019), Gallmeister (2019), traduit de l’anglais (USA) par Anatole Pons.

Le second disciple

Le second disciple du belge Kenan Görgün a de très bonnes chroniques un peu partout sur la toile. Un roman très intéressant, auquel, de mon point de vue, il manque un petit quelque chose pour être un très grand roman.

GorgunXavier Brulein a eu une enfance pauvre dans un quartier populaire de Bruxelles. Avant de s’engager dans l’armée. Quand il revient à la vie civile, lors d’une bagarre dans un bar, il esquinte salement un homme et se retrouve en prison. C’est là qu’il rencontre Abu Brahim, condamné pour avoir organisé un attentat meurtrier, et devient Abu Kassem.

Quand il ressort, son mentor lui a fixé deux objectifs : trouver qui l’a trahi et a permis son arrestation, et préparer un nouvel attentat qui frappe les esprits, encore plus que le 11 septembre. Au dehors Xavier Abu Kassem trouve une travail grâce à un de ses anciens officiers, s’intègre dans le réseau islamiste, et commence à préparer un attentat inédit. Dans le même temps, en bordure du quartier de Molenbeek, des milices d’extrême droite préparent elles aussi la terreur.

Autant se débarrasser de ce qui me gêne. Je trouve la construction de l’intrigue parfois bancale. Difficile d’en dire plus sans trop dévoiler de points essentiels, mais des détails de cohérence m’embêtent, m’ont parfois fait sortir de ma lecture, et m’ont empêché d’être complètement emballé : Tout d’abord je ne vois dans le roman rien qui explique la libération étrange du mentor Abu Brahim, et ça m’a tracassé tout du long. Je vois bien son importance comme autre visage de la haine, mais je ne vois pas pourquoi il fallait le laisser dehors, de façon aussi peu convaincante. Ensuite j’ai un doute sur le personnage de Xavier Abu Kassem : les valeurs qu’il défend face aux autres membres du réseau pour justifier l’attentat qu’il prépare me semblent en contradiction totale avec son admiration pour son mentor. Pour finir je ne suis pas du tout convaincu par la solution proposée pour l’attentat qu’il prépare, mais difficile d’en dire plus sans être trop explicite.

On peut considérer que je pinaille, mais c’est ce qui fait que je n’ai pas été emporté par le souffle.

Ceci dit, ces problèmes de cohérence n’empêchent pas le roman d’être extrêmement pertinent. La dualité Xavier / Abu Kassem, appuyée sur le mythe de Jekyll et Hyde est finement et intelligemment décrite, en évitant soigneusement les gros sabots ; les différences au sein de la communauté musulmane dépeintes sans manichéisme et sans lourdeur ; la progression de l’intrigue bien menée ; la ville est un personnage convaincant du roman ; et le contexte et son évolution, qui voit des gamins autrefois voisins qui a défaut d’être amis partagent une même pauvreté, devenir ennemis mortels prêts à semer la terreur de façon aveugle sont bien exposés.

Tout cela est fait de façon romanesque, au travers d’un personnage assez fascinant, qui amène le lecteur à comprendre un cheminement, celui de Xavier / Abu Kassem, soldat jusqu’au bout des ongles, d’une efficacité totale dans tout ce qu’il fait, qui tente, en vain, d’évacuer tout ce qui pourrait nuire à la perfection de ses actes, qui pourrait n’être qu’un robot programmé pour tuer (que ce soit au service d’un pays ou d’une religion), et pourtant … C’est un être humain, avec des faiblesses, qui font sa singularité, à cause doute, cette créature étrange, et du fait que s’il y a du Hyde chez chacun de nous, il reste aussi du Jekyll chez tous ceux que l’on qualifie de monstres.

Un roman intelligent, original dans sa façon de traiter une thématique qui, à ma connaissance, n’avait pas encore été abordée par le polar, qui a le mérite de ne pas chercher à simplifier et fait confiance à son lecteur. Il lui manquait, à mon goût, très peu de choses pour être un très grand roman ; un auteur à suivre.

Kenan Görgün / Le second disciple, Equinox/Les arènes (2019).

L’été où tout a fondu

Pourquoi suis-je allé repêcher L’été où tout a fondu de Tiffany McDaniel qui avait passé tout l’été (justement), sur ma pile ? Je ne sais pas, mais je suis très heureux de l’avoir fait.

McDanielJuin 1984 à Breathed, Ohio, sud des Etats-Unis. La famille Bliss vit bien. La mère est certes un peu bizarre, qui ne quitte jamais la maison par peur de la pluie. Le père, Autopsy Bliss est le procureur respecté et aimé de la ville. Grand, le grand-frère, idole du lycée, beau, sympa, intelligent, meilleur joueur de baseball de la ville. Et en admiration devant ce frère, Fielding, 13 ans, le narrateur pour qui la ville, la liberté qu’elle lui offre, le cocon familial sont un véritable paradis.

Un paradis qui ne sait pas encore qu’il vit ses derniers jours quand Autopsy publie dans le journal local l’annonce suivante :

« Cher Monsieur le Diable, Messire Satan, Seigneur Lucifer, et toutes les autres croix que vous portez, je vous invite cordialement à Breathed, Ohio. Pays de collines et de meules de foin, de pêcheurs et de rédempteurs.

Puissiez-vous venir en paix.

Avec une grande foi.

Autopsy Bliss »

C’est Sal, gamin noir, maigre, aux grands yeux verts, vêtu d’une salopette crasseuse qui répond à l’annonce. Son arrivée va changer la vie de la famille Bliss et de toute la ville.

Quelle claque. Quand on pense qu’il s’agit là d’un premier roman, ça promet pour la suite. Malgré l’ambition du sujet, tout est réussi, tout est maîtrisé à la perfection.

Dès le départ on sait que ça finira très mal, et que la culpabilité rongera Fielding toute sa vie. Le roman est construit en lent crescendo vers le drame et l’horreur. Et pourtant, ce que je garde de plus présent à la fin de la lecture, malgré la chaleur écrasante, malgré les drames, malgré l’horrible culpabilité, ce sont quelques scènes lumineuses, et l’incandescent et inoubliable personnage de Sal, sans aucun doute le Diable le plus marquant de la littérature. Mais est-il le Diable ? chacun devra répondre à cette question à la fin de sa lecture.

La façon de faire voler en éclats ce paradis de Fielding est magistrale, avec sa mise à nu de l’obscurantisme, la bêtise, l’ignorance, la médiocrité qui se cache chez ces voisins qui, comme le dit le narrateur, sont pourtant des hommes galants avec les dames, des dames qui remercient avec le sourire. Préjugés, violences familiales que personne ne veut voir, racisme, fanatisme … Tout y est, mais le trait n’est jamais forcé, ce qui rend la description plus crédible, l’impact beaucoup plus puissant. Sans compter toutes les thématiques abordées avec humanité, tendresse et intelligence, dont je ne peux rien vous dire pour ne pas révéler d’éléments essentiels de l’intrigue.

Tiffany McDaniel appelle à la raison, décrit les effets des préjugés construits sur l’ignorance, la peur et la religion. Elle vous touchera en plein cœur. Et vous fera vous demander : les choses ont-elles vraiment changé depuis 1984 ?

Tiffany McDaniel / L’été où tout a fondu (The summer that melted everything, 2016), Joëlle Losfeld (2019), traduit du l’anglais (USA) par Christophe Mercier.

Le grand silence

Une découverte pour moi avec Le grand silence de Jennifer Haigh.

Haigh2002, un scandale énorme agite l’église catholique de Boston et sa congrégation en majorité irlandaise. Des dizaines de prêtres accusés de pédophilie, couverts par la hiérarchie. Une tourmente qui touche de très près Sheila McGann dont le frère Art, prêtre, est accusé d’attouchements sur un gamin de 8 ans. Leur mère est atterrée, leur frère Michael, ne veut plus entendre parler de Art, et Sheila qui a pris ses distances avec sa famille se met à douter.

Mais elle ne peut y croire et se met à enquêter, ramenant à la surface beaucoup de secrets dans cette famille où l’on parle peu.

Le grand silence, ou plutôt les grands silences. Celui de l’église catholique bien entendu, qui, plus de quinze ans après ce scandale de 2002, a encore bien du mal à faire le ménage et avouer ses fautes. Et celui de la famille McGann qui, pour préserver sa réputation et sa façade s’est tue, où personne n’a posé de questions, ni cherché à comprendre certains faits restés dans l’ombre.

C’est cette double enquête que mènent chacun de son côté Sheila et Michael, chacun à sa manière, alors que Art semble disposé à se laisser mettre en pièces sans rien faire pour se défendre. Deux enquêtes lentes, bien entendu sans grands affrontements ni violence physique, mais avec une pression psychologique et une tension savamment orchestrées par la narration, du point de vue de Sheila qui reconstitue l’histoire après coup.

C’est fin, subtil, très émouvant, dévastateur dans sa description du clergé, et cela amène à se poser pas mal de questions sur l’attitude que nous aurions, chacun d’entre nous, face à ce type d’accusation touchant un proche.

Jennifer Haigh / Le grand silence (Faith, 2011), Gallmeister (2019), traduit du l’anglais (USA) par Janique Jouin-de Laurens.

Au nom du bien

Jake Hinkson commence à être un pilier chez Gallmeister. Le revoilà avec Au nom du bien.

HinksonQuelque part dans une petite ville dans l’Arkansas, un comté sans alcool. Richard Weatherfird, frère Richard, est le pasteur d’une congrégation bien blanche, bien polie, bien à droite. Frère Richard est aussi un mari parfait, et le père irréprochable de cinq enfants. Dans ce coin qui s’apprête à voter Trump, bien qu’ils préfèrent Cruz, tout est en apparence rangé, honnête, franc et très religieux.

Sauf que frère Richard a fauté, avec Gary, un jeune homme qui était venu le voir parce qu’il se cherchait. Et maintenant Gary veut 30 000 dollars pour ne pas raconter à toute la ville qui est vraiment leur pasteur. Et tout va déraper.

Ô le beau portrait d’une Amérique puritaine, hypocrite, qui taille sa pelouse, va à la messe et surveille son voisin. C’et méchant, terrifiant, totalement convainquant, magistralement raconté en toute simplicité, en passant d’un personnage à l’autre.

On est englué dans cette guimauve qui cache mal ses jalousies, ses saloperies, ses regrets qu’on ne peut surtout pas exprimer. On y crève de montrer une face lisse au reste de la ville, de jouer le personnage lisse, parfait et mesuré que tout le monde attend. Mais quand quelqu’un menace la façade que l’on s’est construite, on est prêt à tout pour la préserver, et tout le vernis saute, le temps de quelques petits meurtres.

C’est magistralement rendu, c’est à gerber, c’est en partie l’Amérique qui a élu Trump. Beurk !

Jake Hinkson / Au nom du bien (Dry County, 2019), Gallmeister (2019), traduit de l’anglais (USA) par Sophie Aslanides.

Après l’Argentine, direction la Colombie

On reste en Amérique du sud, mais on remonte vers le Colombie avec Des hommes en noir de Santiago Gamboa.

GamboaQuelque part sur une route perdue de Colombie un gamin, perché dans un arbre, assiste à l’attaque d’un convoi de trois véhicules blindés. Plusieurs morts, mais les occupants du 4×4 blindé qui semble protégé par les deux autres voitures sont sauvés par l’arrivée d’un hélicoptère. Les assaillants sont abattus ou mis en fuite.

Le lendemain, plus aucune trace du drame. Et quand le procureur Edison Jutsiñamuy de Bogota veut commencer à se renseigner, il ne trouve plus aucune trace du récit du gamin, comme si rien ne s’était passé. Il va quand même s’obstiner, avec l’aide de Julieta, journaliste free-lance, et de sa secrétaire Johana, ex combattante des FARC.

L’enquête va les mener sur les traces des églises évangélistes qui s’implantent de plus en plus en Amérique Latine.

Il ne faut pas lire Des hommes en noir pour son intrigue. Elle avance cahin-caha, au gré de quelques coups de chance assez gros, et ne résout pas vraiment tout.

Par contre, si vous voulez découvrir la Colombie, les lendemains du processus de paix avec les FARC, les traumatismes résiduels, les groupes paramilitaires toujours actifs, la violence, la présence grandissante des églises évangélistes, la gastronomie, les paysages, la vie trépidante de Cali …

Si vous voulez suivre deux héroïnes attachantes et un procureur atypique, entendre des dialogues vifs et enlevés, et vivre plusieurs vies rocambolesques au gré des récits de différents personnages rencontrés, alors ce roman est fait pour vous.

Santiago Gamboa / Des hommes en noir (Será larga la noche, 2019), Métailié / Noir (2019), traduit de l’espagnol (Colombie) par François Gaudry.

Olivier Truc se lance à l’aventure

Olivier Truc lâche le polar mais pas le Grand Nord, et nous entraine au XVII° siècle, entre Pays Basque et Laponie, en passant par Amsterdam dans Le cartographe des Indes boréales.

Truc1628, Izko Detcheverry, jeune basque de treize ans assiste depuis Stockholm au naufrage du Vasa, le nouveau vaisseau fleur de la flotte suédoise le jour même de sa mise à l’eau. Il se trouve là parce que son père Paskoal, chasseur de baleines réputé de Saint-Jean de Luz a sauvé un proche du roi de la noyade.

A son tour, Izko aide une jeune femme à sortir de l’eau et sauve son bébé. Se méprenant sur son geste elle a un mouvement vers lui, remerciement ou malédiction ? Izko ne sait pas que ce jour va changer le cours de sa vie. Qu’il sera espion de l’Eglise de France, cartographe de la Laponie, qu’il ira à Lisbonne, Amsterdam et Uppsala et qu’il sera victime du fanatisme, de l’avidité et de la bêtise des hommes.

Voilà un roman qui ne manque ni d’ampleur ni d’ambition. Et si je n’ai pas été conquis à 100 %, je m’incline devant le travail d’Olivier Truc.

Il y a des choses qui m’ont gêné et qui m’ont empêché d’être totalement enthousiaste.

Tout d’abord j’ai eu du mal à rentrer dans le roman, essentiellement parce que je ne comprends pas le démarrage de l’histoire, pourquoi il est envoyé au Portugal et ce qu’il lui arrive en y arrivant. Je n’en dit pas plus pour ne pas révéler d’éléments du début de l’intrigue, mais je trouve que les événements traumatisants qu’il y vit ne semblent pas le marquer autant qu’ils le devraient, du moins c’est ce que j’ai ressenti.

C’est d’ailleurs un reproche général, à mon goût les émotions qui devraient être intenses (haine, dégoût, amour, chagrin …) sont amoindries, Izko ne semble pas très touché, et du coup, je ne l’ai pas non plus été.

Et pour finir avec ce qui m’a gêné, mais là c’est certainement voulu et c’est très subjectif, les personnages auxquels je me suis attaché, sont pour moi trop gentils et soumis à la religion, quelle qu’elle soit. C’est sans aucun doute la réalité de l’époque, mais j’avais parfois envie de les secouer pour les réveiller et qu’ils se révoltent pour de bon.

Ceci dit, j’ai quand même beaucoup apprécié le voyage, les récits (trop courts) de chasse à la baleine, la description du travail de cartographe, les paysage lapons, le froid, la nuit, l’immensité. J’ai aimé haïr les pourris, qui à mon avis sont mieux réussis que les personnages positifs, et j’ai appris beaucoup de choses sur les débuts des persécutions des lapons, thème que l’on retrouve dans le premier polar de l’auteur.

Et puis un auteur arrive à vous embarquer dans une aventure de plus de 600 pages sans vous laisser en route est un auteur qui ne manque ni d’imagination, ni de souffle. A découvrir donc, malgré mes réserves.

Olivier Truc / Le cartographe des Indes boréales, Métailié (2019).

Jake Hinkson à la fois classique et original

Revoici Jake Hinkson chez Gallmeister pour la troisième fois, avec Sans lendemain.

HinksonMalgré son prénom Billie Dixon est une fille. Nous sommes dans les années 40, elle parcourt le sud des Etats-Unis pour placer dans les petites villes des films de seconde, voire troisième catégorie. Pas passionnant comme boulot, mais on fait avec ce que l’on trouve.

Jusqu’au jour où elle s’arrête à Stock’s Settlement, dans l’Arkansas. Impossible de placer la moindre bobine, le pasteur local a décidé que le cinéma était l’œuvre du Diable. Billie décide d’aller plaider sa cause mais l’homme, un colosse aveugle, est complètement fanatique. Tout devrait s’arrêter là quand Billie croise le regard d’Amberly, la magnifique épouse du pasteur. Magnifique et … fatale.

Comment faire du neuf avec du vieux ? Jake Hinkson utilise un point de départ vieux comme le polar : La rencontre de la femme fatale comme début de la chute, et l’utilise à sa façon, en y mettant ses propres ingrédients.

Premier élément qui ne trompe pas, ce polar se lit d’une traite. Court et rythmé, il nous embarque et même si on sait que la fin sera sinistre, on est pris par le tempo et le déroulé de l’intrigue.

Ensuite, l’auteur sait rendre son roman original. En choisissant trois personnages principaux étonnants : Billie tout d’abord, femme libre, qui paie le prix fort pour ne pas accepter de se plier aux carcans de son époque. Femme au franc parler qui donne le ton acide du roman. Amberly ensuite, que l’on va découvrir au fur et à mesure du récit, la femme fatale, celle par qui tout arrive. Et Lucy qui va poursuivre Billie, personnage étonnant, forte mais victime de la tyrannie des hommes, au moins autant que les deux autres.

Avec ces trois personnages le ton est donné, et à travers eux Jake Hinkson peut nous parler de la place des femmes dans la société en 1940, et du poids étouffant de la religion dans les campagnes. Une thématique qui revient dans son œuvre, et dont il parle en connaissance de cause : la quatrième nous apprend qu’il vient d’une famille de prêcheurs de l’Arkansas.

Sans être le polar de l’année, Sans lendemain est un classique bien mené, noir et serré.

Jake Hinkson / Sans lendemain (No tomorrow, 2015), Gallmeister/Americana (2018), traduit de l’anglais (USA) par Sophie Aslanides.

Putain, j’y crois pas !

J’ai un peu tardé, mais je respecte la tradition, une année de plus, avec le Craig Johnson de (fin de) printemps. Cette fois c’est : La dent du serpent.

JohnsonCela commence de façon assez étrange : Une vieille dame qui parle des anges qui logent chez elle et réparent tout ce qui ne marche pas, en échange d’un peu de nourriture qu’elle laisse à leur intention. Quand Walt va faire un tour avec la terreur, alias Vic, il trouve, dans le cabanon au fond du jardin, un ado d’une quinzaine d’années qui semble complètement coupé du monde. Il s’avère qu’il vient d’une communauté du comté voisin, une communauté qui ressemble à s’y tromper à une secte.

Et on pourrait s’arrêter là. Si les adeptes n’étaient pas aussi installés chez Walt, s’ils n’étaient pas lourdement armés, et s’ils ne disposaient pas de fonds dépassant de très loin ceux générés par les ventes de gâteaux qu’ils font au bord de la route …

Je ne vais pas vous mentir, ce n’est pas mon Walt Longmire préféré, mais, et là aussi sans vous mentir, il est hors de question que j’en rate un seul, tant c’est toujours aussi bon !

Je ne suis pas certain d’être complètement convaincu par l’intrigue, mais une fois de plus, je suis totalement emballé par l’humour, l’écriture, les dialogues, les personnages haut en couleur, les relations entre Walt et sa bande … Une fois de plus, c’est une plaisir immense de les retrouver, de rire, sourire, aimer, plaisanter, rager, castagner avec eux.

Une fois de plus c’est un plaisir immense de découvrir de nouveaux cinglés concoctés par Craig Johnson, de profiter des paysages du Wyoming. Et cette fois, son regard sur les différentes religions de cinglés qu’abrite l’ouest est un régal supplémentaire.

Et puis, un livre qui tout en ne cachant rien des saloperies de notre monde, peut donner un tout petit espoir dans ce que l’humanité a de meilleur, ce n’est pas à négliger en ces temps où les trois valeurs mises en avant sont le fric, le fric et le fric. A lire donc, sans faute.

Et pour comprendre le titre de ma chronique, il faut lire le bouquin …

Craig Johnson / La dent du serpent (A serpent’s tooth, 2013), Gallmeister (2017), traduit de l’anglais (USA) par Sophie Aslanides.

Piedad sans pitié ni piété.

En 2009 les lecteurs de polars découvraient, avec étonnement et ravissement, un auteur au look de pirate, capable de ressusciter Carlos Gardel, de mettre en scène le roi d’Espagne ou de nous faire partager la vie du petit frère de Jésus. Entre autres joyeusetés. Cette année Carlos Salem revient nous chanter des boléros dans Attends-moi au ciel.

SalemPiedad de la Viuda (tout un programme !) est à quelques jours de la cinquantaine quand elle se rend compte que son mari, récemment décédé, non content de la cocufier pendant des années, a également dilapidé la fortune héritée de ses parents (de ses parents à elle), et s’apprêtait à s’envoler, le jour même de ses cinquante ans, avec une jeune ukrainienne.

Ca fait beaucoup. Et ça peut faire vaciller une vie de piété (piedad) et de confessions. Surtout que notre héroïne a un corps à se damner, ayant très peu servi, des études d’économie brillantes, et une immense revanche à prendre sur la vie. Quand elle découvre dans les papiers de son défunt mari, une sorte de jeu de piste pour retrouver une partie de l’argent, elle se lance à corps perdu (mais pas pour tout le monde) dans une quête dangereuse, parfois torride, et maintenant sans pitié (piedad encore). Et malheur au bas de front qui fera l’erreur de prendre encore Piedad pour une cruche.

On est dans du Carlos Salem 100 %. Il me suffirait presque de dire que ceux qui aiment peuvent y aller les yeux fermés, et ceux qui sont hermétiques peuvent s’abstenir.

Mais je vais faire un petit effort, au cas très improbable où certains d’entre vous n’aient jamais lus de bouquins de l’énergumène. Carlos est donc capable, de façon totalement invraisemblable, mais néanmoins totalement cohérente de faire vivre Gardel et de lui donner envie d’assassiner Julio Iglesias (Aller simple), d’envoyer un tueur à gage en vacances avec ses enfants dans un camp de nudistes où il doit honorer un contrat (Tuer sans se mouiller), de faire se croiser un magouilleur argentin, Paco Ignacio Taibo II et le roi d’Espagne (Je reste le roi d’Espagne) ou de suivre la carrière du plus jeune fils de Dieu dans les émissions de téléréalité (Le plus jeune fils de Dieu).

Personne ne devrait donc s’étonner qu’il puisse transformer un veuve de cinquante ans, de grenouille de bénitier engoncée dans des tenues de bonne sœur en une bombe qui dézingue à tour de bars tous ceux qui lui manquent de respect et carbure au Southern Comfort et au Cohibas, tout en chantant des boléros.

Personne ne devrait non plus s’étonner que l’on suive ses aventures avec passion (c’est la moindre de choses), le sourire aux lèvres, ni qu’à l’arrivée on s’aperçoive que, derrière la blague, il y a le tableau pas si exagéré que ça de la condition des femmes, en Espagne (et pas uniquement en Espagne).

Alors certes, les solutions du couple Carlos/Piedad sont un poil expéditives, mais cela s’appelle du défoulement, et ça fait vraiment du bien. Désolé pour ceux qui ont déjà trop de livres à lire, mais il faut impérativement ajouter celui-ci.

Carlos Salem / Attends-moi au ciel (Muerto el perro, 2014), Actes Sud/actes noirs (2017), traduit de l’espagnol par Judith Vernant.