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La lumière parfaite

Je poursuis, la redécouverte de l’œuvre de Marcello Fois avec un autre roman ancien, La lumière parfaite.

Nuoro petite ville sarde. Dans les années 70 Cristian et Domenico ont grandis comme deux frères. Puis sont tombés amoureux de la même fille Maddalena. Bien des années plus tard Maddalena rend visite à sont fils, devenu prêtre dans le nord de l’Italie. Bien qu’il ait quasiment coupé tous les liens avec la Sardaigne et Nuoro, elle veut qu’il connaisse l’histoire de sa famille, de sa vraie famille.

Autant Ce que nous savons depuis toujours était léger et drôle, autant ici on baigne dans la tragédie classique, la pesanteur des secrets et des non-dits, des rancœurs et des haines tues. De lourdes histoires de famille et d’amour qui, on le sait, finissent mal en général.

Bien qu’intimiste, l’histoire dresse en arrière fond le tableau de l’Italie, et pas seulement de la Sardaigne, pendant les années de plomb, avec des tournants de l’histoire que je ne révèlerai pas, et une allusion à l’attentat de la gare de Bologne.

J’avoue que, ayant besoin de légèreté et d’optimisme en ce moment, j’ai moins apprécié cette lecture que celle du roman précédent, mais cela ne m’empêche pas de reconnaître la qualité de l’écriture, la finesse des portraits psychologiques et la justesse du portrait d’une société repliée sur elle-même.

A découvrir quand on est en forme.

Marcello Fois / La lumière parfaite, (Luce perfetta, 2015), Seuil (2017) traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro.

Ce que nous savons depuis toujours

Marcello Fois sera un des invités de TPS début octobre. J’animerai une table ronde sur le polar italien, et je ne connais que très partiellement son œuvre, je fais donc un peu de rattrapage, en commençant par Ce que nous savons depuis toujours.

Un cadavre criblé de balles est retrouvé sur un chantier, il s’agit de Michele Mariongiù, dont le frère ainé s’est suicidé quelques années auparavant. Le tout nouveau commissaire Sanuti, un continental récemment arrivé en Sardaigne va avoir bien besoin de l’aide du juge Salvatore Corona pour démêler des histoires qui remontent parfois à bien longtemps. Et oui, il y a des choses que les locaux savent depuis toujours et qui restent bien mystérieuses pour le nouvel arrivant.

Ne prenez pas ce roman si vous recherchez une intrigue léchée avec suspense et rebondissements. Par contre quel plaisir de lire une telle écriture. C’est fin, léger mais en même temps profond, il y a des changements de rythme, on passe de dialogues ironiques (comme entre Montalbano et son légiste préféré) à un conte sarde qui éclaire (ou pas) le pauvre commissaire, d’une réflexion poétique à un constat désabusé sur l’histoire locale.

Un vrai régal. Que j’imagine encore meilleur quand on lit et on comprend en VO, mais c’est suffisamment bien traduit pour que le lecteur français ait une idée de la saveur de la langue.

Et mine de rien, sans que cela paraisse, derrière ce plaisir gourmand du texte, on a le portrait d’années de corruption, de compromissions et d’occasions ratées.

Quelle chance cette venue de cet auteur qui me donne l’occasion de la redécouvrir.

Marcello Fois / Ce que nous savons depuis toujours, (Dura madre, 2001), Seuil (2003) traduit de l’italien par Nathalie Bauer.

L’île des âmes

Gallmeister a donc décidé de ne plus se cantonner aux US et publie un polar italien, L’île des âmes de Piergiorgio Pulixi.

Après quelques ennuis à Milan, en guise de punition, l’inspectrice Eva Croce est envoyée en Sardaigne. Elle sera obligée de faire équipe avec la locale, Mara Rais, qui a de bonnes raisons de ne pas faire confiance à ses collègues féminines. Si l’on tient compte des fantômes d’Eva, et de la langue de pute de Mara, la collaboration risque d’être explosive.

Et pourtant elles vont avoir besoin de s’entendre quand une jeune femme disparaît, et qu’on craint qu’elle ne soit assassinée. Comme les deux précédentes, bien des années plus tôt. Deux meurtres qui semblaient rituels, dont les victimes n’ont jamais été identifiées, et qui sont tombées dans l’oubli. Seul Barrali, un vieux flic qui se meurt d’un cancer cherche toujours, obsédé par ces meurtres.

J’ai trouvé du très bon et du moins bon dans ce roman. Ce qui fonctionne bien : les descriptions des beautés de l’île, du bleu incroyable du ciel et de la mer, des vallées encaissées et perdues, de la forêt primitive, du respect que peut imposer une telle nature. Les dialogues sont également bons, et la langue acérée de Mara fait merveille. Pour finir la découverte de populations rurales comme hors du temps est très intéressante.

Ce qui marche moins bien, c’est quand il s’agit de décrire les réflexions ou émotions des personnages. Ils ont un peu trop souvent « le souffle coupé » par la beauté des paysages ou « le sang qui se glace » face à l’horreur. Et l’auteur nous détaille trop ce qu’ils font et pourquoi, comme quand, lors d’un interrogatoire, il nous explique bien que l’une des inspectrice se force à avoir l’air méchante alors qu’en fait non, elle voudrait aider mais il faut obtenir des résultats … Comme s’il ne faisait pas confiance à sa construction du personnage, ou à la sagacité du lecteur. Cela donne une impression de maladresse, de défauts de débutant encore un peu scolaire. Et puis, parfois, il se laisse emporter par le lyrisme et certaines descriptions sont un poil lourdes à mon goût.

Du bon et du moins bon donc, mais le bon l’emporte. En espérant qu’il a un bon éditeur qui l’aide à s’améliorer pour les romans suivants.

Piergiorgio Pulixi / L’île des âmes, (L’isola delle anime, 2019), Gallmeister (2021) traduit de l’italien par Anatole Pons-Reumaux.

La théologie du sanglier

En plus de lire des poches, je profite de l’été pour rattraper quelques livres passés à la trappe durant l’année. Dont La théologie du sanglier de Gesuino Némus.

NemusJuillet 1969, quelque part là haut un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité. A Telévras, petit village de Sardaigne aussi on se passionne. Matteo, jeune génie de 12 ans, son ami Gesuino qui ne parle pas, que tout le monde prend pour un fou mais qui connait parfaitement tous les sentiers, les plantes et les animaux de la montagne et les chemins vers les criques secrètes, Piras le carabinier sarde qui n’arrête jamais personne, don Cossu, curé, jésuite, qui par la confession sait tout sur tous mais ne dira rien et prend les deux gamins en amitié, Carlo, un journaliste venu faire un compte rendu de voyage qui va tomber amoureux du village et de ses habitants …

Et puis le père de Matteo est trouvé mort, sa mère se pend et Matteo disparait …

C’est un peu facile, mais je ne vois pas comment qualifier ce machin autrement que d’Objet Littéraire Non Identifié. Ca part dans tous les sens. Fragments de chansons, récit du journaliste, improvisation, avec ou sans ponctuation de Gesuino, tirade du curé, fragments en sarde non traduits …

Y a t’il une intrigue policière ? Pas vraiment, même s’il y a des morts un disparu, et qu’on ne connait le fin mot de l’histoire qu’à la toute fin. Est-ce que je recommande ce roman ? Je ne sais pas.

Tout ce que je peux dire c’est que je me suis régalé, que je me suis laissé prendre dans le tourbillon, que j’ai apprécié chaque page, chacune dans son style, que j’ai aimé ce que l’auteur écrit sur les habitants, leur pain, leur vin, sur les paysages, j’ai aimé ce curé si atypique (menacé régulièrement d’excommunication), j’ai aimé voir le pays depuis les yeux d’un gypaète ou d’un petit sanglier … Bref, j’ai été emporté par le flot. Mais je ne saurais dire s’il vous plaira. Sachez qu’il est à nul autre pareil.

Gesuino Némus / La théologie du sanglier (La teologia del cinghiale, 2015), Actes Sur/Actes noirs (2019), traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli.

Massimo Carlotto et Francesco Abate vous souhaitent Buen Apetito

J’avais été déçu par le dernier roman, déjà écrit à quatre mains, de Massimo Carlotto. Il revient en grande forme, cette fois avec la complicité de Francesco Abate (que je ne connaissais pas). J’ai confiance en toi est un roman qui risque de vous couper l’appétit …

Gigi Vianello n’est pas un personnage très recommandable. Ancien dealer, ayant fuit la Vénétie après avoir trahi ses associés, il s’est installé en Sardaigne et a ouvert un restaurant haut de gamme. Un restaurant auquel il ne vend surtout pas les produits qu’il commercialise et qui lui rapportent une fortune : poulets infectés chinois, tomates aux insecticides espagnoles, produits de beauté cancérigènes français, blé pollué du Canada … Dans ses filières tout est reconditionné, parfumé, reconstitué … et vendu comme des produits sains dans toute l’Italie. La vie est belle pour Gigi. Jusqu’à ce qu’il rencontre la belle Mariuccia. La très belle Mariuccia. Très belle mais cinglée, et mariée avec quelqu’un qui compte à Cagliari. Et les emmerdes commencent à pleuvoir dru …

Finalement, Carlotto n’est jamais aussi bon que lorsqu’il crée de vrais pourris. Si Padana City était décevant, il a retrouvé avec Gigi Vianello un affreux absolument irrésistible. Egoïste, uniquement préoccupé par sa petite personne, dépourvu du moindre sens moral, lâche mais retors, capable de tout pour préserver son confort … Une vraie vérole. Un vrai plaisir de lecture.

Qui donne d’autant plus de force à la dénonciation. Pour Gigi et ses associés tout est bon pour faire du fric, tout. Seule restriction, il ne faut pas trop empoisonner les clients, pour ne pas qu’il meurent trop vite, ni trop nombreux. Il ne faut ni tuer la poule aux œufs d’or, ni attirer l’attention du pouvoir.

Un petit exemple, parmi tant d’autres ? Voilà : « Le producteur était un de mes clients. Tous les mois, je lui fournissais plusieurs quintaux d’ovoproduits. En provenance d’une entreprise de recyclage des déchets des environs de Turin qui, au lieu d’écouler les œufs pourris, cassés, infestés de parasites, en nettoyait la putrescine et la cadavérine et les transformait en une bouillie conditionnée dans de commodes petits bidons de cinq litres, prêts à être versés dans les pétrisseuses des confiseries industrielles. »

Pour couronner le tout, Massimo Carlotto et Francesco Abate, par la voix de leur narrateur, font preuve d’un humour cynique, et d’une lucidité et d’une méchancetés impitoyables quand ils décrivent les travers et le ridicule de la « haute société » de Sardaigne. Un plaisir de plus pour le lecteur.

On ne peut donc s’empêcher de sourire, tout en étant effaré. Heureusement que cela ne se passe qu’en Italie, et que des gens comme l’affreux Gigi n’existent pas dans notre beau pays ! Buon apetito !

Massimo Carlotto et Francesco Abate / J’ai confiance en toi  (Me fido di te, 2007), Métailié (2010), Traduit de l’italien par Laurent Lombard.