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Rencontres toulousaines

Grosse actualité polar pour les toulousains dans les jours à venir. Comme je l’annonçais il y a peu :

Jeudi prochain (26 févier), à 18h00, rencontre avec Victor del Arbol à Ombres Blanches, j’assurerai (ou j’essaierai d’assurer) l’animation.

Deux jours plus tard, le samedi 28 février, toujours à Ombres Blanches, à partir de 17h00, ce sera une rencontre avec Pascal Dessaint, toujours animée par ma pomme.

Et pour ceux qui ne voudraient pas aller en centre ville, Pascal Dessaint sera également à Escalquens à la librairie Escalire le jeudi 5 mars à partir de 19h00.

Rencontre avec Ayerdhal chez Bédéciné

TPS c’est fini. Lessivé je suis comme dirait Montalbano. Je vous en cause demain. En attendant, un tout petit résumé de la rencontre avec Ayerdhal le vendredi soir.

Fin d’après-midi, vendredi, avec Ayerdhal chez Kti Martin, la Maîtresse de bédéciné. Un vrai régal.

Petite soucis pour moi, je devais être dans l’assemblée celui qui connaissais le moins l’auteur … mais bon, je ne me suis pas dégonflé.

On a causé de Rainbow Warriors, de Bastards (et c’est rude si on ne veut pas déflorer l’intrigue), de Cybione (ça ne nous rajeunit pas), de Transparence.

On a causé de politique (sans blague ?), de son admiration pour les différents gouvernements en place, de sa passion pour la CIA et du courage du PS … Non je déconne.

On a parlé de SF et Thriller, d’écriture, de New York, des faux-culs des nations unies, des copains qu’il met dans les livres, de comment, avec l’âge et la maturité il devient gentil avec ses personnages.

On a parlé d’utopie, de Jean-Claude Dunyach, de comment le passage au thriller a changé son écriture.

Bref on a passé un excellent moment et on a bu le cocktail (même sans alcool) de Kti.

Et si voulez en savoir plus, tant pis, il fallait venir. Demain soir mon bilan très subjectif de TPS sixième saison.

Rencontre avec Eric Maravélias

Deuxième soirée TPS à Ombres Blanches. Avec Eric Maravélias. Malheureusement les toulousains ne s’étaient pas déplacés, très peu de monde. Ils ont eu tord.

J’ai découvert avec bonheur un auteur chaleureux, intéressant, mais ce qui est plus important pour un animateur de débats, j’ai découvert un conteur. Et oui, c’est ça qui compte face à un public, c’est là que les latinos sont imbattables, et que Maravélias se débrouille très bien. Il sait raconter.

Raconter la galère, l’horreur, raconter l’espérance, les rêves déçus, raconter les chutes et rechutes, mais aussi chaque fois qu’il s’est relevé. Raconter la solitude, la maladie, raconter l’amour et le manque d’amour. Raconter les auteurs qu’il aime et admire. Raconter l’arrivée de l’héroïne, raconter ses ravages. Raconter les aventures éditoriales. Raconter la poésie d’un paysage urbain et industriel la nuit, sous la pluie. Raconter le manque, la mort des potes, et pourtant, malgré tout, la joie d’être là et d’avoir vécu tout ça.

Et puis l’émotion, la franchise brute face à un public peu nombreux mais visiblement très ému.

Autant de choses difficiles à rendre, dans un bref compte-rendu, mais qui font que tout le monde, à une moment ou à un autre, a eu la gorge serré, et que ce fut une très belle rencontre.

Une fois de plus les absents ont eu tort …

Toulouse passe au Noir

On y arrive. Où ça ? A Toulouse Polars du Sud

affiche-2014Comme je l’annonçais le mois dernier, l’ouverture vers les librairies de l’hyper centre-ville s’accentue, et s’accentue en beauté. Les auteurs seront dans toutes les librairies indépendantes durant la semaine du 6 au 11 octobre, et pour ma part je serai :

  • Mardi 7 octobre à partir de 18h00, Deon Meyer sera à Ombres Blanches. Profitez-en, il ne pourra pas rester pour le week-end, victime d’une tournée européenne très fournie.
  • Jeudi 9 octobre, toujours à partir de 18h00, toujours à Ombres Blanches, ce sera Eric Maravélias. L’occasion de rencontrer cet auteur dont Aurélien Masson nous avait dit le plus grand bien lors de sa venue à Toulouse (et il avait bien raison).
  • Vendredi 10 octobre, à partir de 16h30-17h00, Ayerdhal sera à la librairie Bédéciné.

Et Eric Maravélias et Ayerdhal restent le week-end et seront en très bonne compagnie (Pierre Lemaître, Yasmina Khadra, Serge Quadruppani, Gianni Biondillo, Carlos Salem, Lorenzo Lunar, Stéphanie Benson, Cristina Fallaras, Michael Mention etc …) à la librairie de La Renaissance.

A très bientôt donc sur tous les lieux du festival, sans oublier le rallye du samedi 11 octobre écrit cette année par Benoit Séverac.

Et le samedi soir, pour l’apéro, je mettrai la belle chemise et la cravate pour jouer avec Paint It Blues.

Rencontre avec Craig Johnson

Comme promis … Samedi donc, toujours à la médiathèque José Cabanis, deuxième rencontre sur le polar américain, avec Craig Johnson cette fois.

Difficile d’imaginer plus grand écart. Passer d’Ellroy à Johnson c’est passer de la mégapole à l’immensité de la nature, de l’homme seul avec ses obsessions à l’individu au sein d’une communauté, du show flamboyant et minuté à l’improvisation chaleureuse … Pour résumer, après les rencontres j’ai dit à l’un que cela avait été un honneur, à l’autre que cela avait été un plaisir …

Je pourrais vous renvoyer au compte-rendu que j’ai fait en novembre 2009 lors de sa première visite à Toulouse. Du moins pour ce qui concerne l’homme et l’ambiance de la rencontre. Mais ce serait tricher, et ce serait surtout faux tant Craig Johnson est généreux et nous a régalé de nouvelles histoires.

On est peu revenu sur son passé fait de petits boulots. Il nous a juste confié que, dès son enfance, il a voulu écrire, venant d’une famille de lecteurs. L’enfer pour sa famille ce serait un endroit sans livres. Du coup dans son ranch, il y en a partout, jusque dans les écuries, au cas où … Tout ce qu’il voulait c’était vivre, voir du pays, et acquérir l’expérience qu’il jugeait nécessaire pour avoir quelque chose à raconter. Comme il le dit en riant (il rit beaucoup, et le public également), écrire est comme faire une longue course à cheval, très longue. Il faut un bon cheval (ou une bonne histoire) ; il a attendu plus de quarante ans avant de trouver le premier bon cheval.

Il a parlé de ses personnages.

De Walt Longmire, pour lequel il s’est inspiré d’Athos et de Jean Valjean, parce qu’il aime les personnages qui ont une fêlure ; de son envie de le faire parler à la première personne, pour que le lecteur ait l’impression qu’il est avec lui dans un bar à l’écouter raconter ses histoires.

Des personnages féminins, nécessaire pour contrebalancer le fait que le lecteur se trouve, tout le long du livre, prisonnier dans la tête d’un homme. Ces personnages féminins tellement nécessaires à la survie de Walt, sans qui il serait complètement perdu. Ruby, qui lui organise ses journées à coups de post it, Dorothy qui le nourrit, et Vic, avec qui la relation est la plus complexe, car non dénuée d’une tension sexuelle.

A ce propos, il rapporte les conseils d’autres écrivains qui lui ont conseillé de laisser cette tension pendant au moins 17 romans. Mais s’insurge-t-il vous connaissez qui vous comme femmes ? Vous en connaissez qui vont attendre 17 ans ?

D’Henry Standing Bear bien entendu, l’ami indien (Craig Johnson ne dit jamais Native Américain, il dit indien, ou Crow, ou Cheyenne, parce que c’est comme ça que ses copains indiens s’appellent eux-mêmes). Un personnage avec lequel il a voulu combattre le cliché de l’indien impassible. Car nous dit-il il ont un sens de l’humour d’enfer. Un sens de l’humour forgé par des siècles à supporter les blancs …

A propos d’humour, Craig Johnson qui a été flic à New York, dit qu’il sait quand un polar est écrit par quelqu’un qui n’a jamais approché un policier : Il manque d’humour. Parce que nous dit-il, dans les voitures de patrouille, l’humour est indispensable pour se protéger des horreurs vues au quotidien.

Un autre préjugé qu’il veut battre en brèche : l’homme de l’Ouest comme un individualiste qui se tire d’affaire tout seul, un John Wayne déclarant « L’Homme doit faire ce que l’Homme doit faire ! » (il fait très bien John Wayne). C’est tout le contraire. Dans un pays où les gens sont moins nombreux que les antilopes, où la nature a une telle importance (parfois meurtrière) personne ne peut s’en sortir tout seul, la seule façon est de travailler ensemble, soudés.

Et puis il a parlé du Wyoming, des basques, du point de départ de son dernier roman, des scènes d’action et de sexe dans les romans à venir, et de bien d’autres choses …

A la réflexion, du pur point de vue « technique » de l’animateur de rencontre la grande différence entre James Ellroy et Craig Johnson est la suivante : avec ses questions l’animateur ouvre une porte. Ellroy la referme parfaitement (et parfois sèchement) avec une réponse concise et précise mais sans aucun débordement permettant de rebondir ; Craig Johnson répond aussi, mais il brode, déborde, et ouvre deux, trois, quatre autres portes, au risque de répondre à l’avance à une autre question, mais avec l’avantage énorme de proposer de multiples ouvertures pour rebondir. Au point que l’animateur attentif n’a presque qu’à prévoir la première question, les autres suivent naturellement …

Voilà, d’après ce que j’ai vu à la sortie pendant la séance de signatures, tout le monde était enchanté, surtout Gaby, mon fiston qui a récupéré un badge de shérif du comté d’Absaroka et que j’ai pris en photo avec le chapeau de Craig.

A partir de demain, je reprendrai le cours normal des notes de lecture …

Rencontre avec James Ellroy

C’est fait ! Ce ne fut pas facile, mais on ne peut pas non plus toujours faire des choses faciles …

Mais commençons par le commencement. James Ellroy est grand ! Il en impose, d’emblée. James Ellroy est très différent en privé (on a discuté 5 minutes avant la rencontre) et en public. En privé il est tranquille, d’abord facile et très pro : On s’entend sur le début de la rencontre, sur le rôle de la traductrice, et il m’assure qu’on va passer un très bon moment.

Puis il entre sur scène, car c’est une entrée sur scène. Vous connaissez peut-être le jingle d’ouverture des Blues Brothers ? Ellroy a le sien. Il entre, sous les applaudissements, s’assied, pose les pieds sur la table basse, et lance son maintenant célèbre : « Salut les pervers, les pédés, les voyeurs, les renifleurs de petites culottes etc … » C’est parti !

Il a enchaîné sur une présentation de Sa Personne : « I’m James Ellroy », expliquant comment à 9 ans, jaloux du prix Nobel de Camus, il avait décidé que les français l’aimeraient plus à lui. Comment ensuite il a fomenté l’accident qui couta la vie à Camus, et comment, aujourd’hui, enfin, c’est lui que les français aiment. Sans nous laisser le temps de souffler, lecture de la première page de son bouquin.

Applaudissements. La rencontre peut démarrer !

Là ça se corse pour moi. Parce que si James Ellroy a répondu très calmement à toutes mes questions, même quand je me trompais, ses réponses sont courtes, très courtes … concises, intéressantes, mais courtes.

Il a raconté comment il mesure, évalue chaque syllabe de ses phrases, chaque syllabe des noms propres et comment il vérifie, en lisant à voix haute, que chaque phrase sonne bien comme il le désire. Il a parlé de son amour pour la langue anglaise sous toutes ses formes : classique, argot, yiddish (pour lequel il a une tendresse particulière parce ses sonorités roulent sous la langue), invectives racistes … Comment il adore jouer avec toutes ces couleurs.

A propos de son dernier livre, qui mêle passé et présent (la narration passe en permanence d’un temps à l’autre), il a expliqué qu’il voulait adopter et mélanger deux points de vue : celui du jeune Ellroy, qu’il qualifie de stupide, et celui du Ellroy mature plus réfléchi.

A propos de thème, il nous a dit que cette fois il en a définitivement terminé avec sa mère, et qu’elle n’apparaitrait plus jamais sous son vrai nom dans un de ses livres. Mais qu’il voulait, en ce moment où il avait trouvé La Femme de sa vie faire le bilan et rendre hommages aux autres femmes ayant compté pour lui. Il confirme à l’occasion que ces femmes sont la seule chose importante de sa vie, qu’elles sont au centre de son œuvre et que tous ses livres racontent l’histoire de mauvais hommes sauvés par des femmes fortes.

A propos de la sérénité qu’il semble avoir trouvé à la fin du livre, il a confié que cette sérénité ne plait pas aux US, mais qu’il est certain qu’elle sera très bien perçue par les français qui sont plus romantiques et aiment les belles histoires d’amour. Du coup il espère vendre beaucoup de livres chez nous ! Par contre, ne nous attendons pas à retrouver cette sérénité dans ses prochains romans, son avis a été lapidaire mais très clair. Une belle fin c’est très bien pour un autobiographie, mais calamiteux (là il se met à ronfler) pour un roman.

Nous avons ensuite parlé de deux termes qui reviennent dans son œuvre. Le premier obsession. Il voit de mauvaises obsessions (celle de la drogue ou du sexe) et de bonnes (celle de vouloir écrire des livres géniaux). Il est obsédé, et se sert de cette obsession pour être un immense écrivain ! (Il nous a aussi parlé à un moment de son ego monumental …). Mis à part le fait qu’elle l’empêche de dormir, il aime son obsession !

Le second est « narration ». Là il nous dit que la narration coule dans ses veines en même temps que le sang. Qu’il ne vit que pour raconter des histoires, que c’est un besoin vital.

Nous avons terminé avec l’importance de la musique et son admiration pour Beethoven. Il n’écoute jamais de musique en travaillant, mais la musique des grands romantiques, Beethoven en tête, mais également Liszt, Bruckner ou Rachmaninov lui a plus appris sur la narration que tous les livres réunis.

Au final, et avant de passer la parole à la salle, tout c’était bien passé, je m’étais fait renvoyer gentiment dans mes buts à deux reprises (mes questions étant jugées trop spécifiques) mais … Mais je commençais à suer car, au moment où il m’a annoncé qu’il voulait passer la parole au public j’étais complètement à court de questions ! Heureusement, sauvé par le gong.

Ensuite, avec le public, il a fait son show, sans le moindre débordement. Plaisanteries, annonce qu’il attaque un nouveau quatuor de Los Angeles qui se passera pendant la deuxième guerre mondiale, refus de juger les films tirés de ses bouquins (tout ce qu’il retient c’est l’argent que cela lui a rapporté), refus de parler de la situation actuelle, et un avis définitif sur le bouquin de Steve Hodel à propos du Dahlia Noir : Il lui semble aujourd’hui sans intérêt de découvrir le meurtrier qui de toute façon est mort et ne peut plus nuire à personne, qui qu’il soit, la seule chose qui continue à l’intéresser est de savoir pourquoi les hommes continuent à tuer les femmes de façon aussi atroce.

A la fin des questions (fin qu’il a totalement manipulée en disant plus que 4, plus que 3 … dernière), en grand showman il a fait une sortie en déclamant de Dylan Thomas.

Au final, une heure de show totalement maîtrisé, tout sourire, sans un seul débordement !

Intéressant ensuite de discuter avec les spectateurs … Certains se sont marré, ont été intéressés, étaient de toute façon conquis d’avance et venait voir le fauve. Même ceux là (dont je fais partie) sont bien incapables de séparer le premier du second degré, la provocation de la sincérité (sauf quand il parle spécifiquement de littérature). D’autres ont trouvé le personnage odieux. Ce qui est certain, c’est que charmé ou atterré, personne ne s’est ennuyé.

Quand à moi, j’ai une droit à une poignée de main assortie d’un « Good Job ! ». Pas un mot de plus, pas un mot de moins.

Sur ce je vous laisse, je vais voir Craig Johnson !

Rencontre avec Leonardo Padura.

Première impression, si Leonardo Padura passe vers chez vous, allez le voir, sans faute. Comme tous ses amis hispaniques, comme Paco Ignacio Taibo, Carlos Salem, José Manuel Fajardo, Francisco Gonzalez Ledesma, Raul Argemi, José Carlos Somoza, Luis Sepulveda … Tous, sans exception, sont des conteurs exceptionnels. Si vous avez la chance d’avoir un bon traducteur sous la main (et là, elle était excellente, puisqu’il s’agissait de sa traductrice Elena Zayas), c’est le bonheur assuré.

Il nous a parlé, bien entendu, de politique et de littérature.

Politique pour évoquer cette histoire qu’il raconte. Evoquer la guerre d’Espagne, évoquer le stalinisme, évoquer le personnage de Trotski, évoquer le poids et la puissance, inimaginables aujourd’hui, de la propagande soviétique relayée par tous les parti communistes, évoquer la situation cubaine au travers du personnage d’Ivan. Ivan qui comme lui fait partie de ce qu’il appelle la génération cachée.

La génération qui a grandi dans le processus révolutionnaire, a profité des avancées de la révolution (en étant en particulier la première génération à aller massivement à l’université), a cru dans cette révolution, a activement participé en allant couper la canne à sucre et planter le tabac … Pour se retrouver à quarante ans avec rien dans les mains. Parce que la situation économique n’a pas évolué, et surtout parce que le pouvoir est resté dans les mains de la génération précédente, celle qui avait fait la révolution. Une génération aussi à qui on a dit ce qu’il fallait lire, quelle musique écouter, comment s’habiller, et qui a accepté tout cela, de plus ou moins bon gré, parce que c’était en vue d’un avenir radieux qui n’est pas venu. Une génération sans visage. Celle de Mario Conde, celle d’Ivan.

Et pourtant, comme il le dit dans le court entretien publié par Bernard Strainchamps sur bibliosurf, s’il y a une chose dont Leonardo Padura est certain, c’est que la seule solution proposée actuellement, à savoir le capitalisme, ne marche pas. Il a commenté de nouveau cette phrase d’un immigré roumain dans le film Les lundis au soleil, à savoir que son arrivée dans un pays démocratique lui avait appris deux choses : que tout le bien qu’on lui avait dit du communisme était faux, mais que tout le mal qu’on lui avait dit du capitalisme était vrai.

Finalement, le plus grand reproche qu’il fait à Staline (au travers de ses personnages) c’est d’avoir été le meilleur propagandiste des anti communistes et d’avoir perverti une magnifique utopie, au point de la rendre inacceptable pour des millions de gens, de son vivant, et bien longtemps après sa mort.

Il a conclue en réaffirmant sa conviction que ni la capitalisme, ni le communisme tel qu’il a été pratiqué en Union Soviétique ne sont la solution pour notre avenir. Que certain pensent que nous serons mieux une fois morts, dans les différents paradis proposés, que c’est très bien pour eux, mais qu’il préfèrerait qu’on essaie aussi d’améliorer les choses ici, sur terre.

Et puis on a parlé de littérature. De la marge de manœuvre d’un écrivain quand il s’attaque à un tel sujet. De la limite entre fiction et réalité. Comment traiter le personnage de Trotski dont les faits et gestes sont connus jour après jour. Comment choisir un point de départ (en l’occurrence 1929, année où s’arrête son autobiographie). Quels faits, quel éclairage il a choisi pour ce personnage. Comment également Ramon Mercader, sur lequel très peu de choses ont été écrites, lui a donné (avec Ivan) l’espace pour l’imagination. Mais comment cette imagination doit aussi tenir compte de tous les événements d’époque et être vraisemblable. Comment par exemple on sait que Ramon était à Barcelone en 36, on sait ce qu’il se passait alors à Barcelone, et cela doit être exact. Reste à inventer dans quelles rues il marchait, à quelles réunions il a participé, avec qui il a parlé …

On a aussi parlé du rythme, du tempo, de l’effet littéraire créé par le ralentissement qu’il introduit à l’approche du moment culminant, l’assassinat de Trotski. Comment cet effet est rendu nécessaire par la difficulté qu’il y a à « tenir » le lecteur alors qu’il sait déjà qui a été tué, par qui, et quel jour ! Comment cet effet fonctionne de façon magistrale créant un suspense là où il ne devrait pas y en avoir. Au point que certains lecteurs lui ont demandé pourquoi il n’avait pas sauvé Trotski au dernier moment.

Et puis, comme avec tout conteur qui se respecte, il a tout le reste, le ton, la voix, l’humour (on rit souvent en écoutant Padura), les anecdotes qui viennent pimenter le récit (on a entre autres appris, gestes à l’appui, comment fabriquer un pantalon Pattes d’Eph à partir d’un pantalon serré …). Autant de choses qu’il serait vain de vouloir faire passer dans un compte-rendu, et même dans une retranscription.

Rencontre avec Arni Thorarinsson

Jeudi soir (le 30 septembre) donc, rencontre avec Arni Thorarinsson à Ombres Blanches. Ce qui frappe d’entrée dès qu’on le voit, et surtout dès qu’il commence à parler, c’est qu’il est aussi flegmatique que son personnage, et, rapidement qu’il manie le même humour pince sans rire. Au fil de la rencontre, l’homme se révèle sympathique, chaleureux … et content d’être là, à rencontrer des gens.

La question qui se pose immédiatement face à un auteur de polars islandais est … Mais pourquoi des polars en Islande. Thorarinsson n’a pas vraiment de réponse, sinon : « Certes pourquoi ? Mais pourquoi pas ? ». Il nous a raconté que, journaliste, il a eu un jour l’envie d’écrire un polar islandais, qu’il s’y est mis, sans en parler à personne, et qu’un soir, dans un bar, son pote Arnaldur Indridason (ils étaient déjà copains) lui a confié qu’il était en train d’écrire … un polar islandais ! Il faut croire que le pays, ses écrivains et ses lecteurs étaient mûrs pour cela.

C’est en lisant un roman de Ross McDonald, de la série Lew Archer que Thorarinsson a eu envie de se mettre à l’écriture (comme Gunnar Staalesen d’ailleurs, lui aussi directement influencé par McDonald). Son personnage ne pouvait évidemment pas être un privé (pas de privés en Islande), il fut donc journaliste, comme son auteur. Un journaliste hard-boiled, qui au cours de ses aventures est devenu de plus en plus soft-boiled.

Alors certes, ce fut difficile au début d’écrire des polars dans un pays de 300 000 habitants qui compte … 2 meurtres par an, dont un lors d’une bagarre entre deux ivrognes, l’un tombant sur le couteau de l’autre … Mais avec un peu d’imagination …

Sur l’humour. Thorarinsson, comme son personnage est un gentil. Un gentil qui décrit des horreurs : haines, jalousie, vengeances, meurtres, drogue … Sans l’humour il ne sentirait pas capable de d’écrire tout cela. Cet humour, il en a fait une des caractéristiques d’Einar, son personnage, qui lui ressemble par bien des aspects.

Autre caractéristique commune à l’auteur et à son personnage : Ils ne jugent pas, jamais. Même les pires « assholes » selon les mots même de l’auteur. Ils décrivent ce qu’ils font, essaient de comprendre comment et pourquoi ils en arrivent là. Attention, comprendre, pas excuser, pas d’angélisme non plus …

Ceux qui connaissent ses romans savent que la musique y est très présente. Tout d’abord parce que, quand adolescent il écoutait du rock, ses parents lui disaient que c’était de la « sous-musique », et que très longtemps on lui a aussi dit que le polar était de la « sous-littérature », le rock de la littérature … Mais surtout parce que c’est un bon moyen de définir un personnage, de créer une ambiance autour de lui, de lui donner plus de chair.

Nous avons aussi évoqué l’Islande, et sa marche forcée vers une uniformisation consumériste. Arni Thorarinsson nous dit que, si les anciennes valeurs islandaises ne sont pas mortes, elles sont sacrément en sommeil. Parmi ces valeurs la langue (dont la maîtrise se perd d’après l’auteur), mais aussi une certaine solidarité et le sentiment, autrefois partagé, qu’un islandais en vaut un autre, qu’ils étaient tous égaux, indépendamment de toute considération de pouvoir ou de richesse (sans doute parce qu’il y avait beaucoup moins d’écarts de pouvoir et de richesse). Et à son avis (que je partage !) outre les histories et intrigues immédiates, les trois romans traduits en français racontent aussi la lente dégradation du lien social, la perte de valeurs traditionnelles (pas jugées très sexy ou très cool dans le monde d’internet), et même, a-t-il dit, le fait que les islandais sont en train de se perdre eux-mêmes. Et tout cela, avant même le choc de la crise financière qui vient de dévaster le pays.

A propos de cette crise, à noter que certaines réactions islandaises font quand même rêver au pays de Bettancourt, Woerth et autres Sarkozy : Le parlement islandais s’apprête à faire passer en jugement le premier ministre qui a appuyé les privatisations des banques et la fuite en avant dans la bulle financière qui a abouti à la catastrophe qu’on connait. Et les patrons et gestionnaires des banques qui ont mis la population sur la paille ont quitté l’île, et n’osent plus y retourner. Un exemple à méditer …

Dernier point, si Einar voyage, quitte Reykjavík pour les petites villes de province c’est parce que cela donne à l’auteur l’occasion de connaître son pays et ses compatriotes.

Bref une rencontre très agréable, avec un grand bonhomme flegmatique et souriant qui ne se prend pas le chou, ne joue pas l’Artiste, aime ses romans, ses personnages et, de façon générale, les gens. Un plaisir.