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Cette fois-ci, ce n’est pas drôle

Putain de sale nouvelle, l’immense Marcel est mort. Le fameux Porc Jerzy (vous vous souvenez, celui que le père colle au zoo …), Newton, la coccinelle, le professeur Burp, Superdupont , Pervers Pépère… orphelins, comme nous.

Combien de fois ai-je éclaté de rire à la lecture des Rubriques à Brac, Dingo dossiers, sans parler des dialogues géniaux des affreux de l’anti France, ou des éditos de Fluide.

Je sais, cela faisait un moment qu’il n’écrivait plus et de dessinait plus, n’empêche, ça fiche un coup au moral, un peu de ma jeunesse qui s’en va. Puisque c’est ça, j’ai ressorti mon intégrale des Rubriques à Brac.

cocci

Ciao maestro

Scola 05Même si cela faisait un moment qu’il ne tournait plus, il fait partie de mon panthéon. Il nous a donné tant de bonheur, de rires, de grincements de dents, de saudade, de larmes … J’ai entendu mes parents parler de ses films, puis je les ai vus, et revus …

Il aurait mérité de vivre mille ans, mais il est sans doute déjà en train de boire un coup avec ses potes Dino, Federico, Vitorio, Marcello, Giulieta, Alberto, Ugo …

Merci maestro, merci mille fois.

Je vais ressortir quelques DvD des tiroirs …

Scola 01

Scola 02

Scola 03

 

 

Ayerdhal, merci pour tout.

Je pars deux jours en un lieu sans internet, mais dès le premier soir Bernard de feu Mauvaisgenre me lâche la nouvelle : Ayerdhal est mort. Et merde.

Ayerdhal, grâce à Kti de Bédéciné, c’est mon retour vers la SF. Quand j’étais jeune (et bête), en arrivant à Toulouse, je croyais avoir fait le tour de la SF. J’avais lu Zelazny, Dick, Vance, Smith, Azimov, Herbert … j’avais fait le tour. Et je suis rentré dans la librairie de Kti qui m’a mis Etoiles mourantes dans les mains. C’est signé Ayerdhal et Jean-Claude Dunyach. Et j’ai pris une claque, une immense claque.

Après j’ai lu tous les recueils de nouvelles de Dunyach, et tous les romans que j’ai trouvé d’Ayerdhal. J’ai tout aimé, et avec Parleur, ou les chroniques d’un rêve enclavé j’ai pris une nouvelle gifle …

Un jour Ayerdhal c’est mis au thriller, ça a donné Transparence, couronné de prix polar, un encore un choc de lecture.

Et dernièrement Rainbow Warriors, et Bastards, deux de ces romans que j’adore, pleins de vie, d’énergie, qui se foutent de savoir dans quelle case on va les ranger mais vous révoltent, vous ravissent, vous filent la rage et la pêche …

Puis l’an dernier, enfin, j’arrive à le faire inviter à Toulouse Polars du Sud, le pied, l’occasion de passer quelque temps avec lui, d’organiser une rencontre chez Kti, de tchatcher, d’envisager une rencontre, une autre fois, avec Quadru et les Wu Ming, de discuter d’un Cybione à venir … l’homme s’était alors révélé aussi généreux et chaleureux que l’auteur. Et puis, merde.

Quand je pense qu’il y a tant de marchands de canons qui vivent centenaires et que lui n’était de marchand d’histoires et d’utopies. Saloperie.

Vous pouvez relire ses bouquins. Vous devez relire ses bouquins. Et si vous ne l’avez jamais rencontré, Bernard m’a autorisé à reproduire ici la rencontre qu’il avait organisée avec lui en 2002 sur feu Mauvais genres.

Rencontre d’Ayerdhal avec les abonnés du site Mauvais genres en mars 2002 (c’était à l’occasion de la sortie d’un épisode de Cybione).

Portrait d’Ayerdhal

Par Serge Lehman

Maintenant qu’en France la science-fiction fait partie de la consommation culturelle courante, que l’édition accumule les titres à une cadence de mitrailleuse, que le cinéma et la télévision eux-mêmes succombent à son charme technoïde – bref, maintenant que la Marchandise accomplit son œuvre léthale et que tout le monde se la joue rebelle – il faut dire qu’Ayerdhal est écrivain, que le mot magique pour l’approcher, ce n’est pas « science-fiction » mais « littérature » et que son univers est avant tout une production personnelle, et non l’application mécanique de règles imposées par une cause ou une histoire communes.

Il y a, chez tous les lecteurs sincères, une incapacité à se contenter de choses
déjà-vues-déjà-faites, un vrai désir pour les écrivains capables de créer des
mondes ; une envie de stupeur face à l’auteur. Ayerdhal est quelqu’un qui
donne ça. Quand on l’approche d’assez près, qu’on entre dans sa sphère gravitationnelle et que, pour ainsi dire, on subit son attraction, la science-fiction cesse d’être cette étrange barrière imperméable – frontière des mots nouveaux, concepts métaphysiques mis en œuvre comme s’ils étaient de simples algorithmes, mutations et métamorphoses toujours opérées sous le texte, derrière le décor, loin du récit lui-même mais dont pourtant tout découle et qui déforment tout, y compris le récit lui-même. La science-fiction, ce n’est pas une famille de sujets plus ou moins tirés de l’histoire récente des sciences et des techniques mais une nouvelle façon d’écrire – une nouvelle science de la fiction, pour paraphraser Dantec. Et c’est pourquoi elle est difficile à lire. Et c’est pourquoi il lui faut de vrais auteurs pour se trouver des lecteurs. Mais une fois que la connivence est établie, l’alchimie se fait dans les mots, l’art est celui du récit et le partage s’appelle littérature.

Les mondes d’Ayerdhal sont dans ses titres. La Bohème et l’Ivraie, Mytale, L’Histrion, Ballade Choreïale, Sexomorphoses… Si quelque chose vous parle dans cette mini-rhapsodie, s’il vous semble que toutes ces voyelles claquantes, ces consonnes rugueuses et suaves s’adressent à vous personnellement et qu’elles ouvrent des voies inconnues à votre sensibilité, vous devriez jeter un coup d’œil – un peu plus qu’un coup d’œil – à la façon dont il pratique la littérature. Si, dans le choix même de son nom (vous vous doutez bien qu’il ne s’appelle pas Ayerdhal), vous pressentez un héroïsme d’auteur, vous devriez lui faire don de votre être de lecteur, au moins une fois. Histoire de voir de ce qui se passe. Et c’est encore plus impératif si vous ne connaissez pas la science-fiction de l’intérieur, parce que cela veut dire que les simplifications abusives de la Marchandise (et de son rejeton communiquant, le marketing) n’ont pas encore lessivé votre esprit et que vous êtes libre de nouer avec l’auteur et ses mondes une liaison honnête ; une vraie relation littéraire. Depuis le début de sa carrière, Ayerdhal a toujours été un auteur à part, un de ces auteurs qui, bien qu’ancrés dans une division éditoriale hautement sélective, ont le chic pour s’attirer des lecteurs venus de tous les bords. Des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, des passionnés et des indifférents. La plupart sont revenus enchantés du voyage. A vrai dire, la plupart n’en sont pas revenus.

Mais n’est-ce pas la forme même de l’aventure littéraire, depuis toujours et pour toujours ? Il n’y a que les départs qui comptent.

Réponses d’Ayerdhal aux questions des abonnés de la liste de discussion

Jean-Marc Laherrère : Quand vous avez créé ce personnage, aviez-vous déjà l’intention d’en faire l’héroïne d’une série ? Et question qui suit immédiatement : la série aura-t-elle une suite ?

Ayerdhal : Difficile en effet de cacher qu’Elyia était d’entrée condamnée à subir plusieurs séquelles : sa propension à la mort transitoire laisse peu de place au doute. Pour être franc, mon intention était de lui infliger les affres d’un épisode par an, mais un épisode de mes propres aventures dans l’univers mystérieux de l’édition a quelque peu modifié mon plan de travail.

La série est loin d’être achevée. Sauf erreur nucléaire, « Cybione 4 » devrait paraître à l’automne. Et j’espère bien reprendre le rythme interrompu en 94.

Jean-Marc Laherrère : Comment naît l’idée d’un assureur comme l’agence Ender, qui assure des constitutions, des régimes politiques ? Je le vois pour ma part comme une conséquence ultime de la privatisation à outrance à laquelle on assiste : exit l’UNESCO, l’ONU, le tribunal international, vive le FMI, la banque mondiale et … l’agence ENDER. Le moins qu’on puisse dire est que ne nous prévoyez pas un avenir radieux. Seul espoir, Elyia, nouvelle force d’intervention est bien sympathique et a un sens étique anormalement développé pour un bras armé garant de l’ordre universel. D’ailleurs est-il bien crédible d’avoir mis à ce poste quelqu’un d’aussi honnête intellectuellement, qui réfléchit au lieu d’obéir aux ordres ?

Ayerdhal : Entre Ender et les Puissances de « F.A.U.S.T. » de l’ami Lehman, il y a peu de différences, n’est-ce pas ? Je crains fort que les deux séries s’intéressent finalement moins à réfléchir l’avenir qu’à décrire le présent, avec plus ou moins pas grand-chose d’anticipation. Pour résumer en moins de mille pages : la « mondialisation » laisse de moins en moins de place à la fonction politique, laquelle échoit à une nouvelle classe de seconds couteaux qui jouent à gouverner le citoyen au lieu de travailler à la gestion de la communauté, pendant qu’une poignée d’actionnaires d’Ender leur imposent des quotas et un minimum de bénéfice annuel tout en se partageant le monde, sous-sol et dépendances jusqu’à épuisement des ressources.

L’effet pervers (car non calculé) de la démission politicienne et de l’allégeance aux Puissances pousse un nombre grandissant de citoyens à l’acte politique individuel, parfois concerté et démonstratif (ATTAC, le FSM, par exemple), souvent beaucoup plus furtif car totalement inscrit dans le quotidien. Il existe des Elyia dans tous les domaines, à presque tous les niveaux, qui ne se contentent pas d’appliquer les directives et qui vont quelquefois jusqu’à les détourner. La stratégie de profit des multinationales est telle qu’il lui est souvent plus confortable d’utiliser, dans un esprit de récupération et de rentabilité, que de marginaliser ou de combattre (Fleuve Noir, chez qui on trouve encore, entre autres, « La Bohême et l’ivraie » appartient à Vivendi Universal). Le mutuel parasitisme est un marché de dupes, évidemment, mais il explique beaucoup de tolérances… et pas mal de compromissions. Même si leurs histoires personnelles compliquent méchamment le jeu, Saryll et Elyia collaborent sur cette base.

Jean-Marc Laherrère : C’est la première fois dans un de vos romans que vous laissez à une société autogérée, libre de toute contrainte émanant d’un pouvoir politique ou économique, avoir une chance de s’en sortir (je fais allusion aux villages qui se trouvent dans les montagnes à l’intérieur des terres). Dans « Parleur », ou dans « Polytan » la fin est toujours tragique, les forces extérieures qui s’opposent à cette société étant trop fortes. Eprouviez-vous le besoin d’être un peu moins pessimiste pour une fois ? Ou devenez-vous plus optimiste ?

Ayerdhal : Aussi tragique soit le dénouement de « Parleur », les dernières lignes en font, à mon entendement, le bouquin le plus optimiste que j’ai écrit, mais j’ai l’optimisme tortueux. Je ne me souviens pas avoir été pessimiste, à aucun moment de mon existence. Cynique, par contre…

Jean-Marc Laherrère : Vos intrigues sont toujours complexe, vos livres décrivent des machinations politiques machiavélique, pleines de fausse pistes, de stratégies à long terme, où il y a toujours des intentions cachées derrière les actions les plus simples en apparence. Prévoyez-vous tout cela au moment où vous commencez un roman, avez-vous un plan très structuré, où les choses se mettent-elles en place « toutes seules » au fur et à mesure que vous avancez ?

Ayerdhal : A l’exception de « Etoiles Mourantes » qui, pour cause de collaboration, nécessitait que Jean-Claude Dunyach et moi travaillions à partir d’un scénario précis (il faisait plus de 400 pages), je travaille sans plan et avec un minimum de structures. Globalement, mes romans naissent d’une colère ou, en tout cas, de l’envie de m’exprimer sur quelque chose qui me titille… sur quelques choses qui me titillent. Quand je suis sûr de ce que j’ai envie de dire et d’où je veux aller, je concocte les personnages qui me permettront de le faire. Cela peut prendre quelques heures ou plusieurs années (j’ai toujours une dizaine d’histoires et une centaine de personnages en tête). Une fois que je tiens mes personnages et que j’ai joué à les faire interagir dans un univers qui se crée au fil de ces interactions, je crée un répertoire sous un titre de travail très provisoire, j’ouvre un chapitre vierge et je me lance. Les premiers chapitres sont souvent récrits et récrits encore (le premier de « Parleur » l’a été soixante-quinze fois et ce n’est hélas pas mon record), jusqu’à ce qu’ils me permettent d’aller au bout dans les meilleures conditions possibles. En fait, j’évite les scénarii parce que j’ai peur de m’ennuyer en devenant mon propre rédacteur…

Jean-Marc Laherrère : « Jusqu’ici tout va bien », c’était vrai, si l’on peut dire, le 1° janvier 2000, date de la fin de votre nouvelle. Depuis, votre prédiction s’est réalisée. Que ressent un écrivain de science fiction qui voit son imagination rattrapée par la réalité ?

Ayerdhal : Un immense abattement (tu te souviens des larmes de rage de Charlton Heston à la fin de « La planète des singes » ?) et une furieuse envie d’écrire encore, mieux, pour plus de monde.

Laurent Greusard : Le roman évoque l’idée d’une planète où 80 % de la population se moque de la politique et attend simplement la paix pour pourvoir fumer, boire et jouer au football. Est-ce un constat de repli, une idée de désintérêt par rapport au politique ?

Ayerdhal : Pourquoi extraire la fumette, la picole et le foot ? Ils pratiquent aussi la bouffe, la baise, la zique, le zouc, la discutaille, etc. et le tout sans qu’on vienne leur expliquer comment la vie doit être vécue. Les Jahnaïcains ressemblent à s’y méprendre aux Terriens, en quelque sorte. J’ai ici un peu forcé sur les Antilles pour mettre en exergue leur nonchalance vis-à-vis des stuctures gouvernementales (par rapport à « Pollinisation », plus pionnier des grands espaces), mais l’aspiration au libre arbitre sur la base d’habitus locaux n’est l’apanage d’aucune communauté. Ceci dit, je ne suis pas un champion du régionalisme ni du particularisme culturel, bien au contraire. Les traditions érigées en structures sont la base de la plupart des intolérances, des absolutismes et des exactions. Nous partageons, d’une manière fort peu équitable, une société dans laquelle l’Etat exerce de plus en plus le pouvoir d’ingérance sur la vie, au sens intime du terme, des citoyens. Au point qu’il s’est octroyé, par l’intermédiaire de ses officiants et de leurs postulants, le privilège de la pratique politique. La politique n’est plus l’investissement et l’engagement de chaque citoyen dans la cité, mais un jeu de pouvoir, d’influences et de relations conférant de manière exclusive aux politiciens la conduite de la société. Faut-il considérer le désintérêt pour cette politique-ci comme un repli du citoyen ou comme un désoeuvrement ? La résistance passive à l’autorité politicienne, la désobéissance civile et l’autarcie ne sont-elles pas des actes profondément politiques ? Bref, la formulation de ta question (tu te réfères au, et non pas à la, politique) répond aux miennes.

Laurent Greusard : Dans le même ordre d’idées, les humains utilisent Ender pour réguler les systèmes démocratiques : peut-on concevoir un groupe à l’intérieur d’un système démocratique prêt à accomplir les sales besognes ? d’abuser de pouvoirs (comme semble le faire Saryll) ? voire de manigancer des tours tordus comme celui dévoilé au final ? Plus anecdotique, est évoqué un système dictatorial sur Jahnaïc, avec des complots et des assassinats de ministres, avec une police politique qui dispose de pouvoirs étendus, mais en même temps, un citoyen lambda (Banior) peut refuser une offre d’un ministre. Est-ce possible ?

Ayerdhal : « Ender », celui-qui-met-un-terme ou le-faiseur-de-limites, peut-on douter que Card l’ait fait exprès ? Moi, en tout cas, j’ai fait exprès de détourner le jeu de mots, justement parce qu’il n’y a pas de limite à ce que peut commettre un service spécial… qui échappe déjà à la maîtrise de l’état qu’il est censé servir, et sur lequel le citoyen n’a aucun contrôle. De l’assassinat de JFK au remplacement de Massoud par les Talibans, en passant par l’armement et le financement de guérillas latino-américaines devenues des cartels, il est par exemple assez difficile d’exclure tout ou partie de la CIA. Mais le SDECE n’est pas en reste, surtout en Afrique (« Jusqu’ici tout va bien » évoque la petite guéguerre qu’il se livre avec la CIA au Soudan depuis des années, pour le compte de consortiums pétroliers), et le KGB n’a pas laissé que de bons souvenirs. Au passage, saluons nos amis d’Echelon avant qu’ils ne nous prennent pour des malotrus. Je ne sais pas si un système démocratique pourrait mettre un terme à ce type de pratiques, ni même s’il ne se doterait pas d’outils tout aussi spéciaux. Je sais que nous ne sommes pas en démocratie. Nous ne votons pas pour des lois ou des attitudes politiques (nous ne sommes même pas consultés), nous votons pour des hommes parmi un échantillonnage présenté par des lobbies. Cela s’appelle une oligarchie. C’est le même système qui prévaut en Jahnaïc.

Laurent Greusard : Vous faites apparaître un personnage captivant, très dense, très vivant (Saya) pour le faire disparaître quelques pages plus loin. N’est-ce pas un peu frustrant pour le lecteur ? Est- ce une nécessité du récit ? Une manière de montrer que l’auteur est Dieu ( il fait ce qu’il veut de ses personnages) ou au contraire de sa relative impuissance (l’auteur ne peut que constater que des gens intéressants) partent du livre avant la fin ?

Ayerdhal : Ah, Saya ! Douce et tendre Saya. Que n’as-tu croisé la plume d’un auteur moins cynique ? Je construis mes histoires autour des personnages, et pas l’inverse, mais il arrive que certains servent l’histoire avec passion, donc les sombres intentions de l’auteur… lequel ne pense parfois qu’à titiller le pathos du lecteur pour soutenir ou, au contraire, atténuer une idée qui le torture depuis des années.

Laurent Greusard : Pourquoi décider d’écrire dans un univers exotique lointain et en même temps de le situer, de manière si transparente ?

Ayerdhal : La science-fiction est à la fois une métaphore et une projection. D’une certaine façon, elle a pris le relais de la philosophie qui en est, d’ailleurs, l’inventeur (que sont les utopies ?). C’est aussi un formidable terrain de jeu. De temps en temps j’allégorise. De temps en temps je projette. De temps en temps je joue. Ce n’est jamais aussi exclusif (il m’est impossible de ne pas user d’un champ d’expérimentation à des fins… euh… ayerdhalesques), mais Cybione est, je crois, ma porte ouverte sur le fun.

Olivier Noël : Votre rapport à la science, au progrès est assez ambigu. D’une part vous êtes matérialiste, vous croyez à l’unité fondamentale de l’univers, et d’autre part vous lui opposez une certaine résistance liée à la consanguinité du progrès et du système politico-économique néolibéral. D’ailleurs dans Keelsom, Jahnaïc, vous décrivez pour la première fois, comme l’a très justement noté J-M Laherrère, des communautés autonomes qui ne finissent pas dans le sang ou la répression. Ce sont mêmes de petits Eden. Le propos politique est évident. La contre-partie de cette liberté est pourtant le retour à un mode de vie plus « primitif », plus proche de la nature (toujours votre obsession de la symbiose) mais finalement aussi propice que la société utilitariste et eugéniste de Mytale au conservatisme. Dans un cas comme dans l’autre, l’autarcie mène inévitablement vers le ralentissement de l’évolution sociologique, scientifique, artistique, etc. On abandonne la décadence mais aussi la transcendance. Entre votre refus légitime du scientisme et cet élan utopiste aux allures de « jihad butlérien » (dans Dune, croisade anti-technologie), quelle serait aujourd’hui votre position, et en quoi a-t-elle évolué depuis vos premiers romans ?

Ayerdhal : Par définition, l’autarcie implique la coexistence de plusieurs systèmes dans un même ensemble. Pour perdurer, le sous-ensemble autarcie ne doit pas seulement respecter les principes d’autosuffisance, de non concurrence et de non collaboration, il doit aussi n’offrir aucun attrait pour les autres sous-ensembles et se préserver de l’implosion. Il est assez facile de démontrer que ces deux dernières conditions sont mutuellement exclusives et que leur association entraîne une radicalisation croissante. C’est la réflexion que nous avons conduite sous plusieurs angles dans Etoiles mourantes. L’autarcie, justifiée à la base par la transcendance, est donc bien un système utopique portant ses propres germes de décadence. Je posais déjà la question dans La Bohême et l’ivraie : que devient cette fatalité une fois le postulat débarrassé de la notion de système (lapalissade : l’anarchie ne peut en aucun cas s’organiser en société, pour cause d’antisens) ? Les hypothèses que j’essaie aujourd’hui de développer, voire de tester, m’amènent à reconsidérer, parfois à redéfinir, les concepts de communauté, d’autonomie et d’interdépendance. Pollinisation sort directement de ce labo, même si ce n’est qu’un jeu d’une poignée d’éprouvettes, en attendant de    trouver le courage de travailler sur une palette plus riche d’éléments.

Olivier Noël : Toujours à propos de la science, votre ami Jean-Claude Dunyach, dans ses nouvelles, montre à la fois sa fascination pour la technologie et l’inquiétude (l’angoisse ?) qu’elle lui inspire, comme le synthétise sa remarquable nouvelle La Stratégie du requin. Partagez-vous ses peurs primitives ?

Ayerdhal : Il arrive que Jean-Claude ait peur de lui-même et que cela ne le rassure pas sur l’innocence et la bénévolence de l’humanité, mais les technologies et les sciences comptent parmi ses meilleurs amis. Pourtant je partage avec lui la pire des craintes : celle de la bêtise crasse qui consiste à s’effrayer de la connaissance et du progrès. Dans la grande équation qui lie l’humanité à son avenir, la science et les technologies qui en découlent n’ont que valeur nominale. L’entropie dépend de l’anthropie, ce qu’illustre parfaitement La stratégie du requin, comme beaucoup de ses textes.

Olivier Noël : Vos romans, vos nouvelles, décrivent souvent (la plupart du temps) les erreurs humaines. Celles d’aujourd’hui transposées dans un futur lointain, ou celles qui adviendront peut- être demain. On vous sent donc très pessimiste quant à la capacité de l’homme à s’améliorer collectivement, et pourtant jamais ne pointe une once de résignation ! Pessimiste dans les constats, vous manifestez une foi inimaginable en l’humanité. Mais comment faites-vous ? Ne croyez-vous pas, comme Maurice G. Dantec ou Jean-Michel Truong, notre stupidité collective incurable ?

Ayerdhal : Parmi les poncifs que j’emploie souvent, il y a celui-ci : si tu n’aimes pas le monde, change-le. Je ne suis pas pessimiste quant aux capacités de la collectivité, je suis combattif. Je n’accepte aucune fatalité et je ne reconnais aucune nature humaine, donc aucune légitimité à ceux qui profitent, exploitent, avilissent, renoncent ou ferment les yeux. « La fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne puisse s’en dire innocent » (Sartre). C’est une base de travail qui me convient parfaitement.

Olivier Noël : Vous aviez un jour déclaré que la France n’avait pas encore produit d’oeuvres aussi fascinantes, longues et percutantes que Fondation, Dune, etc., mais qu’on y était presque. Et aujourd’hui ?

Ayerdhal : Les guerriers du silence de Pierre Bordage est une oeuvre de cette trempe. Il y en aura d’autres dans les années qui arrivent. Ce ne sont pas les talents qui manquent, juste une certaine sérénité conjoncturelle.

Olivier Noël : On vous dit gauchiste, et je n’ai aucun mal à le croire ! Mais vos romans, certes humanistes, font cependant preuve d’une toute autre subtilité que celle de l’équipe de Charlie hebdo (journal qu’il faudrait déclarer d’utilité publique soit dit en passant)… Considérant votre méfiance (doux euphémisme) envers la vertu nos démocraties, méfiance que beaucoup ici partagent, irez- vous voter lors des prochaines élections présidentielles et législatives, ou, à l’instar des personnages du dernier Cybione, préférerez-vous vous dorer la couenne au soleil en écoutant un bon dub ?

Ayerdhal : Gauchiste ? Je suis un anar de gauche (par opposition aux individualistes), à n’en pas douter, mais, comme je suis pragmatique et qu’en découle un sentiment d’urgence excluant l’utopie, je suis toujours flatté qu’on me qualifie de coco. L’idéologie est tombée avec le mur, et rien n’est arrivé de pire à l’humanité. « Révolution » est devenu un gros mot, « lutte des classes » un archaïsme, « liberté, égalité, fraternité » un vaudeville. Motivé, motivé, je suis resté motivé…

Jean-Pierre Brethes : Sans entrer pour l’instant dans les aspects SF de Keelsom, Jahnaïc, j’ai été frappé par le réalisme de la création du pays et de ses habitants : descriptions, détails concrets des moeurs des habitants, notamment. On se croirait aux Antilles : y avez-vous vécu, et d’une façon plus générale, avez-vous besoin de vous inspirer d’une réalité pour rendre crédible vos histoires qui restent pourtant largement fictionnelles ?

Ayerdhal : Non, je n’ai pas vécu aux Antilles, mais j’ai la sensation de rentrer chez moi chaque fois que je descends de l’avion au Raizet ou au Lamentin. Mon subconscient reconnaît les odeurs, les bruits, la lumière, la chaleur et la moiteur comme ceux de mon enfance, moi qui ai grandi entre les Minguettes et la raffinerie de Feyzin. C’est d’autant plus étrange que je ne me suis jamais nourri de rêves tropicaux et que mon sens de l’exotisme est plutôt tourné vers les étoiles, mais les mondes autour des soleils disséminés ne sont-ils pas des îles lointaines ? Mon premier séjour (en Guadeloupe et en Dominique) s’est effectué quelques mois avant que je renonce à ne pas devenir écrivain. Depuis, je truffe mes romans et mes nouvelles d’archipels, de catamarans… et de rhum. Pancho ne me raterait sûrement pas, s’il avait à me mettre en vignettes et en bulles, pour ma plus grande délectation.

D’une façon générale, je ne suis pas responsable de mon inspiration. Elle naît de ce que je vois et de ce que j’entends, de ce que je lis et des gens que je rencontre. C’est un processus plus ou moins conscient. Je m’appuie sur ce que je connais (forcément), j’essaie d’être « crédible » (c’est le premier devoir d’un auteur de SF, et le S n’implique pas que les sciences dites exactes), mais je m’efforce de limiter le réalisme à l’évocation et au rapprochement en construisant mes personnages, mes décors et mes histoires avec des briques issues de plusieurs puzzles, pour que la forme ne cache pas le fond et que le contenant n’étouffe pas le contenu. En tant que véhicule idéologique, la métaphore, reconnue comme telle, est un outil beaucoup plus puissant que la description clinique, qui limite le propos aux particularités. Lorsqu’il s’agit de mettre un terme à des exactions ou à des aberrations précises, la dénonciation nominative dûment documentée est, elle, beaucoup plus efficace. Les deux doivent coexister, évidemment, pour que, avec les apartheids, par exemple, tombent toutes les discriminations constitutionnelles.

Laurent Greusard : J’ai souvenir que vous avez été impliqué dans l’aventure Macno. Quels souvenirs en gardez-vous ?

Ayerdhal : Celui d’un projet sympa saboté à la concrétisation.

Laurent Greusard : Il semble que l’aventure soit arrêtée ou en sommeil ?

Ayerdhal : Un bide de cette envergure-là laisse des traces. S’il s’agit d’un sommeil, mieux vaudrait qu’il soit long : les lecteurs ne sont pas près d’oublier. Reprendre Macno aujourd’hui nécessiterait un gros boulot de coupe sombre dans les épisodes déjà publiés (la moitié des titres sont à oublier définitivement et la plupart des autres sont à retravailler). La publication de nouveaux titres exigerait un réel encadrement éditorial et la réécriture de la bible.

Laurent Greusard : Si c’était à refaire ? D’une manière différente ?

Ayerdhal : J’ai, depuis, participé à l’aventure Quark Noir, avortée pour des raisons commerciales franchement syllogistiques, que Laurence Decréaux dirigeait avec maestria et qui aurait pu connaître un franc succès, si l’éditeur s’était donné les moyens commerciaux et promotionnels nécessaires. Ici, l’improvisation n’était pas littéraire, mais marketing. Je suis aujourd’hui en cours de négociation pour une participation à une autre « série ». Le projet et la bible de celle-ci sont excellents ; leur créateur, qui dirigera la collection, a une vision très claire du travail à réaliser et connaît parfaitement les auteurs avec qui il souhaite bosser dans un esprit d’étroite collaboration… Bref, je suis enthousiaste. Reste, d’une part, qu’on ne peut jamais préjuger d’un succès ou d’un insuccès littéraire (on peut seulement cerner au plus près le seuil d’équilibre) et, d’autre part, Le droit du serf.

Laurent Greusard : Cela n’enlève rien à l’intérêt de la remarque mais pensez-vous qu’il y a une « écriture » propre à la SF ? Souvent en lisant des romanciers généraux qui se lancent dans la prospective (comme Attali,…..), les lecteurs qui lisent beaucoup de SF ne sont pas très enthousiastes. Pensez-vous que ce soit les caractéristiques d’un genre autonome, d’une communauté entre écrivains et lecteurs ?

Ayerdhal : A l’évidence, la culture SF a son habitus, ses références et son idiome. Cela entraîne forcément des mécanismes d’écriture, mais c’est le cas dans tous les domaines littéraires et ce n’est pas une condition sine qua non. Il y a même fort à parier que ce soit le plus gros handicap commercial des littératures de genre. Difficile, en effet, de transformer les profanes en néophytes quand on ne s’adresse qu’aux affranchis et aux adeptes. Néanmoins, la différence majeure entre un ouvrage de genre et un ouvrage généraliste tient presque entière dans le souci romanesque né avec la littérature populaire au dix-neuvième siècle. Il y a les héritiers de Zola, Verne, Poe, Wells, Doyle, Hugo, Shelley etc. et il y a ceux de l’académisme, aussi expérimental peut-il être parfois. Par ailleurs, l’acculturation américaine – aujourd’hui mondiale – est à l’origine d’une uniformisation des mécanismes et d’un modelage des goûts dont il est d’autant plus difficile de s’extraire qu’il flatte les sens. Pour finir, disons que, quelles que soient les prédispositions et les compétences proches, la spécialisation ou la nexialisation nécessitent un apprentissage.

Laurent Greusard : Est-il possible d’élargir son cercle de lecteurs sans perdre les fans purs et durs (c’est parfois ce que l’on ressent dans les réunions et colloques qui regroupent les fans) ?

Ayerdhal : Oui. Pour être autoréférentiel, je citerai Demain, une oasis et Parleur que les lecteurs de SF semblent avoir suffisamment appréciés pour les primer et qui se sont largement répandus en dehors du fandom. C’est aussi le cas de Les derniers hommes de Pierre Bordage ou de Les miroirs de l’esprit de Norman Spinrad et, à une échelle plus impressionnante, de tout Stephen King, pour ne nommer que lui. De là à vendre du Space Opera ou de la Terreur aux profanes ou aux allergiques, il ne faut peut-être pas rêver.

Jean-Pierres Brèthes : Ce qui m’a séduit dans votre livre, c’est l’aspect elliptique : vous aviez la matière pour faire un pavé de six cents pages, qui aurait sans doute été indigeste, mais il me semble que vous avez préféré en rester à des dimensions acceptables, en laissant le lecteur libre de remplir un peu les interstices du récit, qui reste tout de même encore mystérieux, une fois la dernière page lue. L’aspect chamanique ajoute une dimension, ça m’a rappelé un peu Abraham Merrit. La fausse opposition entre cet aspect, plutôt ésotérique et le côté technique très SF m’a paru bien vu. L’aviez- vous envisagé dès le début ?

Ayerdhal : En choisissant la Jahnaïc comme décor (un endroit où se brassent toutes les Antilles, en quelque sorte), je m’offrais ou je m’imposais un certain nombre d’éléments, dont la sorcellerie, que je n’avais pas l’habitude de manier et que je ne pouvais (voulais) pas traiter sur le mode fantastique. J’ai donc brassé plusieurs études anthropo- et ethnologiques, dont celle de Castenada comme l’a remarqué Laurent Greusard, pour composer le chamanisme jahnaïcain. Mes personnages ont fait le reste.

Jean-Pierres Brèthes : Outre les mots déjà vus dans des récits SF, on trouve des mots que vous avez inventés. C’est souvent ce qui rebute les lecteurs non initiés, mais ici, ça ne paraît pas gênant. L’invention verbale vous semble-t-elle être une des caractéristiques majeures de la SF ?

Ayerdhal : Il est impossible, lorsqu’on situe un roman dans un autre monde et/ou dans un futur plus ou moins éloigné, d’épargner au lecteur un certain nombre de néologismes et une onomastique plus ou moins exotique. Il paraît alors souhaitable de lui en faciliter la lecture et l’assimilation en construisant les idiotismes avec des affixes connus. J’emploie généralement le grec et le latin, ainsi qu’on le fait pour les innovations scientifiques et technologiques, et quelquefois l’anglais ou une autre langue de notre bonne vieille Terre.

Jean-Pierres Brèthes : Keelsom : Jahnaïc est de la SF mais tout autant du polar. Irez-vous jusqu’à écrire des polars (mais peut-être est-ce déjà fait !) ?

Ayerdhal : On doit pouvoir considérer que L’homme aux semelles de foudre est un polar, ainsi que le roman sur lequel je travaille en ce moment.

Jean-Pierres Brèthes : J’ai particulièrement apprécié dans une réponse à un des lecteurs que vous ayez mis dans un même sac des écrivains aussi différents que Zola, Verne, Poe, Wells, Doyle, Hugo, Shelley. Si on voit bien pour certains la continuité avec les courants SF d’aujourd’hui, la présence de Zola et de Hugo peut surprendre, même s’il y a un côté messianique et futuriste chez Zola (dans ses quatre évangiles, par exemple, notamment Travail, sorte de description assez idéalisée du monde futur), ou chez Hugo (voir des poèmes comme Plein ciel dans La légende des siècles, ou ses textes sur la peine de mort, etc.) : ils ne sont certes pas académiques au sens strict, mais on les rangerait plutôt dans la littérature générale. Je pense aussi que des romanciers populaires comme Dumas ont pu également influencer certains auteurs (il me semble que Terminus les étoiles de Bester était inspiré de Monte Cristo). Mais certains auteurs de littérature générale ont fait parfois assez bien : Pierre Boulle ou Robert Merle en France par exemple. L’exemple d’Attali n’est pas un bon exemple, car ce n’est certainement pas ce qu’on peut appeler un romancier.

Ayerdhal : Dumas, bien sûr, j’avais omis Dumas… Quant à Boulle ou Merle, ce sont clairement pour moi des romanciers de genre et leurs ouvrages appartiennent à cette littérature populaire dont je me revendique.

Jauhel : Une question à propos « d’étoiles Mourantes » ou plutôt à propos de l’écriture en duo.

JC Dunyach et vous, même si sans doute vous adhérez aux mêmes valeurs essentielles, vous avez des écritures différentes.

J’aimerais savoir comment vous êtes parvenus à produire un roman unique. Vous avez déjà expliqué qu’à l’origine il y avait un scénario précis de 400 pages, mais comment a été élaboré ce scénario ?

Ayerdhal : Deux jours après que j’ai suggéré une collabo à Jean-Claude, il m’a envoyé quelques pages d’un projet qui le titillait depuis un moment. Il ne s’agissait ni d’un synopsis ni d’un pré- scénario mais de notes autour d’un univers qui prolongerait celui des Etoiles Mortes. Mon imagination s’est jetée dessus ; je les lui ai retournées gonflées de ce qu’elles m’inspiraient. Il m’a rendu la pareille, j’ai remis ça, le tac au tac purement créatif a duré un an. Une année pendant laquelle sont apparus les structures, la trame scénarique, les personnages, etc. Une année tellement riche que nous savions tenir un truc gigantesque qu’il n’allait pas être facile de concrétiser. A vue de nez, si nous avions réalisé tout ce que nous projetions, Etoiles Mourantes aurait dépassé les mille pages. Avant même de décider de ce que nous développerions réellement, il a fallu faire des choix. D’autres se sont ensuite effectués pendant la rédaction.

Jauhel : Comment s’est faite la répartition du travail ? Je conçois difficilement comment on parvient à partager une création romanesque, sauf quand il y a, derrière, une longue habitude.

Ayerdhal : Je recommande l’expérience de la création collective à tous les auteurs (à tous les artistes, d’une façon générale) et je les engage à mettre le fun de côté pour pratiquer la collaboration dans un esprit tenace de travail. Pour le reste, leur foi, il n’est pas inutile de faire don de son ego au collectif et, conséquemment, de savoir s’oublier. En ce qui nous concerne, il était évident dès le départ que nous n’écrivions pas un bouquin à deux, mais que nous inventions un auteur tiers (Ayerdhal-Dunyach) qui allait pondre Etoiles Mourantes. C’est tellement réussi que tous ceux qui ont cherché à identifier tel personnage ou tel passage à l’un ou l’autre se sont plantés (ils n’ont pas fait mieux que les probas d’un tirage aléatoire). Normal puisque, non contents de nous être repassé dessus des dizaines de fois, nous avons toujours commis nos premiers jets avec le souci de laisser le moins de boulot possible à l’autre. Et nous avions le droit absolu de réécriture. Bref. A l’entame de la rédaction, notre scénario se divisait en cinq parties (celles qui ont été publiées). Les quatre premières pouvant être écrites indépendamment, nous en avons adoptées deux chacun, que nous avons rédigées d’un trait, tout en leur faisant effectuer d’incessants allers et retours entre Toulouse et Lyon (merci Internet). La cinquième a été pondue à quatre mains, d’abord en tac au tac par chapitres aux scénars précis, puis, après moult réécritures qui l’ont profondément bouleversée, assis l’un à côté de l’autre. Au final, il n’existe que deux phrases qui ne sont que de l’un ou l’autre auteur, la première et la dernière.

Jauhel : Autre question, d’où est venue cette décision d’une oeuvre collective: une commande ? un pari ? un désir ?

Ayerdhal : Jean-Claude et moi nous lisions mutuellement sans nous connaître (dois-je préciser que nous appréciions ce que nous lisions ?). Aux détours d’un prix de l’Imaginaire et de l’arrosage qui s’en est suivi, nous nous sommes croisés dans les couloirs du Fleuve avec nos épouses respectives. Le courant est tellement bien passé qu’une correspondance a vu le jour, que les Dunyach ont invité les Ayerdhaux, que réciproquement et que, sur la base des valeurs les plus saines (cassoulet, bourguignon, Barsac et Côte Rotie), nous avons décidé de tester nos meilleurs produits régionaux dans une recette originale et, forcément, exotique. L’idée de bosser ensemble nous est venu aussi naturellement que l’amitié. En fait, l’envie de mélanger nos univers créatifs était tellement patente que nous n’avons plus eu qu’à décider de travailler. Ni commande, ni pari, donc, mais la volonté de bosser et de faire bosser, car le maître mot de notre collaboration a toujours été « boulot ». Il s’agissait de se cajoler les tripes, bien sûr, mais surtout de se secouer les neurones. Les points faibles de l’un étant les points forts de l’autre et réciproquement, il nous a paru sympa pour l’ensemble de nos lecteurs (et pour nos satisfactions personnelles) de confronter nos approches et d’échanger nos compétences. Nous avions donc un objectif : celui de pouvoir ensuite écrire seuls des textes enrichis par notre expérience commune. Hélas, nous avons triché : nous avons pris un pied fabuleux à écrire ce bouquin.

Bernard Strainchamps : Si il y a bien une activité régie par la loi de l’offre et de la demande, c’est l’édition. Vous êtes l’initiateur d’une lettre ouverte aux éditeurs et aux parlementaires intitulée Le droit du serf. Que préconisez-vous pour améliorer le sort des écrivains ?

Ayerdhal : Petite correction : à l’origine du collectif Droit du Serf, il y a un groupe de huit écrivains et, si j’ai effectivement été le rédacteur de la lettre ouverte, c’est juste qu’il est malaisé de rédiger un texte à huit plumes réparties sur trois continents. Nous sommes aujourd’hui une centaine (rejoints par une poignée d’éditeurs « indépendants ») pour qui je fais office de coordinateur légèrement débordé par le manque de temps.

Que préconisons-nous ? L’essentiel est contenu dans Le droit du serf, je recommande donc de s’y reporter, mais il s’agit avant tout de sortir les auteurs d’un système purement et simplement féodal. Cela passe par une réforme complète du contrat d’édition, dans un sens qui permettra à l’auteur de conserver un regard et, conséquemment, l’initiative sur l’exploitation de son oeuvre. Cela passe aussi, à l’échelle gouvernementale, par l’élaboration d’un statut d’auteur qui prenne réellement en compte les spécificités de la profession, particulièrement en matière de revenus. Cela passe enfin par un rééquilibrage légiféré de toute la chaîne du livre qui donne aux auteurs, aux éditeurs et aux libraires une chance de vivre indépendamment des pressions économiques exercées par le diffuseur, le distributeur et les logiques de dividendes afférentes aux « groupes » (il est assez inquiétant de noter que, tant en matière de diffusion/distribution qu’en matière d’édition, nous subissons aujourd’hui des effets de monopole qui nuisent considérablement à la diversité culturelle et à la survie des petits mais indispensables maillons de la chaîne).

Pour résumer, notre premier objectif est de doter les écrivains d’outils (le contrat-type dont nous disposerons bientôt en est un, l’abattement fiscal sur les revenus d’auteur en est un autre) et de faire évoluer les relations auteurs/éditeurs dans le sens du partenariat, volontaire et librement consenti, où chaque partie soit reconnue comme mûre et responsable. Il sera alors sûrement plus facile de pousser l’état à s’intéresser aux aberrations de la chaîne économique du livre.

Jauhel : Pour compléter la question de Bernard Strainchamps, je voudrais reprendre un passage de votre conférence de présentation au « droit du serf »
 »depuis que je suis auteur, je me demande ce qui peut pousser des gens, manifestement cultivés et intelligents, des gens qui font vivre d’autres gens dans des histoires qu’ils concoctent avec une finesse psychologique et sociologique souvent terrible de réalisme, à accepter ne serait-ce que le dixième de ce qui les conduit à geindre. »

En gros l’exploitation des auteurs en France ne peut se faire qu’avec leur complicité. C’est ce que pensent souvent les écrivains des états Unis qui sont sidérés devant les contrats d’édition français. Est ce que j’ai bien interprété vos paroles?

Ayerdhal : Durant cette même conférence, on a pu entendre : « Ou, en clair, il ne peut y avoir d’autre réponse à mes interrogations sur la pérennité du fait établi que celle de l’isolement, pour ne pas dire isolation, de l’auteur individu face à l’éditeur personne morale. Les éditeurs jouant d’ailleurs volontiers le jeu du privilège individuel et du traitement particulier… avec des auteurs qui sont, eux, facilement individualistes et souvent allergiques à tout ce qui pourrait ressembler de près ou de loin à une organisation… » Alors non je ne pense pas, comme certains auteurs américains et autres champions du lamarckisme social (qu’ils appellent darwinisme par inculture), que l’exploitation de l’esclave ne peut se faire que grâce au consentement de celui-ci. [Au passage, je voudrais signaler que beaucoup d’auteurs américains sont franchement insatisfaits du système de Copyright et qu’ils nous envient le Code de la Propriété Intellectuelle.] Mon propos était plutôt de dénoncer différents aspects de la pratique de la « loi du plus fort » dans les relations auteurs/éditeurs et de suggérer que, en matière de lutte des classes (car il ne s’agit de rien d’autre), la conjugaison de la résistance individuelle et de l’action collective est beaucoup plus efficace que le renoncement fataliste ou geignard, l’acceptation avec quête ou espoir de profit personnel, la marginalisation par combat isolé ou par éloignement. Bien entendu, comme l’anar, qui ne dort que d’un oeil sous mes cheveux, se méfie des intentions et des conséquences de tout ce qui est structure et organisation, je n’engage évidemment qu’à l’information et à la concertation.

Olivier Noël : D’où vous vient cette tournure si particulière et si percutante, que vous affectionnez et qui consiste à ponctuer un dialogue d’un verbe apparemment inadéquat, comme par exemple (je cite de mémoire, aussi ne m’en voulez pas trop pour les éventuelles inexactitudes !) : « Je suis heureux, mourut-il » (dans Mytale) ; « Que veux-tu que je fasse ? me suis-je suicidé « (dans Demain, une oasis) ?

Ayerdhal : De Desproges probablement, par des voies détournées.

Olivier Noël : Dans votre Quark Noir, L’Homme aux semelles de foudres, au demeurant irréprochable polar, vous faites une apologie éhontée d’EDF, décrite comme une entreprise très soucieuse de l’environnement, et du nucléaire, apologie qu’on croirait tout droit sortie d’une plaquette publicitaire ! Alors, je me demande si vous pensez vraiment ce que vous avez écrit, ou bien…

Ayerdhal : Je suis réellement pronucléaire. C’est aujourd’hui, de loin, la source d’énergie la plus rentable et la moins polluante que nous sachions mettre en oeuvre pour subvenir à nos besoins dispendieux (chaque mot compte). Il ne peut évidemment s’agir que d’une solution transitoire mais, en attendant que nous disposions de systèmes plus efficaces, je me contente d’engager les citoyens à s’assurer que toutes les précautions sont prises pour éviter les accidents dans les centrales et à exiger que cessent les exploitations charbonnières, pétrolières et autres saloperies hyperpolluantes qui tuent, réellement, des millions de personnes par an et dont il est difficile de douter qu’elles ne contribuent pas à perturber profondément la planétologie de notre bonne vieille boule. Dois-je rappeler que les campagnes anti-nucléaires (entendons anti-énergie nucléaire) sont financées et orchestrées par l’industrie pétrochimique sous le regard bienveillant des armées nucléarisées ? En matière d’écologie et de sécurité planétaire, est-il possible de se tromper davantage de combat ? En matière de solidarité humaine, ce combat est-il réfléchi dans toutes ses données et n’en existe-t-il pas de plus urgent ?

Quant à l’apologie de l’EDF, l’expression suffit à elle seule pour justifier un mea culpa. Puisque telle n’était pas mon intention, j’ai mal fait mon boulot. J’en suis désolé. Ceci dit, pour écrire L’homme aux semelles de foudre, j’ai contacté beaucoup de monde et compulsé énormément de documents (parfois, avec une certaine confidentialité… Salut, les ptits gars d »Echelon !), et, pour résumer, l’EDF a les mains les plus propres de celles que j’ai examinées, de loin.

Olivier Noël : Je viens de finir Demain, une oasis. C’est très étrange. Le roman et le personnage m’ont beaucoup fait penser aux premiers Ballard (Le Monde englouti, Le vent venu de nulle part) ou à son Jour de la création, qui montre un médecin obsédé par l’émergence chimérique d’un fleuve en plein désert. On retrouve dans demain une oasis ce personnage embringué dans quelque chose qui le dépasse et qui finit par l’envahir complètement. Mais il y a une différence : chez vous, « l’Interne » prend véritablement conscience, malgré lui, de l’intolérable situation mondiale. Chez Ballard le processus est purement intérieur, « égoïste » dirait Marité. Cependant cette prise de conscience s’accompagne d’un changement profond en lui. Et finalement, comme chez Ballard, il bafoue ses principes et en jouit.
Alors, JG Ballard vous a-t-il influencé ?

Ayerdhal : Ballard est un des meilleurs nouvellistes que la littérature ait connu. Il fait assurément partie des auteurs qui me donnent envie, quand je travaille un texte, de m’arracher les neurones. C’est une forme d’influence, non ? Mais je dois avouer que je n’accroche pas vraiment avec les préoccupations de ses personnages.

Olivier Noël : Avez-vous écrit Demain une oasis comme une urgence, un coup de poing rageur (l’impression qu’il donne !) ?

Ayerdhal : Une colère noire, profonde, ancienne, qui a fini par déborder.

Olivier Noël : Approuvez-vous le changement d’état d’esprit de l’interne, à savoir l’acceptation dans les cas extrêmes (ici, sauver des millions de vies) de l’adage « la fin justifie les moyens » que vous exécrez par ailleurs (à raison !) ?

Ayerdhal : Cf. les dernières lignes de Parleur et, d’une manière générale La Bohême et l’ivraie, Mytale, Balade choreïale, etc. Je dirais : faire avancer le schmilblic sans marcher sur ses idées et sans recourir aux méthodes qu’on dénonce, mais ne pas permettre à la « réaction » d’user de l’exaction pour mettre un terme au processus, et se méfier de ses propres appréciations. Je ne suis pas insomniaque par un hasard métabolique.

Adieu Mister Eddy

Un peu de joie nous a quittés hier, avec la mort d’Eddy Louiss.

Je ne l’ai vu qu’une fois sur scène, peu après la sortie de Louissiana.

Ca doit groover là-haut !

Et puis il a retrouvé son pote Michel, alors ça doit swinguer aussi. Je crois qu’il y a peu d’albums qui dégagent plus de complicité, de joie de vivre, de plaisir de jouer ensemble que cette Conférence de presse. Deux disques que j’écoute, écoute encore, et réécoute toujours, pas un seul morceau faible, que du pur bonheur.

Louiss

Ciao Mister Eddy et merci pour tout.

MORT EST VENU CHERCHER TERRY PRATCHETT !

Ca suffit maintenant ! Ce mois de mars est décidément funeste. Après Francisco Gonzalez Ledesma c’est le génial Terry Pratchett qui nous quitte.

Si vous suivez ce blog, vous savez forcément que je lui voue une admiration sans borne, et surtout que je lui suis infiniment reconnaissant. C’est qu’ils sont rares les écrivains à m’avoir tant fait rire, et aussi intelligemment.

Terry Pratchett c’est bien entendu la génialissime série des Annales du Disque Monde. La série de fantazy la plus inventive, la plus déjantée et pourtant la plus proche de notre monde qui soit. Car si chez Pratchett la monde vogue dans l’espace sur le dos d’une tortue géante, si on y trouve des mages, des sorcières, des vampires, des zombies, des nains, des trolls … On y trouve surtout un humour dévastateur et le miroir à peine déformé de notre triste monde.

Et tout est passé à la moulinette : Le foot (Allez les mages), le cinéma (les zinzins d’Olive-Oued), la révolution chinoise (Les tribulations d’un mage en Aurient), le conflit israélo-palestinien (Jeu de nains), les privatisations à outrance (Timbré), les contes de fées (mécomptes de fées), Shakespeare, les histoires de flics à la McBain, la guerre, les injustices, la révolution, la presse … Tout je vous dit.

Et quels personnages ! Ils ne me quitteront jamais. MORT qui se révèle très sérieux et aimerait être jovial (j’espère n’avoir besoin de rappeler à personne que MORT QUI PARLE TOUJOURS COMME CA EST UN MONSIEUR, PAS UNE DAME), le mage Rincevent et son coffre à pattes, Mémé Ciredutemps la meilleure sorcière du monde (mais pas la plus aimable) et sa copine Nounou Ogg, le Seigneur Vétérini, despote éclairé , mais surtout despote de la Ville d’Ankh-Morpok, Samuel Vimaire, le Steve Carella de la ville, l’ourang-outang bibliothécaire de l’Université de L’invisible, Colon et Chique les deux flics les plus minables du Guet, leurs collègues nains (ou naines), louve, troll, Moite von Lipwig, l’escroc devenu par la force des choses le plus ardent défenseur du service public, Cohen le barbare … Sans compter le vendeur de pâtés infâmes, l’avocat zombi …

Il y en a tant, ils sont tous inoubliables, j’avais un tel plaisir à les retrouver, tous autant qu’ils sont, ils m’ont tant fait rire, parfois aux éclats, ils m’ont ému, ils m’ont presque fait pleurer, ils m’ont enthousiasmé … Ils m’ont fait réfléchir.

Terry Pratchett avait un don pour jouer avec un lecteur qu’il savait connaisseur de son œuvre. Il jouait avec son intelligence, ses souvenirs, le traitait en ami à qui on n’a plus besoin de tout expliquer et avec qui on se comprend à demi-mot. C’est extraordinaire à lire, ça rend heureux et fier de partager quelque chose avec quelqu’un qu’on n’a jamais vu mais avec qui on se comprend si bien.

Même si je ne l’ai jamais rencontré, j’ai l’impression de perdre un copain.

Et je ne voudrais pas conclure sans citer un autre de ses chef-d’œuvre, écrit à quatre mains avec Neil Gaiman, cela s’appelle De bons présages, si vous ne le connaissez pas, précipitez-vous, c’est hilarant et terriblement juste.

C’est fini, Comme le grand Terry ne pouvais pas rater sa sortie, il avait préparé un message envoyé par son copain MORT (vous le trouverez en cherchant sur gougueule). On pourra se consoler en relisant la quarantaine de bouquins qui se passent sur le Disque-Monde.

Mort de Francisco González Ledesma

C’est Jean-Jacques Fleury, son traducteur et ami qui me l’apprend aujourd’hui, Francisco González Ledesma est mort ce matin. On ne retrouvera plus Ricardo Méndez, le flic râleur des quartiers populaires, l’homme qui laisse filer les petits délinquants, fraternise avec les cambrioleurs et file la pièce aux vieilles putes.

Ledesma 08

Francisco González Ledesma c’est, avec Manuel Vazquez Montalban le papa du polar barcelonais, et plus généralement, un des papas de tout le polar hispanophone. C’est La dame du cachemire, avec Méndez, ce sont des dizaines de romans, qui se déroulent presque tous entièrement dans cette ville de Barcelone qu’il a tant aimé, et dont il n’a jamais cessé de conter l’histoire.

Francisco González Ledesma pourrait se résumer en quelques titres : Les calles de nuestros padres, Crónica sentimental en rojo, Una novela de barrio, 42 Kilómetros de Compasión, Los símbolos tant ces mots résument son œuvre immense : Le souvenir des rues populaires, le travail de mémoire pour que ces symboles de la république, que les années de franquismes ont tenté d’effacer survivent, le quartier et les rues de ses pères, ces rues que la Barcelone post olympique a voulu nettoyer, moderniser … aseptiser, achevant ainsi, consciemment ou non, l’œuvre du franquisme. Et puis « compassion », « sentimental » et « rouge », trois mots qui définissent bien l’homme et son œuvre. Il manque tendresse …

Un auteur majeur que j’ai eu la chance de croiser plusieurs fois.

Lors d’une table ronde exceptionnelle, il y a bien longtemps, à Bordeaux, une table qui est restée dans les mémoires de tous ceux qui y avaient assisté, autour du thème de la ville comme personnage de roman noir. De nombreux auteurs, mais trois avaient été incroyables : Stéphanie Benson et Francisco Gonzalez Ledesma nous avaient émus aux larmes en parlant de Liverpool (et sa grève des dockers) et Barcelone (meurtrie par le franquisme mais toujours debout), et Paco Ignacio Taibo II qui avait fait un show hallucinant en parlant de Mexico.

Je l’avais revu ensuite plusieurs fois à Ombres Blanches, toujours accompagné de son ami Jean-Jacques Fleury. Et puis il était là, invité d’honneur du premier festival Toulouse Polars du Sud, invité naturel et évident.

Ledesma 13

C’était un homme aussi discret et modeste que talentueux, un homme chaleureux, adorable et fidèle jusqu’au bout aux valeurs qu’il défendait dans ses bouquins. Il laisse des dizaines de romans, à lire et relire pour ne pas oublier que Barcelone a été populaire et révoltée, et tout simplement parce qu’ils sont magnifiques.

Et puis je me dis qu’on doit rigoler là-haut, avec Méndez et Pepe Carvalho en train d’expliquer au barman du O.J. Bar and Grill comment faire un carajillo, sous l’œil intéressé de Sughrue et Milo …

Mort de René Burri.

Une mort me touche ce matin …

Elle me touche par les images qu’elle fait naître en moi. Des images que tout le monde connaît, sans forcément savoir qui en était l’auteur.

Burri-SP

Vous connaissez forcément cette photo, vous l’avez déjà vue, parfois sans savoir qu’elle était prise à Sao Paolo, ni qu’elle était l’œuvre de René Burri, grand photographe suisse de l’agence Magnum.

Burri-Che

Vous connaissez aussi celle-ci, l’autre photo du Che, celle qui n’est pas sur les teeshirts, celle où on voit l’homme et non l’icône (ceci dit j’aime aussi la photo de Korda).

Il avait 81 ans apprend-on sur les différents sites des journaux, il a eu une vie intéressante si on en croit la richesse, la variété et la qualité des photos que j’ai eu, une fois, la chance de voir exposées. Et ce devait être un grand monsieur si l’on en croit l’humanité et la tendresse pour ses « sujets » qui transparaît sur toutes ses photos, que les modèles soient célèbres ou anonymes.

Pour tout ça, merci.

Je voulais en rester là, mais le traitement de l’info par les media aux ordres m’a fait vomir toute la journée.

Je ne connaissais ni René Burri, ni Machin de Margoulin. Mais je connais leurs œuvres. Celle de Burri est lumineuse. Celle de Machin est une des entreprises les plus pourries au monde. Total a pollué partout et tenté de ne rien rembourser nulle part. Total évade de façon légale tous ses bénéfices et ne paye pas un centime d’impôt en France. Total a fricotté avec les pourritures les plus infâmes de la planète, de la junte birmane aux humanistes du Nigéria. Il y a peu d’entreprise qui donnent plus envie de vomir que Total, en compétition serrée avec les marchands d’armes et ceux de tabac. Tous les marchands de mort. Ils me font vomir, leurs patrons aussi.

Je me contrefous qu’il crève victime de la vodka. Mais la réaction obscène de la presse est à gerber. Allez chercher, pas un seul journal aux ordres n’a été foutu de citer le nom des trois pauvres salariés morts en même temps que Machin. C’était pas des grands patrons eux. Z’ont même pas droit à leur nom. Pas un. Tous des lèche-culs obscènes. Toutes mes condoléances à leurs familles.

Et je ne parle même pas des immondes qui osent se dire du parti socialiste. Le parti de Jaurès ! Que l’UMP célèbre l’un des siens, soit, c’est cohérent. Qu’un parti qui se dit héritier de Jaurès retentisse de louanges aussi vomitifs est inqualifiable. Vous êtes tous des traitres (on le savait), vous êtes tous lamentables, vous êtes tous pathétiques. Gérard Filloche, n’attendez pas que les larbins vous virent, cassez vous ! Le seul fait d’avoir quelque chose en commun avec eux vous déshonore !

Désolé, fallait que ça sorte.

René Burri RIP, y saludos de mi parte al Che, à Montalban, Cartier Bresson, Gabo, Mercedes Sosa, Westlake, Crumley, Mandela, Robert Doisneau, Lady Day … et tous les autres.

Machin de bidule et tes chiens, allez brûler en enfer.