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Une guerre sans fin

Je continue dans les découvertes convaincantes avec Une guerre sans fin de Jean-Pierre Perrin.

Joan-Manuel est romancier, franco-espagnol, et il vient d’être relâché près de la frontière turque par les djihadistes qui le retenaient otage en Syrie. Alexandre est diplomate, il travaille parfois pour les services secrets. Il accepte d’aller à Homs, ville martyre noyée sous le bombes de Hafez el-Assad pour exfiltrer un homme qui a des clés USB contenant des fichiers compromettants pour le régime syrien. Daniel a travaillé pour les services secrets français, il a maintenant une société privée de sécurité et accepte, pour rendre service à un ami, d’aller tenter de chercher sa fille, enlevée quelque part en Syrie.

Sous les bombes, au milieu de l’horreur et dans les méandres des compromissions et des excuses diplomatiques nauséabondes, trois destins qui vont se croiser.

Je ne connaissais pas du tout cet auteur, et je n’aurais sans doute pas eu l’occasion de le lire s’il n’avait pas été publié chez Rivages/Noir. Et cela aurait été bien dommage car c’est un roman qui vaut la peine d’être découvert.

Tout d’abord parce qu’ils sont rares les romans qui traitent du martyre de la Syrie, entre répression et torture du régime, bombardements, et atrocités de l’état islamique. Parce que l’auteur sait de quoi il parle, et rend un hommage émouvant aux victimes, à ceux qui se battent, sans aucun moyen pour amener un peu d’humanité dans cet enfer, et aux journalistes qui ont tout risqué pour aller voir et rendre compte de ce qu’il s’y passe. Cela nous vaut de bouleversantes pages se déroulant à Homs, entre autres.

Ensuite parce que l’auteur ayant pris résolument le parti de la fiction, il ne sacrifie jamais son ambition littéraire à son évidente et très compréhensible envie de témoigner. Les trois personnages principaux sont parfaitement construits, leur part de mystère maintenue jusqu’au final, ce qui crée une tension et une attente propre au polar, même si ici ce n’est de toute évidence pas le cœur du sujet.

Et autour de cette thématique très actuelle, il mène des réflexions intéressantes, qu’il partage avec son lecteur sur la responsabilité des états « démocratiques », France et US particulier, sur le parallèle avec la guerre d’Espagne, ou sur la force et les limites de l’art face à la barbarie.

Un roman prenant, parfaitement conté, qui suscitera bien après avoir été refermé réflexions et interrogations. Certes ce n’est pas drôle, mais chaudement recommandé à tous les lecteurs exigeants.

Jean-Pierre Perrin / Une guerre sans fin, Rivages/Noir (2021).

La fabrique de la terreur

Fin de la superbe trilogie de Frédéric Paulin avec La fabrique de la terreur.

Paulin17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi s’immole par le feu. C’est le début de la révolution tunisienne et des printemps arabes. 13 novembre 2015, attentat au Stade de France, au Bataclan et massacres dans les rues de Paris. Entre les deux, l’affaire Merah et l’attaque de Charlie Hebdo, entre autres. Entre les deux, La fabrique de la terreur.

On suit des personnages que l’on connaît bien. Réif Arno, devenu prof à Lunel, Tedj Banlazar, à la retraite dans la nature, sa fille Vanessa, journaliste indépendante qui s’intéresse aux mouvements islamistes, Ludivine Fell aussi peu écoutée de ses supérieurs que Tedj en son temps, et qui, depuis son poste à la sécurité intérieure vivre cette période comme autant d’échecs personnels.

Et puis Simon, Karim, Wassim, Maram … De Lunel, de Tunis, de Bruxelles qui, pour une raison ou un autre vont sombrer dans le fanatisme. Sans compter quelques barbouzes qui font le sale boulot sur le terrain et ont l’impression que cela ne sert à rien. Et d’autres, pris dans l’engrenage.

Voilà, c’est fini, du moins pour l’œuvre littéraire, la réalité malheureusement continue à donner raison à Ludivine, Tedj et les autres. Une conclusion particulièrement oppressante et angoissante tant elle nous replonge droit dans les journées d’horreur que nous avons tous en tête. On suit les enquêtes des personnages, et on sait bien évidemment qu’ils ne vont rien empêcher.

La force du roman est d’offrir différents angles de vue, de tenter de montrer, sans excuser ou expliquer, juste décrire différents parcours différents lieux. C’est implacable, on en prend plein la figure, on revit ces moments. Une fin de trilogie plus détachée des personnages, vue de plus haut. Un dernier roman qui plonge le lecteur dans ce tourbillon en donnant à penser, en donnant aussi à voir comment toute cette période a été perçue ailleurs qu’en France, ailleurs que dans notre entourage proche.

Je ne dirais pas que c’est une lecture aimable ou plaisante. Mais c’est certainement une lecture qu’on n’oublie pas.

Frédéric Paulin / La fabrique de la terreur, Agullo (2020).