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Prix Violeta Negra 2017

Toulouse polars du Sud a sorti sa sélection pour le prix Violeta Negra qui sera décerné en octobre lors du festival.

Comme tous les ans, six titres du « sud » seront en lice :

  • Peine capitale de Santiago Roncagliolo
  • Société noire d’Andreu Martin
  • Meurtres rituels à Imbaba de Parker Bilal
  • Et l’obscurité fut de Maurizio De Giovanni
  • Le fleuve des brumes de Valerio Varesi
  • Suburra de Giancarlo de Cataldo et Carlo Bonini.

Que les lecteurs du jury soient inspirés et que le meilleur gagne ! En 2016 c’est Toutes les vagues de l’océan de Victor del Arbol qui l’avait emporté.

Tout est là.

Et si vous deviez voter ?

La jeunesse de Felix, ou le plan Condor côté péruvien

Il y a déjà pas mal de temps, j’avais beaucoup apprécié l’originalité du seul polar péruvien (*) que j’ai jamais lu : Avril rouge de Santiago Roncagliolo. Et voici que l’auteur revient sur la jeunesse de son incroyable « héros » dans La peine capitale.

RoncaglioloFelix Chacaltana Saldívar n’est pas un héros. Et d’ailleurs ne cherche absolument pas à l’être. Il est très heureux à son poste, au sous-sol du palais de justice de Lima où il est assistant archiviste. Felix n’aime rien tant que trouver la place exacte d’une plainte, rédiger une demande réglementaire et respecter les normes et la nomenclature. Le soir il rentre chez lui, dans l’appartement qu’il partage avec une mère bigote et un rien possessive.

Tout irait pour le mieux en cette année 1978 où tous les péruviens (sauf Félix) se passionnent pour les exploits de leur équipe au mondial argentin, s’il arrivait à déclarer sa flamme à sa fiancée Cecilia. Malheureusement, son ami Joaquim, professeur à l’université semble avoir disparu. Joaquim qui est si soigneux quand il range les papiers que lui fournis Felix, et en même temps beaucoup plus expérimenté que lui. Joaquim qui pourrait le conseiller pour Cecilia.

Mais Joaquim a disparu, et tout se dérègle, entre la préparation d’élections libres pour remplacer le gouvernement militaire, et la pagaille engendrée par l’enthousiasme excessif de ses compatriotes pour le foot. Quand le cadavre de Joaquim réapparait, le monde ordonné de Felix va voler en éclat, les apparences si ordonnées se fissurer, et l’horreur de ce qui se passe autour de lui le frapper de plein fouet.

Je peux reprendre ici ce que j’écrivais sur Avril Rouge et Felix :

« Un grand roman, tout simplement. On commence par sourire […]. C’est qu’il est tellement ridicule Felix, raide comme un piquet, enfermé dans ses règlements et ses rapports, voulant toujours tout faire dans le règles, les rappelant à des personnes qui ont droit de vie et de mort sur lui, de façon totalement inconsciente, parce qu’il ne lui viendrait pas à l’idée qu’un représentant de l’état puisse ne pas agir conformément aux lois. Content dès qu’on respecte les règles.

Puis le sourire se crispe. Parce ce que Felix est rigide, maladivement honnête, mais pas idiot. Alors petit à petit il comprend, voit la réalité et se fissure. Au moment où le lecteur commence à passer de la moquerie à un mélange de respect et de pitié, son monde s’écroule …»

Avril rouge se déroulait dans les années 90, au plus fort de la guerre contre le Sentier Lumineux. Ici nous sommes en 1978, coupe du monde en Argentine donc, mais surtout dictatures militaires dans toutes l’Amérique du Sud, et le sinistre Plan Condor, qui, avec la bénédiction des USA et l’aide de la CIA permit aux bourreaux de passer les frontières et de se rendre de fiers services, de tortionnaire à tortionnaire.

L’immense force du roman est de décrire tout cela au travers des yeux d’une naïveté et d’une honnêteté maladives de Felix. Felix aime l’ordre, l’état, l’armée qui sert l’état. Felix croit en la bonté naturelle de l’homme. Felix croit que le militaire recherche forcément le bien de tous. Et Felix est d’un courage inouï, conséquence de sa droiture et de ses illusions. Donc quand il voit quelque chose qui le choque, il le dit, à son chef, où aux responsables militaires … Persuadé que tout le monde, comme lui, aura à cœur de corriger cet erreur.

Ce pauvre Felix respecte et aime sa mère (qui est une harpie), n’ose rien avec Cecilia (parce qu’il a peur de lui manquer de respect et de violer … les règles de bienséance), croit que son chef veut lui parler du travail, quand il veut lui parler du foot … On sourit beaucoup, jusqu’à ce qu’on ne sourit plus, mais alors plus du tout.

C’est ce chaud-froid permanent, le décalage entre ce que voit Felix, ce qu’il décrit, ce qu’il comprend, et la réalité que le lecteur perçoit derrière qui font de ce roman un livre à part, qui font sa force et son originalité.

Un roman à lire absolument, à la fois bouleversant et drôle. En espérant retrouver Felix prochainement.

Santiago Roncagliolo / La peine capitale (La pena máxima, 2014), Métailié (2016), traduit de l’espagnol (Pérou) par François Gaudry.

(*) Oui, vous avez raison, certains romans de Mario Vargas Llosa sont des romans noirs, alors disons le seul polar péruvien à l’exception de La ville et les chiens, Lituma dans les Andes, Qui a tué Palomino Molero

Andes sanglantes.

C’est en parcourant les rayons d’une librairie que j’ai repéré ce bouquin. Comment ? Un polar péruvien ? Je ne vais pas manquer ça. Puis, le temps passait, et je ne trouvais jamais le moment de lire Avril rouge de Santiago Roncagliolo. Heureusement, dans le calme qui précède la tempête de janvier, j’ai enfin trouvé le temps. Bien m’en a pris.

Felix Chacaltana Saldívar est le substitut du procureur d’Ayacucho au Pérou. Son grand plaisir et sa fierté : rédiger clairement et proprement les rapports qui lui incombent. Et des notes de services pour demander une nouvelle machine à écrire, ou informer les autorités d’un disfonctionnement dans la communication inter-services.

Mais ce jour là, il a beau être tout à fait satisfait de sa prose, il reste troublé. C’est qu’il n’a pas l’habitude, dans ses fonctions, d’être confronté à un cadavre démembré et partiellement rôti. L’affaire est d’autant plus mal venue que la semaine sainte approche à grands pas, avec ses hordes de touristes venus du monde entier, et qu’il n’y a pas si longtemps Ayacucho était le théâtre des affrontements les plus violents entre l’armée et le Sentier Lumineux.

Quand d’autres cadavres apparaissent, Felix tente de prendre les choses en main. Mais d’une part il n’a jamais mené une enquête, d’autre part ni la police ni l’armée (toute puissante dans ce coin) ne semblent pressées de faire la lumière sur ces morts. Alors ? Retour du Sentier ? Œuvre d’un fou ? Felix va, peu à peu, s’apercevoir qu’en revenant à Ayacucho, il est revenu en Enfer.

Un grand roman, tout simplement. On commence par sourire, malgré les découvertes macabres. C’est qu’il est tellement ridicule Felix, raide comme un piquet, enfermé dans ses règlements et ses rapports, voulant toujours tout faire dans le règles, les rappelant à des personnes qui ont droit de vie et de mort sur lui, de façon totalement inconsciente, parce qu’il ne lui viendrait pas à l’idée qu’un représentant de l’état puisse ne pas agir conformément aux lois. Content dès qu’on respecte les règles.

Puis le sourire se crispe. Parce ce que Felix est rigide, maladivement honnête, mais pas idiot. Alors petit à petit il comprend, voit la réalité et se fissure. Au moment où le lecteur commence à passer de la moquerie à un mélange de respect et de pitié, son monde s’écroule, mais en même temps lui montre que, lui aussi, pourrait enfreindre les règles. Et Felix, finalement, n’est pas un enfant de cœur, et au moment où on pourrait l’aimer il commence à faire peur …

Parallèlement c’est toute l’horreur de l’affrontement entre une des guérilla les plus violentes des années 90 et une armée qui a tous les pouvoirs et arrête, torture, viole et tue en toute impunité qui apparaît, en même temps que Felix se rapproche de la vérité. Quant aux victimes, paysans pauvres et incultes, parlant à peine espagnol, ils sont de toute façon condamnés, considérés comme des terroristes par les militaires et comme des traitres par les guérilleros.

Autant dire qu’à la fin de ce roman éprouvant, on ne sourit plus du tout …

L’écriture est à la hauteur du propos. Capable d’alterner entre le ridicule d’un rapport ampoulé, le flot délirant d’une folie grandissante, ou la narration classique. Une bien belle découverte, qui donne envie de chercher si cet auteur a d’autres romans de cet acabit traduits en français.

Santiago Roncagliolo / Avril rouge (Abril rojo, 2006), Points/Policier (2009), traduit de l’espagnol (Pérou) par Gabriel Iaculli.