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Quadruppani auteur, un vrai régal

 

Serge Quadruppani abandonne (provisoirement ?) Simona Tavianello et l’Italie pour un roman survolté qui verra les abeilles, les choucas, un loup et un âne jouer un rôle capital : Loups solitaires.

QuadruppaniPourquoi Pierre Dhiboun, membre des forces spéciales françaises infiltré auprès de groupes islamistes au Mali revient-il tout d’un coup en France ? A-t-il été retourné ? Et que vient-il faire du côté du plateau des Millevaches  (pardon, Montagne Limousine) ? Quel rapport entretient-il avec la belle Jane, supposée spécialiste en comportement animal ? Et avec un chirurgien qui préfère s’occuper de ses poules que de retourner à l’hôpital ? Pourquoi des barbouzes tatoués sont-ils à ses trousses ?

Mais surtout, comment des choucas, des abeilles, un âne et un loup vont-ils intervenir là-dedans ? Pour le savoir, une seule chose à faire, lire Loups solitaires.

Première évidence à la lecture du dernier ouvrage de Serge Quadruppani : il a dû bien s’amuser à l’écrire. Corollaire, le lecteur s’amuse beaucoup à le lire.

L’auteur s’amuse avec les mots et les langues, interpelle le lecteur, joue avec ses nerfs, le laisse en plein suspense. Un vrai régal, un vrai feu d’artifice. Il s’autorise tous les excès, se permet de châtier de façon très imaginative et très jouissive les cons surarmés. Un vrai régal vous disais-je. Il n’épargne ni les élus locaux, installés à coups de petits avantages, ni les grands commis de l’état. Qu’est-ce que je disais ? Ah oui, un vrai régal.

Un vrai régal intelligent en plus, car il peut nous amener à réfléchir à pas mal de choses, de l’invasion de technologies de plus en plus agressives dans nos vies, à la place que nous accordons (de moins en moins) à la nature, en passant par la nécessité, enfin, de ne pas accepter tout et n’importe quoi au nom de notre sécurité, alors qu’il s’git surtout la sécurité des intérêts d’un tout petit groupe.

Un vrai régal, salutaire qui plus est. Convaincus ?

Serge Quadruppani / Loups solitaires, Métailié (2017).

Bilan très subjectif de Toulouse Polars du Sud

Et voilà, la sixième édition est bouclée. Alors quel bilan ?

Commençons par les regrets … Le premier, l’incontournable Carlos Salem qui nous est arrivé avec une crève d’enfer, qu’il a dû vouloir soigner à la bière et à la clope … résultat, vendredi soir direction l’hôpital où il est resté tout le week-end. Et un festival TPS sans Carlos, c’est plus tout à fait TPS.

Carlos, écoute les infirmières, soignes-toi bien et rendez-vous l’an prochain !

Ensuite quelques copains ne sont pas venus cette année. Comme je ne déplace pas dans les salons (pour cause d’emploi du temps surchargé), c’est l’occasion de les voir qui disparait. D’un autre côté, finalement, ça a permis de passer plus de temps avec ceux qui étaient là … et toc. Et puis comme moi aussi je sais être pute, tout le monde ne nous a pas manqué. Re-toc.

Dernière chose, j’en ai déjà causé ici, je regrette aussi un certain manque de curiosité lors des rencontres dans les librairies de la ville. Les occasions de découvrir, avec du temps et en tête à tête des auteurs comme Eric Maravélias ou Ayerdhal sont rares, dommage qu’aussi peu de lecteurs se soient déplacés dans la semaine.

Pis c’est tout.

Tout le reste, c’est du bonheur.

On commence par les prix, c’est Le matériel du tueur de Gianni Biondillo qui a eu le prix Violeta Negra. Est-ce que je suis content ? Oui !

La rencontre avec Deon Meyer, et le regret qu’il n’ait pas pu rester pour le week-end.

L’occasion de passer une soirée avec Eric Maravélias que je découvrais, et Ayerdhal dont je suis fan depuis … on va dire longtemps, bien longtemps. Je m’étais fixé comme objectif de faire acheter toute la pile de Rainbow Warriors, je n’ai pas eu assez le temps de trainer sous le chapiteau pour y arriver, mais c’était bien quand même.

La rencontre les Docteurs du Polars, je trouve l’idée géniale, et j’ai l’impression qu’ils ont prescrit à tour de bras, merci et à une prochaine.

Par contre une frustration : pas trouvé le temps d’échanger plus de deux mots avec Marc Fernandez, l’an prochain ? On se fait une animation à deux ?

On a bien bossé avec Yan, avec peut-être une première : l’animation à deux d’une table ronde. Je me suis régalé, ça permet de dégager des thématiques en discutant, et si les deux animateurs jouent le jeu, il me semble que cela met encore plus les auteurs au centre du débat et efface davantage les animateurs. L’exercice a une limite bien entendu, je connais quelques animateurs (et même sous la torture je ne donnerai pas les noms) qui parlent déjà tellement qu’à deux ils n’ont plus besoin d’auteurs … Mais là, je crois que ça a bien fonctionné.

Plaisir de croiser quelques copains auteurs, avec la frustration d’avoir passé trop peu de temps avec eux : Benoit Séverac, Maïté Bernard, Michael Mention, Cristina Fallaras, Victor del Arbol, Serge Quadruppani, et plaisir tout aussi grand d’en rencontrer de nouveaux, Rafael Reig (même si je n’avais pas été entièrement conquis par son bouquin), et Lorenzo Lunar, un véritable plaisir, chaleureux, drôle, passionnant, bon client au bar … A vous donner envie de prendre tout de suite le billet pour Santa Clara.

Frustration de ne pas avoir pris le temps de dire à Jacques Mailhos qui était de passage mon admiration pour son travail … Mais voilà, quand on ne traîne ni à Lyon, ni à Paris on ne reconnaît pas vite les gens qui comptent vraiment, et après c’est trop tard. J’espère me rattraper l’an prochain.

En ce qui concerne les tables rondes, je n’ai pas pu tout voir, mais toutes celles auxquelles j’ai assisté étaient d’un excellent niveau :

Ca a été chaud entre Cristina Fallaras, Rafael Reig et Marie Van Moere sur « et les enfants dans tout ça », c’est parti d’emblée avec Rafael disant que l’enfance était une invention de la société, Cristina et Marie lui sont tombé sur le poil, j’ai un peu ramé pour traduire et Yan pour ramener le débat sur le terrain littéraire, mais au moins on ne s’est pas ennuyé !

Dimanche matin, j’étais censé co-animer une table ronde entre Gianni Biondillo et Gioacchino Criaco avec … Serge Quadruppani. Mais je ne suis pas inconscient ! Donc j’ai présenté les protagonistes, et j’ai laissé faire celui qui sait. Ce fut passionnant, drôle, pertinent, enjoué, du fond, beaucoup d’informations et d’émotion et toujours avec un talent de conteur très latin. Du coup j’ai promis à Gioacchino Criaco que, maintenant que je comprends un tout petit peu mieux la situation calabraise j’allais relire Les âmes mortes qui m’avait un laissé sur le bord du chemin malgré d’évidentes qualités.

L’après-midi j’animais avec Yan la table ronde qui me semblait la plus risquée : Les brûlures de l’histoire avec Gianni Biondillo, Victor del Arbol et François Médéline. La plus risquée parce que trois langues (donc traductions multiples à assurer), parce que les bouquins étaient très différents, et parce que la thématique choisie pour les relier pouvait sembler un peu tirée par les cheveux. Et là, sans doute la meilleure surprise du salon, tout fonctionne. Des auteurs qui se répondent sans qu’on ait à intervenir, des vraies correspondances dans les thèmes et les discours, mais aussi des différences qui relançaient la discussion. Beaucoup d’émotion, des rires, de l’intelligence et trois auteurs qui, toujours, ont ramené la thématique à leur rôle d’écrivain, à l’importance de la fiction à côté du travail des historiens. Vraiment la table ronde dont rêve tout animateur.

On a terminé en beauté, avec Lorenzo Lunar présenté par Victor del Arbol. Rencontre qui, en cette fin de festival m’a conforté dans mes certitudes : organisateurs de salons et de rencontres, si vous voulez réussir votre coup, invitez des latins. Italiens, espagnols, argentins, cubains … c’est un vrai bonheur. Une heure sous le charme, au moins pour les spectateurs. Comme j’étais à la traduction, et que je commençais à fatiguer, j’ai un peu ramé, me suis mélangé les pinceaux et pris les pieds dans plusieurs tapis, mais Lorenzo et Victor étaient tellement expressifs et leur enthousiasme communicatif que je suis certain que tout le monde a compris. Une heure cubaine donc, avec une déclaration d’amour de Lorenzo à son quartier, le plus populaire de Santa Clara. Et un hommage appuyé à Leonardo Padura dont l’arrivée dans la littérature est, selon lui, l’événement culturel le plus important des trente dernières années à Cuba.

Je ne terminerai pas sans un coup de chapeau appuyé à tous ceux qui ont trimé toute l’année, dans des conditions pas faciles, parfois contre vents et marées, et à tous ceux qui ont couru partout toute la semaine, et encore plus ce week-end pour que tout se passe bien. Et tout c’est très bien passé, et dans la bonne humeur s’il vous plait. Hier soir, j’ai vu beaucoup de valoches sous les yeux, beaucoup de bâillements, mais aussi beaucoup de sourires. Et les futs de bière étaient à sec, et si ça c’est pas un signe !

Merci à tous et rendez-vous l’année prochaine.

Simona à Paris

Il semblerait que Serge Quadruppani soit tombé amoureux de la plantureuse Simona Tavianello et qu’il ne puisse plus s’en séparer. Après Saturne et La disparition soudaine des ouvrières la revoici dans Madame Courage.

QuadruppaniSimona donc, commissaire anti mafia, se retrouve malencontreusement prise dans une manif contre le TGV transalpin italien … Mais côté manifestants. Résultat elle se fait matraquer par ses collègues, et comme elle est connue des media, l’affaire de la grande gueule romaine qui manifeste avec les « gauchistes » passe mal auprès de sa hiérarchie. La voilà donc en vacances forcées à Paris avec son napolitain de mari. Cependant, on le sait maintenant, les vacances du couple sont souvent mouvementées. Et ils se retrouvent « par hasard » dans un restaurant où une main coupée est servie dans le tajine à côté d’eux. Quand vous saurez que différents services secrets, quelques mafieux, des hommes d’affaire à morale variable, et une pincée d’islamistes plus ou moins excités trainent dans les parages, vous comprendrez que les vacances sont finies.

Un vrai plaisir de retrouver Simona et Serge. Un vrai plaisir de découvrir de nouveaux personnages, Francesco Marrone le flic qui résout les affaires en dormant, Stéphanie Lagourme, alter ego parisienne de Simona, ou la superbe Maria et Gisela la toujours révoltée (beaucoup de très beaux portraits de femmes …). Un vrai plaisir de le voir mettre en scène de vrai pourris et de vrais affreux, magouilleurs sans scrupules des services secrets, commis lèche-cul du pouvoir ou manipulateurs tartuffes se cachant derrière une soi disant foi et sainteté. Un vrai plaisir (un peu masochiste) de voir sous sa plume comment tout ce beau monde censé se détester et se combattre sait bien s’entendre en douce sur le dos des naïfs que nous sommes.

Un vrai plaisir aussi de partager ses rages, ses colères et ses soutiens. Soutien, aux résistants No-TAV, à ceux qui ont protesté contre l’interdiction kafkaïenne de certains auteurs dans les écoles et bibliothèques du nord de l’Italie, colère contre les islamistes récupérateurs de révolution et alliés secrets des pires tyrans, colère contre les petites manipulations des différentes officines de flics et de services secrets, colère contre le pouvoir et l’arrogance du fric …

Tout ça pourrait être un catalogue ennuyeux. Il n’en est rien. Par la grâce d’une histoire bien menée, même si, comme il l’écrit lui-même « on n’était pas dans un de ces polars ou tout, jusqu’au moindre détail, était expliqué à la fin » de personnages incarnés et d’une écriture sensuelle qui sait faire sentir une pâtisserie orientale, déguster un Rivesaltes ou s’émouvoir de la beauté d’une femme.

En ces temps de connerie aggravée et d’arrogance des plus riches, rien de tel qu’une bouffée de parfum d’agrumes. Lisez Madame Courage et vous verrez.

Serge Quadruppani / Madame Courage, Le Masque (2012).

Le retour de Simona

C’est la semaine Serge Quadruppani sur actu du noir. Il est le traducteur du précédent roman chroniqué, le voici en tant qu’auteur avec La disparition soudaine des ouvrières où il reprend ses personnages de Saturne.

Revoici donc Simona Tavianello, commissaire romaine à la cinquantaine épanouie, en vacances dans les Alpes italiennes avec son mari. Des vacances qui tournent mal quand ils trouvent un cadavre chez l’apiculteur auquel ils rendaient visite. D’autant plus mal que l’arme du crime est … celle de Simona, qu’on lui a volé le matin même sans qu’elle s’en rende compte. Il n’en fallait pas plus pour qu’elle décide de mettre son nez dans cette affaire, au grand dam des carabiniers.

Une affaire dans laquelle certains semblent avoir intérêt à faire porter le chapeau aux écologistes qui défendent la vallée contre les vues d’un labo très secret travaillant dans les nanotechnologies et les OGM. Et comme toujours quand il s’agit de secret, les barbouzes ne sont pas loin.

On retrouve avec beaucoup de plaisir Simona la grande gueule aussi efficace et râleuse que sensuelle. On retrouve avec le même plaisir Serge Quadruppani auteur, son français parsemé d’expressions italiennes, son écriture charnelle qui fait si bien sentir les parfums des alpages, la chaleur écrasante d’une place italienne, la fraicheur de l’eau d’une fontaine ou la saveur d’une tarte à la rhubarbe. Une écriture qui sait si bien se moquer des imbéciles, s’enrager contre les salauds et s’émouvoir du vol d’une abeille au soleil.

Il semble que le chroniqueur du Monde ait apprécié mais trouvé la vision de l’auteur trop manichéenne, il lui reproche, gentiment, de planter des défenseurs de la nature (trop) visionnaires et des gens des labos comme des salauds mercantiles.

Pas d’accord. Premièrement, les écolos du romans ne sont pas tous visionnaires, il y en a même de sacrément allumés à leur façon. Et surtout quelqu’un qui travaille dans un labo dont le but est le suivant : « Toujours le même processus […] On détruit un processus naturel gratuit et on le remplace par une prothèse artificielle payante. », ou pour le dire autrement, de privatiser le vivant, tout le vivant, jusqu’à nos cellule et l’air qu’on respire, alors oui, mille fois oui, celui-là, tous ceux là sont au mieux de dangereux inconscients qui ne se posent jamais la question de la finalité de leur travail, plus vraisemblablement des salauds mercantiles. Et leurs patrons (et ce sont eux qui sont dépeints dans le roman) sont de vraies pourritures mercantiles.

Donc Quadruppani n’est pas manichéen, il est lucide. Donc la lecture de son roman est non seulement extrêmement plaisante, mais également extrêmement utile.

Pour couronner l’ensemble, il nous offre, au détour d’une page, une petite douceur acidulée en forme de clin d’œil avec, si je ne m’abuse, l’apparition en vedette sicilienne d’un certain légiste mal embouché qui, habituellement, s’engueule avec Montalbano. Un coup de chapeau au « Maître de Vigata » présent en chair et en os dans le précédent roman.

Serge Quadruppani / La disparition soudaine des ouvrières, Le Masque (2011).

Serge Quadruppani, l’Auteur.

Serge Quadruppani est tellement présent comme traducteur et directeur de collection (excellent traducteur, et excellent directeur de collection qui plus est), qu’on en vient à oublier qu’il est aussi auteur de polars. Saturne, vient remettre les pendules à l’heure.

Les thermes de Saturne. Un lieu de détente pour le romains fortunés, cadre bucolique, eaux thermales, quiétude. Pas ce jour-là où un homme entre et abat trois personnes, apparemment prises au hasard. Etonnamment, c’est la commissaire romaine Simona Tavianello, de l’anti mafia qui est chargée de l’affaire avant même que le tueur ne soit identifié. Elle va être aidée par un ancien flic français devenu privé à Rome qui se trouvait par hasard sur place, par les proches de victimes, et par les rêves d’un ex flic en retraite

Al Qu’Aïda, la mafia, le loges … toutes les pistes sont évoquées, pour ne pas dire mises sous le nez de Simona. Comme si on voulait l’éloigner des vrais commanditaires, beaucoup trop proches du vrai pouvoir, celui de l’argent. En même temps, le tueur traqué à son tour mène lui aussi son enquête.

Serge Quadruppani prouve ici qu’on peut écrire un thriller politique, mêlant de très nombreux thèmes d’actualité, sans pour autant être obligé de pondre un pavé de 600 pages. Sans écrire des pages et des pages pour décortiquer tous les mécanismes, tous les liens entre mafia et pouvoir politique, sans démonter par le menu les effets de la crise financière sur la politique et/ou les avoirs financiers du crime organisé.

Il suffit ( !!) d’aller à l’essentiel, de donner du rythme, du nerf, sans oublier quelques bon petits plats, de l’humour et de jolis hommages. L’auteur, comme ses personnages, reste essentiellement au raz du bitume, avec nous, les anonymes, les pigeons, les plumés, les victimes. Ce qui n’oblige pas pour autant à être une victime consentante, un mouton qu’on mène bêlant à l’abattoir, loin de là.

Ajoutez à cela une bonne dose de fantaisie, un grand coup de pied dans la fourmilière, et beaucoup de générosité. Certes on ne devient pas expert en hedge fund, ni en lutte contre le crime organisé, mais on s’indigne, on s’amuse, on sourit … et on en redemande.

Serge Quadruppani / Saturne, Editions du Masque (2010).

PS. Petit plaisir supplémentaire, la participation active du patriarche, Andrea Camilleri en personne.

Serge Quadruppani, traducteur

L’interview d’Emmanuel Pailler ayant été lu avec intérêt, il a semblé naturel de poursuivre l’expérience, et de donner la parole à une autre traducteur. Le nom de Serge Quadruppani, traducteur remarqué d’Andrea Camilleri a été spontanément cité par certains lecteurs, et c’est aussi vers lui que je comptais me tourner. C’est chose faite :

Jean-Marc Laherrère : Bonjour. Pour commencer, pouvez-vous nous dire comment vous êtes devenu traducteur, et pourquoi avoir fait le choix de traduire plutôt des auteurs de polar ? Vous êtes traducteur et auteur. Etes-vous un auteur qui a décidé de traduire, ou un traducteur qui un jour a sauté le pas et décidé d’écrire ?

Serge Quadruppani : J’ai toujours voulu écrire (« bon qu’à ça », comme disait Becket – sans vouloir me parer des plumes du paon). J’ai d’abord traduit pour faire bouillir la marmite, de l’anglais. Puis j’ai rencontré l’Italie et une Italienne et j’ai appris la langue, et découvert une littérature. Maintenant, je ne traduis plus que les livres que j’ai choisis, ce qui est un très grand privilège.

Jean-Marc Laherrère : Est-ce que le fait d’être auteur vous aide, ou au contraire vous gène ? Arrivez-vous facilement à faire taire l’inventeur d’histoire quand vous traduisez ? N’avez-vous pas envie de « corriger » ce qui ne vous va pas dans l’œuvre originale ?

Serge Quadruppani : Le fait d’être auteur m’aide, car il y a une part de créativité indispensable dans l’acte de traduire et en même temps, je suis très attentif à rendre la voix de l’auteur, à respecter son écriture, à la faire passer du mieux possible, j’essaie d’être aussi fidèle que possible, même dans ce que je considère chez l’auteur comme des lourdeurs ou des baisses de style ou de rythme. Mais la confrontation intime avec la langue et la technique d’auteurs divers m’aide à réfléchir sur ma propre écriture  : parfois, voyant tel ou tel passage, je pense « tiens, je n’aurais pas coupé là »  ou bien  : « tiens, j’aurais changé de point de vue », mais je m’applique  à rendre scrupuleusement les choix de l’auteur. Comme directeur de collection, je dois dire que, si je peux admettre qu’un traducteur fasse des faux sens, je ne supporte pas les traducteurs qui se permettent de corriger un auteur. Par exemple, récemment, j’ai dû intervenir sur une traduction où l’auteur avait fait un paragraphe d’une seule phrase et où le traducteur s’était permis de découper le paragraphe en une dizaine de phrases. Le fantasme du « bon français », idiotie scolaire qui m’insupporte, avait encore frappé.

Jean-Marc Laherrère : Y a-t-il pour vous des écrivains, ou des traducteurs, qui vous ont donné envie de traduire ?

Serge Quadruppani : Tous les écrivains que j’ai aimés m’ont donné envie d’écrire. Un traducteur, Jean-Pierre Carasso, m’a appris le métier en anglais. Puis j’ai volé de mes propres ailes. Le milieu des traducteurs, avec ses congrès et ses rites et ses prix m’est assez étranger. Je n’ai rien contre, d’ailleurs (ni rien pour  : il m’est complètement indifférent, sauf quand je vois les prix donnés à certaines nullités – là je ris).

Jean-Marc Laherrère : Echangez-vous beaucoup avec l’auteur que vous traduisez ?

Serge Quadruppani : Traduisant des auteurs vivants, j’ai noué des liens avec eux, une bonne partie sont devenus de bons copains ou carrément des amis. S’agissant d’auteurs comme Camilleri, chez qui le vocabulaire est parfois assez ardu, il m’arrive de leur demander des éclaircissements. On reconnaît un traducteur débutant à ce qu’il n’ose pas dire  : « là, je comprends pas ». Et alors, il essaie de deviner et à tous les coups, il se plante.

Jean-Marc Laherrère : Faut-il apprécier un auteur pour le traduire ?

Serge Quadruppani : On est obligé d’aimer, d’une manière ou d’une autre, ce qu’on traduit, sinon, on traduit mal. Même dans la pire traduction alimentaire, il vaut mieux essayer de trouver un intérêt ou un autre à traduire au mieux, sinon ça se sent que le traducteur s’emmerde. Mais depuis une dizaine d’années, comme je vous l’ai dit, je ne traduis plus que ce que j’aime.

Jean-Marc Laherrère : Quelle traduction vous a procuré le plus de plaisir ? Posé le plus de difficultés ?

Serge Quadruppani : Camilleri m’a posé le plus de difficultés. Pour le reste, on ne peut pas me demander ce que j’ai le plus aimé. C’est comme de demander quelle fut votre maîtresse préférée – ou votre rejeton favori. Je les aime tous.

Jean-Marc Laherrère : En tant que traducteur, vous êtes surtout connu pour le travail que vous avez effectué sur l’œuvre d’Andrea Camilleri, et pour les choix que vous avez dû faire pour traduire les dialogues en sicilien. Pouvez-vous, pour les lecteurs qui ne sont pas familiers de votre travail, résumer les difficultés spécifiques propre à la traduction de l’italien, ou plutôt, si j’ai bien compris, des différents italiens. Le sicilien présente-t-il des difficultés particulières ? Pourriez vous revenir sur les choix que vous avez fait pour rendre la saveur de la langue d’Andrea Camilleri ?

Serge Quadruppani : Désolé, là je craque  : j’ai trop souvent répondu à cette question, je vous invite à lire mon texte « L’angoisse du traducteur devant une page d’Andrea Camilleri » sur quadruppani.samizdat.net. N’hésitez pas à faire du copié-collé  ! (Plutôt que de faire un copié-collé partiel, je vous renvoie au texte original, il a l’avantage d’être complet et très clair).

Jean-Marc Laherrère : Vous êtes à la fois directeur de collection (suite italienne chez Métailié), et traducteur. Comment choisissez-vous les auteurs que vous traduisez vous-même, et ceux que vous confiez à des collègues ?

Serge Quadruppani : Sur quadruppani.samizdat.net, vous pouvez lire « La bibliothèque italienne chez Métailié, un point de vue sur la littérature et sur l’Italie ». N’hésitez pas à faire du copié-collé  ! (Plutôt que de faire un copié-collé partiel, je vous renvoie au texte original, il a l’avantage d’être complet et très clair).

Jean-Marc Laherrère : Vous est-il arrivé de renoncer à traduire (ou à faire traduire) un auteur que vous appréciez en italien parce que vous pensez qu’il ne passera pas en français ? (Trop référencé, langue trop particulière …)

Serge Quadruppani : Non, jamais. Et je rirais au nez d’un traducteur qui me dirait que quoi que ce soit est intraduisible. Tout est intraduisible et rien ne l’est  : une fois qu’on a dit ça, on se met au boulot et c’est ce boulot qui nous permet à tous d’accéder à la littérature mondiale.

Jean-Marc Laherrère : Quels sont les auteurs que vous aimeriez traduire, et les romans que vous regrettez de ne pas avoir traduits ?

Serge Quadruppani : Je regrette beaucoup de ne pas avoir traduit certains Camilleri qui ont été mal traduits par une autre personne. D’autres livres, comme Gomorra, de Roberto Saviano, m’ont échappé comme directeur de collection, mais ils ont été bien traduits et bien défendus, c’est ce qui compte. Quant aux auteurs que j’aimerais traduire, je les fais acheter par Anne-Marie Métailié, quand les agents ne viennent pas tout foutre en l’air avec leurs exigences ridicules et préjudiciables d’abord aux auteurs (qui se retrouvent publiés dans de grosses maisons capables de payer des avances astronomiques mais peu désireuses de se démener pour faire connaître un auteur qu’elles veulent juste sur leur catalogue pour des raisons de prestige, les maisons en question étant trop occupées à vendre à tout prix le best-seller programmé par elles – qui parfois, souvent, heureusement, ne se vend pas si bien que ça).

Jean-Marc Laherrère : Avez-vous des romans en cours de traduction ? Pour les mois à venir, de nouvelles découvertes de votre collection ? Un nouveau roman ?

Serge Quadruppani : Bien sûr, depuis une dizaine d’années, j’ai constamment une traduction sur le feu, même si parfois je m’accorde un mois ou deux pour écrire. Je suis en train de traduire un chef d’œuvre de Lucarelli  : L’ottava vibrazione. Un roman historique, un polar, un roman-fleuve sur les langues italiennes et sur le colonialisme italien en Erythrée. Une œuvre majeure.

Jean-Marc Laherrère : Merci. En marge de cette interview, une question que j’ai très envie de poser au directeur de collection : Va-t-on avoir de nouveaux Wu Ming prochainement ?

Serge Quadruppani : En octobre sort le dernier chef d’oeuvre collectif de Wu Ming, Manituana, une histoire de la guerre d’indépendance des Etats-Unis vue du côté des Iroquois qui cherchent l’appui du roi d’Angleterre parce qu’il vaut mieux « avoir un souverain à mille milles plutôt que mille souverains à un mille ». Avec le récit, qui occupe le centre du livre d’une ambassade iroquoise en Angleterre et pour le reste, des batailles, des chefs indiens et des femmes aux pouvoirs magiques. Le tout basé sur une doc immense. Un chef d’oeuvre, je vous dis. Les Italiens en ont fait un best-seller.