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Le Disque-Monde n°3

Je continue la série avec La huitième fille de Terry Pratchett.

TP3On le sait déjà depuis les deux premiers volumes, les mages ne sont pas très fiables. C’est ainsi que Tambour Billette, sentant la Mort venir, va léguer son bourdon (gros bâton plein de magie) au huitième fils d’un huitième fils très loin de l’Université de l’Invisible, dans les montagnes du Bélier.

Sauf que le huitième fils s’avère être une huitième fille. Et qu’on n’a jamais vu de fille mage. Devant la catastrophe annoncée, les parents commencent par demander à la sorcière locale, Mémé Ciredutemps, d’élever leur fille. Mais …

Pour présenter de quoi parle l’histoire, quoi de mieux que de citer le prologue ? « Peut-être permettra-t-elle, cependant, d’expliquer pourquoi Gandalf ne s’est jamais marié et pourquoi Merlin était un homme. Parce que la présente histoire parle aussi de sexe, mais probablement pas dans le sens athlétique, acrobatique, comptez-les-jambes-et-divisez-par-deux du terme, à moins que les personnages n’échappent totalement au contrôle de l’auteur. »

Quoi de neuf dans ce troisième volume ? Je dirais que la série se met véritablement en place, un nouveau personnage essentiel entre en scène : Mémé Ciredutemps, sorcière vedette de la série. Mémé est toujours habillée en noir, elle pratique très très peu la magie, mais est très observatrice, et sait parfaitement que ce qui fait la sorcière, c’est son chapeau. A condition qu’il soit posé sur une tête solide.

Dès ce troisième volume, Terry Pratchett s’attaque à une thématique de notre monde : la place des femmes dans la société. Il s’y attaque déjà avec toutes les qualités que l’on verra par la suite : humour, fantaisie, intelligence et complexité. Car on verra ici que ce ne sont pas seulement les hommes qui n’envisagent pas qu’une femme occupe un de leur poste, même la pourtant très intelligente Mémé n’y est guère favorable, pensant que chacun doit rester à sa place. La différence étant que notre sorcière préférée est capable de changer d’avis, chose beaucoup plus difficile pour les mandarins de l’Université de l’Invisible, qui ressemble de plus en plus à une Université bien de chez nous !

Et puis on trouve déjà le génie de l’auteur pour décrire d’une façon aussi précise que drôle des sentiments que l’on a tous les jours, sans savoir mettre les mots sur nos ressentis.

On dirait par exemple qu’il connait ma fille : « l’ennui avec sa fille, plutôt que de la désobéissance ordinaire, c’était cette façon exaspérante qu’elle avait de continuer à discuter longtemps après qu’elle aurait dû se taire. »

Et voilà comment il décrit un idiot : « Le tenancier du Violon Dingue se prenait pour un homme qui avait beaucoup vécu, ce qui était vrai ; trop bête pour être vraiment cruel et trop paresseux pour être vraiment méchant, il vivait peut-être dans un corps qui avait pas mal bourlingué, mais son esprit n’avait en revanche jamais franchi les limites de son crâne. »

Déjà un très bon volume.

Terry Pratchett / La huitième fille (Equal rites, 1987), L’Atalante/La dentelle du cygne (1994), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Les Annales du Disque-Monde 1 et 2

Chose promise, chose due. Les deux premiers volumes des Annales du Disque-Monde se suivent (c’est les seuls dans toutes la série). Voici donc La huitième couleur et Le huitième sortilège de Terry Pratchett.

TP-01Où nous allons faire connaissance du Disque-Monde, ce monde qui vogue dans l’espace, soutenu par quatre éléphants posés sur le dos de la grande tortue A’Tuin.

Dans ce monde Ankh-Morpok, La Ville, celle qui abrite l’Université de l’invisible, l’école des mages, mais aussi une multitude de guildes que nous apprendrons à connaître au fil des volumes. Une ville qui brûle au moment où on la découvre. Deux voleurs/barbares la regardent, et voient apparaître trois silhouettes : Rincevent, le sorcier le plus nul qui ne soit jamais passé par l’Université, Deux-Fleurs qu’il accompagne, un personnage inhabituel, le premier touriste du Disque-Monde, et Le bagage, une malle un peu spéciale, taillée dans du bois très magique, qui accompagne Deux-Fleurs partout où il va.

TP-02Pourquoi la ville brûle-t-elle ? Comment Rincevent, son protégé (protégé ?) et leur bagage, vont-ils croiser la route de dragons, mages, démons, sorciers ? Comment vont-ils éviter d’être noyés, envoyés par-dessus bord, sacrifiés à divers Dieux, lynchés par des foules ne colère ? Comment vont-ils rencontrer des personnages aussi mythiques que Cohen le Barbare (légende vivante, bien qu’âgé de 87 ans) et la Mort ? Et comment vont-ils sauver le monde ?

C’est tout cela, et bien d’autres choses que vous découvrirez dans ces deux premiers volumes.

Dans un des articles du recueil précédemment chroniqué, l’auteur le dit lui-même, les nouveaux lecteurs commencent généralement par ces deux romans, et ce ne sont pas les meilleurs de la série, loin s’en faut. Et c’est vrai. Le premier en particulier, s’il fait preuve déjà d’une belle imagination et d’un sens du loufoque avancé est loin d’avoir la densité et la finesse de ce qu’on pourra lire par la suite.

Foutraque, il ressemble un peu à un fourre-tout ce tous les poncifs de la fantazy, assaisonnés quand même à ce qui va devenir, au fil des romans, la fameuse « sauce Disque-Monde ». A savoir prendre systématiquement le contre-pied de ce à quoi on s’attend, sauf quand on s’attend au contre-pied parce que sinon ce n’est plus un contre-pied. Vous suivez ?

Et puis, on fait quand même connaissance de quelques personnages emblématiques de la suite : Rincevent, l’anti-héros parfait, le Bagage, seule malle qui vous regarde sans yeux, vous juge sans morale, et vous poursuit … avec plein de jambes, Cohen le Barbare, que l’on retrouvera, et surtout, surtout La Mort, un des meilleurs personnages de l’auteur.

Certaines de ses cibles à venir sont déjà identifiées : Dès le prologue du premier roman La huitième couleur TP donne une petite idée de sa grande révérence et du respect dans lequel il tient les religions.  Où va donc A’tuin dans son voyage dans l’espace ?

« Une théorie voulait qu’A’Tuini vienne de nulle part et poursuive sa route à une allure uniforme, ou à un train constant, vers nulle part, pour l’éternité. Cette théorie était populaire auprès des universitaires.

Une autre théorie, qui avait la faveur des plus religieux, affirmait qu’A’Tuin se traînait de l’origine vers l’Heure du Frai, comme toutes les étoiles du ciel, supportées elles aussi, bien évidemment, par des tortues géantes. Arrivées au but, elles s’accoupleraient une seule et unique fois, de façon brève mais passionnée, et de cette union torride naîtraient de nouvelles tortues, porteuses d’un nouvel arrangement de mondes. L’hypothèse avait reçu des plus respectueux le nom de Théorie de l’Attraction Universelle. Des autres, celui de la Grande Partouze. »

Pour ce qui est de l’admiration de TP pour les riches :

« Toute la ville basse de Morpork était désormais la proie des flammes, et les citoyens plus riches et méritants d’Ankh, sur la rive opposée, affrontaient la situation avec courage en coupant frénétiquement les ponts. »

On fait connaissance avec l’Université des mages, qui sera par la suite une inépuisable source de joie, et fait penser très fort à pas mal d’assemblées professionnelles de mâles pas toujours très compétents :

« les huit sorciers les plus puissants du Disque-Monde se plaçaient aux angles d’un octogramme de cérémonie. Ils n’étaient probablement pas les plus puissants, à vrai dire, mais disposaient certainement de grands pouvoirs de survie, ce qui, dans un monde de magie livré à une compétition acharnée, revenait presque au même. »

Cohen

Et voilà un bon exemple de l’humour de l’auteur, qui moi me fait beaucoup rire : La Mort – qui est de sexe masculin comme tout lecteur du DM le sait – a été invoqué alors qu’il était en soirée, et les mages, polis et prudents, s’en séparent avec politesse :

« J’espère que c’est une bonne soirée

– POUR LE MOMENT OUI, dit la Mort d’un ton égal. A MON AVIS L’AMBIANCE VA VITE RETOMBER À MINUIT.

– Pourquoi ?

– PARCE QU’ILS S’IMAGINENT QU’À CETTE HEURE-LÀ JE VAIS RETIRER MON MASQUE. »

Et cet exemple de dialogue :

« Oui, mais enfin, c’est chez moi, vous comprenez ?

– Non, fit le boutiquier, pas vraiment. Moi, je dis toujours que chez soi, c’est là où on accroche son chapeau.

– Euh … non, intervint DeuxFleurs, toujours désireux d’éclairer ses semblables. Là où on accroche son chapeau, c’est un porte-chapeaux. Chez soi c’est … »

Ajoutez une description hilarante et très juste du premier touriste, d’un commerçant qui préfigure … vous verrez quoi, celle glaçante d’un mouvement de fanatiques qui fait froid dans le dos, et vous avez deux bouquins qui annoncent le génie à venir.

Terry Pratchett / La huitième couleur (The color of magic, 1983), L’atalante/La dentelle du cygne (1993), / Le huitième sortilège (The light fantastic, 1986), L’atalante/La dentelle du cygne (1993) traduits de l’anglais par Patrick Couton.

Sir Terry Pratchett

Ceux qui suivent ce blog depuis quelques temps savent que j’étais, je suis et je serai toujours un admirateur inconditionnel du regretté Terry Pratchett. C’est pourquoi je ne pouvais pas passer à côté du recueil d’articles et de discours Lapsus Clavis.

lapsusClaviMaket.inddTerry Pratchett était un auteur très drôle, dotée d’un sens de l’observation aussi aigu que son imagination. Mais c’était aussi, et certains ne s’en sont pas aperçu, un auteur en colère. Et c’était surtout un auteur qui aimait les gens.

C’est ce que dit beaucoup mieux que moi Neil Gaiman qui a écrit la préface, et ce qui apparait de façon directe dans ce recueil où il est question de l’école, des émotions de lecture, du travail d’écriture, de la fantasy, des bibliothèques, du mépris de la critique officielle pour la fantasy, (tient chez nos amis anglo-saxons aussi ?), mépris inversement proportionnel à l’engouement du public, des orangs-outans, de la place des femmes dans la fantasy, de la colère, de l’injustice, de la maladie, du droit à mourir dans la dignité …

Autant de thèmes que l’on pourra retrouver tout au long des géniales Annales du Disque-Monde, autant de confirmations de toute l’admiration, de tout le respect que j’ai pu développer pour ce génie que je n’ai malheureusement jamais pu rencontrer. Mais dont finalement, semble-t-il, j’avais une assez bonne idée rien qu’en lisant ses livres.

Comme c’est du Terry Pratchett c’est drôle, c’est juste et c’est sensible. On y apprend comment est né le Disque-Monde, on a la confirmation de son insatiable curiosité pour tout, son respect pour tous ceux qui s’efforcent de vivre dignement, quelles que soient les difficultés qu’ils affrontent, son moins grand respect pour ceux qui abusent de leurs pouvoirs …

Bref, c’est indispensable pour tout fan, même si ce n’est évidemment pas ce livre que je conseillerais à ceux qui ont encore l’immense bonheur d’avoir toute son œuvre à découvrir.

Une dernière fois merci Sir Terry, merci mille fois à l’indispensable Patrick Couton qui a traduit de si magistrale façon tous ses romans.

Du coup j’ai décidé de commencer ce que je voulais faire depuis longtemps : Reprendre toutes les Annales dans l’ordre, me marrer une fois de plus, et noter scrupuleusement toutes les formules magiques qui m’ont tant fait rire.

Terry Pratchett / Lapsus Clavis (A slip of the keyboard, 2014), L’atalante/La dentelle du cygne (2017), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

La fin d’une œuvre exceptionnelle.

Et voilà. Je ne voulais pas le lire, je retardais le moment. Mais il faut bien conclure l’histoire. La couronne du berger est bien le dernier tome du Disque-Monde. Reste plus qu’à tout relire. Ciao Sir Terry Pratchett.

PratchettCa frémit dans le Causse. Tiphaine Patraque et les Nac mac feegle le sentent dans leurs os. Tiphaine avec appréhension, les affreux avec impatience. Il semblerait que les elfes, ces saloperies malfaisantes à qui Tiphaine avait mis une raclée se préparent de nouveau à venir dévaster le monde.

Mais ils ne savent pas que le monde change, que le chemin de fer est arrivé, que les gnomes ne sont plus des parias absolu, et que les hommes sont peut-être moins sensibles à leur magie. Ceci dit une invasion d’elfes et de fées n’est pas une chose à prendre à la légère. D’autant plus que chez les sorcières aussi il y a du changement …

C’est donc bien le dernier Pratchett, le testament, la fin d’un Disque-Monde qui change inexorablement. L’auteur fait ce qu’il veut. Mais ce chapitre 2, merde, c’est pas cool comme diraient mes ados. C’est pas gentil, ça double le bourdon, ça ravive la peine ressentie à l’annonce de la mort du grand Terry.

Un épisode crépusculaire, avec quand même son lot d’inventions, de sourires, de personnages que l’on aime d’autant plus qu’on ne les reverra plus. C’est l’adieu du maître à ce monde auquel il a donné vie et qui a donné tant de bonheur à ses lecteurs.

Notre monde va être un poil plus gris, un poil plus triste maintenant qu’on sait qu’on n’aura pas, année après année, quelques centaines de pages synonymes de quelques heures de bonheur et d’intelligence. On doit tous mourir. Egoïstement, j’aurais préféré que Terry Pratchett, Tiphaine, Mémé, Nounou, Rincevent, Vimaire, Vétérini, Côlon et Chicard, Détritus, Hilare Petitcul … vivent un peu plus longtemps que moi, disons encore une petite cinquantaine d’années.

Et je n’ai pas pu m’empêcher d’avoir une pensée pour Patrick Couton qui traduit le Disque depuis le début. Lui aussi a dû avoir un pincement au cœur.

Heureusement, pour chasser la grisaille, je peux recommencer, depuis le début, avec La huitième couleur, et les retrouver tous.

Terry Pratchett / La couronne du berger (The shepherd’s crown, 2015), L’Atalante/La dentelle du cygne (2016), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Terry Pratchett, extraits.

Pour ceux qui découvrent ce blog depuis peu et auraient envie de comprendre pourquoi je voue une telle admiration à Terry Pratchett (et je ne suis pas le seul), un petit exercice de fainéant : Quelques extraits que j’ai relevé dans mes chroniques passées :

Dans Nation, qui est un roman à part, hors du Disque-Monde :

« On pourrait croire que ce roman a pour cadre l’océan Pacifique. Rien ne serait plus éloigné de la vérité ! Il se situe pour tout dire dans un univers parallèle, un phénomène connu seulement des physiciens de pointe et de quiconque a déjà visionné n’importe quel épisode de n’importe quelle série n’importe où. »

« La petite vieille lui lança un sourire si large que ses oreilles faillirent tomber dedans. »

Je m’habillerai de nuit, volume d’une série aux marges du DM

« La cuisinière m’a dit que vous êtes très croyante, toujours à genoux, et je n’ai rien contre ça, rien du tout, mais il ne vous est jamais venu à l’idée d’en profiter pour prendre une serpillère et un seau avec vous ? »

Dans Allez les mages :

« Techniquement, la cité d’Ankh-Morpok est une tyrannie, ce qui n’est pas forcément l’équivalent d’une monarchie, et, pour tout dire, le seigneur Vétérini a même largement redéfini la fonction de tyran dont il est titulaire comme étant la seule forme de démocratie qui marche. […]

Au grand dam d’un certain nombre de citoyens qui ne trouvent pas ça normal et qui préfèreraient une monarchie, ce qui conduirait à remplacer un homme qui a atteint sa position grâce à la ruse, une profonde compréhension des réalités de la psyché humaine, une diplomatie stupéfiante, une certaine habileté dans le maniement du stylet et, de l’avis de tous, un esprit comme une scie circulaire finement équilibrée, par un quidam qui s’est contenté de naître. […]

Une troisième solution proposant que la cité soit gouvernée par une sélection de membres respectables de la communauté, qui promettraient de ne pas se donner de grands airs ni de trahir la confiance de leurs administrés à la première occasion, fit aussitôt l’objet de blague de music-hall dans toute la ville. »

A propos d’une fille pas complètement éveillée :

« La dernière chose qu’elle voulait, c’était que son amie se mette des idées en tête. Elles y trouveraient beaucoup d’espace où rebondir et causer des dégâts. »

Et d’une brute :

« il se sentait complètement désemparé devant ce qu’il ne pouvait pas brutaliser, ni frapper du poing ou du pied. Ses mains au bout de ses bras ballants se serraient et se desserraient comme si elles voulaient réfléchir à sa place. »

Dans Monnayé :

« C’était effectivement ce qu’on appelait une « vieille fortune », donc une fortune acquise si loin dans le passé que les forfaits qui avaient au départ rempli les coffres étaient désormais historiquement hors sujet ».

Dans L’hiverrier

« D’après elle, on peut compter sur leur sagesse paysanne.

– Ben, c’est madame Obol, la vieille dame qui est passée, et tout ce qu’elle a c’est une ignorance paysanne. […]. Ecoute, ce n’est pas parce qu’une femme n’a pas de dents qu’elle a du bon sens. Ca veut peut-être simplement dire qu’elle est bête depuis très longtemps ».

Enfin, dans Un chapeau dans le ciel, à propos de l’inoubliable Mémé Ciredutemps, sorcière au caractère … avec du caractère.

« – D’après maîtresse Ciredutemps, tu dois apprendre que la sorcellerie consiste surtout à faire des choses ordinaires.

Et vous êtes obligée de suivre ce qu’elle dit ? demanda Tiphaine.

J’écoute ses conseils, répondit mademoiselle Niveau avec froideur.

– Maîtresse Ciredutemps est la sorcière en chef alors, c’est ça ?

– Oh non ! se récria mademoiselle Niveau d’un air scandalisé. Toutes les sorcières sont sur un pied d’égalité. On n’a rien qui ressemble à des sorcières en chef. C’est tout à fait contraire à l’esprit de la sorcellerie.

– Oh, je vois, fit Tiphaine.

– Et puis, ajouta mademoiselle Niveau, maîtresse Ciredutemps ne permettrait pas une chose pareille. »

Voilà, c’est tout ça, et bien plus encore qu’on n’aura plus … ou plutôt, on n’en aura pas de nouveaux (sauf sans doute ceux qui ne sont pas encore traduits, s’il en reste).

J’en profite pour tirer mon chapeau à Patrick Couton, traducteur exceptionnel de tous les Pratchett.

MORT EST VENU CHERCHER TERRY PRATCHETT !

Ca suffit maintenant ! Ce mois de mars est décidément funeste. Après Francisco Gonzalez Ledesma c’est le génial Terry Pratchett qui nous quitte.

Si vous suivez ce blog, vous savez forcément que je lui voue une admiration sans borne, et surtout que je lui suis infiniment reconnaissant. C’est qu’ils sont rares les écrivains à m’avoir tant fait rire, et aussi intelligemment.

Terry Pratchett c’est bien entendu la génialissime série des Annales du Disque Monde. La série de fantazy la plus inventive, la plus déjantée et pourtant la plus proche de notre monde qui soit. Car si chez Pratchett la monde vogue dans l’espace sur le dos d’une tortue géante, si on y trouve des mages, des sorcières, des vampires, des zombies, des nains, des trolls … On y trouve surtout un humour dévastateur et le miroir à peine déformé de notre triste monde.

Et tout est passé à la moulinette : Le foot (Allez les mages), le cinéma (les zinzins d’Olive-Oued), la révolution chinoise (Les tribulations d’un mage en Aurient), le conflit israélo-palestinien (Jeu de nains), les privatisations à outrance (Timbré), les contes de fées (mécomptes de fées), Shakespeare, les histoires de flics à la McBain, la guerre, les injustices, la révolution, la presse … Tout je vous dit.

Et quels personnages ! Ils ne me quitteront jamais. MORT qui se révèle très sérieux et aimerait être jovial (j’espère n’avoir besoin de rappeler à personne que MORT QUI PARLE TOUJOURS COMME CA EST UN MONSIEUR, PAS UNE DAME), le mage Rincevent et son coffre à pattes, Mémé Ciredutemps la meilleure sorcière du monde (mais pas la plus aimable) et sa copine Nounou Ogg, le Seigneur Vétérini, despote éclairé , mais surtout despote de la Ville d’Ankh-Morpok, Samuel Vimaire, le Steve Carella de la ville, l’ourang-outang bibliothécaire de l’Université de L’invisible, Colon et Chique les deux flics les plus minables du Guet, leurs collègues nains (ou naines), louve, troll, Moite von Lipwig, l’escroc devenu par la force des choses le plus ardent défenseur du service public, Cohen le barbare … Sans compter le vendeur de pâtés infâmes, l’avocat zombi …

Il y en a tant, ils sont tous inoubliables, j’avais un tel plaisir à les retrouver, tous autant qu’ils sont, ils m’ont tant fait rire, parfois aux éclats, ils m’ont ému, ils m’ont presque fait pleurer, ils m’ont enthousiasmé … Ils m’ont fait réfléchir.

Terry Pratchett avait un don pour jouer avec un lecteur qu’il savait connaisseur de son œuvre. Il jouait avec son intelligence, ses souvenirs, le traitait en ami à qui on n’a plus besoin de tout expliquer et avec qui on se comprend à demi-mot. C’est extraordinaire à lire, ça rend heureux et fier de partager quelque chose avec quelqu’un qu’on n’a jamais vu mais avec qui on se comprend si bien.

Même si je ne l’ai jamais rencontré, j’ai l’impression de perdre un copain.

Et je ne voudrais pas conclure sans citer un autre de ses chef-d’œuvre, écrit à quatre mains avec Neil Gaiman, cela s’appelle De bons présages, si vous ne le connaissez pas, précipitez-vous, c’est hilarant et terriblement juste.

C’est fini, Comme le grand Terry ne pouvais pas rater sa sortie, il avait préparé un message envoyé par son copain MORT (vous le trouverez en cherchant sur gougueule). On pourra se consoler en relisant la quarantaine de bouquins qui se passent sur le Disque-Monde.

Le dernier Pratchett

Déjà la 35° volume des Annales du Disque Monde. Et cela sans compter la série parallèle consacrée à Tiphaine Patraque. Le nouveau roman de l’immense Terry Pratchett s’appelle Déraillé.

Pratchett-derailleRichard Simnel est inventeur et surtout ingénieur. Il a inventé Poutrelle-de-Fer, une machine à vapeur capable de se déplacer sur des rails. Et il est tombé sur Henri Roi, devenu richissime en débarrassant Ankh-Morpok de sa merde (littéralement) et capable de reconnaître une bonne idée. Moite von Lipwip, ex escroc brillantissime (pas toujours ex d’ailleurs) et devenu directeur de banque et chef des postes sur ordre de Vétérini (et on s’oppose rarement aux ordres de Vétérini si on veut garder sa tête) va lui aussi, toujours sur ordre, s’intéresser à ce que l’on peut faire avec cette machine.

Ailleurs, au plus profond des mines, certains nains très traditionalistes ne voient pas d’un bon œil les changements dans la société naine, les jeunes qui quittent la mine, ceux qui deviennent copains avec les trolls ou les humains … Ils ne vont, c’est certain, pas aimer cette nouvelle machine qui permet d’aller ailleurs plus facilement. Alors, en douce, dans le noir, ils préparent le retour de la grande tradition pour les nains, le chaos pour les autres.

Certes ce n’est pas le meilleur des épisodes des Annales. Mais ça reste un plaisir. Terry Pratchett, une fois de plus excelle dans cet exercice compliqué : démonter tous les mécanismes d’un événement historique ou récent qui se déroule ici, sur notre Terre, mettre toutes les petites roues, ressorts, vis et rondelles à plat sur la table, et tout remonter à sa façon pour en faire un machin complètement différent mais ressemblant et surtout qui marche !

Ici c’est l’arrivée de la vapeur et le début de l’ère industrielle, avec ce que cela comporte de fascination, de rejet, de changements, de rêves et de batailles. Et également le fondamentalisme religieux dans toutes ses dérives.

On se retrouve donc avec une loco un peu vivante, des nains des profondeurs qui tentent de s’opposer aux changements chez les nains, si besoin au moyen d’attentats, des petits malins qui voient un moyen de faire de l’argent avec tout ça, des moins malins qui sont contre parce que c’est nouveau et qu’ils ne comprennent pas et, comme Pratchett est un incurable optimiste, tout s’arrange à la fin.

Au cas où, et pour mettre les choses au clair sans ambiguïté, oui chez Pratchett les nains fondamentalistes sont de sales cons obtus, stupides, méchants et dangereux, mais non ce ne sont pas tous les nains, bien loin de là, et ce sont les nains eux-mêmes (la grande majorité qui veut changer tout en gardant ses spécificités), qui finissent par botter le cul des obtus.

Avec tout ça on a la plaisir de revoir Moite, Vimaire, Vétérini, quelques agents du Gué, le Petit Roi … et quelques autres. On sourit souvent (même si on rit moins que dans d’autres) et on attend le prochain.

Terry Pratchett / Déraillé (Raising steam, 2013), L’Atalante/La dentelle du cygne (2014), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

PS. Je ne suis JAMAIS objectif quand il s’agit de TP et de ses ADM.