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Les abeilles grises

J’en avais pas mal entendu parler, et il me semblait que c’était une lecture d’actualité. Les abeilles grises d’Andreï Kourkov.

Dans un village entre les lignes de fronts des séparatistes russes et des ukrainiens, dans le Donbass, ne restent que Sergueïtch et son ennemi-ami intime Pachka. Ils survivent, mais Sergueïtch s’inquiète surtout de ses abeilles, qui ne peuvent pas butiner sereinement en temps de guerre. C’est pourquoi le printemps venu, il va charger ses 6 ruches dans sa camionnette, et partir à la recherche d’un endroit sans bombardements.

Magnifique, tout simplement. D’une humanité qui vous prend aux tripes. Il est inoubliable Sergueïtch, ses questions simples, sa vie qui tourne autour de ses abeilles, son étonnement permanent devant l’absurdité de la guerre, des brimades, des différences artificielles construites entre les hommes.

On se laisse prendre au rythme de sa vie simple, de ses déplacements, des amitiés qu’il lie, de ses joies, de ses peines. On referme chaque fois le bouquin bouleversé et apaisé, malgré les horreurs qui se déroulent autour des ruches de Sergueïtch. Horreur qu’il n’ignore pas, mais qu’il arrive à surpasser, l’une après l’autre.

Vraiment un roman qui donne l’impression de rendre meilleur.

Andreï Kourkov / Les abeilles grises, (Cерые пчелы, 2019), Liana Levi (2021) traduit du lrusse (Ukraine) par Paul Lequesne.

Proletkult

Un roman du collectif italien Wu Ming, c’est toujours inclassable et c’est toujours passionnant. Proletkult ne fait pas exception.

1927. A Moscou on se prépare à fêter dignement les dix ans de la révolution. Mais on s’écharpe aussi entre la ligne de Staline qui est en train de reprendre le parti et l’état en main et l’opposition qui trouve qu’il s’écarte des idéaux de la Révolution. Dans ce contexte Alexandre Bogdanov, auteur d’une trilogie de science fiction autour de Mars, la Planète Socialiste, écarté du pouvoir car opposé à Lénine, a délaissé la vie publique pour se consacrer à son institut médical. Son idée : grâce à des transfusions sanguines, permettre le rajeunissement des plus âgés, et transmettre une immunité aux plus jeunes. Et s’en servir comme d’un enrichissement collectif.

De nouvelles questions se posent quand une jeune femme, Denni, arrive à l’institut. Elle prétend venir de la lointaine planète Nacun, où la société sans classe a vu le jour. Plus étrange, Denni se dit fille de Léonid Volok, ancien compagnon de Bogdanov qui avait cru, suite à un traumatisme en 1915, avoir voyagé jusqu’à une planète lointaine. C’est son récit qui avait inspiré les romans sur Mars, et il a disparu depuis plus de dix ans. L’occasion pour Bogdanov de se replonger dans le passé, ce qui a été réussi, ou raté.

Pas de doute, on est bien dans un roman signé Wu Ming. C’est dense, intelligent, passionnant, extrêmement riche et ça repose sur un sacré socle de connaissances culturelles et historiques. Et c’est très politique. En même temps il y a une vraie histoire, avec de vrais personnages, ce qui fait qu’à condition d’avoir le cerveau bien réveillé, on apprend en s’amusant.

Je ne vous cacherai pas qu’il faut être un peu plus concentré et au calme que pour suivre les péripéties des romans que j’ai lus juste avant. Mais l’attention est vraiment récompensée par cette passionnante plongée dans les premières années de la révolution russe, les débats et luttes philosophiques, culturelles et politiques qui seront par la suite totalement étouffés.

Du côté de l’intrigue, elle est très intelligemment tournée et jusqu’à la fin le lecteur aura la possibilité de choisir … ou pas. SF ou folie ? Nacun ou fantasme ?

N’hésitez pas, vous avez là un roman plein d’imagination et d’informations qui va faire fonctionner vos neurones.

Wu Ming / Proletkult, (Proletkult, 2018), Métailié (2022) traduit de l’italien par Anne Echenoz.

Le dernier afghan

Les polars russes sont rares par ici. Malheureusement, je n’ai pas été convaincu par Le dernier Afghan d’Alexeï Ivanov.

Guerman, dit l’allemand, chauffeur pour le compte de Chtchébétovski qui possède une bonne partie de la ville de Batouïev décide de changer de vie, pour lui, mais surtout pour son amante Tatiana. Il braque le camion contenant la recette du centre commercial qu’ils acheminent, lui et d’autres Afghans, anciens de l’Afghanistan. L’enjeu sera maintenant de rester en vie et de pouvoir disposer de l’argent.

Sur cet événement symbolique s’achève définitivement la fraternité des anciens combattants, ces jeunes considérés comme des brutes, que le flamboyant Sergueï Likholiétov avait organisés en une union qui avait mis la ville à leurs pieds au début des années 1990.

Dommage que ce roman souffre, à mon goût, de trop de longueurs. Parce qu’il commence très bien avec un récit de braquage parfaitement mené. Parce que ce qu’il raconte est intéressant et complètement nouveau pour le lecteur français qui ne sait rien de la vie de ces soldats revenus d’Afghanistan. Autant côté américain les lecteurs de polars sont familiers des privés, flics ou braqueurs anciens du Vietnam, puis d’Irak ou toute autre guerre américaine, autant on avait ici peu d’équivalent sur le pendant russe. Parce que certaines scènes sont particulièrement réussies, comme le récit de la guerre de Guerman et Sergueï, l’installation des Afghans dans des immeubles réquisitionnés ou les guerres de gangs à Batouïev.

Mais il y a beaucoup trop de longueurs, de chapitres s’attardant sur les vies des différents protagonistes qui n’apportent rien et trainent, trainent … Et plus on avance dans les plus de 600 pages du roman, plus ces longueurs deviennent lourdes, pénibles à la lecture, incitant à sauter allègrement quelques paragraphes pour aller voir comment tout cela va finir.

Dommage, je pense que j’aurais trouvé ce roman passionnant s’il avait été resserré, amputé de 200 bonnes pages. Là, au final, malgré les bons moments, c’est l’impression de lassitude, et l’envie d’en finir qui restent à la fin de la lecture.

Alexeï Ivanov / Le dernier Afghan, (HEHACTbE, 2015), Rivages / Noir (2021) traduit du russe par Raphaëlle Pache.

Les chiens de Pasvik

Après un détour par le roman historique, Olivier Truc revient à la police des rennes avec Les chiens de Pasvik.

Entre Kirkenes, Norvège, et Nikel, Russie, de nombreux clandestins passent la frontière. C’est le cas d’une cinquantaine de rennes de Piera Kyrö, qui sont allés se perdre dans le parc naturel côté russe. Ou des chiens de Pasvik, abandonnés par les russes et qui viennent tuer des rennes côté norvégien, et risquer de répandre la rage. Si on ajoute des trafics de langues de rennes offertes aux visiteurs chinois, de riches abrutis de Mourmansk qui viennent « chasser » à la kalach en 4×4 et laissent pourrir la viande sur place, les revendications des Samis qui voudraient pouvoir utiliser les pâturages de leurs ancêtres … Voilà de quoi occuper Klemet de la police des rennes, en plus de ses problèmes personnels. D’autant que Nina qui a été mutée à la police des frontières est de retour.

Les chiens de Pasvik est un polar sans délit. Du moins pendant une bonne partie du roman. Pas de meurtre, pas de vol, pas de trafic … Juste une frontière plus imperméable aux hommes qu’aux animaux. Et l’absurdité de tracés pour un peuple qui, pendant des siècles, c’est déplacé de pâturage en pâturage, au gré des saisons.

Le fil narratif se tisse autour des tensions entre pays, entre organisations, et le mystère, lui, nait des intentions cachées qui font avancer les différents protagonistes, de chaque côté de la frontière. Puis de nouvelles questions surgiront …

Comme les autres romans de la série, celui-ci plonge ses racines dans le passé, et nous décrit un monde que nous découvrons totalement (je parle au moins pour moi qui suis totalement ignorant de l’histoire de cette région).

Comme le récit s’appuie sur une belle écriture qui sait rendre la beauté et la dureté de paysages hors norme, et que l’on s’attache aux personnages, le résultat est passionnant.

Olivier Truc / Les chiens de Pasvik, Métailié/Noir (2021).

PS. Olivier Truc sera à Ombres Blanches mercredi à partir de 18h00, j’aurai le plaisir d’animer la rencontre.

Lëd

Caryl Férey est toujours un voyageur. Direction le grand nord sibérien dans Lëd.

Norilsk, très au nord en Sibérie. Ancien goulag, devenu la ville la plus polluée au monde (ou une des …), où tout tourne autour des mines de Nickel exploitées par un énorme consortium. Un hiver sans fin, des températures pouvant descendre à -60 °, des tempêtes dantesques. Loin des yeux, loin du centre, les conditions de travail et de pollution sont atroces, c’est le pays des bonhommes, des mineurs durs au mal, fiers de vivre ce qu’aucune bête au monde ne supporterait.

Boris y est flic, envoyé là en punition pour avoir voulu dénoncer la corruption dans sa ville natale d’Irkoutsk. Gleb et Nikita y sont mineurs, et amants cachés, l’homosexualité est un crime honteux au pays des cosaques. Sacha est un colosse, mineur, adepte d’un sport où on se bat à l’ancienne, à coups de masses d’armes, pour rigoler, avant de soigner les hématomes à la bière. Lena est assistante du médecin légiste, Dasha couturière pour le théâtre local et créatrice quand elle arrive à acheter des tissus.

La découverte du cadavre d’un vieux Nenet, peuple nomade d’éleveur de rennes, premiers habitants de la région réduits à la misère par des dizaines d’années de persécution va bouleverser leurs destins.

Si vous cherchez une lecture qui vous remonte le moral en ces temps sinistres, Lëd n’est pas pour vous. Qu’elle est sombre cette nuit polaire. Cela commence par une scène dantesque, une tempête monumentale qui vous glace même si vous êtes confortablement assis au coin du feu. Et ça ne s’arrange pas ensuite. Des conditions de travail atroces ; une pollution qui détruit tout alentours, la nature, la terre, les femmes et les hommes ; corruption et loi du plus fort à tous les étages de la société ; héritage, non assumé, du stalinisme et du goulag, sur lequel vient s’ajouter l’autoritarisme nationaliste et religieux de la Russie de Poutine.

Il ne devrait y avoir là que des êtres démoralisés, désespérés, sans énergie et sans force vitale, et pourtant elle explose de partout. Les personnages crient, chantent, boivent, dansent, aiment, haïssent, jouissent comme si chaque jour était le dernier, et le roman est traversé par une énergie, une force complètement folles. Des personnages auxquels l’auteur donne chair et qui vont vous emporter avec eux.

Depuis le temps qu’il nous balade de l’Australie à la Sibérie en passant par l’Argentine, l’Afrique du Sud ou l’Argentine, Caryl Férey sait parfaitement intégrer les paragraphes explicatifs qui permettent de comprendre les lieux où il nous amène sans que jamais ne cela nuise au rythme de son récit. Il sait donner ce qu’il faut sans donner l’impression de recracher ce qu’il a appris de ses lectures et de ses voyages.

C’est une fois de plus parfaitement dosé. Alors prenez votre meilleure doudoune, et partez pour Norilsk, mais attention, ça va secouer.

Caryl Férey / Lëd, Les arènes/Equinox (2021).

Donbass

J’ai mis un peu de temps à le récupérer et à le lire, mais c’est fait, et je ne le regrette pas. Ne passez pas à côté de Donbass de Benoît Vitkine, c’est une lecture indispensable.

VitkineAvdïïvka, une petite ville dans le Donbass, sur la ligne de front entre les séparatistes pro-russes et l’armée ukrainienne, côté ukrainien. Henrik Kavadze est un ancien soldat d’Afghanistan, devenu un héros le jour où, pendant la courte prise de la ville par les séparatistes, il a refusé de travailler pour eux. Depuis que l’armée ukrainienne a repris la ville, il est devenu le chef de la police locale.

La petite ville minière, secouée quotidiennement par les affrontements d’artillerie survit, grâce à la transformation du charbon et à divers trafics, chacun semblant s’être accoutumé aux bombardements et à la présence des soldats, jusqu’à ce qu’un gamin de 6 ans soit retrouvé en caleçon, cloué au sol par un coup de poignard. C’est la goutte d’eau, la mort inacceptable, pour une population pourtant habituée au malheur, mais également pour les différents magouilleurs qui ont besoin d’une certaine tranquillité pour mener à bien leurs petites affaires. Beaucoup de pression sur les épaules d’Henrik, d’autant que cela va faire remonter des souvenirs qu’il préfère oublier.

Je ne vais pas vous mentir, si vous recherchez une intrigue aux petits oignons, du suspense, du thriller psychologique, ce roman n’est pas pour vous. J’ai une fois entendu une auteur dire que si elle mettait un meurtre au début de son roman, c’est parce qu’elle savait que comme ça elle accrocherait le lecteur qui irait au bout pour savoir qui, quand et pourquoi, et qu’elle pourrait alors se consacrer à ce qui l’intéressait vraiment, à savoir les personnages et l’écriture.

C’est exactement ce qu’il se passe ici. Le meurtre et l’enquête sont là pour parler de cette région martyrisée. Cela aurait pu être ennuyeux et didactique, tant l’auteur nous en apprend sur le Donbass, le passé soviétique, la révolution ukrainienne et la guerre. Mais c’est au contraire passionnant parce que Benoît Vitkine nous livre une sorte d’histoire populaire du Donbass.

C’est à hauteur d’homme, à hauteur d’ouvrier, de mineur, de veuve d’ivrogne, de babouchka solidement plantée soutenant un homme (des hommes) détruits par la poussière de charbon, l’alcool ou la guerre que Benoît Vitkine nous raconte cette histoire populaire. Une histoire incarnée, avec des fantômes d’Afghanistan, des petites frappes qui voient dans la guerre le moyen d’exister, et surtout une population ouvrière, prolétaire, dont plus personne ne veut, une population fière de son travail dans la mine, un travail qui la tue à petit feu, mais fière quand même, avec ses hommes costauds des épaules, et ses femmes fortes dans leurs têtes et leurs corps, fortes pour deux quand le physique des hommes lâche.

On s’attache terriblement à tout ce monde, on souffre avec eux, on ressent leur chaleur, leur humanité, on s’indigne des saloperies, de la corruption, de l’impunité, on est pris aux tripes. Grâce à ces personnages, grâce à leur incarnation, grâce à l’humanité et la tendresse qu’il fait passer, Benoît Vitkine fait oublier le journaliste, fait œuvre de romancier et nous passionne pour le Donbass.

Benoît Vitkine / Donbass, Les arènes/Equinox (2020).

Une belle découverte russe

Un auteur russe, et une thématique originale. Deux raisons pour s’intéresser à Texto de Dmitry Glukhovsky.

GlukhovskyIlya a fait 7 ans de prison, loin de Moscou, dans la Zone. 7 ans pour rien. Il avait été piégé par un flic des stups en mal de chiffre, en voulant jouer au chevalier servant pour protéger Valentina sa copine de l’époque. Maintenant il rentre chez sa mère, dans la banlieue de Moscou, décidé à reprendre le cours de sa vie, sans Valentina qui va se marier avec un autre.

Mais les choses ne se passent pas comme prévu, et dès le premier soir, traquant l’ordure qui l’a piégé, il va se retrouver en possession de son téléphone portable. Et aujourd’hui, quand on a le portable de quelqu’un on sait tout de lui, on peut même se faire passer pour lui. Mais au prix de quel numéro d’équilibriste ? Et jusqu’où peut-on tenir avant de chuter ?

En cherchant un peu sur internet j’ai vu que Dmitry Glukhovsky a déjà une belle réputation d’auteur de SF. Je ne le connaissais pas, mais ce qui est certain c’est que ce polar vaut vraiment le détour.

Deux éléments, essentiellement, en font une œuvre originale.

Tout d’abord la description de la société moscovite de nos jours. C’est peut-être dû à ma grande ignorance, mais je n’avais encore jamais lu de polar qui décrive ainsi la vie de tous les jours à Moscou. Une jeunesse qui flambe, gagne beaucoup et dépense beaucoup, dans une illusion de liberté et de fête permanente, mais en même temps la surveillance permanente, l’arbitraire de la police, ou plutôt des polices, leur toute puissance, leur corruption et les restes de féodalité avec des dynasties de flics qui se perpétuent.

Le tout dans une ville contrastée, lumière et luxe, et à côté froid, neige maronnasse et ruelles obscures ; centres commerciaux comme des châteaux disneyens ; immeubles gris et sinistres et constructions staliniennes. Comme chez nous pourrait-on dire, mais encore plus que chez nous.

L’autre grande originalité est l’auteur essaie de voir jusqu’à quel point on peut se faire passer pour quelqu’un, le connaître, vampiriser sa vie quand on s’empare de son téléphone. A quel point on peut exister à sa place auprès de ses proches, famille, collègues, sans jamais les rencontrer ni même leur parler.

L’exercice est parfaitement mené, il instaure un suspens et une tension qui font tourner les pages jusqu’au final, où, quand même, il faut se résoudre à revenir dans le mode réel.

Très belle découverte originale.

Dmitry Glukhovsky / Texto (Tekct, 2017), L’Atalante (2019), traduit du russe par Denis E. Savine.

Après Vongozero, Le lac

Il y a quelques jours je vous parlais de Vongozero, roman post apocalyptique de la russe Yana Vagner. J’ai lu la suite : Le lac.

Vagner LacLe petit groupe que nous avons suivi dans sa fuite devant la maladie dans Vongozero a atteint son but : Une maison en bois, sur une île, au milieu d’un lac du côté du cercle polaire. Se pose maintenant une nouvelle question : Que faire quand on est coincé là, sans nouveau but, avec tout un hiver à tenir, en compagnie de gens qu’on n’aime pas forcément ?

Comment réagir aux quelques rares nouveautés que l’on peut observer sur la rive du lac ? Comment assurer le ravitaillement ? Comment ne pas devenir fou et garder espoir en quelque chose ?

Une première chose : Il me semble difficile de lire Le lac si on n’a pas lu le roman précédent. Certes, on doit pouvoir suivre l’intrigue, mais il est fait tant de références à ce qui se passe auparavant qu’on manque forcément quelque chose.

Sinon, à la lecture, je me suis posé la question suivante : pourquoi ce roman me passionnent-il autant ? Il ne se passe rien, ou presque : Une île complètement isolée, l’hiver polaire, l’ennui, rien qui bouge … la dépression, l’angoisse d’être les uns sur les autres dans un espace trop petit, dans un environnement uniformément blanc où la lumière ne parait que quelques heures par jour. La peur de manquer de nourriture, de ne pas tenir jusqu’au printemps. Les piques, les conflits, les inimitiés qu’il faut étouffer pour arriver à se supporter et à ne pas s’entretuer … Les heures sombres, les jours sombres qui se suivent et se ressemblent.

Ce que j’ai ressenti à la lecture c’est cette oppression, la folie qui guette, la dépression insidieuse, la méfiance envers tout et tous : Tout nouveau venu est un agresseur potentiel, tout nouveau lieu, tout nouveau contact est un contact potentiel avec la maladie.

On étouffe, on se demande où va l’auteur, où va ce monde dont on ne sait rien au-delà du lac, au-delà de la survie de ce petite groupe. On espère avec eux l’arrivée de la lumière, du printemps, de l’abondance de nourriture. Et alors qu’on devrait s’ennuyer, on se passionne.

Un beau tour de force ; Et on peut imaginer que l’aventure va continuer, mais ne comptez pas sur moi pour vous dire comment ça se termine !

Yana Vagner / Le lac (Zhyvie ludi, 2012), Mirobole (2016), traduit du russe par Raphaëlle Pache.

Une course contre l’hiver et le chaos

Je continue à m’occuper de mon retard. Avec un roman russe d’anticipation, ou de politique fiction, ou post apocalyptique … Vongo Zero de Yana Vagner.

vagnerAu début, tout le monde a pensé que l’épidémie serait vite jugulée mais, d’un jour à l’autre, Moscou est bouclée hermétiquement, mise en quarantaine. Avant que tous les moyens de communication ne soient coupés, Anna et Sergueï ont le temps d’apprendre par CNN que l’épidémie est mondiale, et que toutes les grandes villes sont touchées.

C’est alors que le père de Sergueï débarque chez eux, pour les réveiller : Il faut partir, très vite, avant que le chaos ne s’installe. Où ? Dans une maison qu’ils possèdent, au milieu d’un lac, très au nord. Un petit groupe sans vraies affinités, et avec de vraies rancœurs, charge à mort quatre voitures et part, au début de l’hiver, sans savoir ce que la route lui réserve, sachant seulement que ce seront sans le moindre doute de très mauvaises surprises.

Difficile de dire ce qu’est ce roman. Ce n’est pas un polar, c’est une sorte de road-roman post apocalyptique s’il fallait trouver une classe. Une sorte de La route russe. Mais cela ne ressemble en rien au roman de McCarthy, si l’on excepte le point de départ.

Deux choses sont importantes ici : Au premier degré, l’intrigue, la double course contre la montre. Contre l’hiver et la neige qui vont rendre toute avancée impossible, et contre la maladie et la vague de désespérés qu’elle lance sur les routes. Une courses contre la montre qui est aussi une course d’obstacles, tant ils sont nombreux : manque de carburant, traversée de villes ravagées par la maladie, zones livrées au chaos et à la violence. Au premier degré, le roman se lit d’une traite.

Et à l’intérieur de cette course, l’auteur excelle dans la description des réactions à cette situation apocalyptique. Le retour à la barbarie, le chacun pour soi, le vernis de culture et de civilisation qui craque … mais qui parfois aussi résiste, revient, empêche d’aller jusqu’au geste de trop. Parfois, pas toujours. L’horreur des autres, et l’horreur de soi-même quand on voit à quelle vitesse on se déshumanise.

Et heureusement, quelques ilots d’humanité. Un excellent roman qui, si j’ai bien compris, a une suite, que je lirai donc bientôt.

Yana Vagner / Vongo Zero (Vongozero, 2011), Pocket (2016), traduit du russe par Raphaëlle Pache.

Pas fan de Dan Smith

A l’époque j’avais lu beaucoup d’avis enthousiastes sur Le village de Dan Smith, mais je l’avais laissé passer. J’ai voulu me rattraper cette fois avec Hiver Rouge. A mon grand regret, je dois dire que je ne suis pas convaincu.

SmithNous sommes au début de l’hiver 1920 quelque part en Russie centrale. L’armée rouge se bat encore contre les blancs, mais a aussi commencé à réprimer dans le sang les révoltes paysannes. Nikolaï Levitski a déserté avec son frère et ne veut plus qu’une chose : retrouver sa femme et ses fils et mener une vie paisible.

Malheureusement sur le chemin du retour, son frère meurt et quand il arrive chez lui, le village est désert, les hommes ont été torturés et tués, les femmes et les enfants ont disparus. Nikolaï va alors commencer une traque désespérée. Mais il est à la fois chasseur et gibier : les soldats qui étaient sous ses ordres le poursuivent pour l’abattre en tant que déserteur.

« On retrouve […] son talent pour […] faire éprouver au lecteur une véritable sensation physique des conditions de survie en milieu extrême » lit-on en quatrième de couverture.

Et c’est là que le bât blesse. Maintes fois la neige, le vent, le froid, la solitude déserte de la steppe, l’ombre glaçante de la forêt nous sont décrits. Maintes fois et parfois un poil lourdement. Et pourtant, pas de sensation de froid. De façon répétée, insistante, l’auteur nous dit que Nikolaï sent un froid (et un effroi) envahir son cœur, maintes fois son cœur se serre, souvent, trop souvent il nous rappelle qu’il a vu des horreurs mais que cette fois surpasse toutes les autres … Et il en va de même pour ses remords (il a fait des choses horribles), pour ses colères … Bref, c’est insistant, lourd même, et l’effet est contraire à celui que recherche l’auteur : pas une fois je n’ai été ému, effrayé, scandalisé, ou gelé.

Il en va de même pour le suspense. Dans le final, pendant plusieurs chapitres les personnages se demandent (à haute voix) quel est le mystère de l’isba où ils se sont réfugiés, et aucun ne devine. Alors que le lecteur, lui, a deviné depuis longtemps. Là aussi, effets de tension dramatique insistants mais qui tombent à l’eau.

Bref, même si c’est parfois intéressant, cela reste agaçant, donnant l’impression de regarder un de ces séries où de mauvais acteurs surjouent la surprise en écarquillant les yeux et la peur en ouvrant grand la bouche. Et où en plus, parfois, des cris ou rires enregistrés vous indiquent où avoir peur, et où rire.

Je sais, je suis méchant, sans doute trop. J’ai lu bien pire, c’est juste assez maladroit, et j’aurais sans doute abandonné en cours de lecture sans en parler si je n’avais pas été coincé en déplacement sans rien d’autre à me mettre sous la dent. Et je dois avouer que, malgré ses défauts, c’est quand même suffisamment bien fichu pour que, finalement, je sois allé au bout.

Et puis, ce qui m’agace, c’est que ce livre va être défendu parce qu’il dénonce les crimes de l’Armée Rouge contre des civils. Alors oui, tuer et torturer des civils, surtout au nom d’idéaux d’égalité c’est mal. A-t-on besoin d’un roman pour le savoir ? Non. Cela veut-il dire qu’il ne faut pas écrire de romans pour dénoncer les évidences ? Non plus.

Quelques exemples :

Staline c’est mal : L’évangile du Bourreau d’Arkadi et Gueorgui Vaïner et Nous autres de Zamiatine

Hitler c’est mal : La reine de la nuit de Marc Behm

La CIA et la drogue c’est mal : La griffe du chien de Don Winslow

La junte militaire c’est mal : Vladimir illitch contre les uniformes de Rolo Diez et Mapuche de Caryl Férey

L’assassinat de Troski c’est mal : L’homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura

L’apartheid c’est mal : Le cercle fermé de Wessel Ebershon

Voler les enfants et tuer leurs parents c’est mal : Orphelins de sang de Patrick Bard

… Tous de grands livres, certains même des chefs-d’œuvre. A lire en priorité.

Dan Smith / Hiver rouge (Red winter, 2013), Cherche Midi (2015), traduit de l’anglais par Caroline Nicolas.