Archives du mot-clé Stuart Neville

Stuart Neville change de personnage.

L’Irlandais Stuart Neville abandonne le personnage hardboiled de Jack Lemon pour mettre en scène une nouvelle enquêtrice dans Ceux que nous avons abandonnés.

NevilleCiaran Devine va sortir de prison. Il vient d’y passer 7 ans, condamné à l’âge de 12 ans pour le meurtre de l’homme chez qui lui et son frère Thomas avaient été placés après la mort de leur mère.

Dès qu’elle le voit, Paula Cunningham, son agente de probation a des doutes sur sa culpabilité, doutes qu’elle partage avec Serena Flanagan qui avait mené l’enquête. Les deux femmes sont convaincus que c’est en fait son frère le meurtrier tant Ciaran semble sous l’emprise de Thomas. Leur enquête va remuer des souvenirs et des traumatismes qui risquent de créer de nouveaux drames.

Avec ce nouveau personnage Stuart Neville s’éloigne du thriller avec réminiscences des luttes armées d’Irlande du Nord. Les lecteurs de polars qui commencent à avoir des cheveux blancs se souviennent peut-être de Jeux d’enfants de l’anglais Jonathan Trigell, paru au début des années 2000 à la série noire où l’on suivait également la sortie de prison d’un jeune condamné vers 13, 14 ans pour un acte atroce. C’est à cela que l’on pense en commençant ce roman, avec le harcèlement de la presse pourrie et la peur de se retrouver dehors pour un gamin qui a passé son adolescence en prison.

Mais très vite l’auteur quitte ce point de vue pour axer son intrigue sur le doute, et la relation compliquée et vénéneuse entre les deux frères. Si on y perd peut-être une réflexion sur notre société du spectacle et du voyeurisme, et sur la possibilité d’une rédemption, il faut reconnaitre que l’auteur est très efficace et accroche son lecteur tout au long de son histoire.

En résulte un excellent suspense, surprenant et sensible et deux beaux portraits de femmes qui luttent dans un monde très masculin. Très recommandable donc et à suivre si Rivages poursuit les traductions de cette série (il y en a un deuxième en anglais).

Stuart Neville / Ceux que nous avons abandonnés (Those we left behind, 2015), Rivages / Noir (2019), traduit de l’anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau.

Le retour de Jack Lennon de Belfast

Je suis fan des premiers romans de l’irlandais Stuart Neville. Je n’avais pas été convaincu par son roman historique Ratlines. Il revient avec son personnage de flic cabossé dans Le silence pour toujours. Je redeviens fan.

le silence pour toujours.inddRevoilà donc Jack Lennon, suspendu après une fusillade contre un flic ripoux, boitant bas, et accro aux analgésiques (voir Les âmes volées). Il essaie de profiter de sa fille, et vivote, en attendant de voir s’il pourra recevoir une pension ou si les affaires internes vont le clouer au pilori.

C’est alors que Rea Carlisle, une ex, l’appelle : Elle vient de découvrir dans la maison d’un oncle décédé un album atroce, preuve que l’homme a tué et torturé pendant des années. Sa mère et son père ne veulent rien dire à la police pour ne pas nuire à la brillante carrière politique monsieur Carlisle. Le temps qu’un Jack sceptique vienne la voir, l’album a été volé. Peu après sa visite, Rea est sauvagement assassinée, et Jack est le dernier à avoir été vu entrant chez elle …

On retrouve donc le Jack Lennon et le Stuart Neville teigneux des premiers romans. Il y a du Jack Taylor dans ce Jack de Belfast ! Il va de plus en plus mal, chaque jour qui vient lui apporte son nouveaux lot d’emmerdes, toutes plus graves les unes que les autres, ses ennemis triomphent auprès des puissants et lui paraît de plus en plus minable mais … mais il ne lâche rien, jamais.

Et c’est pour ça qu’on l’aime. Une histoire bien noire, avec une vraie tendresse pour les perdants qui se battent. Une corruption partout présente, des politiques sans morale et sans âme, des flics toujours prêts à se vendre. Mais aussi des irréductibles, des gens qui souffrent, des pions qui ont été manipulés, et ont tout perdu, sauf la dignité, et qui ont des mouvements de révolte et d’humanité.

Du bon vrai roman noir irlandais comme on l’adore ! Vivement le prochain.

Stuart Neville / Le silence pour toujours (The final silence, 2014), Rivages/Thriller (2017), traduit de l’anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau.

Un Stuart Neville historique

Stuart Neville laisse de côté son flic irlandais, Jack Lennon. Avec Ratlines, il revient sur le passé récent, et pas toujours reluisant de l’Irlande.

RATLINES.indd1963, trois anciens nazis qui ont trouvé refuge en Irlande sont trouvés assassinés. Une affaire qui embête beaucoup le gouvernement, peu fier de ses sympathies l’Allemagne hitlérienne, à la veille de la visite du Président Kennedy. Sur le dernier cadavre, un message est adressé au colonel Otto Skorzeny, ancien commando d’Hitler, qui vit très bien à Dublin, invité par les plus grandes fortunes du pays. Le ministre de la justice, ami d’Otto, charge Albert Ryan, des services secrets irlandais, qui a combattu avec les anglais durant la guerre, de faire la lumière sur cette affaire de la manière la plus discrète possible.

Ryan va se retrouver face à des choix douloureux, entre les ordres qu’on lui donne et l’horreur que lui inspire la personne qui tire les ficelles de son ministre. Et il n’a pas encore conscience du nid de serpents qui l’attend.

J’ai beaucoup aimé, vraiment beaucoup les premiers romans de Stuart Neville traduits en français. Et j’avais très envie d’être aussi enthousiaste avec ce dernier. Et puis non.

Le fond historique est passionnant et j’y ai appris quantité de choses. Pas que les nazis étaient des affreux, ça on le sait. Je savais aussi vaguement que, partant de l’imbécillité trop répandue disant que « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » certains irlandais avaient eu des sympathies pour l’Allemagne hitlérienne juste parce qu’ils étaient en guerre contre les anglais. Mais je ne savais pas que c’était à ce point, que des filières pour extrader les nazis étaient passées par l’Irlande, que certains personnage peu recommandables y étaient restés. Je ne connaissais pas non plus le lien avec les bretons bretonnants … Bref passionnant historiquement.

Par contre j’ai eu un peu de mal avec la partie littéraire : Une intrigue parfois tirée par les cheveux, et surtout, je ne suis pas parvenu à m’intéresser aux personnages qui m’ont semblé manquer singulièrement de chair, d’émotions et de tripes. Seul le ministre irlandais corrompu et tordu m’a bien plu, seul ce personnage est un peu complexe. Les autres sont vraiment trop rapidement esquissés ou même trop caricaturaux à mon goût.

Alors certes, comme le fond est très intéressant, j’ai lu le roman sans déplaisir, mais j’aurai aimé être beaucoup plus enthousiaste. Comme si l’auteur avait été trop centré sur la réalité historique pour donner vie aux personnages inventés et soigner son intrigue. Dommage.

Stuart Neville / Ratlines (Ratlines, 2013), Rivages/Thriller (2015), traduit de l’anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau.

Les âmes volées de Stuart Neville

J’ai beaucoup aimé les deux premiers romans de Stuart Neville traduits en français. Les fantômes de Belfast nous ont révélé un bel écrivain, Collusion confirmait et mettait en avant le personnage de Jack Lennon. C’est lui qui est au centre de Ames volées, nouveau grand roman de l’auteur.

NevilleGalya est une jeune ukrainienne qui pensait venir en Irlande pour travailler dans une famille russe et apprendre l’anglais aux enfants. Elle se retrouve séquestrée dans une ferme qui produit des champignons, puis vendue à un réseau de prostitution appartenant à deux frères lituaniens. Quand l’un tente de la violer, elle le tue et réussit à échapper à la bande qui se lance à sa poursuite. Elle appelle à l’aide un homme bon, qui lui avait laissé ses coordonnées, sans se douter qu’elle tombe de Charybde en Scylla. Jack Lennon, flic rencontré dans Collusion se retrouve en charge de l’enquête sur le meurtre du truand. C’est alors une course à trois, entre le sinistre bienfaiteur, le gang lituanien et ses soutiens dans la pègre locale et la police qui démarre.

Waouw ! Accrochez les ceintures, ça secoue ! Ca secoue d’emblée, et loin de se calmer le rythme s’accélère tout du long. Ames sensibles et cœurs fragiles s’abstenir. Du rythme, une maîtrise impressionnante du tempo et du découpage du récit au service d’un suspense implacable.

Après deux romans très politiques, Stuart Neville se fait plaisir, et nous fait plaisir avec un (presque) pur thriller. Je sais que je n’aime pas ça normalement, mais quand c’est écrit avec un tel talent, il est impossible de le lâcher une fois la première page tournée.

Presque pur thriller parce que la patte Neville est là et bien là. Avec la légère touche de surnaturel, dosée avec maestria, juste ce qu’il faut pour épicer le récit sans jamais tomber dans la facilité de s’en servir pour se sortir d’une impasse narrative. Comme chez John Connolly, un autre irlandais maître du genre (d’ailleurs un des personnages s’appelle Connolly, ce n’est sans doute pas un hasard).

Le personnage de Jack entre ici dans la bande des grands personnages de polars dont on attendra avec impatience les prochaines aventures. Il a un petit côté Harry Hole avec ses fantômes, ses faiblesses dont il n’est guère fier mais dont il n’arrive pas à se débarrasser, ses conflits avec la hiérarchie, son côté franc-tireur et en même temps sa haine de la compromission et de la corruption.

Autour de lui les affreux sont particulièrement soignés. Flics ripoux, truands sans morale, psychopathe pas piqué des hannetons et en lisière de l’histoire, entre-aperçu comme une ombre, un croquemitaine, menace pesant sur la suite …

Et puis en toile de fond Belfast, ville encore meurtrie, ville qui, pour les étrangers qui y vivent depuis peu suinte encore la haine, ville où, comme le dit Jack, il n’y avait pas jusque là de tueurs en série tant il était facile de tuer de façon « légitime ».

Bref, si vous ne craignez pas trop les polars qui secouent, ne ratez surtout pas celui-ci.

Stuart Neville / Ames volées (Stolen souls, 2011), Rivages/Thriller (2013), traduit de l’anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau.

Collusion, Stuart Neville revient

L’an dernier, à la même époque, Stuart Neville faisait une entrée remarquée (et remarquable) chez Rivages avec Les fantômes de Belfast. Cette année, avec une belle régularité qui pourrait augurer une excellente tradition, le revoilà avec Collusion. Tout aussi remarquable.

collusion.inddSouvenez vous. A la fin du précédent roman, Gerry Fegan, ex tueur de l’IRA faisait un sacré ménage dans les rangs de ses anciens patrons et des pourris divers et variés qui avaient su profiter d’une période de sang et de larmes pour s’enrichir, se venger, abuser de leur pouvoir … Puis, après avoir sauvé Marie et sa petite fille Ellen, il avait disparu.

Ménage pas assez complet. Quelques survivants ont décidé de se venger à tout prix. O’Kane, le « Bull » qui a vu son empire et sa vie détruits engage un tueur pour descendre tous ceux qui ont été témoins de sa déchéance, et se servir de Marie et Ellen comme appâts pour attirer Gerry Fegan.

Quand le jeu de massacre commence Jack Lennon, flic catholique (ce qui est déjà dur à porter du côte de Belfast) qui est toujours à la recherche de Marie son ex femme et d’Ellen qu’il n’a jamais vraiment connu se trouve pris dans le tourbillon de vengeance. Il va perdre le peu d’illusions qui lui restent et faire des alliances contre nature pour sauver sa peau et celle de Marie et Ellen.

S’il faut absolument trouver des poils sur les œufs, disons que le final du précédent roman était parfait, et que faire revenir Gerry Fegan l’affaiblit peut-être un tout petit peu. Pour le reste, voilà un second roman tout aussi recommandable que le précédent.

Pour commencer par le plus évident, si l’auteur prend le temps d’installer son intrigue (après une entame en fanfare), à partir de la moitié la tension va grandissante, la maîtrise du tempo est impressionnante et il devient impossible de lâcher le bouquin. Insomnies à prévoir donc. C’est déjà pas mal.

Pour le reste, on retrouve les qualités du roman précédent. Avec de superbes personnages, souvent saisis au bord de la rupture, et un affreux particulièrement réussi, donc particulièrement effrayant.

On retrouve surtout la peinture sans concession d’une Irlande du Nord en plein boum économique où les Collusions et compromissions du passé, même les plus incongrues, mêmes les plus « contre-nature » effleurent à la surface, entrainant les réactions violentes de ceux qui ne veulent pas être découverts. Une Irlande du Nord aussi où, malgré la paix apparente, les haines sont toujours là, les plaies toujours ouvertes, aussi et surtout entre proches.

Une Irlande de Nord dans laquelle Stuart Neville continue son œuvre de démystification. Oui il y avait un occupant et un occupé, oui il y avait une cause, historiquement plus juste que l’autre. Mais non, il n’y avait pas les blancs d’un côté les noirs de l’autre. Une guerre, quelle qu’elle soit, salit tout, corrompt tout, avilie tout. Les compromissions sont partout, les purs rarissimes et ce sont (presque ?) toujours les plus pourris, les plus malins, les plus corrompus qui s’en sortent le mieux. Et les plus pauvres, les plus faibles qui payent. Toujours.

Bref un vrai roman noir, qui ausculte une société et une époque au travers d’une intrigue millimétrée et avec des vrais personnages de chair et de passions.

Stuart Neville / Collusion (Collusion, 2010), Rivages/thriller (2012), traduit de l’anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau.

Rentrée irlandaise fracassante chez Rivages.

Les vacances sont finies, les bouquins qui s’accumulent et que je n’ai pas eu le temps de lire vont sans doute devoir attendre la prochaine pause, place à la rentrée. Qui commence très fort avec un premier roman ébouriffant qui, une fois de plus, nous vient d’Irlande. Il inaugure la nouvelle maquette des éditions Rivages/Thriller : Les fantômes de Belfast de Stuart Neville.

Belfast début des années 2000. Depuis que l’accord de paix a été signé en avril 98 les choses changent. Les anciens combattants se convertissent rapidement en hommes d’affaires et/ou hommes politiques, mais certains restent sur le carreau. Comme Gerry Fegan, tueur de l’IRA qui, après douze ans de prison se retrouve dehors, et boit pour tenter de tenir ses fantômes à distance. Ses douze victimes le hantent et viennent, toutes les nuits, lui demander de punir les coupables, ceux qui, sans se salir les mains, sont eux aussi responsables de leur mort.

Pour retrouver la paix dans une Irlande du Nord qui est loin d’avoir oublié ses haines et le sang répandu, Gerry Fegan commence à faire le ménage, et devient pour tous l’homme à abattre.

Il semble donc que cela soit un premier roman. Si c’est le cas, Stuart Neville promet. Quel putain de bouquin ! (Excusez l’expression, mais c’est vraiment le cri du cœur).

Lyrique, onirique, noir, mêlant fantômes du passé et magouilles bien présentes, superbe description d’une génération perdue, sacrifiée sur l’autel des haines et des guerres. Loin, très loin de la mythologie de l’IRA et de la grandeur du sacrifice des irlandais pauvres et purs, sans pour autant minimiser les souffrances endurées, l’absurdité de l’occupation anglaise, sa brutalité, son arbitraire.

Un vrai grand roman noir comme on les aime, sans chevalier blanc, avec quelques beaux pourris, dans les deux camps, avec la peinture sans concession des horreurs commises des deux côtés ; avec une vraie humanité et compréhension pour ceux qui souffrent, avec une indignation et une rage face à ceux qui, sans jamais s’être mouillés, ont su profiter et prendre le virage en empochant l’argent.

Mais également avec un espoir, mince, mais un espoir quand même, celui que la nouvelle génération puisse vivre en paix.

Et quels personnages ! Avec Gerry, torturé, au bord de la folie, archétype réussi du héros de polar comme on les aime ; avec un superbe portrait de femme qui tente, à sa façon, de résister à la connerie et la saloperie ambiante, et ne lâche jamais le morceau ; et avec une galerie de pourris cyniques, manipulateurs, profiteurs particulièrement gratinée.

Le tout servi par une intrigue haletante, où les retours en arrière parfaitement distillés éclairent le présent sans jamais nuire au rythme du récit.

Bref, un grand roman, peut-être la grande découverte de cette rentrée littéraire.

Stuart Neville / Les fantômes de Belfast (The ghosts of Belfast, 2009), Rivages/Thriller (2011), traduit de l’irlandais par Fabienne Duvigneau.