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Les maîtres enlumineurs

Les blogs référencés sur Bibliosurf sont dithyrambiques sur Les maîtres enlumineurs de Robert Jackson Bennett. Comme j’avais sérieusement besoin d’une évasion intelligente, je les ai écoutés. Ils ont tous raison d’être enthousiastes.

La riche Tevanne est tenue par quatre maisons marchandes, qui ont chacune son campo, ses habitants, ses lois. Ceux qui n’en font pas partie sont relégués dans les Communs. C’est une forme de magie très particulière qui fait la fortune des maisons : l’enluminure. Les maîtres enlumineurs, grâce à leur art et à des codes complexes, arrivent à modifier la nature des objets, persuadant par exemple une roue que la gravité l’entraîne vers l’avant, ouvrant la porte à des calèches automobiles …

Dans les campos, tout n’est que luxe. Dans les communs, eau croupie, saleté, misère, la loi de la jungle. Sancia est une très jeune voleuse. Elle a été contactée pour dérober, sur les docks fort bien gardés, une petite boite. Sancia pourra compter sur un talent particulier et sur un certain nombre d’objets enluminés qu’elle achète à des enlumineurs clandestins des Communs.

On se doute que le vol, pourtant mouvementé, ne sera que le début d’une série de catastrophes et que tout ira de mal en pis.

Quel roman mes aïeux ! Ça c’est du souffle, de l’aventure, de l’intelligence, de l’originalité, du déconfinement ! Si vous n’êtes pas totalement réfractaire à tout ce qui n’est pas réaliste, allez-y en toute confiance.

En premier lieu, c’est un véritable pied de lecture pour toute personne qui aime qu’on lui raconte des histoires. Et qui aime que l’on joue avec les clichés et les archétypes. Parce que oui, il n’y a pas plus classique dans la littérature de fantazy que de commencer avec le vol d’un objet magique. A partir de là, l’auteur peut juste se planter, remâcher un machin mille fois mastiqué, ou jouer avec votre jubilation et vous embarquer dans un véritable tourbillon.

Vous vous doutez bien qu’on est ici dans le second cas. Pendant plus de 600 pages l’auteur suit la trame classique (vous mettez le personnage dans la merde, puis chaque fois qu’il croit s’en sortir, vous l’enfoncez un peu plus, jusqu’au final) avec un talent de conteur époustouflant, un décor génial, des personnages complexes, riches, changeants et déstabilisants. Donc un vrai grand plaisir de lecture au premier degré.

Ensuite, si vous avez lu le génial Vigilance, vous savez que Robert Jackson Bennet n’est pas « juste » un raconteur d’histoires. Il a une conscience politique, et il sait la mettre en scène dans ses écrits. C’est encore le cas ici, avec une réflexion décalée dans un monde qui n’est pas le nôtre, sur les différences sociales, l’exploitation des plus faibles et la déshumanisation de ceux que l’on exploite. Je n’en dis pas plus pour ne pas révéler des éléments d’intrigue, mais c’est très habilement et intelligemment fait.

Cerise sur le gâteau, et là les blogs spécialisés qui ont toutes les références SF et fantazy en parlent beaucoup mieux que moi, il a réussi d’une façon absolument magistrale à inclure des éléments de SF dans un roman purement fantazy en créant un parallèle entre la magie à l’œuvre dans le monde qu’il a créé et les langages informatiques. C’est extrêmement jouissif de voir une telle intelligence en action.

Pour finir, quand on lit un roman de plus de 600 pages, même si on aime, on a souvent quelques petites restrictions : Là ça ralentit un peu, là il étire, tel personnage ou telle situation sont caricaturaux, tel retournement de situation un peu capilotracté. Ici rien, tout est parfait de la première à la dernière ligne. Donc allez-y, sans faute, lisez aussi Vigilance si ce n’est pas déjà fait, et vivement la suite.

Robert Jackson Bennet/ Les maîtres enlumineurs, (Foundryside, 2018), Albin Michel/Imaginaire (2021) traduit de l’anglais (USA) par Laurent Philibert-Caillat.

American elsewhere

J’ai été bluffé par Vigilance de Robert Jackson Bennett. Du coup j’ai regardé ce qu’on pouvait trouver de cet auteur chez nous. Je n’ai trouvé que American elsewhere, un gros pavé publié il y a deux ans. Agréable à lire, mais comme ce n’est pas un genre que j’affectionne vraiment, loin du choc de sa novella.

Mona Bright, la trentaine bien avancée, ex flic, divorcée, vivote au Texas quand son père meurt. En se rendant à l’enterrement, elle découvre que sa mère, qui s’est suicidée quand elle avait 7 ans, a laissé une maison dans la petite ville de Wink au Nouveau-Mexique. Comme elle n’a vraiment autre chose à faire, et qu’elle aimerait comprendre cette femme qu’elle a toujours connue déprimée, elle décide d’aller voir cette maison.

Difficile, Wink n’apparait sur aucune carte. Mais Mona ne lâche pas facilement une affaire et fini par trouver une ville charmante, pimpante, peuplée de gens souriants. Une ville qui semble coupée du monde et du temps. Une ville où tout va bien, mais où personne ne se souvient de sa mère. Une ville où on lui conseille vivement de rester chez elle la nuit, et d’éviter certains bois de pins et canyons …

Autant le dire tout de suite, le fantastique avec d’indicibles créatures venues d’autres univers, ce n’est pas ma tasse de thé. Ça ne me parle pas. C’est quand même bizarre les gouts et les couleurs. J’aime bien la fantaisie et la SF, je peux même marcher à des variations sur les vampires et autres loups-garous, j’adore quand Neil Gaiman convoque toutes sortes de dieux grecs, romains ou nordiques … Mais le lovecrafteries, ça me laisse de glace.

Et pourtant, si on y regarde de près, American Elsewhere raconte, encore et toujours, des histories de rivalités fraternelles, de jalousie, de l’hypocrisie d’une petite ville, et avec en plus une héroïne hardboiled que l’on ne peut qu’aimer. Alors comme les thématiques sont classiques mais intéressantes, et que l’auteur sait très bien raconter une histoire, je suis allé sans difficulté au bout des 800 pages. Mais même si j’ai tremblé pour Mona, si j’ai surtout apprécié sa hargne, sa mauvaise humeur, son refus de se rendre et son humour, je n’arrive pas à être emballé.

Robert Jackson Bennett / American elsewhere, (American elsewhere, 2013), Albin Michel/Imaginaire (2018) traduit de l’anglais (USA) par Laurent Philibert-Caillat.

Vigilance

Je l’avais repéré sur les blogs, et j’adore cette collection, donc en cette fin d’année calme et sinistre, j’ai lu Vigilance de Robert Jackson Bennett. Magistral. Même si ce n’est pas cette novella qui va rendre la fin d’année moins sinistre.

 « Tout tenait au fait que depuis toujours, l’Amérique est une nation qui a peur.

Peur de la monarchie. Peur des élites. Peur de perdre ses biens, par le fait du gouvernement ou d’une invasion. Peur qu’un voyou stupide ou un petit malin de la ville trouve un moyen légal ou non de voler ce qu’on a durement gagné à la sueur de son front.

Voilà ce qui faisait battre le cœur de l’Amérique, non l’amour de son pays ou de ses semblables, non le respect de la Constitution … mais la peur.

Et là où il y avait peur, il y avait des armes à feu. »

Quelques années auparavant, lors d’une tuerie dans une école, un gamin a filmé en direct, et mis en ligne. Fil suivi par des millions de gens fascinés. Et les IA du web ont réagi immédiatement, collant des pubs sur le fil. Horreur des firmes … Jusqu’à ce qu’elles s’aperçoivent que loin d’en souffrir, leurs ventes explosent.

John McDean crée alors le grand show TV Vigilance. Un lieu public (gare, centre commercial …), gardé secret jusqu’à la dernière seconde, est entièrement bouclé. Trois tueurs volontaires y sont lâchés. Les drones filment. Si un bon citoyen vigilant abat un des tueurs, il gagne des millions. Si un des tueurs s’en sort, il gagne encore plus de millions. En direct les IA analysent les flux, et adaptent et ciblent les pubs. La force et la beauté de la simplicité. Branchez-vous sur ONT (One Nation Truth !) et profitez du spectacle.

Absolument magistral. Grande novella ou court roman, glaçant, dérangeant, horriblement cohérent et plausible. Si les technologies et la situation politique décrites ne sont pas celles d’aujourd’hui, elles sont suffisamment proches pour foutre sacrément les jetons, sauf peut-être ce qu’implique le retournement final (qui n’est que la cerise sur le gâteau, ou le ruban sur la paquet cadeau). Mais ce qui effraie encore plus, c’est que la peinture sociologique de cette Amérique, la psychologie d’une partie de ses habitants, n’a rien, elle, d’une anticipation.

Ajoutez une écriture fluide, un découpage parfait qui fait monter la tension, et vous avez un texte que vous dévorez, fébrile, et refermez abasourdi.

Cette collection nous propose décidément de vrais diamants, Vigilance est à mettre, à mon avis très subjectif, au niveau de L’homme qui mit fin à l’histoire et Un pont sur la brume.

Robert Jackson Bennett / Vigilance, (Vigilance, 2019), Le Belial/Une heure lumière (2020) traduit de l’anglais (USA) par Gilles Goullet.