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L’institut

Cela faisait une éternité que je n’avais pas lu de roman du maître Stephen King. Je me suis rattrapé avec L’institut. Un vrai plaisir.

kingLuke Ellis est un gamin de 12 ans un peu particulier. Très particulier. Un petit génie qui vient d’être reçu dans deux universités pour suivre un double cursus, scientifique et littéraire. A 12 ans. Sa vie bascule quand un commando débarque une nuit, tue ses parents et l’enlève. Luke se réveille dans une prison, l’Institut, perdue dans le bois, en compagnie d’autres enfants.

D’autres enfants qui ont un point commun avec lui : ils ont un pouvoir, léger, presque ridicule, mais un pouvoir, soit de déplacer un objet (en général pas plus gros qu’un plat à pizza vide), soit de lire, vaguement dans les pensées de leurs voisins, les pensées superficielles.

Ici on les torture pour augmenter ces pouvoirs, puis s’en servir. Les tortionnaires ont juste oublié de prendre un compte un élément. En plus de pouvoir déplacer les petites cuillères, Luke est vraiment très intelligent …

C’est une tarte à la crème que de dire que Stephen King est un conteur hors pair, inégalable quand il met en scène des enfants et des adolescents, qui maîtrise parfaitement les changements de rythme pour amener une situation à son paroxysme. Pour ceux qui en douterait, il le prouve une fois de plus. Il se permet le luxe de mettre tranquillement son histoire en place, de poser les personnages (ce qui ne veut pas dire qu’il nous épargne les scènes rudes), pour accélérer brutalement quand l’action se précise, et mener le final tambour battant, passant d’un lieu à l’autre, d’un groupe à l’autre de façon de plus en plus rapide, obligeant le lecteur hypnotisé à ne plus lâcher le bouquin.

Comme tous les personnages sont superbes, du plus sympathique au plus pourri, que les méchants sont très réussis, que le rapport de force semble rendre toute survie des enfants impossible jusqu’à ce que … On est happé, sans s’en rendre compte, et on lit, comme un môme.

Sans concession (attention, tout ne finit pas bien), sans mièvrerie, avec beaucoup de tendresse et d’humanité, une fois de plus le maître va vous mener par le bout du nez pour notre plus grand plaisir. Adaptation à venir ?

Stephen King / L’institut, (The institute, 2019), Albin Michel (2020) traduit de l’anglais (USA) par Jean Esch.

Dans la toile du temps

Avant d’attaquer l’année, j’ai fini 2019 avec un peu de SF, toujours conseillé par Kti de Bédéciné : Dans la toile du temps de Adrian Tchaikovsky, qui est anglais comme son nom ne l’indique pas.

TchaikovskyDans un futur lointain, la Terre se meurt. Ce qu’il reste de l’humanité a été embarqué dans un vaisseau immense, mis en hibernation à destination des étoiles vers des mondes qui ont été, dans un passé lointain quand les hommes maîtrisaient un savoir qu’ils ont perdu, terraformés pour servir de refuge en cas de catastrophe.

Au bout d’un voyage long, très long, ils arrivent à proximité d’une planète verte, autour de laquelle tourne un satellite de conception humaine. Le « Monde de Kern », où l’ancienne humanité avait tenté une expérience pour faire émerger l’intelligence chez des singes importés de la Terre. Mais si l’esprit de la docteur Kern est toujours présent dans l’IA du satellite et défend sa création envers et contre tous, même de lointains descendants, sur la planète les choses n’ont pas évolué comme prévu. Entre deux types d’intelligences totalement différents, le choc semble inévitable.

Malgré des défauts, ce roman doit bien avoir quelque chose qui m’a convaincu de lire ses presque 700 pages.

Pour les défauts, on peut commencer par des prétextes scientifiques qui expliquent la folie de Kern et l’apparition de l’intelligence dans le peuple de son monde (à savoir les araignées) assez tirés par les cheveux. Autre défaut, l’auteur veut en faire un peu trop, c’est vraiment très copieux, entre les ravages du temps sur une intelligence humaine restée au contact exclusif avec un ordinateur de nombreux siècles, l’évolution des araignées, celle d’une humanité en déclin dans son vaisseau, une réflexion sur le temps … Presque trop.

Mais il a aussi les qualités de ce défaut. C’est très copieux parce que les trois situations sont vraiment creusées et très bien décrites. On suit avec intérêt l’évolution à bord d’un vaisseau qui connaît les luttes de pouvoir et de savoir inévitables dans une communauté humaine. Et on suit avec au moins autant d’intérêt, sinon plus, la façon dont l’auteur imagine l’évolution de sociétés d’araignées et d’insectes. C’est là que l’auteur a fait preuve d’une grande imagination et en même temps d’une grande cohérence, au point de nous passionner pour leurs progrès aussi bien scientifiques que sociaux.

Et au bout du voyage, le moins qu’on puisse dire est que la conclusion est étonnante et le conflit réglé de façon très surprenante.

A lire donc, si on a du temps et qu’on n’est pas trop fatigué.

Adrian Tchaikovsky / Dans la toile du temps (Children of time, 2015), Folio/SF (2019), traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat.

La ménagerie de verre

Je continue à explorer les facettes du talent de Ken Liu avec ce premier recueil de nouvelles traduit en France : La ménagerie de papier.

Liu-N1Des extra-terrestres nous permettent de vivre dans la paix et le bonheur, au prix de notre mémoire. Est-ce qu’en apprenant à l’IA d’une poupée à répondre aux questions et aux sollicitations, on finit par apprendre à prévoir les réactions de gens, au risque de ne plus être surpris par rien ? Jusqu’à quel point est-on prêts à nous remettre totalement entre les mains d’un logiciel et d’un réseau sensés nous faciliter la vie ? Se souvenir, y compris des moments difficiles, ou oublier ? Des avantages et inconvénients de l’immortalité. Dieu rencontre quelques problèmes en essayant de raisonner avec une gamine de dix ans. Quel est le rapport avec la vision d’un ange et l’explosion d’une super nova ? etc …

19 nouvelles, toutes très différentes, mais où on peut retrouver des thématiques du premier texte que j’avais lu de cet auteur, la novella L’homme qui mit fin à l’histoire, parue au Belial dans cette superbe collection, Une heure lumière.

En particulier la mémoire, celle que l’on perd volontairement, avec les risques que cela comporte dans la très courte et ironique Emily vous répond, ou dans la réflexion de la première nouvelle Renaissance, où la perte de la mémoire est la condition pour accepter un sort finalement confortable, face à une espèce extraterrestre ayant fait de l’effacement de la mémoire un mode de vie.

Certaines font appel à sa culture d’origine, avec La plaideuse, conte savoureux sous forme d’enquête policière avec l’aide des fantômes des ancêtres, ou la magnifique La ménagerie de papier, qui voit un adolescent rejeter une mère trop chinoise, pas assez américaine, pour s’apercevoir trop tard de ce qu’il a perdu.

Ken Liu explore la folie, le voyage et la rencontre avec d’autres espèces l’incompréhension face à des façons de penser étrangères, la souplesse d’apprentissage et d’adaptation des enfants, la rigidité des adultes, la crainte du futur, que l’on pourrait un jour connaitre etc …

Autant de nouvelles fines, toutes intelligentes, de nombreuses très émouvantes, quelques unes drôles. Un vrai bonheur à déguster, en picorant, ou en dévorant.

Ken Liu / La ménagerie de papier (2004 à 2014), Folio/SF (2019), traduit de l’anglais (USA) par Pierre-Paul Durastanti et autres.

L’enfance attribuée

Chaque fois que je pioche dans la collection Une heure lumière du Bélial j’ai une bonne surprise, et les livres sont toujours aussi magnifiques. Ça a encore été le cas avec L’enfance attribuée de David Marusek.

Marusek2092. Dans un monde où l’on a quasiment vaincu la mort, et où on est une jeune femme à plus de 200 ans, il est bien entendu inenvisageable de faire des enfants. Seul un petit millier d’autorisations sont délivrées par an aux US. Et c’est Eleanor Starke, sur le point de devenir une des personnes les plus puissantes du monde, et son amant Sam Harper, designer mondialement connu qui viennent d’avoir cette chance.

Un couple en vue, beaux, riches et célèbres, bientôt parents, un régal pour les media, le bonheur total. Jusqu’à ce qu’un petit grain de sable aux conséquences dévastatrices n’apparaisse.

Une belle construction que cette novella. Les deux premiers tiers sont une présentation de ce monde, des deux personnages, et dans ce monde où tout semble maîtrisé et merveilleusement fonctionnel, le lecteur sent bien que quelque chose cloche, sans pouvoir forcément mettre la main dessus.

Et puis le grain de sable intervient, et tout se précipite donnant raison au lecteur qui voit alors tout ce qui semblait bien pourri dans ce royaume en apparence parfait. Vers une fin à la fois glaçante mais qui donne aussi un léger espoir en l’humanité, la pauvre humanité que nous sommes, nous qui ne sommes pas immortels.

Un texte intéressant donc, comme souvent dans cette collection.

David Marusek / L’enfance attribuée (We were out of mind with joy, 1995), Le Bélial/Une heure mulière (2019), traduit de l’anglais (USA) par Patrick Mercadal.

Les attracteurs de Rose Street

Cela faisait un moment que je n’étais pas allé voir du côté de la très belle collection Une heure lumière du Bélial. Petit détour fantastique par Londres avec Les attracteurs de Rose Street de Lucius Shepard.

ShepardLondres, XIX°. La ville est noire de crasse et de pollution, le système de classes implacable. Samuel Prothero, aliéniste, essaie de se faire une place en fréquentant le très sélect Club des Inventeurs. C’est là qu’il rencontre un étrange personnage, Jeffrey Richmond, visiblement riche, sans doute génial, mais tenu à l’écart par les autres membres du club. Il faut dire qu’il habite le quartier de Saint Nichol, quartier mal famé de sinistre réputation.

Comme les autres, Samuel l’évite, jusqu’à ce soir, où Jeffrey vient le voir, et lui propose une forte somme d’argent pour venir voir ce qu’il se passe chez lui. Jeffrey a créé des attracteurs de pollution, capables de nettoyer l’air de la suie, mais un de ses attracteurs semblent avoir capturé bien autre chose …

Décidément L’heure lumière est une bien belle collection. Des couvertures magnifiques, un beau travail d’édition, et des novellas variées mais, pour ce que j’en ai lu jusqu’à présent, toujours de beaux textes.

Les attracteurs de Rose Street ne fait pas exception. L’auteur joue admirablement avec le genre, du bon fantastique londonien, dans une atmosphère industrielle où l’on ressent la crasse, la suie, la misère, la nuit, l’exploitation des plus faibles … Et un élément de fantastique que je ne révèlerai pas pour vous laisser le plaisir de la découverte.

L’auteur fait monter la tension jusqu’à un dénouement parfaitement maîtrisé où folie, histoire d’amour et fantastique mènent une danse à la fois très référencée et originale.

Lucius Shepard / Les attracteurs de Rose Street (Rose Street attractors, 2011), Le Bélial/Une heure lumière (2019), traduit du l’anglais (USA) par Jean-Daniel Brèque.

Le temps de la haine

Vous savez comme je suis attaché aux séries (aux bonnes série). Vous vous doutez donc que j’ai été enchanté de revoir Bruna Husky, la réplicante créée par Rosa Montero qui revient pour un troisième volume : Le temps de la haine.

MonteroVous vous souvenez de Bruna husky, réplicante de combat découverte dans Des larmes sous la pluie et revue dans Le poids du cœur. Elle vit toujours dans l’enclave de Madrid, et il lui rente 3 ans, 3 mois et 16 jours à vivre alors que la liaison qu’elle entretient avec le flic Paul Lizard semble battre de l’aile.

C’est alors que Paul disparaît, et réapparait otage d’un groupe terroriste qui réclame plus de justice sociale élémentaire : droit de respirer de l’air pur, droit d’accès à l’eau etc … Autant de droits réservés aux plus riches. Ils exécuteront, par égorgement, un otage par jour tant que leurs revendications ne seront pas entendues.

En parallèle le magnat d’une des entreprises les plus puissantes des Etats-Unis de la Terre se propose comme rempart contre la barbarie terroriste, et les visées hégémoniques d’un de ses satellites artificiels. Dans un renversement étonnant, c’est maintenant Lizard qui voit ses jours comptés, et seule Bruna, et ses amis, semblent pouvoir le sauver.

Un troisième roman bien dans la lignée des deux précédents. A savoir une SF hommage à Blade Runner, qui explore (ici très succinctement) un autre monde artificiel avec une autre organisation politique, et se sert du prétexte SF pour parler du monde actuel. Le tout avec une intrigue très hardboiled avec son personnage de privé réplicante qui encaisse très bien, picole comme un trou, râle beaucoup, et qu’il vaut mieux éviter de chercher parce que sinon gare aux mandales.

Les personnages sont toujours aussi attachants, et cette fois l’auteur, entre autres thématiques, explore les différentes réactions à des injustices sociales insupportables : de la création de communautés autonomes coupées du reste du monde au terrorisme nihiliste et aveugle bien manipulé, comme il se doit, par quelques malins et puissants qui y trouvent leur compte. Comme on voit, rien, absolument rien à voir avec notre monde actuel.

Le personnage de Bruna Husky lui permet d’avoir un regard à la fois extérieur et très engagé sur la condition humaine et sur nos sociétés et l’auteur a l’intelligence de poser des questions sans jamais imposer ses réponses. Ajoutez que c’est vif, parfois drôle, intelligent et souvent tendre malgré les distributions de baffes. A lire donc sauf si vous êtes vraiment allergiques à la SF en général et à Blade Runner en particulier.

Rosa Montero / Le temps de la haine (Los tiempos del odio, 2018), Métailié (2019), traduit du l’espagnol par Myriam Chirousse.

Le terroriste et le virus

Un petit bonbon, bien frais, à la menthe ? Le terroriste joyeux du portugais Rui Zink.

Zink70 pages deux textes :

Le terroriste joyeux est le dialogue absurde entre un homme, arrêté à sa descente d’avion avec une bombe qu’il venait poser (ou pas) et la personne qui l’interroge. Mais va savoir qui interroge qui.

Le virus de l’écriture est la lettre désespérée d’un homme qui se retrouve seul au monde. Seul lecteur dans un monde post-apocalyptique où plus personne ne lit, mais tout le monde écrit.

Après un humour absurde une des grandes qualités de l’auteur sur ces deux textes est d’avoir su trouver la distance juste. Le premier dialogue, en particulier, aurait vraiment pu tomber dans la répétition et l’ennui tant il est difficile de maintenir un tel texte, avec son côté décalé, absurde et pourtant touchant très juste. Il s’arrête juste au bon moment, ni trop tôt ce qui serait frustrant, ni trop tard ce qui serait lassant. Comme ces clowns qui font semblant de ne pas savoir jongler ou marcher sur le fil, qui semblent toujours sur le point de tomber, ou de lâcher une quille, et qui bien entendu, réussissent le numéro. Un vrai numéro d’équilibriste.

Pour le second texte, il est très drôle, manière originale et détournée mais ô combien juste de décrire un monde, qui certes n’est pas le nôtre, où beaucoup feraient peut-être bien de lire un peu plus et d’écrire un peu moins. En quelques pages l’auteur déroule un monde post-apocalyptique qu’aucun auteur de SF n’avait envisagé. Que l’auteur se rassure, je reste lecteur, et je ne compte pas écrire !

Bref, un vrai intermède rafraichissant, drôle, original et intelligent.

Rui Zink / Le terroriste joyeux suivi de Le virus de l’écriture (Osso, 2015 / Bicho da escrita, 2005), Agullo (2019), traduit du portugais par Maïra Muchnik.