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Les chiens de Pasvik

Après un détour par le roman historique, Olivier Truc revient à la police des rennes avec Les chiens de Pasvik.

Entre Kirkenes, Norvège, et Nikel, Russie, de nombreux clandestins passent la frontière. C’est le cas d’une cinquantaine de rennes de Piera Kyrö, qui sont allés se perdre dans le parc naturel côté russe. Ou des chiens de Pasvik, abandonnés par les russes et qui viennent tuer des rennes côté norvégien, et risquer de répandre la rage. Si on ajoute des trafics de langues de rennes offertes aux visiteurs chinois, de riches abrutis de Mourmansk qui viennent « chasser » à la kalach en 4×4 et laissent pourrir la viande sur place, les revendications des Samis qui voudraient pouvoir utiliser les pâturages de leurs ancêtres … Voilà de quoi occuper Klemet de la police des rennes, en plus de ses problèmes personnels. D’autant que Nina qui a été mutée à la police des frontières est de retour.

Les chiens de Pasvik est un polar sans délit. Du moins pendant une bonne partie du roman. Pas de meurtre, pas de vol, pas de trafic … Juste une frontière plus imperméable aux hommes qu’aux animaux. Et l’absurdité de tracés pour un peuple qui, pendant des siècles, c’est déplacé de pâturage en pâturage, au gré des saisons.

Le fil narratif se tisse autour des tensions entre pays, entre organisations, et le mystère, lui, nait des intentions cachées qui font avancer les différents protagonistes, de chaque côté de la frontière. Puis de nouvelles questions surgiront …

Comme les autres romans de la série, celui-ci plonge ses racines dans le passé, et nous décrit un monde que nous découvrons totalement (je parle au moins pour moi qui suis totalement ignorant de l’histoire de cette région).

Comme le récit s’appuie sur une belle écriture qui sait rendre la beauté et la dureté de paysages hors norme, et que l’on s’attache aux personnages, le résultat est passionnant.

Olivier Truc / Les chiens de Pasvik, Métailié/Noir (2021).

PS. Olivier Truc sera à Ombres Blanches mercredi à partir de 18h00, j’aurai le plaisir d’animer la rencontre.

Lëd

Caryl Férey est toujours un voyageur. Direction le grand nord sibérien dans Lëd.

Norilsk, très au nord en Sibérie. Ancien goulag, devenu la ville la plus polluée au monde (ou une des …), où tout tourne autour des mines de Nickel exploitées par un énorme consortium. Un hiver sans fin, des températures pouvant descendre à -60 °, des tempêtes dantesques. Loin des yeux, loin du centre, les conditions de travail et de pollution sont atroces, c’est le pays des bonhommes, des mineurs durs au mal, fiers de vivre ce qu’aucune bête au monde ne supporterait.

Boris y est flic, envoyé là en punition pour avoir voulu dénoncer la corruption dans sa ville natale d’Irkoutsk. Gleb et Nikita y sont mineurs, et amants cachés, l’homosexualité est un crime honteux au pays des cosaques. Sacha est un colosse, mineur, adepte d’un sport où on se bat à l’ancienne, à coups de masses d’armes, pour rigoler, avant de soigner les hématomes à la bière. Lena est assistante du médecin légiste, Dasha couturière pour le théâtre local et créatrice quand elle arrive à acheter des tissus.

La découverte du cadavre d’un vieux Nenet, peuple nomade d’éleveur de rennes, premiers habitants de la région réduits à la misère par des dizaines d’années de persécution va bouleverser leurs destins.

Si vous cherchez une lecture qui vous remonte le moral en ces temps sinistres, Lëd n’est pas pour vous. Qu’elle est sombre cette nuit polaire. Cela commence par une scène dantesque, une tempête monumentale qui vous glace même si vous êtes confortablement assis au coin du feu. Et ça ne s’arrange pas ensuite. Des conditions de travail atroces ; une pollution qui détruit tout alentours, la nature, la terre, les femmes et les hommes ; corruption et loi du plus fort à tous les étages de la société ; héritage, non assumé, du stalinisme et du goulag, sur lequel vient s’ajouter l’autoritarisme nationaliste et religieux de la Russie de Poutine.

Il ne devrait y avoir là que des êtres démoralisés, désespérés, sans énergie et sans force vitale, et pourtant elle explose de partout. Les personnages crient, chantent, boivent, dansent, aiment, haïssent, jouissent comme si chaque jour était le dernier, et le roman est traversé par une énergie, une force complètement folles. Des personnages auxquels l’auteur donne chair et qui vont vous emporter avec eux.

Depuis le temps qu’il nous balade de l’Australie à la Sibérie en passant par l’Argentine, l’Afrique du Sud ou l’Argentine, Caryl Férey sait parfaitement intégrer les paragraphes explicatifs qui permettent de comprendre les lieux où il nous amène sans que jamais ne cela nuise au rythme de son récit. Il sait donner ce qu’il faut sans donner l’impression de recracher ce qu’il a appris de ses lectures et de ses voyages.

C’est une fois de plus parfaitement dosé. Alors prenez votre meilleure doudoune, et partez pour Norilsk, mais attention, ça va secouer.

Caryl Férey / Lëd, Les arènes/Equinox (2021).

Donbass

J’ai mis un peu de temps à le récupérer et à le lire, mais c’est fait, et je ne le regrette pas. Ne passez pas à côté de Donbass de Benoît Vitkine, c’est une lecture indispensable.

VitkineAvdïïvka, une petite ville dans le Donbass, sur la ligne de front entre les séparatistes pro-russes et l’armée ukrainienne, côté ukrainien. Henrik Kavadze est un ancien soldat d’Afghanistan, devenu un héros le jour où, pendant la courte prise de la ville par les séparatistes, il a refusé de travailler pour eux. Depuis que l’armée ukrainienne a repris la ville, il est devenu le chef de la police locale.

La petite ville minière, secouée quotidiennement par les affrontements d’artillerie survit, grâce à la transformation du charbon et à divers trafics, chacun semblant s’être accoutumé aux bombardements et à la présence des soldats, jusqu’à ce qu’un gamin de 6 ans soit retrouvé en caleçon, cloué au sol par un coup de poignard. C’est la goutte d’eau, la mort inacceptable, pour une population pourtant habituée au malheur, mais également pour les différents magouilleurs qui ont besoin d’une certaine tranquillité pour mener à bien leurs petites affaires. Beaucoup de pression sur les épaules d’Henrik, d’autant que cela va faire remonter des souvenirs qu’il préfère oublier.

Je ne vais pas vous mentir, si vous recherchez une intrigue aux petits oignons, du suspense, du thriller psychologique, ce roman n’est pas pour vous. J’ai une fois entendu une auteur dire que si elle mettait un meurtre au début de son roman, c’est parce qu’elle savait que comme ça elle accrocherait le lecteur qui irait au bout pour savoir qui, quand et pourquoi, et qu’elle pourrait alors se consacrer à ce qui l’intéressait vraiment, à savoir les personnages et l’écriture.

C’est exactement ce qu’il se passe ici. Le meurtre et l’enquête sont là pour parler de cette région martyrisée. Cela aurait pu être ennuyeux et didactique, tant l’auteur nous en apprend sur le Donbass, le passé soviétique, la révolution ukrainienne et la guerre. Mais c’est au contraire passionnant parce que Benoît Vitkine nous livre une sorte d’histoire populaire du Donbass.

C’est à hauteur d’homme, à hauteur d’ouvrier, de mineur, de veuve d’ivrogne, de babouchka solidement plantée soutenant un homme (des hommes) détruits par la poussière de charbon, l’alcool ou la guerre que Benoît Vitkine nous raconte cette histoire populaire. Une histoire incarnée, avec des fantômes d’Afghanistan, des petites frappes qui voient dans la guerre le moyen d’exister, et surtout une population ouvrière, prolétaire, dont plus personne ne veut, une population fière de son travail dans la mine, un travail qui la tue à petit feu, mais fière quand même, avec ses hommes costauds des épaules, et ses femmes fortes dans leurs têtes et leurs corps, fortes pour deux quand le physique des hommes lâche.

On s’attache terriblement à tout ce monde, on souffre avec eux, on ressent leur chaleur, leur humanité, on s’indigne des saloperies, de la corruption, de l’impunité, on est pris aux tripes. Grâce à ces personnages, grâce à leur incarnation, grâce à l’humanité et la tendresse qu’il fait passer, Benoît Vitkine fait oublier le journaliste, fait œuvre de romancier et nous passionne pour le Donbass.

Benoît Vitkine / Donbass, Les arènes/Equinox (2020).

Une belle découverte russe

Un auteur russe, et une thématique originale. Deux raisons pour s’intéresser à Texto de Dmitry Glukhovsky.

GlukhovskyIlya a fait 7 ans de prison, loin de Moscou, dans la Zone. 7 ans pour rien. Il avait été piégé par un flic des stups en mal de chiffre, en voulant jouer au chevalier servant pour protéger Valentina sa copine de l’époque. Maintenant il rentre chez sa mère, dans la banlieue de Moscou, décidé à reprendre le cours de sa vie, sans Valentina qui va se marier avec un autre.

Mais les choses ne se passent pas comme prévu, et dès le premier soir, traquant l’ordure qui l’a piégé, il va se retrouver en possession de son téléphone portable. Et aujourd’hui, quand on a le portable de quelqu’un on sait tout de lui, on peut même se faire passer pour lui. Mais au prix de quel numéro d’équilibriste ? Et jusqu’où peut-on tenir avant de chuter ?

En cherchant un peu sur internet j’ai vu que Dmitry Glukhovsky a déjà une belle réputation d’auteur de SF. Je ne le connaissais pas, mais ce qui est certain c’est que ce polar vaut vraiment le détour.

Deux éléments, essentiellement, en font une œuvre originale.

Tout d’abord la description de la société moscovite de nos jours. C’est peut-être dû à ma grande ignorance, mais je n’avais encore jamais lu de polar qui décrive ainsi la vie de tous les jours à Moscou. Une jeunesse qui flambe, gagne beaucoup et dépense beaucoup, dans une illusion de liberté et de fête permanente, mais en même temps la surveillance permanente, l’arbitraire de la police, ou plutôt des polices, leur toute puissance, leur corruption et les restes de féodalité avec des dynasties de flics qui se perpétuent.

Le tout dans une ville contrastée, lumière et luxe, et à côté froid, neige maronnasse et ruelles obscures ; centres commerciaux comme des châteaux disneyens ; immeubles gris et sinistres et constructions staliniennes. Comme chez nous pourrait-on dire, mais encore plus que chez nous.

L’autre grande originalité est l’auteur essaie de voir jusqu’à quel point on peut se faire passer pour quelqu’un, le connaître, vampiriser sa vie quand on s’empare de son téléphone. A quel point on peut exister à sa place auprès de ses proches, famille, collègues, sans jamais les rencontrer ni même leur parler.

L’exercice est parfaitement mené, il instaure un suspens et une tension qui font tourner les pages jusqu’au final, où, quand même, il faut se résoudre à revenir dans le mode réel.

Très belle découverte originale.

Dmitry Glukhovsky / Texto (Tekct, 2017), L’Atalante (2019), traduit du russe par Denis E. Savine.

Après Vongozero, Le lac

Il y a quelques jours je vous parlais de Vongozero, roman post apocalyptique de la russe Yana Vagner. J’ai lu la suite : Le lac.

Vagner LacLe petit groupe que nous avons suivi dans sa fuite devant la maladie dans Vongozero a atteint son but : Une maison en bois, sur une île, au milieu d’un lac du côté du cercle polaire. Se pose maintenant une nouvelle question : Que faire quand on est coincé là, sans nouveau but, avec tout un hiver à tenir, en compagnie de gens qu’on n’aime pas forcément ?

Comment réagir aux quelques rares nouveautés que l’on peut observer sur la rive du lac ? Comment assurer le ravitaillement ? Comment ne pas devenir fou et garder espoir en quelque chose ?

Une première chose : Il me semble difficile de lire Le lac si on n’a pas lu le roman précédent. Certes, on doit pouvoir suivre l’intrigue, mais il est fait tant de références à ce qui se passe auparavant qu’on manque forcément quelque chose.

Sinon, à la lecture, je me suis posé la question suivante : pourquoi ce roman me passionnent-il autant ? Il ne se passe rien, ou presque : Une île complètement isolée, l’hiver polaire, l’ennui, rien qui bouge … la dépression, l’angoisse d’être les uns sur les autres dans un espace trop petit, dans un environnement uniformément blanc où la lumière ne parait que quelques heures par jour. La peur de manquer de nourriture, de ne pas tenir jusqu’au printemps. Les piques, les conflits, les inimitiés qu’il faut étouffer pour arriver à se supporter et à ne pas s’entretuer … Les heures sombres, les jours sombres qui se suivent et se ressemblent.

Ce que j’ai ressenti à la lecture c’est cette oppression, la folie qui guette, la dépression insidieuse, la méfiance envers tout et tous : Tout nouveau venu est un agresseur potentiel, tout nouveau lieu, tout nouveau contact est un contact potentiel avec la maladie.

On étouffe, on se demande où va l’auteur, où va ce monde dont on ne sait rien au-delà du lac, au-delà de la survie de ce petite groupe. On espère avec eux l’arrivée de la lumière, du printemps, de l’abondance de nourriture. Et alors qu’on devrait s’ennuyer, on se passionne.

Un beau tour de force ; Et on peut imaginer que l’aventure va continuer, mais ne comptez pas sur moi pour vous dire comment ça se termine !

Yana Vagner / Le lac (Zhyvie ludi, 2012), Mirobole (2016), traduit du russe par Raphaëlle Pache.

Une course contre l’hiver et le chaos

Je continue à m’occuper de mon retard. Avec un roman russe d’anticipation, ou de politique fiction, ou post apocalyptique … Vongo Zero de Yana Vagner.

vagnerAu début, tout le monde a pensé que l’épidémie serait vite jugulée mais, d’un jour à l’autre, Moscou est bouclée hermétiquement, mise en quarantaine. Avant que tous les moyens de communication ne soient coupés, Anna et Sergueï ont le temps d’apprendre par CNN que l’épidémie est mondiale, et que toutes les grandes villes sont touchées.

C’est alors que le père de Sergueï débarque chez eux, pour les réveiller : Il faut partir, très vite, avant que le chaos ne s’installe. Où ? Dans une maison qu’ils possèdent, au milieu d’un lac, très au nord. Un petit groupe sans vraies affinités, et avec de vraies rancœurs, charge à mort quatre voitures et part, au début de l’hiver, sans savoir ce que la route lui réserve, sachant seulement que ce seront sans le moindre doute de très mauvaises surprises.

Difficile de dire ce qu’est ce roman. Ce n’est pas un polar, c’est une sorte de road-roman post apocalyptique s’il fallait trouver une classe. Une sorte de La route russe. Mais cela ne ressemble en rien au roman de McCarthy, si l’on excepte le point de départ.

Deux choses sont importantes ici : Au premier degré, l’intrigue, la double course contre la montre. Contre l’hiver et la neige qui vont rendre toute avancée impossible, et contre la maladie et la vague de désespérés qu’elle lance sur les routes. Une courses contre la montre qui est aussi une course d’obstacles, tant ils sont nombreux : manque de carburant, traversée de villes ravagées par la maladie, zones livrées au chaos et à la violence. Au premier degré, le roman se lit d’une traite.

Et à l’intérieur de cette course, l’auteur excelle dans la description des réactions à cette situation apocalyptique. Le retour à la barbarie, le chacun pour soi, le vernis de culture et de civilisation qui craque … mais qui parfois aussi résiste, revient, empêche d’aller jusqu’au geste de trop. Parfois, pas toujours. L’horreur des autres, et l’horreur de soi-même quand on voit à quelle vitesse on se déshumanise.

Et heureusement, quelques ilots d’humanité. Un excellent roman qui, si j’ai bien compris, a une suite, que je lirai donc bientôt.

Yana Vagner / Vongo Zero (Vongozero, 2011), Pocket (2016), traduit du russe par Raphaëlle Pache.

Pas fan de Dan Smith

A l’époque j’avais lu beaucoup d’avis enthousiastes sur Le village de Dan Smith, mais je l’avais laissé passer. J’ai voulu me rattraper cette fois avec Hiver Rouge. A mon grand regret, je dois dire que je ne suis pas convaincu.

SmithNous sommes au début de l’hiver 1920 quelque part en Russie centrale. L’armée rouge se bat encore contre les blancs, mais a aussi commencé à réprimer dans le sang les révoltes paysannes. Nikolaï Levitski a déserté avec son frère et ne veut plus qu’une chose : retrouver sa femme et ses fils et mener une vie paisible.

Malheureusement sur le chemin du retour, son frère meurt et quand il arrive chez lui, le village est désert, les hommes ont été torturés et tués, les femmes et les enfants ont disparus. Nikolaï va alors commencer une traque désespérée. Mais il est à la fois chasseur et gibier : les soldats qui étaient sous ses ordres le poursuivent pour l’abattre en tant que déserteur.

« On retrouve […] son talent pour […] faire éprouver au lecteur une véritable sensation physique des conditions de survie en milieu extrême » lit-on en quatrième de couverture.

Et c’est là que le bât blesse. Maintes fois la neige, le vent, le froid, la solitude déserte de la steppe, l’ombre glaçante de la forêt nous sont décrits. Maintes fois et parfois un poil lourdement. Et pourtant, pas de sensation de froid. De façon répétée, insistante, l’auteur nous dit que Nikolaï sent un froid (et un effroi) envahir son cœur, maintes fois son cœur se serre, souvent, trop souvent il nous rappelle qu’il a vu des horreurs mais que cette fois surpasse toutes les autres … Et il en va de même pour ses remords (il a fait des choses horribles), pour ses colères … Bref, c’est insistant, lourd même, et l’effet est contraire à celui que recherche l’auteur : pas une fois je n’ai été ému, effrayé, scandalisé, ou gelé.

Il en va de même pour le suspense. Dans le final, pendant plusieurs chapitres les personnages se demandent (à haute voix) quel est le mystère de l’isba où ils se sont réfugiés, et aucun ne devine. Alors que le lecteur, lui, a deviné depuis longtemps. Là aussi, effets de tension dramatique insistants mais qui tombent à l’eau.

Bref, même si c’est parfois intéressant, cela reste agaçant, donnant l’impression de regarder un de ces séries où de mauvais acteurs surjouent la surprise en écarquillant les yeux et la peur en ouvrant grand la bouche. Et où en plus, parfois, des cris ou rires enregistrés vous indiquent où avoir peur, et où rire.

Je sais, je suis méchant, sans doute trop. J’ai lu bien pire, c’est juste assez maladroit, et j’aurais sans doute abandonné en cours de lecture sans en parler si je n’avais pas été coincé en déplacement sans rien d’autre à me mettre sous la dent. Et je dois avouer que, malgré ses défauts, c’est quand même suffisamment bien fichu pour que, finalement, je sois allé au bout.

Et puis, ce qui m’agace, c’est que ce livre va être défendu parce qu’il dénonce les crimes de l’Armée Rouge contre des civils. Alors oui, tuer et torturer des civils, surtout au nom d’idéaux d’égalité c’est mal. A-t-on besoin d’un roman pour le savoir ? Non. Cela veut-il dire qu’il ne faut pas écrire de romans pour dénoncer les évidences ? Non plus.

Quelques exemples :

Staline c’est mal : L’évangile du Bourreau d’Arkadi et Gueorgui Vaïner et Nous autres de Zamiatine

Hitler c’est mal : La reine de la nuit de Marc Behm

La CIA et la drogue c’est mal : La griffe du chien de Don Winslow

La junte militaire c’est mal : Vladimir illitch contre les uniformes de Rolo Diez et Mapuche de Caryl Férey

L’assassinat de Troski c’est mal : L’homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura

L’apartheid c’est mal : Le cercle fermé de Wessel Ebershon

Voler les enfants et tuer leurs parents c’est mal : Orphelins de sang de Patrick Bard

… Tous de grands livres, certains même des chefs-d’œuvre. A lire en priorité.

Dan Smith / Hiver rouge (Red winter, 2013), Cherche Midi (2015), traduit de l’anglais par Caroline Nicolas.

Espionnage à l’américaine

Encore un rattrapage en attendant le flot de la rentrée. Un roman d’espionnage, Le moineau rouge de l’américain Jason Matthews.

MatthewsLa guerre froide est finie mais entre les USA et la Russie de Poutine ce n’est quand même pas le grand amour. Nate Nash est un des nombreux agents en poste à Moscou. Il a ceci de particulier qu’il est l’agent traitant de MARBRE, une taupe très haut placée au sein du renseignement russe qui renseigne la CIA depuis presque quinze ans. Lors d’un contact, MARBRE est à deux doigts d’être arrêté et Nate Nash est identifié par les services russes.

Il est alors muté à Helsinki ou le SVR, héritier du KGB envoie la très belle Dominika Erogova, ancienne danseuse, étoile montante du service pour le piéger. Mais dans ce jeu ou chacun a ses intérêts, d’un côté comme de l’autre, et où les masques sont nombreux, au final, qui va tromper qui ?

Jason Matthews étant un ancien de la CIA qui se met à écrire un roman d’espionnage, on ne pouvait pas éviter la référence à John le Carré. Autant s’en débarrasser tout de suite, Matthews n’est pas Le Carré. Il lui manque la distance et l’œil critique de son génial ainé, cette capacité à décrire un monde complexe sans prendre pour acquis que l’on est forcément dans le « bon camp ». Chez Matthews, pas de doute, même s’il y a des brebis galeuses et des imbéciles côté américain, le bon droit est dans leur camp.

Ceci étant dit, et cette réserve exprimée, ensuite ça marche du feu de Dieu. L’auteur a un réel talent pour camper ses personnages, tisser son intrigue et embarquer un lecteur dans un tourbillon de coups de théâtres, traîtrises et retournements de situation avec un sens de la construction et du suspense impressionnants, surtout si l’on considère que c’est un premier roman. Une fois commencé, impossible de lâcher ce moineau.

D’autant plus impossible que la connaissance du terrain et de la réalité de l’auteur lui évite les chausse-trappes à la James Bond qui pourraient faire ricaner le lecteur. Non, ça sonne juste, les personnages sont incarnés, et on frémit d’un bout à l’autre.

Un excellent divertissement.

Jason Matthews / Le moineau rouge (Red sparrow, 2013), Cherche Midi (2015), traduit de l’anglais (USA) par Hubert Tézenas.

La denrière BD de 2014

Il y a de très beaux cadeaux de Noël. Little tulip signé Boucq et Charyn en fait partie. C’est le dernier mot de l’année 2014, après on accueille les copains et on fait chauffer le tire-bouchon ! A l’année prochaine.

Boucq-charynDans les années 70 Paul est un des tatoueurs les plus doués de New York. Pas bavard, mais un magicien du dessin qui aide parfois la police à réaliser des portraits robots à partir des descriptions des témoins. Dans une autre vie, Paul était Pavel, tatoueur d’un des chefs de gangs les plus redoutés du goulag. Quelque part dans les rues, Bad Santa, un taré qui viole et égorge les femmes, sévit …

Superbe scénario, avec des allers retours entre présent et passé parfaitement maîtrisés. Scénario superbe autant dans son évocation du goulag que dans celle du New-York dans années 70. Avec de très belles réflexions sur l’art du dessin. Et ce qu’il faut de fantastique et de rêve pour pimenter l’histoire policière.

Le dessin de Boucq est magnifique, passant des ocres et oranges aux bleus du froid, avec une mention spéciale pour sa façon de rendre les yeux, immenses, du gamin qui découvre la violence et l’injustice.

Un très beau cadeau à se faire sans remord dès le début de 2015 si on l’a laissé passer en 2014.

Boucq (dessin) et Charyn (scénario) / Little tulip, Lombard/Signé (2014), traduit de l’anglais par Jeanne Guyon.

Enfer blanc pour la Division Azul.

En cette période de fêtes, mais aussi de froid et de neige (du moins pour certains), une lecture encore plus froide, encore plus neigeuse, et qui n’a rien, mais alors rien de festif : Empereurs des ténèbres de l’espagnol Ignacio del Valle.

Hiver 1943 sur le front russe. La Division Azul des volontaires espagnols est bloquée face à Leningrad, en attente de la contre attaque soviétique. Le froid, les dissensions entre phalangistes et militaires franquistes, les relations difficiles (pour ne pas dire plus) avec les soldats allemands, et en particulier avec les SS … L’enfer glacé est déjà sur eux. Un enfer qui empire quand un soldat espagnol est retrouvé égorgé, un phrase inscrite sur son épaule « prend garde, Dieu te regarde ». L’ex lieutenant Arturo Andrade, homme violent en proie à ses propres démons va enquêter, malgré l’absurdité qu’il y a à « se soucier d’un mort quand des millions d’hommes sont en train de se massacrer ».

Jeanjean, qui a aussi aimé, a trouvé le meilleur titre pour cette chronique, tant pis, j’en ai trouvé un autre pour vous souhaiter bienvenue en enfer. Le froid, définit non plus comme un manque de chaleur mais comme une force compacte, la folie, le fanatisme religieux, la peur des partisans, la peur encore plus forte des SS, machines à tuer inhumaines … Voilà la toile de fond de ce polar qui glace le lecteur jusqu’à la moelle.

Pas de rédemption ici, pas de lueur, pas de sérénité. On a froid, faim, peur … pas de héros, on s’en doute bien. Mais des hommes, violents, fanatisés ou parfois, simplement, incultes. Des hommes qui parfois se sont juste laissé tromper, enrôler. Une plongée en enfer, un enfer glacé, mais un enfer quand même.

L’écriture, hypnotique, fait sentir, de façon charnelle, les éléments, l’immensité de la plaine russe, sa désolation, la lumière crépusculaire ou la folie d’un chien et de ses maîtres. L’intrigue coule au ralenti, comme un liquide sur le point de se solidifier. Et le lecteur français découvre des pans peu connus de l’histoire du XX° siècle (même quand on sait que des espagnols se sont engagés au côté des nazis), avec les guerres internes entre phalangistes et franquistes ou le point, aujourd’hui inconcevable, de fanatisme religieux de ces engagés de la division azul.

Décidément, un grand bouquin, passionnant à tous points de vue, à conserver quand même pour un moment où on a le moral au beau fixe.

Ignacio del Valle / Empereurs des ténèbres (El tiempo de los emperadores extraños, 2006), Phébus (2010), traduit de l’espagnol par Elena Zayas.