Archives du mot-clé SF

Dune le film

Je l’attendais avec impatience, j’avais relu le roman pour l’occasion, je suis allé voir le Dune de Denis Villeneuve.

Je ne vais pas vous résumer l’histoire. Soit vous l’avez lu, soit vous ne l’avez pas lu et vous allez vous précipiter dans votre bibliothèque préférée, mais vous en avez entendu parler. Sinon j’en ai parlé là.

Avant de dire ce que j’ai pensé du film, deux remarques.

Premièrement, et c’est la plus importante, aucune critique ne m’a averti qu’il s’agissait de la partie 1, et que l’adaptation s’arrête, pour l’instant, à la moitié du roman. J’ai commencé à m’en douter quand je me suis aperçu qu’il restait bien peu de temps pour terminer. J’ai même vu des commentaires narquois qui prévoyaient le 2, puis le 3 puis … Mais bande de truffes, avant d’écrire, ce serait bien de lire au moins le bouquin et de se rendre compte que le film n’adapte pour l’instant que la moitié du roman. Après s’il fallait un minimum de culture pour écrire dans des journaux ou sur internet ça se saurait …

Deuxièmement, je suis vieux. Et j’ai été traumatisé par l’adaptation cataclysmique de David Lynch, qui nous avait, avec beaucoup de potes, plongés dans des abimes de désespoir. Alors si on compare, on a aujourd’hui une adaptation géniale.

Première intelligence de Villeneuve, prendre son temps, justement, et adapter en 4 ou 5 heures. Ce qui permettra (peut-être) à ceux qui n’ont pas lu le bouquin de comprendre quelque chose.

Certes il y a des points faibles. Une musique parfois trop insistante, qui souligne trop l’action, une esthétique très Star Wars … mais ce sont des détails, et il faut bien accrocher une nouveau public.

Thimotée Chamalet qui joue le rôle de Paul est plus que crédible. Fragile, perturbé, loin de l’abominable tête à claques du film de Lynch, il fait le boulot. Dame Jessica, sa mère, est un peu faible face à lui, dommage, elle est censée le dominer dans la première partie. Les autres acteurs sont bons, voire très bons, et je me réjouis d’avance de voir davantage le génial Bardem dans la seconde partie.

Les décors sont beaux, les effets spéciaux, et en particuliers ceux qui étaient ratés dans la version Lynch sont parfaits, les vers sont particulièrement réussis …

Bref, fans de Dune, vous pouvez y aller. Il vous manquera une partie du contexte, il vous manquera forcément une partie de la richesse de ce roman culte, mais franchement, vous passerez un très bon moment, qui devrait vous donner envie d’aller voir la suite.

Et pour ceux qui n’ont pas lu le bouquin, vous savez ce qu’il vous reste à faire une fois que vous aurez vu le film.

Fatal baby

Voilà un livre qui était resté coincé sur ma pile toute cette fin d’année. Le calme et la chaleur du mois d’août m’ont permis de l’en extraire. Et lui m’a sorti de ma torpeur : Fatal baby de Nicolas Jaillet.

Un bébé, c’est toujours une épreuve. Par où ça s’attrape, qu’est-ce qu’on fait quand il pleure, quand il ne s’endort pas, quand il souffre … Mais si en plus le bébé en question (une jolie petite fille) a des pouvoirs assez destructeurs, et qu’une bande d’affreux poursuit mère et fille pour récupérer le super poupon et se débarrasser de la mère ça commence à devenir horriblement compliqué.

C’est pourtant l’épreuve que doit subir Julie, en cavale quelque part dans les immensités américaines. Et ce n’est que le début des galères.

Que voilà un bon polar, mâtiné de SF qui déménage. C’est drôle, agité voire survolté par moment et complètement déjanté. Une chose est particulièrement réussie, le récit des péripétie de l’apprentissage de la maternité, quand en plus d’apprendre à faire un rot ou faire ses premiers pas, on doit aussi enseigner à son bébé à ne pas arracher les tétons de maman, ou faire exploser la tête de tous les gens du voisinage quand on est en colère.

Une excellente lecture plaisir, drôle, sensible et pas bête.

Nicolas Jaillet / Fatal baby, La manufacture des livres (2021).

La troisième griffe de Dieu

Je vous le disais il y a peu, j’ai beaucoup aimé le personnage d’Andrea Cort de l’américain Adam-Troy Castro. C’est donc avec beaucoup de plaisir que je la retrouve dans le second volume de ses aventures : La troisième griffe de Dieu.

Revoilà donc Andrea Cort devenue procureur extraordinaire pour le Corps Diplomatique de la Confédération homsap. La famille Bettehhine l’invite à venir voir le patriarche sur Xana, leur planète privée.

Une famille qui symbolise tout ce qu’elle hait : l’une des plus riches de la confédération, elle a fait fortune en vendant à toutes sortes de belligérants les armes qui leur ont permis de s’entretuer et de livrer des mondes entiers à la ruine. Sans oublier, quand c’est possible, de tirer de l’argent de la reconstruction. Tout ce qu’elle déteste. Mais elle est curieuse et les IA avec lesquelles elle est en contact lui ont conseillé d’y aller.

Elle débarque à peine sur la station orbitale de la planète qu’on tente de la tuer au moyen d’une vieille arme redoutable. Et ce n’est que le début d’une visite qui va s’avérer éprouvante, très éprouvante.

Quel pied de retrouver le personnage le plus mal embouché que je connaisse, à égalité avec Spider Jerusalem et les Boys de Garth Ennis. J’adore Andrea Cort, qui va, la pauvre, encore voir ses certitudes et le monde qu’elle s’est construit en prendre un sacré coup. A propos, oui, il vaut vraiment mieux avoir lu le premier volume avant d’attaquer celui-ci.

Côté intrigue c’est un très grand classique, une adaptation spatiale du crime de l’Orient express puisqu’il y a un meurtre dans un lieux clos, l’enquêtrice, la victime et le meurtrier se trouvant tous enfermés ensemble. Et l’auteur s’en tire très bien.

Mais ce n’est pas tout, au long de l’enquête de grandes questions morales vont se poser, et Andrea va avoir à faire des choix cornéliens pour le moins. Un roman d’une méchanceté réjouissante, mais en même temps pleine d’humanisme, complété dans ce volume par une nouvelle qui ne ménage pas les scènes d’action parfaitement menées. Un bonheur, vivement le troisième.

Adam-Troy Castro / La troisième griffe de Dieu, (The third claw of god, 2009), Albin Michel / Imaginaire (2021) traduit de l’anglais (USA) par Benoit Domis.

Deux novellas de Ken Liu

Je complète mes lectures dans la collection une heure lumière avec deux novellas de Ken Liu.

La première, Toutes les saveurs, se déroule à Idaho City, au moment de la découverte de filons d’or dans la région, après la guerre de sécession. Un groupe de travailleurs chinois, venus originellement pour construire les chemins de fer s’installe dans la ville pour prospecter. Lilly Seaver, fille de Jack qui leur loue des baraquements est fascinée par les odeurs qui sortent de leurs cuisines en plein air. Elle le devient encore davantage quand elle fait la connaissance de Lao Guan, un géant barbu qui lui raconte les histoires de Guan Yu, le Dieu de la guerre, de Lièvre roux son cheval de bataille et de son épée Lune de Dragon.

La seconde, parue précédemment mais que j’avais ratée est de la pure SF : Le regard. Ruth Law était flic. Suite à un problème lors d’une intervention, elle a été virée et est maintenant privée. Elle vit avec une douleur et des remords qu’elle ne peut supporter qu’avec l’aide du Régulateur. Ce dispositif filtre ses émotions, gère son stress, et lui envoie l’adrénaline nécessaire si besoin. Le risque étant, quand on le laisse en marche trop longtemps, de se déshumaniser peu à peu. Quand une mère vient la chercher pour enquêter sur le meurtre de sa fille, elle sent peu à peu le passé la rattraper et l’emprise sur elle-même lui échapper.

Deux novellas très différentes l’un de l’autre. La première est un mélange de chronique de la découverte d’étrangers et de conte, un cocktail à base de whisky et d’alcool de riz comme le dit l’un des personnages. Un conte qui met en avant les différences, parfois inconciliables, mais qui accentue surtout ce qui unit tous les personnages. Un joli conte, qui met l’eau à la bouche, très légèrement épicé de ce qui est (ou pas) un élément fantastique.

La deuxième, purement SF est beaucoup plus sombre, bel exercice de style autour de la figure archi classique du privé hardboiled qui soit vivre avec ses traumatismes et ses fantômes. Les deux originalités ici sont, d’une part quelques éléments futuristes (que je vous laisse découvrir), et d’autre part d’avoir pour personnage une femme métisse.  C’est bien mené, bien glauque, un vrai petit polar à Chinatown.

Deux bonnes novellas, à mon humble avis pas au niveau du premier texte de Ken Liu publié dans la collection, mais il faut reconnaître qu’avec L’homme qui mit fin à l’histoire, Une heure lumière avait mis la barre très très haut. Mais deux excellentes novellas qui méritent leur place dans une collection assez remarquable.

Ken Liu / Toutes les saveurs, (All the flavors, 2012), Le bélial / Une heure lumière (2021) – Le regard (The regular, 2014), Le bélial / Une heure lumière (2019) traduit de l’anglais (USA) par Pierre-Paul Durastanti.

L’espace d’un an

Dernier pavé, de la SF cette fois, L’espace d’un an de Becky Chambers.

Rosemary est une jeune femme sans expérience qui fuit sa famille, richissime et corrompue jusqu’à l’os. Une des grandes familles de Mars. Grace à une fausse identité elle se fait engager comme greffière-archiviste, à bord du vaisseau de Ashby, un vaisseau qui creuse des tunnels dans l’espace, ces tunnels qui permettent de s’affranchir des années lumières.

Voici l’équipage : deux tech, Kizzy et Jenks, humains comme le capitaine ; l’IA bord Lovey ; le misanthrope et pénible Corbin, spécialiste carburant ; le cuistot / médecin le docteur Miam, un extraterrestre Grum, vraie papa poule de l’équipage avec ses six bras et ses recettes délicieuses ; Sissix, la pilote, une Aandriske, avec ses plumes, ses griffes et son besoin permanent de câlins ; et le mystérieux Ohan, paire sianate, seule espèce capable de se diriger quand ils creusent. La nouvelle famille de Rosemary.

Une famille avec laquelle elle va découvrir l’univers, aimer, trembler, pour le meilleur et pour le pire.

Je ne vais pas vous dire que c’est le chef d’œuvre de la SF qu’il faut absolument découvrir. Et ma culture SF est bien trop limitée (pour ne pas dire quasi nulle) pour savoir décortiquer les influences de l’auteur, ou trier ce roman dans un des multiples sous-genre (la SF a l’air encore plus forte que le polar ou le PS pour créer des courants).

Je dirais même que le procédé narratif est presque trop facile et trop simple : au gré du voyage, des rencontres et des discussions avec les uns et les autres Rosemary va avoir des échanges avec les différentes espèces présentes, connaitre leur histoire, leur « sociologie » … Un procédé et une intrigue assez légers. Donc ça devrait finir par être lassant ou agaçant. Et cela le sera peut-être pour certains.

A ma grande surprise, malgré tout, j’ai pris un très grand plaisir à lire ce roman. Pour l’écriture, légère et drôle. Pour l’humanisme et l’optimisme tendre du récit (et oui de temps en temps ça fait du bien). Pour sa façon de laisser les pires horreurs hors champ : elles sont évoquées, mais n’interviennent pas directement dans le récit. Pour la jolie inventivité dans la description des différentes espèces extraterrestres. Et surtout parce qu’on lit très souvent avec le sourire.

Un bon roman, pas génial, mais qui fait passer un très bon moment et qu’on referme content.

Becky Chambers / L’espace d’un an, (The long way to a small, angry planet, 2015), Le livre de poche (2021) traduit de l’anglais (USA) par Marie Surgers.

Pyramides à éviter, bons romans à suivre

J’ai été assez peu chez moi, et je n’ai pas eu le temps d’écrire, mais j’ai lu. Des pavés de SF et fantazy comme promis. Je vais exécuter rapidement ma seule déception, et après on parlera de mes lectures enthousiasmantes. Exécution donc pour Pyramides de Romain Benassaya.

Un vaisseau ; les colons qui étaient endormis sont réveillés. Sauf qu’ils ne sont pas arrivés sur la planète promise, qu’ils ont dormi beaucoup plus longtemps que prévu et qu’ils n’ont pas la moindre idée de l’endroit où ils sont. Il s’avère rapidement que c’est une structure artificielle d’une dimension qui défie l’entendement. Très vite des tensions vont monter entre ceux qui veulent mettre tout en œuvre pour se fabriquer une vie là où ils se trouvent, et ceux qui veulent en sortir pour retrouver l’extérieur.

Je vais être plus court et bref que l’auteur. J’ai trouvé ça assez mauvais. Je ne suis allé au bout (en sautant de plus en plus de passages sans le moindre remord) que pour connaître le fin mot de l’histoire. Et même ça c’est raté.

Sinon, dialogues qui ne sonnent absolument pas juste, personnages sans épaisseurs, complètement caricaturaux, réactions et actions archi prévisibles, des conflits cliché au possible, avec tous les poncifs politico-sociologiques sans aucune finesse, ambiguïté, nuance. Même les conflits familiaux sont nuls.

Bref à oublier et éviter. A venir trois immenses plaisirs de lecture : Les chevaux célestes et Le fleuve céleste de Guy Gavriel Kay et L’espace d’un an de Becky Chambers.

Romain Benassaya / Pyramides, Pocket (2020).

Émissaires des morts

Même si je bosse encore on peut considérer que les vacances ont commencé. Et j’ai eu envie de me plonger dans quelques bons gros pavetons de SF. J’ai donc commencé par le premier d’une pile qui a bien chargé mon sac à dos. Excellente pioche avec Emissaires des morts de l’américain Adam-Troy Castro.

Dans un lointain, très lointain futur, l’humanité a voyagé loin et rencontré d’autres espèces douées d’intelligence. Du côté des hommes c’est le modèle ultra libéral, dominé par de grandes sociétés privées qui pratiquent souvent une forme d’esclavage plus ou moins consenti, qui s’est imposé. Sur la planète Bocai, les habitants locaux et une colonie d’humains vivent en paix, au point d’avoir décidé d’élever leurs enfants en commun. C’est ainsi que la petite Andrea Cort, 8 ans, a un papa et une maman biologiques qu’elle adore, et un père bocaïen qu’elle adore tout autant. Jusqu’à ce qu’une nuit une déferlante de haine ravage la colonie, ses parents sont massacrés sous ses yeux et elle se retrouve à trucider son père bocaïen et à y prendre plaisir. Quand la folie s’arrête, les secours la trouvent, les mains pleines de sang.

Andrea dont la tête est réclamée par plusieurs peuples extraterrestres vit son adolescence en prison et devient ensuite la « propriété » du Corps Diplomatique où elle est enquêtrice pour le bureau du Procureur. Andrea est torturée, dure avec tous, et refuse d’autres contacts que ceux que sa charge lui impose. Andrea est très intelligente, efficace dans son travail et sans pitié pour les médiocres. Andrea est persuadée d’être un monstre.

Voilà pour la toile de fond. Emissaire des morts rassemble quatre longues nouvelles et le roman qui lui donne son titre.

Avec du sang sur les mains présente le personnage envoyé sur une planète peuplée d’êtres très en avance technologiquement, mais dont la race se meurt. Un peuple à l’origine herbivore qui est fasciné par la propension à la violence de l’humanité, un peuple qui ne connaît pas le meurtre ou l’agression et qui a fait l’acquisition d’un monstre, un condamné à mort humain. Andrea n’est là que pour mettre le tampon final à la transaction.

Une défense infaillible est un récit d’espionnage mené sur un monde artificiel. Une construction imparable, jouant avec les moments passés et présents de l’histoire, pour un huis-clos mené de main de maître.

Dans Les lâches n’ont pas de secrets le monde extraterrestre construit a assez peu d’importance, le coupable, humain, est déjà connu et arrêté, le seul rôle d’Andrea étant de s’assurer que sa défense a utilisé tous les recours possibles. Tout le suspense va tourner autour d’une forme de punition particulièrement retorse et de ses dangers potentiels pour l’humanité. Encore une maîtrise parfaite du suspense, et l’apparition d’une thématique qui va devenir centrale dans la suite, celle du libre arbitre.

Démons invisibles présente un tournant dans l’évolution d’Andrea et ce qu’on devine être la suite de ses aventures. Excellente histoire qui tourne autour de l’altérité, où la politique se mêle à la justice.

Pour finir, seul le roman. Emissaire des morts se présente comme un roman policier classique, avec meurtre et recherche de coupable. Sur un monde créé de toutes pièces par des IA, les hommes sont tolérés pour observer une espèce douée d’intelligence créée par les IA. Quand une femme de la mission meurt, Andrea est envoyée trouver le coupable, avec cependant une contrainte : impossible d’accuser les IA qui sont beaucoup trop puissantes et totalement intouchables. Même si le lecteur confirmé de polars peut assez rapidement deviner qui est le coupable, ce n’est qu’une infime partie de l’intrigue qui va remettre beaucoup de choses en question, pour l’humanité en général et Andrea Cort en particulier.

700 pages et un vrai régal de bout en bout. Intelligence du propos, des histoires qui sont parfaitement menées avec un savoir-faire de pro du polar et un vrai talent de créateur de mondes et d’espèces. Et par-dessus tout, l’immense plaisir de suivre un personnage incroyable, une enquêtrice hard-boiled à la sauce SF à la hauteur des meilleurs personnages de polars, à la fois répondant à tous les clichés du genre et totalement originale. Attachante, impitoyable, à la répartie qui tue, d’une fragilité touchante, que l’on a envie de prendre dans ses bras tout en sachant qu’on s’expose à se faire, au mieux, sévèrement envoyer sur les roses.

Vraiment un personnage inoubliable. Dès que j’ai le temps, je vais dans ma librairie préférée m’acheter le second volume qui est déjà traduit.

Adam-Troy Castro / Emissaires des morts, (Emissaries from the dead, 2008), Albin Michel /Imaginaire (2020) traduit de l’anglais (USA) par Benoît Domis.

Terminus

Même si j’ai pas mal de retard, le rythme des parutions a baissé, le bon moment pour faire un pause SF avec Terminus de Tom Sweterlitsch.

1997, l’agent spécial Shannon Moss du NCIS (Naval Criminal Investigation Service), police interne de la marine de guerre américaine est appelée sur le lieu d’un massacre. Un homme a assassiné les membres de sa famille à la hache avant de s’enfuir. Seule la fille ainée, Miriam, absente au moment du crime a peut-être survécu. Le coupable est en fuite.

Pourquoi Shannon ? Parce comme elle, le coupable présumé, Patrick Mursult a vu le Terminus, la fin du monde. Depuis le début des années 80, un programme ultra secret de la marine et de la NASA a permis de mettre au point des vaisseaux capables de voyager très loin, et d’aller dans le futur. Et dans ce futur, dans quelques siècles, ils ont vu Terminus, la fin de l’humanité. Une fin qui, à chaque nouveau voyage semble se rapprocher.

Entre 1997 et 2015 Shannon devra faire de nombreux aller-retours pour découvrir la vérité sur les meurtres, et sur Terminus.

Je ne vais pas vous mentir, ce n’est pas ce qu’on appelle traditionnellement un roman « de plage ». Il faut un peu de concentration et de continuité dans la lecture pour bien suivre les différents aller-retours entre le présent et les différents futurs possibles. Non que l’écriture soit complexe ou confuse, mais c’est le propos qui est dense et un petit peu exigeant.

Ceci dit, une fois cet effort consenti, le lecteur est mille fois récompensé.

Parce que le jeu avec les différentes incarnations des personnages est original et passionnant. Parce qu’en plus d’un roman de SF c’est un suspense implacable avec une multitude de coups de théâtres et de changements de directions parfaitement maîtrisés. Parce que l’idée (pas nouvelle) de voyage dans le futur et de paradoxes temporels donne lieu à des développements originaux.

Aussi parce que l’on s’attache beaucoup à Shannon Moss, ses doutes, ses blessures, sa pugnacité, les difficiles choix moraux qu’elle doit faire tout au long de sa quête. Et parce que dès le début l’auteur nous accroche et nous donne l’envie de plus en plus forte de savoir comment cette histoire étonnante va bien pouvoir se terminer. Terminus ou pas Terminus ?

A vous de le découvrir.

Tom Sweterlitsch / Terminus, (The gone world, 2018), livre de poche (2021) traduit de l’anglais (USA) par Michel Pagel.

Le placard

Les planificateurs, puis Sang chaud, deux polars très originaux du coréen Kim Un-Su. Original, Le placard l’est sans le moindre doute. Quant à le classer dans la catégorie polar …

Le narrateur est un jeune homme que rien ne distingue des autres. A force de travail il a réussi un concours qui lui a valu un travail à l’Institut. Et s’est rapidement aperçu que ce travail consistait à rester à son bureau sans rien faire, sans se faire remarquer, comme tous ses collègues. Mais notre narrateur a un problème majeur, il ne supporte pas l’ennui.

En se promenant dans les couloirs il a remarqué qu’un placard était fermé par un cadenas à combinaison. Pour passer le temps, il a essayé, en partant de 000, et a fini par l’ouvrir et a commencé à lire les dossiers qui y sont rangés. Il s’est ainsi fait remarquer par le redoutable et mystérieux Dr Kwon.

Le voilà plus ou moins responsable du sort des personnes décrites dans les dossiers. Tous mutants, d’une façon ou d’une autre. Hybrides humains animaux ou plantes, victimes de sommeil durant des mois, de perte de périodes entières de temps … Sa vie a changé à jamais, et ce n’est qu’un début.

J’ai beaucoup de mal à me faire une idée sur ce roman, et à savoir si je le recommande ou pas. Il ressemble davantage à une série de nouvelles, plus ou moins reliées par le mince fil conducteur de la vie du narrateur.

Certains passages sont poétiques, il y a de la SF, du fantastique, un peu de polar (assez peu), des passages édifiants sur les rapports de hiérarchie et la lâcheté et la mesquinerie du monde du travail coréen … certains chapitres sont enthousiasmants, d’autres m’ont laissé assez froid. Si je comprends l’intention derrière certains chapitres, je la décerne moins dans d’autres, et je m’interroge sur le choix de la structure globale du roman. Je me suis parfois demandé : « mais qu’a donc voulu dire l’auteur ? ». Peut-être un manque de références culturelles coréennes ?

Le final est totalement inattendu, mais pouvait-il en être autrement quand on est étonné et surpris tout au long du roman ?

Comme vous pouvez le constater je continue, une fois le roman refermé, à me demander ce qu’a vraiment voulu communiquer l’auteur, et même si j’ai vraiment aimé ce livre ou non. Mais finalement, une œuvre qui vous fait vous poser autant de questions ne peut pas être totalement inintéressante.

Kim Un-Su / Le placard, (캐비닛, 2006), Matin calme (2021) traduit du coréen par Choi Kyungran et Pierre Bisiou.

Cinquante-trois présages

De Cloé Medhi j’avais beaucoup aimé Rien ne se perd. C’est avec une vraie curiosité que j’ai attaqué le surprenant Cinquante-trois présages, une belle surprise.

Dans un futur très proche, ou dans un présent dystopique, depuis quelques années est apparue une nouvelle religion : La Multitude. Une religion comptant de nombreux Dieux, morceaux d’une seule entité mais chacun avec sa personnalité. Ces Dieux s’expriment au travers de Désignés qui reçoivent des visions, subissent de grosses fièvres, et ont quelques pouvoirs qu’ils maîtrisent plus ou moins.

Raylee est une Désignée du Dieu Dix-Neuf. Native des Pyrénées orientales, elle est sous payée pour tenir l’antenne de Cherbourg, avec deux collègues. Elle reçoit les croyants, et a le pouvoir de soustraire ceux que le Dix-Neuf lui désigne à cette Terre pour un temps. Entre une immense empathie pour tout ce qui vit, les querelles entre les Dieux, un service de police qui la surveille et ses propres problèmes personnels, on ne peut pas dire que la vie de Raylee soit une sinécure. D’autant que les querelles entre les Dieux semblent prendre une ampleur inquiétante.

Autant prévenir tout de suite les lecteurs, Cinquante-trois présages n’est pas du tout un polar. C’est un roman assez, voire très difficile à classer, et c’est très bien comme ça. Si je devais absolument chercher une proximité, je le trouverais avec certains textes de Pierre Bordage, comme L’évangile du serpent.

Le monde décrit est notre monde actuel, avec une composante religieuse et/ou fantastique qu’il n’a pas. Le socle matériel de cette France permet à l’auteur, comme dans son roman précédent, de faire une peinture sans concession de notre beau pays, des difficultés qu’y rencontrent les plus pauvres, surtout s’ils ont le malheur de ne pas avoir une couleur de peau ou une orientation sexuelle qui plaise à la majorité.

Mais Cloé Medhi n’est jamais larmoyante, sa narratrice est tout sauf une victime qui se lamente. Elle souffre parfois, mais elle réagit, et sa voix qui donne le ton du récit est vive. Ses « pouvoirs », son empathie naturelle en font le témoin privilégié (si on peut parler de privilège), des horreurs que nous imposons au monde, mais si elle souffre pour les autres, ce n’est pas pour autant qu’elle accepte de tendre l’autre joue, il lui arriverait même parfois de balancer des tartes.

Cette tonalité sans prêche, les beauté de la langue et en particulier de certains poèmes glissés dans le cours du récit, ont réussi à faire passer au mécréant et matérialiste réfractaire à toute forme de mysticisme que je suis ce récit malgré une conclusion un poil « religieuse » (je ne trouve pas de termes mieux adapté) à mon goût. Ce qui n’est pas un mince exploit.

Un roman original, prenant, d’une romancière qui se renouvelle complètement. A découvrir.

Cloé Medhi / Cinquante-trois présages, Seuil/Cadre Noir (2021).