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American elsewhere

J’ai été bluffé par Vigilance de Robert Jackson Bennett. Du coup j’ai regardé ce qu’on pouvait trouver de cet auteur chez nous. Je n’ai trouvé que American elsewhere, un gros pavé publié il y a deux ans. Agréable à lire, mais comme ce n’est pas un genre que j’affectionne vraiment, loin du choc de sa novella.

Mona Bright, la trentaine bien avancée, ex flic, divorcée, vivote au Texas quand son père meurt. En se rendant à l’enterrement, elle découvre que sa mère, qui s’est suicidée quand elle avait 7 ans, a laissé une maison dans la petite ville de Wink au Nouveau-Mexique. Comme elle n’a vraiment autre chose à faire, et qu’elle aimerait comprendre cette femme qu’elle a toujours connue déprimée, elle décide d’aller voir cette maison.

Difficile, Wink n’apparait sur aucune carte. Mais Mona ne lâche pas facilement une affaire et fini par trouver une ville charmante, pimpante, peuplée de gens souriants. Une ville qui semble coupée du monde et du temps. Une ville où tout va bien, mais où personne ne se souvient de sa mère. Une ville où on lui conseille vivement de rester chez elle la nuit, et d’éviter certains bois de pins et canyons …

Autant le dire tout de suite, le fantastique avec d’indicibles créatures venues d’autres univers, ce n’est pas ma tasse de thé. Ça ne me parle pas. C’est quand même bizarre les gouts et les couleurs. J’aime bien la fantaisie et la SF, je peux même marcher à des variations sur les vampires et autres loups-garous, j’adore quand Neil Gaiman convoque toutes sortes de dieux grecs, romains ou nordiques … Mais le lovecrafteries, ça me laisse de glace.

Et pourtant, si on y regarde de près, American Elsewhere raconte, encore et toujours, des histories de rivalités fraternelles, de jalousie, de l’hypocrisie d’une petite ville, et avec en plus une héroïne hardboiled que l’on ne peut qu’aimer. Alors comme les thématiques sont classiques mais intéressantes, et que l’auteur sait très bien raconter une histoire, je suis allé sans difficulté au bout des 800 pages. Mais même si j’ai tremblé pour Mona, si j’ai surtout apprécié sa hargne, sa mauvaise humeur, son refus de se rendre et son humour, je n’arrive pas à être emballé.

Robert Jackson Bennett / American elsewhere, (American elsewhere, 2013), Albin Michel/Imaginaire (2018) traduit de l’anglais (USA) par Laurent Philibert-Caillat.

Vigilance

Je l’avais repéré sur les blogs, et j’adore cette collection, donc en cette fin d’année calme et sinistre, j’ai lu Vigilance de Robert Jackson Bennett. Magistral. Même si ce n’est pas cette novella qui va rendre la fin d’année moins sinistre.

 « Tout tenait au fait que depuis toujours, l’Amérique est une nation qui a peur.

Peur de la monarchie. Peur des élites. Peur de perdre ses biens, par le fait du gouvernement ou d’une invasion. Peur qu’un voyou stupide ou un petit malin de la ville trouve un moyen légal ou non de voler ce qu’on a durement gagné à la sueur de son front.

Voilà ce qui faisait battre le cœur de l’Amérique, non l’amour de son pays ou de ses semblables, non le respect de la Constitution … mais la peur.

Et là où il y avait peur, il y avait des armes à feu. »

Quelques années auparavant, lors d’une tuerie dans une école, un gamin a filmé en direct, et mis en ligne. Fil suivi par des millions de gens fascinés. Et les IA du web ont réagi immédiatement, collant des pubs sur le fil. Horreur des firmes … Jusqu’à ce qu’elles s’aperçoivent que loin d’en souffrir, leurs ventes explosent.

John McDean crée alors le grand show TV Vigilance. Un lieu public (gare, centre commercial …), gardé secret jusqu’à la dernière seconde, est entièrement bouclé. Trois tueurs volontaires y sont lâchés. Les drones filment. Si un bon citoyen vigilant abat un des tueurs, il gagne des millions. Si un des tueurs s’en sort, il gagne encore plus de millions. En direct les IA analysent les flux, et adaptent et ciblent les pubs. La force et la beauté de la simplicité. Branchez-vous sur ONT (One Nation Truth !) et profitez du spectacle.

Absolument magistral. Grande novella ou court roman, glaçant, dérangeant, horriblement cohérent et plausible. Si les technologies et la situation politique décrites ne sont pas celles d’aujourd’hui, elles sont suffisamment proches pour foutre sacrément les jetons, sauf peut-être ce qu’implique le retournement final (qui n’est que la cerise sur le gâteau, ou le ruban sur la paquet cadeau). Mais ce qui effraie encore plus, c’est que la peinture sociologique de cette Amérique, la psychologie d’une partie de ses habitants, n’a rien, elle, d’une anticipation.

Ajoutez une écriture fluide, un découpage parfait qui fait monter la tension, et vous avez un texte que vous dévorez, fébrile, et refermez abasourdi.

Cette collection nous propose décidément de vrais diamants, Vigilance est à mettre, à mon avis très subjectif, au niveau de L’homme qui mit fin à l’histoire et Un pont sur la brume.

Robert Jackson Bennett / Vigilance, (Vigilance, 2019), Le Belial/Une heure lumière (2020) traduit de l’anglais (USA) par Gilles Goullet.