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Adieu Mister Eddy

Un peu de joie nous a quittés hier, avec la mort d’Eddy Louiss.

Je ne l’ai vu qu’une fois sur scène, peu après la sortie de Louissiana.

Ca doit groover là-haut !

Et puis il a retrouvé son pote Michel, alors ça doit swinguer aussi. Je crois qu’il y a peu d’albums qui dégagent plus de complicité, de joie de vivre, de plaisir de jouer ensemble que cette Conférence de presse. Deux disques que j’écoute, écoute encore, et réécoute toujours, pas un seul morceau faible, que du pur bonheur.

Louiss

Ciao Mister Eddy et merci pour tout.

MORT EST VENU CHERCHER TERRY PRATCHETT !

Ca suffit maintenant ! Ce mois de mars est décidément funeste. Après Francisco Gonzalez Ledesma c’est le génial Terry Pratchett qui nous quitte.

Si vous suivez ce blog, vous savez forcément que je lui voue une admiration sans borne, et surtout que je lui suis infiniment reconnaissant. C’est qu’ils sont rares les écrivains à m’avoir tant fait rire, et aussi intelligemment.

Terry Pratchett c’est bien entendu la génialissime série des Annales du Disque Monde. La série de fantazy la plus inventive, la plus déjantée et pourtant la plus proche de notre monde qui soit. Car si chez Pratchett la monde vogue dans l’espace sur le dos d’une tortue géante, si on y trouve des mages, des sorcières, des vampires, des zombies, des nains, des trolls … On y trouve surtout un humour dévastateur et le miroir à peine déformé de notre triste monde.

Et tout est passé à la moulinette : Le foot (Allez les mages), le cinéma (les zinzins d’Olive-Oued), la révolution chinoise (Les tribulations d’un mage en Aurient), le conflit israélo-palestinien (Jeu de nains), les privatisations à outrance (Timbré), les contes de fées (mécomptes de fées), Shakespeare, les histoires de flics à la McBain, la guerre, les injustices, la révolution, la presse … Tout je vous dit.

Et quels personnages ! Ils ne me quitteront jamais. MORT qui se révèle très sérieux et aimerait être jovial (j’espère n’avoir besoin de rappeler à personne que MORT QUI PARLE TOUJOURS COMME CA EST UN MONSIEUR, PAS UNE DAME), le mage Rincevent et son coffre à pattes, Mémé Ciredutemps la meilleure sorcière du monde (mais pas la plus aimable) et sa copine Nounou Ogg, le Seigneur Vétérini, despote éclairé , mais surtout despote de la Ville d’Ankh-Morpok, Samuel Vimaire, le Steve Carella de la ville, l’ourang-outang bibliothécaire de l’Université de L’invisible, Colon et Chique les deux flics les plus minables du Guet, leurs collègues nains (ou naines), louve, troll, Moite von Lipwig, l’escroc devenu par la force des choses le plus ardent défenseur du service public, Cohen le barbare … Sans compter le vendeur de pâtés infâmes, l’avocat zombi …

Il y en a tant, ils sont tous inoubliables, j’avais un tel plaisir à les retrouver, tous autant qu’ils sont, ils m’ont tant fait rire, parfois aux éclats, ils m’ont ému, ils m’ont presque fait pleurer, ils m’ont enthousiasmé … Ils m’ont fait réfléchir.

Terry Pratchett avait un don pour jouer avec un lecteur qu’il savait connaisseur de son œuvre. Il jouait avec son intelligence, ses souvenirs, le traitait en ami à qui on n’a plus besoin de tout expliquer et avec qui on se comprend à demi-mot. C’est extraordinaire à lire, ça rend heureux et fier de partager quelque chose avec quelqu’un qu’on n’a jamais vu mais avec qui on se comprend si bien.

Même si je ne l’ai jamais rencontré, j’ai l’impression de perdre un copain.

Et je ne voudrais pas conclure sans citer un autre de ses chef-d’œuvre, écrit à quatre mains avec Neil Gaiman, cela s’appelle De bons présages, si vous ne le connaissez pas, précipitez-vous, c’est hilarant et terriblement juste.

C’est fini, Comme le grand Terry ne pouvais pas rater sa sortie, il avait préparé un message envoyé par son copain MORT (vous le trouverez en cherchant sur gougueule). On pourra se consoler en relisant la quarantaine de bouquins qui se passent sur le Disque-Monde.

Mort de Francisco González Ledesma

C’est Jean-Jacques Fleury, son traducteur et ami qui me l’apprend aujourd’hui, Francisco González Ledesma est mort ce matin. On ne retrouvera plus Ricardo Méndez, le flic râleur des quartiers populaires, l’homme qui laisse filer les petits délinquants, fraternise avec les cambrioleurs et file la pièce aux vieilles putes.

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Francisco González Ledesma c’est, avec Manuel Vazquez Montalban le papa du polar barcelonais, et plus généralement, un des papas de tout le polar hispanophone. C’est La dame du cachemire, avec Méndez, ce sont des dizaines de romans, qui se déroulent presque tous entièrement dans cette ville de Barcelone qu’il a tant aimé, et dont il n’a jamais cessé de conter l’histoire.

Francisco González Ledesma pourrait se résumer en quelques titres : Les calles de nuestros padres, Crónica sentimental en rojo, Una novela de barrio, 42 Kilómetros de Compasión, Los símbolos tant ces mots résument son œuvre immense : Le souvenir des rues populaires, le travail de mémoire pour que ces symboles de la république, que les années de franquismes ont tenté d’effacer survivent, le quartier et les rues de ses pères, ces rues que la Barcelone post olympique a voulu nettoyer, moderniser … aseptiser, achevant ainsi, consciemment ou non, l’œuvre du franquisme. Et puis « compassion », « sentimental » et « rouge », trois mots qui définissent bien l’homme et son œuvre. Il manque tendresse …

Un auteur majeur que j’ai eu la chance de croiser plusieurs fois.

Lors d’une table ronde exceptionnelle, il y a bien longtemps, à Bordeaux, une table qui est restée dans les mémoires de tous ceux qui y avaient assisté, autour du thème de la ville comme personnage de roman noir. De nombreux auteurs, mais trois avaient été incroyables : Stéphanie Benson et Francisco Gonzalez Ledesma nous avaient émus aux larmes en parlant de Liverpool (et sa grève des dockers) et Barcelone (meurtrie par le franquisme mais toujours debout), et Paco Ignacio Taibo II qui avait fait un show hallucinant en parlant de Mexico.

Je l’avais revu ensuite plusieurs fois à Ombres Blanches, toujours accompagné de son ami Jean-Jacques Fleury. Et puis il était là, invité d’honneur du premier festival Toulouse Polars du Sud, invité naturel et évident.

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C’était un homme aussi discret et modeste que talentueux, un homme chaleureux, adorable et fidèle jusqu’au bout aux valeurs qu’il défendait dans ses bouquins. Il laisse des dizaines de romans, à lire et relire pour ne pas oublier que Barcelone a été populaire et révoltée, et tout simplement parce qu’ils sont magnifiques.

Et puis je me dis qu’on doit rigoler là-haut, avec Méndez et Pepe Carvalho en train d’expliquer au barman du O.J. Bar and Grill comment faire un carajillo, sous l’œil intéressé de Sughrue et Milo …

Mort de René Burri.

Une mort me touche ce matin …

Elle me touche par les images qu’elle fait naître en moi. Des images que tout le monde connaît, sans forcément savoir qui en était l’auteur.

Burri-SP

Vous connaissez forcément cette photo, vous l’avez déjà vue, parfois sans savoir qu’elle était prise à Sao Paolo, ni qu’elle était l’œuvre de René Burri, grand photographe suisse de l’agence Magnum.

Burri-Che

Vous connaissez aussi celle-ci, l’autre photo du Che, celle qui n’est pas sur les teeshirts, celle où on voit l’homme et non l’icône (ceci dit j’aime aussi la photo de Korda).

Il avait 81 ans apprend-on sur les différents sites des journaux, il a eu une vie intéressante si on en croit la richesse, la variété et la qualité des photos que j’ai eu, une fois, la chance de voir exposées. Et ce devait être un grand monsieur si l’on en croit l’humanité et la tendresse pour ses « sujets » qui transparaît sur toutes ses photos, que les modèles soient célèbres ou anonymes.

Pour tout ça, merci.

Je voulais en rester là, mais le traitement de l’info par les media aux ordres m’a fait vomir toute la journée.

Je ne connaissais ni René Burri, ni Machin de Margoulin. Mais je connais leurs œuvres. Celle de Burri est lumineuse. Celle de Machin est une des entreprises les plus pourries au monde. Total a pollué partout et tenté de ne rien rembourser nulle part. Total évade de façon légale tous ses bénéfices et ne paye pas un centime d’impôt en France. Total a fricotté avec les pourritures les plus infâmes de la planète, de la junte birmane aux humanistes du Nigéria. Il y a peu d’entreprise qui donnent plus envie de vomir que Total, en compétition serrée avec les marchands d’armes et ceux de tabac. Tous les marchands de mort. Ils me font vomir, leurs patrons aussi.

Je me contrefous qu’il crève victime de la vodka. Mais la réaction obscène de la presse est à gerber. Allez chercher, pas un seul journal aux ordres n’a été foutu de citer le nom des trois pauvres salariés morts en même temps que Machin. C’était pas des grands patrons eux. Z’ont même pas droit à leur nom. Pas un. Tous des lèche-culs obscènes. Toutes mes condoléances à leurs familles.

Et je ne parle même pas des immondes qui osent se dire du parti socialiste. Le parti de Jaurès ! Que l’UMP célèbre l’un des siens, soit, c’est cohérent. Qu’un parti qui se dit héritier de Jaurès retentisse de louanges aussi vomitifs est inqualifiable. Vous êtes tous des traitres (on le savait), vous êtes tous lamentables, vous êtes tous pathétiques. Gérard Filloche, n’attendez pas que les larbins vous virent, cassez vous ! Le seul fait d’avoir quelque chose en commun avec eux vous déshonore !

Désolé, fallait que ça sorte.

René Burri RIP, y saludos de mi parte al Che, à Montalban, Cartier Bresson, Gabo, Mercedes Sosa, Westlake, Crumley, Mandela, Robert Doisneau, Lady Day … et tous les autres.

Machin de bidule et tes chiens, allez brûler en enfer.

Adieu Gabriel

« Muchos años después, frente al pelotón de fusilamento, el coronel Aureliano Buendía había de recordar aquella tarde remota en que su padre lo llevó a conocer el hielo. Macondo era entonces una aldea de veinte casas de barro y cañabrava construidas a la orilla de un río de aguas diáfanas que se precipitaban por un lecho de piedras pulidas, blancas y enormes como huevos prehistóricos. »

….

« Sin embargo, antes de llegar al verso final ya había comprendido que no saldría jamás de ese cuarto, pues estaba previsto que la ciudad de los espejos (o los espejismos) sería arrasada por el viento y desterrada de la memoria de los hombres en el instante en que Aureliano Babilonia cabara de descifrar los pergaminos, y todo lo escrito en ellos era irrepetible desde siempre y para siempre, porque las estirpes condenadas a cien años de soledad no tienen una secunda oportunidad sobre la tierra. »

Gabriel-Garcia-MarquezEntre ces deux extraits, l’un des romans les plus magistraux du siècle dernier, un des plus fabuleux « desde siempre y para siempre ». Un des rares que j’ai lu deux fois, et que je sais que je relirai. De ceux qui vous happent dès la première phrase et que vous refermez enchanté, au sens premier du terme.

Quand mon grand est né, on cherchait un prénom qui s’écrive et se dise de la même façon en français et en espagnol. Jusqu’à ce que mon regard passe sur ma bibliothèque et que l’évidence nous tombe dessus. Gabriel ! Pas comme l’archange complètement con de Christopher Moore ! Comme le grand García Márquez.

Et si un jour on se décide à écrire, quelque part, le nom de notre maison, il ne pourra y en avoir qu’un Macondo.

J’ai vu une fois Gabriel Garcia Marquez, c’était il y a longtemps, à Biarritz, lors du festival de cinéma latino américain. Il était venu assister à la projection d’un film de son ami le réalisateur cubain Tomás Gutiérrez Alea, il est rentré juste avant le début, juste devant moi. On s’est refardé avec un copine, putain c’est García Márquez! En sortant j’ai juste pu sortir un couillon « Muchas gracias, me gustan muchos sus libros » Grandiose …

Que dire de plus aujourd’hui ? Muchas gracias.

Elmore Leonard

Elmore Leonard n’est plus mais … Il reste tant de ses livres à lire.

J’ai donc appris en rentrant la très triste, mais néanmoins prévisible nouvelle. Après une vie bien remplie et des dizaines et des dizaines de romans publiés, Elmore Leonard est allé rejoindre Donald Westlake et Ed McBain.

Avec ces deux collègues, il partage une facilité incroyable à inventer des histoires, à faire vivre des personnages, et un sens époustouflant du dialogue. Comme eux, c’était un très grand conteur, un formidable créateur d’histoires qui arrivait à nous faire croire qu’écrire est facile tant son style est fluide, tant se dialogues sonnent juste … Ecrire est peut-être facile, ceux qui croient qu’écrire comme Elmore Leonard est à la portée du premier venu se mettent sacrément le doigt, et même tout le bras dans l’œil.

Il me restera un grand regret, celui de ne jamais avoir pu le rencontrer, et encore de très grandes joies à venir : Je suis très loin d’avoir lu tous ses romans. Et un roman d’Elmore Leonard, à quelques très rares exceptions près, c’est l’assurance de passer un excellent moment, avec des personnages cool mais inflexibles, des truands très bêtes et très méchants, des femmes belles et fortes … Comme avec ce Stick récemment réédité par rivages.

stick.inddStick sort de taule, sept ans suite à une attaque à main armée. Et il espère bien ne pas replonger. Il vient en Floride pour voir sa fille qui a maintenant 14 ans, et tenter de refaire sa vie. Mais la faune locale ne va pas le laisser tranquille, entre des trafiquants de came givrés, quelques tueurs tarés, un millionnaire qui se prend pour un gros dur, un producteur arnaqueur … Heureusement il y a aussi Kyle, jeune femme sure d’elle, cool et qui n’a pas froid aux yeux.

Que dire de plus que ce que j’ai déjà dit maintes fois à propos des polars du maître ? Héros cools, femmes fortes, belles et intelligentes, méchants grotesques, bêtes et … très méchants, dialogues qui claquent, décors superbement décrits, écriture fluide et « évidente ». Du pur plaisir.

A remarquer ici, et dans le suivant dont je vais vous parler bientôt (Permis de chasse également réédité par Rivages), qu’Elmore Leonard, l’air de rien, y fait un portrait au vitriol d’une classe de riches américains arrogants, méprisants, ignorants et se croyant au-dessus des lois. Un portrait pas piqué des hannetons ! Et tout cela sans avoir l’air d’y toucher.

Un auteur qui va nous manquer, beaucoup nous manquer. Heureusement, comme je le dis plus haut, il me reste quantité de romans à découvrir.

Elmore Leonard / Stick (Stick, 1983), Rivages/Noir (2013), traduit de l’américain par Jacques Martichade.

Adieu Joseph Bialot

C’est Bernard Strainchamps, à l’époque de Mauvais Genres qui m’avait donné l’idée de lire les romans de Joseph Bialot. C’est aussi lui qui nous avait mis en contact.

Contact uniquement téléphonique malheureusement, étant donné qu’il ne se déplaçait plus trop, et que je l’ai raté chaque fois que je suis allé à Paris.

Et pourtant, bien que je ne l’ai jamais rencontré « en vrai », les quelques contacts téléphoniques et mail que j’ai eu avec lui n’ont fait que confirmer l’impression que laissent ses bouquins. Celle de quelqu’un plein de vie et d’humour, toujours préoccupé du sort des autres, toujours capable d’indignation et de coups de sang devant les injustices croissantes.

Quelqu’un de cultivé, chaleureux et drôle, qui appelait pour me remercier d’avoir écrit telle ou telle chronique (alors que c’est moi qui aurait dû l’appeler pour le remercier d’avoir écrit de si beaux livres !) ou qui envoyait une blague de cul qui l’avait bien fait rire …

Ben c’est raté, je ne le rencontrerai plus. Lui qui avait échappé à la mort quand tant de ses camarades périssaient c’est fait rattraper dimanche dernier. Salope de Mort, on avait pourtant bien fini par le croire increvable.

Restent ses bouquins, le formidable hymne A la vie !, les terrifiants 186 marches vers les nuages et Votre fumée montera au ciel, ses polars « classiques », comme La nuit du souvenir etc …

Salut Jo.

Mort de Juan Hernandez Luna

C’est Sébastien Rutés qui a communiqué la triste nouvelle sur la liste 813. L’écrivain mexicain Juan Hernandez Luna est mort cet été à l’âge de 47 ans, au moment où débutait la semana negra à Gijon.

Peu connu (pas assez) du public français, Juan Hernandez Luna était le « dauphin » de Paco Ignacio Taibo II.

Ses deux premiers romans traduits en France, Du tabac pour le puma et Le corbeau, la blonde et les méchants, publiés à l’Atalante étaient très taiboesques. Totalement échevelés, mélangeant allègrement les personnages, les points de vues et les péripéties, pleins de vie et de générosité, ils mettaient en scène le Mexique que nous avait fait découvrir Taibo.

Voilà ce que j’avais envoyé, sur feu mauvaisgenres, et que l’on retrouve sur bibliosurf à propos de Du tabac pour le puma.

Puebla au Mexique, ville fondée, dit-on, par les anges. Pourtant… Ezequiel Aguirre, magicien sur la touche, s’abreuve d’émotions fortes ; il cherche à oublier le départ de sa femme. Liliana, sa fille, risque gros à filmer un trafic d’immigrés clandestins originaires d’Amérique centrale. Un quidam qui revendique le sobriquet de « Main furtive » s’emploie à tripoter en douce d’honorables citoyennes de la ville. Le gouverneur de l’état exproprie des paysans afin de céder leurs terres à une multinationale. Un vieux pompier relate ses exploits d’agitateur dans les années trente …

Difficile de ne pas penser à Taibo II, en lisant le dernier roman de Luna, d’autant plus qu’il lui est dédié, et que Taibo et Ombre de l’Ombre sont cités dans le texte. Même construction, à partir de d’une multitude d’histoires, a priori sans aucun rapport les unes avec les autres, qui finissent par se rencontrer, même retour vers un passé mexicain fait de grèves et d’insurrections, même amour du journalisme, même référence au jeu de dominos, jusqu’au personnage principal, un magicien, spécialiste de l’évasion, qui renvoie à Houdini présent dans A quatre mains. La galerie de personnages est étonnante, du magicien au serveur de bar qui se ballade en habits de pompier, de l’espion haut en couleurs au tigre à qui il faut parler en langage codé … Le lecteur, est pris dans ce tourbillon, jubile de voir les pièces du puzzle se mettre en place petit à petit.

Son dernier roman traduit, Iode (paru chez Latinoir) était aussi glaçant et dérangeant que ses premiers romans étaient chaleureux.

En plus de ses livres, et des souvenirs de ses amis, Juan Hernandez Luna sera toujours vivant dans La bicyclette de Leonard de Paco Taibo :

 « Juan Hernandez Luna arrivera chez moi avec deux kilos de jambon serrano et deux melons achetés à Puebla, sans garantie. Il aura à la main son nouveau livre « Du tabac pour le puma », tout neuf. [] Juan Hernandez Luna a beau écrire d’excellents romans d’aventures et être un excellent ami, il n’aura pas l’habitude des basketteuses américaines. Trop de centimètres de jambes qui se promènent dans la pièce pour lui. »

C’est une voix atypique qui se tait, trop tôt, beaucoup trop tôt.

Quelques messages pour les hispanophones sur le site Diez Negritos.

Adieu Westlake.

Ce fut vraiment un sale, très sale nouvelle. Il n’avait que 75 ans. Au vu de la quantité de romans qu’il a écrit, il aurait pu en avoir mille … Et ses lecteurs auraient voulu qu’il vive mille ans de plus. Parce qu’on a plus que jamais besoin de lui.

Impossible de résumer les bonheurs de lectures que je lui dois.

De la science fiction comme Trop humains, sa version de la fin du monde qui n’a, de mon point de vue, qu’une rivale, la version délirante de deux autres humoristes, j’ai nommé le génial De bons présages de Neil Gaiman et Terry Pratchett.

Du noir, très noir, comme Le couperet, cette implacable et inattaquable illustration du capitalisme, de la loi du plus fort, et de la ce vieil adage populaire que l’on nous ressert tant : la fin justifie les moyens. Noir aussi comme Kahawa, roman d’aventure et d’aventuriers, presque plus leonardiens que westlakiens, mais aussi, en toile de fond, dénonciation, à la Donald Westlake, c’est-à-dire sans avoir l’air d’y toucher, de la dictature d’Amin Dada.

C’est bien entendu l’écriture au rasoir de Richard Stark, et de son implacable Parker. Des romans d’action pure, sans un mot de trop, sans une phrase qui ne décrive une action, sans l’ombre d’une justification psychologique ou d’une émotion. Seulement de l’action, à l’efficacité totale, comme la prose.

Mais surtout, surtout, c’est l’auteur qui m’a fait éclater de rire si souvent.

Avec sa critique des média comme dans Moi Mentir. Avec sa variation absolument géniale sur le thème de l’homme invisible, dans Smoke, qui prend tout son sel quand on sait que le boulot de cet homme est de soulager ses semblables des biens qui les encombrent. Un roman hilarant, ponctué de scènes d’anthologie, dont celle, qui restera gravée dans mon souvenir, qui voit Freddie, le petit voleur devenu invisible, profiter de son avantage pour imposer des choix de programme télé assez … personnels, dans la salle commune d’un Bed and Breakfast.

Et il y a le génial Aztèques dansants qui, en plus de m’avoir fait plusieurs fois éclater de rire, offre de mon point de vue, la plus originale, la plus subjective, la plus délirante, mais aussi la plus juste des descriptions de New York que je n’ai jamais lue. Si vous avez ce bouquin sous la main relisez les deux premières pages, vous verrez si j’ai raison.

Et puis il y a le monument John Dortmunder. John et sa bande, que l’on a vu grandir, que l’on a appris à connaître, à aimer, à attendre … Un nouveau Dortmunder annoncé, c’était des jours de bonheur. Celui de savoir qu’on allait le retrouver, celui de voir enfin de livre, de le toucher, de lire le résumé, de le tenir, en réserve, aussi longtemps qu’on pouvait patienter. Et puis, enfin, de l’ouvrir, et de découvrir, émerveillé, ce que ce sacré Westlake allait bien pouvoir inventer cette fois comme défi irréalisable, comme casse génial, et comme grain de sable et coup du sort pour que, malgré tout son talent, John se retrouve encore et toujours couillonné.

C’était de la joie pure, de la jubilation, de l’excitation. C’était l’optimisme forcé et les voitures de médecin d’Andy, les habitués bourré du bar où la bande préparait ses casses, la force, pas toujours tranquille de Tiny, les itinéraires de délestage de Stan et de sa mère, c’était la morosité permanente de John, ses plans géniaux, sa mafre légendaire, son refus des gadgets modernes … C’était des personnages que l’on connaissait tellement bien que Westlake pouvait élaguer, épurer, certain que le lecteur comprendrait à demi-mot. Et quoi de plus gratifiant pour un lecteur que de sentir que l’auteur lui fait confiance ?

Je ne me risquerai pas à tenter un semblant de bibliographie. Elle serait beaucoup trop incomplète. Fouillez votre bibliothèque, allez chez votre libraire, dans votre bibliothèque préférée, piochez au hasard, ce sera bon.

Seule consolation, bien maigre, rivages a l’air de rééditer tous les anciens Westlake qui n’étaient plus trouvables que chez les bouquinistes ou dans les meilleures bibliothèques. Maigre consolation, vraiment, mais consolation quand même.

Je terminerai par ceci, qui conclut la débâcle des sentiers du désastre :

« Vous savez quoi, dit Dortmunder. Je commence à comprendre ce qu’il y a de pire dans tout ça.

Kelp semblait intéressé, mais inquiet.

– Il y a un truc pire qu’un autre ?

– Si on ne fait pas le casse ce soir, dit Dortmunder, vous savez ce qu’on aura fait pendant trois jours ? On aura travaillé ! »

Un dernier mot, quand même. Sur le site de Sarah Weinman, l’hommage à Donald Westlake s’étoffe d’heure en heure. C’est en anglais, et cela montre ce que diable d’homme représentait là-bas aussi.

Hommage à Tony Hillerman

Je suis arrivé au polar dans les années 80 avec deux auteurs de chez rivages : James Ellroy et Tony Hillerman. Là où le premier vous secoue les tripes, le second vous fait respirer l’air des grands espaces, admirer un lever de soleil sur les falaises rouges d’une canyon, et comprendre, peu à peu, les cultures Navajos et Hopi. Le premier contact avec Tony Hillerman, pour moi, ce fut ça :

« D’ici deux ou trois minutes, le bord inférieur du soleil rouge plongerait derrière les couches de nuages à l’ouest, au-dessus de l’Arizona. Ses rayons obliques de fin d’après-midi étaient presque parallèles à la pente de la colline descendant vers le Zuňi Wash. Ils projetaient l’ombre mobile de Ted Isaacs à près de trois cent mètres en contrebas, et à côté d’elle s’étirait l’ombre immobile du lieutenant Joseph Leaphorn. Chaque genévrier, chaque arbuste jaune et chaque saillie de rocher coupait le gris-jaune de l’herbe automnale d’une bande d’ombre d’un bleu foncé. Au-delà du flanc de la colline, au-delà du quadrillage de ficelles qui marquait la fouille d’Isaacs, à trois kilomètres de l’autre côté de la vallée, se dressait la masse imposante de Corn Mountain,  ses falaises déchiquetées soulignées par les rouges et les roses des reflets du soleil et par les noirs des ombres. C’était l’un des moments de beauté resplendissante que, par la force de l’habitude, Joe Leaphorn prenait le temps de contempler et de savourer. » (Là où dansent les morts).

Et également cela :

« Le souvenir lui revint d’un matin neigeux sur le plateau Lukachukai : de son grand-père qui passait du pollen sacré sur le canon de son vieux 30-30 puis entonnait un chant ; de la voix claire du vieil homme qui s’adressait à l’esprit du cerf afin que la chasse à laquelle il allait se livrer pour avoir de la viande pour l’hiver soit bonne et juste et en totale harmonie avec les choses de la nature, conférant ainsi à l’acte à venir la beauté Navajo. » (Là où dansent les morts).

Mais il serait très réducteur de limiter Tony Hillerman à ces deux aspects. La série Navajo, c’est aussi toute une galerie de personnages, dont ses deux flics de la police tribale, construits roman après roman, que l’on voit enquêter, mais aussi changer, évoluer, souffrir, rire, aimer, pleurer, s’indigner … vivre. Jusqu’à ce qu’ils s’incarnent au point de devenir plus réels que bien des pantins que l’on croise tous les jours.

Joe Leaphorn, l’aîné, grand policier, légendaire dans son service, rationnel, logique et méthodique, qui même s’il ne renie pas ses racines a coupé avec les traditions navajos. Et Jim Chee, plus jeune, qui a suivi les cours à l’université mais étudie pour devenir shaman et recherche l’équilibre dans la tradition de ses ancêtres.

Et ce n’est pas tout. Tony Hillerman est un raconteur d’histoires. Il prend son temps, sait musarder, mais cela ne l’empêche pas de tricoter des intrigues précises et bien construites, et de donner envie de tourner les pages AUSSI parce qu’on veut savoir la suite. Pour finir, comme leurs cousins les romans noirs urbains, ses polars s’appuient sur ce superbe talent de Tony Hillerman pour dresser des tableaux, souvent très sombres, de la situation présente, faite de misère, de perte de repères, d’alcoolisme, et d’incompréhension et/ou de mépris entre blancs et indiens.

Voilà c’est tout ça Hillerman. Tout ça qui va nous manquer maintenant. Nous ne saurons pas si Jim Chee arrive à concilier son travail et sa recherche de racines, si son mariage va tenir. Nous ne serons pas comment Joe Leaphorn vit bien sa retraite. Nous ne saurons plus si la pluie arrive enfin sur les mesas hopis … On attendait ses romans tranquillement, sans impatience, mais rassurés de savoir qu’il y en avait un, pas loin, en attente, et que l’on aurait bientôt des nouvelles de ces amis lointains.

C’est fini. Et c’est bien triste.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore Tony Hillerman, et qui voudrait se lancer dans cette aventure, voici une bibliographie (non exhaustive, mais les titres essentiels y sont) des aventures de Jim Chee et Joe Leaphorn. Il vaut mieux, si possible, les lire à peu près dans l’ordre. Ce n’est pas indispensable, mais ne peut qu’augmenter le plaisir.

Joe Leaphorn : La voie de l’ennemi / Là où dansent les morts / Femme qui écoute / Le chagrin dans les fils (*)

Jim Chee : Le peuple des ténèbres / Le vent sombre / La voie du fantôme

Joe Leaphorn  et Jim Chee : Porteurs de peau / Le voleur de temps / Dieu qui parle / Coyote attend / Les clowns sacrés / Un homme est tombé / Le premier aigle / Blaireau se cache / Le vent gémit / Le cochon sinistre / L’homme squelette

(*) Dans l’ordre ont été écrits les Joe Leaphorn (sauf Le chagrin entre les fils qui est le dernier roman de Tony Hillerman traduit en France), puis les Jim Chee, et ensuite la série de romans où ils apparaissent tous les deux.