Archives du mot-clé SF

Proletkult

Un roman du collectif italien Wu Ming, c’est toujours inclassable et c’est toujours passionnant. Proletkult ne fait pas exception.

1927. A Moscou on se prépare à fêter dignement les dix ans de la révolution. Mais on s’écharpe aussi entre la ligne de Staline qui est en train de reprendre le parti et l’état en main et l’opposition qui trouve qu’il s’écarte des idéaux de la Révolution. Dans ce contexte Alexandre Bogdanov, auteur d’une trilogie de science fiction autour de Mars, la Planète Socialiste, écarté du pouvoir car opposé à Lénine, a délaissé la vie publique pour se consacrer à son institut médical. Son idée : grâce à des transfusions sanguines, permettre le rajeunissement des plus âgés, et transmettre une immunité aux plus jeunes. Et s’en servir comme d’un enrichissement collectif.

De nouvelles questions se posent quand une jeune femme, Denni, arrive à l’institut. Elle prétend venir de la lointaine planète Nacun, où la société sans classe a vu le jour. Plus étrange, Denni se dit fille de Léonid Volok, ancien compagnon de Bogdanov qui avait cru, suite à un traumatisme en 1915, avoir voyagé jusqu’à une planète lointaine. C’est son récit qui avait inspiré les romans sur Mars, et il a disparu depuis plus de dix ans. L’occasion pour Bogdanov de se replonger dans le passé, ce qui a été réussi, ou raté.

Pas de doute, on est bien dans un roman signé Wu Ming. C’est dense, intelligent, passionnant, extrêmement riche et ça repose sur un sacré socle de connaissances culturelles et historiques. Et c’est très politique. En même temps il y a une vraie histoire, avec de vrais personnages, ce qui fait qu’à condition d’avoir le cerveau bien réveillé, on apprend en s’amusant.

Je ne vous cacherai pas qu’il faut être un peu plus concentré et au calme que pour suivre les péripéties des romans que j’ai lus juste avant. Mais l’attention est vraiment récompensée par cette passionnante plongée dans les premières années de la révolution russe, les débats et luttes philosophiques, culturelles et politiques qui seront par la suite totalement étouffés.

Du côté de l’intrigue, elle est très intelligemment tournée et jusqu’à la fin le lecteur aura la possibilité de choisir … ou pas. SF ou folie ? Nacun ou fantasme ?

N’hésitez pas, vous avez là un roman plein d’imagination et d’informations qui va faire fonctionner vos neurones.

Wu Ming / Proletkult, (Proletkult, 2018), Métailié (2022) traduit de l’italien par Anne Echenoz.

Les derniers jours des fauves

Avec Les derniers jours des fauves, Jérôme Leroy poursuit la route tracée par Le bloc et L’ange gardien.

On est en France, aujourd’hui, un aujourd’hui un peu différent, mais pas tant que ça. Une épidémie déboussole le monde entier, les canicules se succèdent. Nathalie Séchard, arrive à la fin de son mandat de présidente. Elle a gagné en 2017 à la surprise générale, contre Le Bloc, en lançant Nouvelle Société, un mouvement parti de rien, qui ratisse large, un peu à gauche, beaucoup à droite. Et elle ne compte pas se présenter aux prochaines élections. Resteront deux candidats possibles sortis de son gouvernement. L’écologiste gentil et frustré (par son réel rôle), Guillaume Manerville, ou son ministre de l’intérieur, proche de la droite dure et de l’armée, Patrick Beauséant.

Dans cette France qui crève de chaud et voit les antivax et l’extrême droite rivaliser de provocations, voire d’agressions, des destins vont se croiser. Clio, fille de Guillaume Manerville, normalienne brillante, proche des milieux très à gauche, Lucien Valentin, écrivain en herbe et fauché, avec qui elle est en couple depuis peu, des flics, des politiques, des bas de front du Bloc, et Le Capitaine, mystérieux ange gardien de la famille Manerville.

Les acteurs sont en place, la représentation peut commencer, tous les acteurs n’en verront pas la fin.

Première impression, immédiate, Jérôme Leroy a dû bien s’amuser à construite cette France si proche de la nôtre tout en étant différente. On sent cet amusement, et il est communicatif, donc le lecteur sourit beaucoup. Et prend un vrai pied de lecture immédiate, au premier degré. Un plaisir d’autant plus grand que l’écriture est un vrai régal, vive, enlevée, fluide, elle parait évidente, elle enchante, secoue le lecteur, l’interpelle, le fait sourire, râler, se souvenir … L’auteur manie aussi bien l’ironie que l’émotion, jamais dupe mais toujours au plus près des personnages.

Parlons-en des personnages justement. Ils sont d’une richesse et d’une humanité enthousiasmantes. Sauf quelques très rares exceptions, ils sont tous complexes. On est loin du manichéisme primaire. Même l’abominable Beauséant a des côtés touchants (ce qui ne l’empêche pas d’être une belle ordure). Tous sont les résultats d’une histoire, d’un passé, d’un environnement, tous ont leurs paradoxes, tous ne sont pas sympathiques, loin de là, mais tous sont cohérents et humains.

Et puis il y a la situation décrite, et là encore Jérôme Leroy s’amuse et se fait plaisir à dire, sans discours mais par la force des descriptions et de l’intrigue, ce qu’il pense de notre belle époque. Mépris de la classe politique de NS pour les pauvres ; avidité des plus riches ; stupidité des complotistes ; connerie des chaines d’extrême droite ; manipulation des réseaux sociaux ; et j’en passe …  Ça aussi c’est un grand plaisir de lecture.

Ajoutez quelques pages sensuelles de pure beauté dans les rares moments de calme au milieu de la tempête, et vous aurez compris que c’est un des romans à ne pas manquer en ce début d’année.

Je rajoute une petite photo, pour le faucon crécerelle qui observe les personnages du roman avec hauteur et sans doute une légère stupéfaction.

Jérôme Leroy / Les derniers jours des fauves, La manufacture des livres (2022).

Sens interdits

Chantal Pelletier s’était sans doute bien amusée à écrire Nos derniers festins. Elle reprend tout ce beau monde dans Sens interdits.

2046 dans le sud de la France. Le changement climatique a induit un changement politique. Canicules, inondations, ressources raréfiées d’un côté. Permis de manger, de regarder les écrans, empreinte carbone suivie … Qui induisent des stages de récupération de points obligatoires. Et bien entendu des réactions. Sectes, climatistes contre natalistes, vegans contre omnivores … Et des attentats.

Au milieu de ce chaos, Anna Janvier et Ferdinand Pierraud, de la police alimentaire, enquêtent sur le meurtre d’une femme, obèse, retrouvée étouffée ligotée sur une chaise. Non loin de là Lou essaie de survivre, dans son mas, avec ses protégés, en faisant table d’hôtes pour les riches chinois et les rares gourmets restant de la région.

Aie ! Les choses ne se sont pas améliorées en 2 ans depuis Nos derniers festins. Les antagonismes se sont exacerbés, le flicage permanent s’est intensifié. Et si le premier roman concluait sur un appel à profiter, malgré tout, de la vie, le final est ici tout autre. Deux ans de pandémie seraient-ils passés par là ?

Sinon, comme précédemment, ce n’est toujours pas un roman pour amateurs d’enquêtes léchées. Par contre si vous aimez vous faire peur avec un petit pas en avant en direction de ce que les dérives individualistes et sectaires de notre société offrent de pire, tout en savourant le verbe de Chantal Pelletier, le sens de la répartie, la hargne contre les cons, et les recettes sensuelles que nous propose les différents personnages, alors dégustez sans modération.

Chantal Pelletier / Sens interdits, Série Noire (2022).

Pour ceux qui ont accès à Netflix

Pour se dérider en cette fin d’année sinistre, et pour ceux qui ont accès à Netflix, un petit conseil pour une comédie grinçante très réussie qui n’hésite pas à faire dans l’énorme : Don’t Look Up d’Adam McKay.

Par hasard, en surveillant le ciel, une thésarde au fin fond du Michigan découvre une nouvelle comète. Ce serait une excellente nouvelle si les calculs confirmés par son directeur de thèse ne concluaient pas qu’elle se dirige droit vers la Terre, et que sa masse en faisait une tueuse de planète. Calculs confirmés de nouveau par les spécialistes de la NASA. Il ne reste plus qu’un peu plus de six mois pour convaincre la Présidente que, si rien n’est fait, les élections de mi-mandat risquent de devenir un souci obsolète.

Mais que pèse la parole de scientifiques face aux ennuis pour faire valider une candidature à la cours suprême, la sortie du dernier Smartphone, ou la séparation de deux vedettes de la chanson ?

Non ce n’est pas un film catastrophe de plus où l’Amérique sauve le monde. C’est une satire, qui certes ne fait pas dans la subtilité, mais qui n’hésite pas à appuyer là où ça fait mal. Et bien entendu, toute ressemblance avec un monde connu est absolument le fait du plus pur hasard.

Une distribution d’enfer, souvent dans un contre emploi absolument réjouissant, des acteurs dont on sent qu’ils s’amusent au moins autant que les spectateurs, avec une mention spéciale à une Meryl Streep absolument extraordinaire en Trump au féminin et Mark Rylance génial en synthèse Jobs/Musk/Zuckerberg.

Et ils sont tous au diapason. On rit beaucoup, même si on rit un peu jaune. A voir donc.

La fabrique des lendemains

Fin du break SF avec un superbe recueil de nouvelles : La fabrique des lendemains de Rich Larson.

Petite introduction : s’il n’y a pas de titre en VO, ni de date de parution, c’est que ce recueil est le fait des excellentes éditions du Belial. Un beau travail d’édition qui a consisté à aller lire les quelques 200 nouvelles écrites par ce jeune auteur, né au Niger, ayant vécu un peu partout, pour sélectionner et faire traduire les 28 qui composent ce recueil.

Je ne vais pas vous faire un résumé nouvelle par nouvelle, je suis trop fainéant. Sachez que le recueil fait preuve d’une belle cohérence et qu’à part une nouvelle que je n’ai pas apprécié (ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est pas bonne), je me suis régalé d’un bout à l’autre.

Bon nombre d’entre elles se déroulent dans un monde futur commun. La majorité nous parlent d’une humanité augmentée, soit biologiquement pour une nouvelle, plus généralement de façon électronique et informatique, à base de port et de vies virtuelles.

Dans tous les cas le monde décrit fait bien peu envie, et, malheureusement, semble un (in)digne prolongement du nôtre : les plus pauvres y sont obligés de vendre ou louer leur temps ou leurs corps pour le plaisir des plus riches, ou pour effectuer des travaux que personne d’autre ne veut faire. A leurs risques et périls bien entendu.

Toutes sont extrêmement bien construites, avec un sens consommé de la chute.

Le format court n’empêche absolument pas l’émotion, et à ce titre, la première nouvelle Indolore, et la dernière Faire du manège sont bouleversantes. L’auteur explore toute sortes d’altérité, de l’IA à une chimpanzé, met en scène une multitude de formes d’injustices plus révoltantes et malheureusement plus plausibles les unes que les autres, le tout avec une écriture d’une inventivité et d’une liberté totales, tout en étant toujours parfaitement compréhensible (à ce propos, il faut tirer son chapeau au traducteur).

Sans oublier deux nouvelles assez drôles, qui tranchent avec les thématiques du recueil, l’une en forme d’hommage souriant aux men in black, l’autre se déroulant sur la lune qui vous prendra complètement à contrepied dans la dernière phrase.

Bref, à moins d’être totalement allergique à la SF et aux nouvelles, un recueil à lire absolument.

Rich Larson / La fabrique des lendemains, Le Belial (2020) traduit de l’anglais (Canada) par Pierre-Paul Durastanti.

Un homme d’ombre

Un roman hybride, comme je les aime souvent, mais là j’avoue que je suis seulement à moitié convaincu. Il s’agit de : Un homme d’ombre de l’anglais Jeff Noon.

Soliade, une ville où règne le jour perpétuel, alimenté par des ampoules, lampes, miroirs … La ville qui ne s’arrête jamais de travailler ni de se divertir. Pas loin, son pendant, Nocturna, la ville de la nuit et du repos, où on se dirige à la très faible lumière de constellations artificielles. Entre les deux, le no man’s land, Crépuscule, lieu de brouillard et de monstres.

John Nyquist est privé. Il est contacté par le richissime Patrick Bale pour retrouver sa fille, Eleanor, adolescente, qui a disparu depuis quelques jours. Rien de compliqué en apparence, la routine pour tout privé qui se respecte. Sauf si le temps s’en mêle et les emmêle. Car le temps des horloges est un marché dans deux villes qui ne sont pas régies par les jours et les nuits solaires.

En même temps, Vif-Argent, un tueur en série, sème la panique et les victimes sans jamais se faire voir.

Je vais donc commencer par ce qui m’a tenu, en partie, en dehors du roman. Il tourne beaucoup autour de paradoxes temporels. Dans ces villes sans succession jour/nuit, le temps et la chronologie sont des denrées. Les gens vivent plusieurs temps (temps de travail, temps de loisir, temps amoureux …), s’emmêlent les pinceaux, passent leur … temps à changer l’heure de leur montre, quand ils n’en ont pas une dizaine, chacune à une heure différente. L’idée est originale et assez géniale, mais je trouve que l’auteur s’y est un peu perdu, oubliant de simplifier pour clarifier. Ce qui est certain c’est qu’il m’a parfois perdu à moi, ce qui m’a fait sortir du roman. Mais comme c’est intéressant, s’y suis toujours revenu.

Car les idées et la construction sont assez géniales. Prenez une histoire de privé archi-classique, un privé solitaire chargé de retrouver une adolescente d’une famille très riche, ajoutez une mère dépressive et un père capitaine d’industrie, vous vous retrouvez chez Ross McDonald. Mais au lieu de la Californie classique, vous prenez une époque qui ressemble d’ailleurs à celle des aventures de Lew Archer, mais vous plongez le tout dans ce lieu étrange au temps chamboulé.

Très original, ou comment renouveler totalement un genre. Et même si le lecteur de polars qui connait ses classiques aura deviné un certain nombre de retournements de situation, l’ensemble reste stupéfiant. Mais à mon goût trop touffu, et donc comme ce pauvre John qui se perd dans les différentes chronologies, je me suis aussi perdu par moment, mais j’ai fini par aller au bout. Suffisamment intrigué et intéressé cependant pour attendre la suite, puisqu’il semble qu’il s’agisse d’une trilogie.

Jeff Noon / Un homme d’ombre, (A man of shadows, 2017), La Volte (2021) traduit de l’anglais par Marie Surgers.

Sur la route d’Aldébaran

Attraper un livre dans la collection Une heure lumière du Bélial, c’est l’assurance d’avoir un très bel objet dans les mains, et de passer un bon moment de lecture. Cela ne se dément pas avec Sur la route d’Aldébaran du très british Adrian Tchaikovski.

Depuis des lustres (durée à peu près équivalente au « certain temps » de Fernand Raynaud),  Gary Rendell, astronaute et pilote erre seul dans les Cryptes. Bien des années auparavant, un objet massif a été découvert au-delà de l’orbite de Pluton. Des sondes envoyées sur place ont révélé qu’il s’agissait d’un objet artificiel. C’est pour prendre contact et l’explorer que le Don Quichotte avait été envoyé avec à son bord la fine fleur de la science internationale.

Reste à savoir comment Gary s’est retrouvé seul, perdu dans les couloir d’un artefact que personne ne comprend.

Ce qui m’a tout de suite emballé dans cette novella, c’est l’humour, très british donc :

« J’étais aussi un des pilotes, bien que le pilotage spatial représente une de ces disciplines où l’on devrait sérieusement être accompagné d’un chien ; votre boulot consisterait à le nourrir, le sien serait de vous mordre si jamais vous touchez à n’importe quel équipement couteux. »

« Notre vaisseau s’appelait le Don Quichotte. Son nom avait fait l’objet d’un débat […] Cervantès l’avait emporté parce que personne ne détestait son héros et qu’aucun participant n’avait lu son livre. Franchement, nous avons eu de la chance de ne pas voyager à bord du Kermit. »

Un humour qui tourne parfois à l’humour plus noir, voire très noir, tant l’auteur s’amuse à plonger dans la SF horrifique. Il faut « entendre » Gary, qui est devenu complètement timbré, expliquer comment il dépèce tel monstre, ou se nourrit de tel cadavre. C’est archi référencé, dès les premières pages vous avez droit à Donjons et Dragons, le magicien d’Oz, la légende du hollandais volant et Docteur Folamour, et ce n’est qu’un début.

Ajoutons que le rythme ne faiblit jamais et que l’auteur maîtrise sa construction et son suspense à la perfection, avec aller-retours classiques et efficaces entre présent et passé pour finir par comprendre comment on en est arrivés là, et où on va.

Une perle, un bijou d’humour grinçant. Et puisque c’est la période, je ne saurais trop recommander cette superbe collection pour des cadeaux à des lecteurs exigeants mais n’ayant pas le temps de se plonger dans de gros pavés.

Adrian Tchaikovski / Sur la route d’Aldébaran, (Walking to Aldebaran, 2019), Le Bélial / Une heure lumière (2021) traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat.

Les rêves qui nous restent

Boris Quercia en avait fini avec Santiago Quiñones, mais pas avec la littérature ni avec le polar. Qu’il aborde par le biais de la SF avec Les rêves qui nous restent.

Une ville coupée en deux, entre la ville des pauvres et celle des riches. Natalio est flic, un classe 5, le plus bas niveau, méprisé par les riches, haïs par les pauvres. Suivi par son robot, bas de gamme et d’occase comme il se doit, il est recruté par Rêves Différents. Cette société offre 2 années d’évasion à des volontaires qui, en échange, acceptent d’être utilisés pendant leur sommeil comme producteurs de cellules pour les rajeunissements des plus riches. Depuis peu, il y a des échanges d’identité parmi les rêveurs.

Alors que la révolte gronde une fois de plus, et que de plus en plus de robots semblent avoir des comportements imprévisibles, Natalio tente de faire son boulot, tout en se posant de plus en plus de questions.

On peut avoir deux sentiments à la lecture de ce nouveau roman de Boris Quercia.

Si on le lit comme une version futuriste de la trilogie de Santiago, on se retrouve en terrain connu, avec un flic perdu dans un monde très hardboiled, corrompu, où les forts écrasent les faibles, et où le narrateur a de plus en plus de mal à accepter son rôle de chien de garde. C’est sombre, efficace, sans illusion mais non sans empathie, du bon roman noir.

Si par contre on le lit comme un roman de SF, on peut finir frustré. Parce que l’auteur brasse une multitude de thématiques, autour de la dépendance aux machines, de leur conscience potentielle, d’une « élite » sans cesse rajeunie en exploitant les plus pauvres, de la fuite de la réalité dans le rêve etc … Et qu’aucune n’est vraiment creusée ni amenée à son terme.

J’avoue que je fais partie de cette deuxième catégorie. J’ai apprécié la partie polar du roman, mais j’aurais aimé un roman plus long pour explorer toutes ces pistes. A vous de vous faire une idée.

Boris Quercia / Les rêves qui nous restent, (inédit en espagnol), Asphalte (2021) traduit de l’espagnol (Chili) par Isabel Siklodi et Gilles Marie.

Vision aveugle

Suivant un conseil de libraire (il faut toujours suivre les conseils de libraires), je me suis attaqué à un roman de SF dense, exigeant et passionnant : Vision aveugle de Peter Watts.

2082. Sur une Terre où les humains sont presque tous augmentés et où les contacts charnels ont quasiment disparu, plus de 60 000 objets venus d’on ne sait où se consument en même temps dans l’atmosphère non sans avoir émis un puissant signal électromagnétique. Le gouvernement de la Terre conclut immédiatement à une exploration par des extraterrestres.

Quelques années plus tard, le vaisseau spatial Thésée est envoyé avec à son bord cinq personnes pour tenter de trouver la source de cette menace potentielle. Siri Keeton, le narrateur, dont le cerveau est incapable de ressentir l’empathie sera le témoin chargé de faire une synthèse. Isaac Szpindel, biologiste, modifié pour pourvoir s’interfacer avec les machines. Susan James, linguiste, qui abrite dans son cerveau 5 personnalités différentes, le Gang. Amanda Bates est la militaire du groupe, capable de diriger instantanément une armée de robots. Et Jukka Sarasti, le commandant, prédateur ultime, fait partie des vampires ressuscités depuis peu par le génie génétique. Vampires que les hommes tiennent en laisse pour utiliser leurs capacités uniques, bien supérieures à celles des pauvres homos sapiens qu’ils sont.

Leur but, entrer en contact, comprendre et/ou détruire la menace qui s’est approchée de la Terre.

L’édition actuelle proposée par Le Belial, comprend également une préface de l’auteur écrite pour l’occasion, une postface contenant des notes et références, et une nouvelle. Elle est agrémentée de fort belles illustrations de Thomas Walker.

J’ai lu ici et là sur les blogs les plus pointus en SF que l’on avait là un chef-d’œuvre. Et à la lecture je comprends pourquoi, même si ma connaissance très lacunaire de la SF ne me permet pas d’en juger. Je peux par contre donner un avis, comme toujours, très subjectif.

Quelques petites choses à savoir pour commencer. Autant certains ouvrages de SF peuvent plaire à des lecteurs qui, a priori, n’aiment pas le genre, autant là ils peuvent tout de suite passer leur chemin. Et c’est une lecture exigeante, qui demande pas mal d’heures de cerveau très disponible et pas trop fatigué.

Comme on dit communément, ici on est tout de suite dans le dur. 400 pages denses, très denses, explorant quantité de thématiques habituelles pour le lecteur de SF aguerri mais potentiellement rebutantes pour le néophyte. Humanité augmentée, voyage dans l’espace, premier contact, avancées de la science … Auxquels on peut ajouter une réflexion sur la conscience et l’intelligence (qui me semble le centre du projet de l’auteur, pour ce que je peux déduire de ma lecture, et c’est en partie confirmé par la postface), sur la supériorité ou non de l’homme sur la machine, sur l’évolution, la linguistique … Ajoutez une pincée de fantastique à la sauce SF avec une version du vampire originale et très cohérente et la nécessité d’avoir un minimum de bagage scientifique pour comprendre certaines séquences dans l’antre de l’Alien …

Heureusement l’auteur ne se contente pas d’aligner les théories et les références, il les a digérées et les distille au travers d’une intrigue parfaitement menée. Vous l’aurez compris, c’est très riche, très intelligent et on referme le bouquin avec pas mal de sujets de réflexion et l’impression d’être un tout petit peu moins bête.

Mais, car il y a un mais, pour moi le roman à le défaut de toutes ses qualités. S’il est intellectuellement très stimulant, il lui manque de l’émotion. A part quelques flashbacks concernant les difficultés relationnelles du narrateur, on ne ressent pas grand-chose pour ou contre les personnages. Pas de curiosité ou d’empathie pour la schizophrénie de la linguiste, pas d’attachement à la guerrière pourtant originale, aucune peur, pas de frisson quand apparaît le terrible Jukka … Et finalement une grande curiosité intellectuelle pour savoir comment cela va finir, mais sans stress, sans joie et sans larmes.

C’est de toute évidence le but de l’auteur, c’est comme cela que je l’ai ressenti, je ne regrette absolument pas cette lecture particulièrement enrichissante et stimulante, il faut juste le savoir avant d’ouvrir le bouquin, histoire de ne pas être déçu.

Peter Watts / Vision aveugle, (Blindsight, 2006), Fleuve Noir (2009) puis Le Bélial (2021) traduit de l’anglais (USA) par Gilles Goulet.

Dune le film

Je l’attendais avec impatience, j’avais relu le roman pour l’occasion, je suis allé voir le Dune de Denis Villeneuve.

Je ne vais pas vous résumer l’histoire. Soit vous l’avez lu, soit vous ne l’avez pas lu et vous allez vous précipiter dans votre bibliothèque préférée, mais vous en avez entendu parler. Sinon j’en ai parlé là.

Avant de dire ce que j’ai pensé du film, deux remarques.

Premièrement, et c’est la plus importante, aucune critique ne m’a averti qu’il s’agissait de la partie 1, et que l’adaptation s’arrête, pour l’instant, à la moitié du roman. J’ai commencé à m’en douter quand je me suis aperçu qu’il restait bien peu de temps pour terminer. J’ai même vu des commentaires narquois qui prévoyaient le 2, puis le 3 puis … Mais bande de truffes, avant d’écrire, ce serait bien de lire au moins le bouquin et de se rendre compte que le film n’adapte pour l’instant que la moitié du roman. Après s’il fallait un minimum de culture pour écrire dans des journaux ou sur internet ça se saurait …

Deuxièmement, je suis vieux. Et j’ai été traumatisé par l’adaptation cataclysmique de David Lynch, qui nous avait, avec beaucoup de potes, plongés dans des abimes de désespoir. Alors si on compare, on a aujourd’hui une adaptation géniale.

Première intelligence de Villeneuve, prendre son temps, justement, et adapter en 4 ou 5 heures. Ce qui permettra (peut-être) à ceux qui n’ont pas lu le bouquin de comprendre quelque chose.

Certes il y a des points faibles. Une musique parfois trop insistante, qui souligne trop l’action, une esthétique très Star Wars … mais ce sont des détails, et il faut bien accrocher une nouveau public.

Thimotée Chamalet qui joue le rôle de Paul est plus que crédible. Fragile, perturbé, loin de l’abominable tête à claques du film de Lynch, il fait le boulot. Dame Jessica, sa mère, est un peu faible face à lui, dommage, elle est censée le dominer dans la première partie. Les autres acteurs sont bons, voire très bons, et je me réjouis d’avance de voir davantage le génial Bardem dans la seconde partie.

Les décors sont beaux, les effets spéciaux, et en particuliers ceux qui étaient ratés dans la version Lynch sont parfaits, les vers sont particulièrement réussis …

Bref, fans de Dune, vous pouvez y aller. Il vous manquera une partie du contexte, il vous manquera forcément une partie de la richesse de ce roman culte, mais franchement, vous passerez un très bon moment, qui devrait vous donner envie d’aller voir la suite.

Et pour ceux qui n’ont pas lu le bouquin, vous savez ce qu’il vous reste à faire une fois que vous aurez vu le film.