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Un Terry Pratchett atypique

Un scoop ici, je suis fan de Terry Pratchett ! Mais cette fois, c’est un roman un peu différent. Nation ne se situe pas dans l’univers des Annales du Disque Monde. Comme l’écrit l’auteur à la fin de l’ouvrage : « On pourrait croire que ce roman a pour cadre l’océan Pacifique. Rien ne serait plus éloigné de la vérité ! Il se situe pour tout dire dans un univers parallèle, un phénomène connu seulement des physiciens de pointe et de quiconque a déjà visionné n’importe quel épisode de n’importe quelle série n’importe où. »

Un autre océan Pacifique donc, aux alentours d’un autre XIX° siècle. Mau rentre de l’île aux Garçons, il a terminé ses rites de passage et toute la Nation l’attend sur leur île pour la fête qui va faire de lui un homme. Mais une barre noire avance vers sa pirogue … Une vague monstrueuse déferle l’emportant comme un fétu de paille. Quand il aborde enfin l’île il ne reste plus personne. Ils étaient tous sur la plage à attendre son retour quand la Vague les a frappés.

Il n’y a plus sur l’île que les animaux, et l’épave d’un voilier qui a traversé la moitié de la forêt. Sur ce voilier une seule survivante, une jeune fille, Daphné, qui partait retrouver son père gouverneur anglais quelque part dans le grand océan pélagique. Ce sont eux, qui ne parlent pas la même langue, n’ont pas la même culture, qui vont devoir accueillir les réfugiés, les protéger des pillards et des anglais et faire en sorte que la Nation ne disparaisse pas …

Voilà donc un Pratchett différent, situé hors de son univers délirant du Disque Monde. Différent certes, mais très proche. Car Daphné pourrait être la Tiphaine Patraque de ce monde ; et on y trouve une petite vieille à qui il faut mâcher la viande pas très différente des sorcières. Sans compter Mau, jeune homme qui se sent responsable de tous, fou de colère contre les Dieux et les ancêtres qu’on lui avaient appris à vénérer qui ont permis que tout son peuple soit décimé … Et surtout qui se sert de sa tête, de son intelligence pour aller au-delà de ce qu’on veut bien lui présenter comme évident et immuable.

Dans ce nouveau cadre, avec de nouveaux personnages, Pratchett écrit finalement encore et toujours la même histoire optimiste, car il est optimiste malgré les horreurs des mondes qu’il décrit. Et oui, chez Pratchett, l’intelligence, l’humanisme, la curiosité scientifique, l’envie de comprendre le monde et de changer les vieilles règles que tous semblent considérer comme allant de soi finissent toujours par gagner. Malgré les affreux, malgré les obscurantistes, malgré les avides … Comme il fait cela de façon très fine, sans jamais masquer les contradictions des uns et des autres, ni tomber dans le manichéisme idiot c’est un vrai régal.

Dont voici un exemple : « La petite vieille lui lança un sourire si large que ses oreilles faillirent tomber dedans. »

Si on y rajoute son humour, une vraie tendresse pour ses personnages et un sens de l’histoire jamais démenti, c’est plus qu’un régal, une livre, encore une fois indispensable, à lire par tous, petits et grands.

Jusqu’aux notes de l’auteur qui précisent quelques expériences scientifiques et techniques faites par les personnages, toujours avec l’humour pratchettien et qui, après avoir déconseillé à ses lecteurs un certains nombre d’expériences scientifiques … risquées (comme tirer des balles dans l’eau ou regarder le soleil avec un télescope) conclue par « Réflexion. Ce roman en contient un peu. Que vous vous y amusiez ou non chez vous, c’est à vous de voir ».

Terry Pratchett / Nation (Nation, 2008), L’atalante/La dentelle du cygne (2011), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Pratchett 1 – Bigots 0

Encore et toujours Terry Pratchett … Avec cette fois un roman de la série des aventures de Tiphaine Patraque, sorcière jeune mais talentueuse des Causses. Je m’habillerai de nuit, le plus récent ouvrage, prend la suite de L’hiverrier.

Tiphaine Patraque est donc la sorcière de la région du Causse. Rude boulot pour une gamine de 16 ans. C’est pas glamour sorcière … On aide aux accouchements, on assiste les mourants, on soigne les bêtes, on s’occupe des plus vieux tous seuls dans leurs masures … Et ça c’est pour les jours où on s’ennuie. Parce qu’en plus il faut supporter d’être « aidée » par les Nac Mac Feegle, ces homoncules en kilt pleins de bonne volonté et d’énergie, mais qui ferait passer une nuée de criquets pour une mission humanitaire. Et puis il faut réagir à l’extra-ordinaire. Comme quand un père alcoolique et violent tue le bébé à naitre de sa fille à coups de pieds, ou quand, comme ces derniers temps une entité haineuse répand insidieusement dans les esprits faibles l’idée que la Sorcière est la cause de tous leurs maux … Bref, c’est pas demain que Tiphaine va s’ennuyer.

Je devrais me lasser, Pratchett aussi devrait se lasser. Ou au moins connaître quelques bas au milieu de tous ces hauts … Et bien il n’en est rien.

C’est la rumeur, la chasse aux sorcières (dans tous les sens du terme connus, plus quelques uns qu’il invente !) qui sont au centre de cet opus. Terry Pratchett ne s’en cache pas, sa préférence va nettement aux sorcières, ces fortes femmes, pragmatiques à l’excès, dévouées à une communauté (voire à l’humanité), parfois un rien hautaines, susceptibles et cassantes. En face, les religieux de tous poils, les montreurs de doigt, ceux qui désignent à la foule (pas toujours très futée) le bouc émissaire, les moralisateurs à poil dur, les donneurs de leçons …  ne font pas le poids, même s’ils peuvent faire peur.

D’ailleurs voici ce que Tiphaine assène à une bonne âme toujours prête à voir la poutre dans l’œil du voisin :

« La cuisinière m’a dit que vous êtes très croyante, toujours à genoux, et je n’ai rien contre ça, rien du tout, mais il ne vous est jamais venu à l’idée d’en profiter pour prendre une serpillère et un seau avec vous ? »

Le mécanisme de la rumeur et de son effet sur les foules et magnifiquement disséqué, démonté et remonté à la mode Pratchett. La façon de transformer celui qui est différent, plus moche, ou plus vieux, ou plus bizarre … en un monstre coupable de tous les mots est disséquée. Tel le caricaturiste surdoué, il accentue les défauts, fait ressortir les traits marquants et fournit un résultat plus vrai que le modèle. Et beaucoup plus drôle.

Bref un autre à lire sans faute.

Terry Pratchett / Je m’habillerai de nuit (I shall wear midnight, 2010), l’Atalante/La dentelle du cygne (2011), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Le fouteballe vu par Terry Pratchett

Vous allez commencer à trouver que je vous bassine avec Terry Pratchett et ses Annales du Disque Monde. C’est sans doute vrai. Mais comme j’ai raison et que c’est toujours génial, j’en remets une couche avec Allez les mages !

Catastrophe à l’Université de l’Invisible. Le généreux donateur qui assure la non moins généreuse pitance des mages est sur le point d’arrêter de verser son obole. Motif : l’Université doit jouer un match de Foute Ball au moins tous les vingt ans. Or, cela fait 19 ans et quelques qu’ils ont joué le dernier, et le foote de départ est devenu un véritable jeu de massacre, plus ou moins clandestin car interdit par Vétérini (le tyran démocratique local). Autant dire que la situation est critique.

Mais, mais, le foute pourrait bien revenir en grâce, et les mages gagner un match, sans magie, mais avec l’aide du mystérieux Monsieur Daingue, si discret, si effacé, si désireux de bien faire … qu’il en devient parfois inquiétant …

Cette fois c’est le foot, mais aussi la mode, le pipol, le bling bling, les réactions de la foule … et comment un habile, très habile politicien peut jouer de tout ça. C’est profond, fin, hilarant, c’est Pratchett. Plutôt que d’en parler mal, je vous livre trois extraits. Le premier décrit le système politique de la ville :

« Techniquement, la cité d’Ankh-Morpok est une tyrannie, ce qui n’est pas forcément l’équivalent d’une monarchie, et, pour tout dire, le seigneur Vétérini a même largement redéfini la fonction de tyran dont il est titulaire comme étant la seule forme de démocratie qui marche. […]

Au grand dam d’un certain nombre de citoyens qui ne trouvent pas ça normal et qui préfèreraient une monarchie, ce qui conduirait à remplacer un homme qui a atteint sa position grâce à la ruse, une profonde compréhension des réalités de la psyché humaine, une diplomatie stupéfiante, une certaine habileté dans le maniement du stylet et, de l’avis de tous, un esprit comme une scie circulaire finement équilibrée, par un quidam qui s’est contenté de naître. […]

Une troisième solution proposant que la cité soit gouvernée par une sélection de membre respectables de la communauté, qui promettraient de ne pas se donner de grands airs ni de trahir la confiance de leurs administrés à la première occasion, fit aussitôt l’objet de blague de music-hall dans toute la ville. »

Les deux suivants sont deux exemples parmi tant d’autres de la prose pratchettienne. Comment décrire une adorable cruche, comment décrire un sombre brute, d’une façon unique, sans les épargner et en gardant pourtant toute sa tendresse pour ces personnages :

« La dernière chose qu’elle voulait, c’était que son amie se mette des idées en tête. Elles y trouveraient beaucoup d’espace où rebondir et causer des dégâts. »

« il se sentait complètement désemparé devant ce qu’il ne pouvait pas brutaliser, ni frapper du poing ou du pied. Ses mains au bout de ses bras ballants se serraient et se desserraient comme si elles voulaient réfléchir à sa place. »

Terry Pratchett / Allez les mages (Unseen academicals, 2009), L’Atalante/La dentelle du cygne (2010), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Terry Pratchett et les banquiers

Vous qui êtes de fidèles lecteurs de ce blog vous connaissez déjà Moite von Lipwig, alias Albert Paillon. Mais si, souvenez-vous, c’est cet ancien escroc que le seigneur Vétérini avait obligé à devenir Directeur des Postes. C’était dans Timbré.

Et bien revoilà Moite. Et le problème est que notre ami s’emmerde. La poste tourne à plein régime, sans qu’il ait à faire un de ces numéros de funambule qui seuls semblent donner du sens à sa vie. Par chance, si l’on peut dire, la vieille propriétaire de la banque royale d’Ankh-Morpork arrive en fin de parcours, et tous ses héritiers potentiels sont idiots ou cupides ou méchants ; et souvent les trois à la fois. Vétérini décide alors que c’est un poste où Moite van Lipwig devrait faire merveille. Pour ce qui est de donner du piquant, il suffit de savoir qu’en mourant, la vieille va léguer ses 51 % de la banque à son chien (qui devient Président), et nommer Moite gardien du Président. Elle va également passer un contrat à la guilde des assassins : si son chéri canin meurt de mort non naturelle, il faut abattre Moite. Sachant que le chien-chien est le seul obstacle entre les héritiers et le magot, la vie de notre ami risque de devenir très, très intéressante …

C’est au tour de la finance de passer à la moulinette pratchienne. Autant dire qu’elle va en voir de toutes les couleurs, et que sous couvert de balancer des grosses blagues sur un monde qui, bien entendu, n’a rien à voir avec le nôtre on lit des choses du style :

« C’était effectivement ce qu’on appelait une « vieille fortune », donc une fortune acquise si loin dans le passé que les forfaits qui avaient au départ rempli les coffres étaient désormais historiquement hors sujet ».

Une petite restriction, l’intrigue est un peu moins réussie que d’habitude.

Reste … tout le reste justement. A commencer par la galerie de personnages parmi lesquels on peut citer, entre autres, la famille des banquiers (particulièrement gratinée), un golem qui découvre sa féminité en lisant des manuels de savoir vivre un rien désuets, un comptable, très très comptable etc … La faune pratchienne habituelle, si exotique, si farfelue et, en y réfléchissant un tout petit peu, si quotidienne.

L’humour à la fois décalé et très pertinent est là, bien sûr. Et puis cette impression délicieusement troublante que ce petit monde tellement loufoque, produit d’une imagination délirante est étonnamment proche du nôtre.

Petit bonus, pour nos gouvernant et autres mous du bulbe, au détour d’une blague, Terry Pratchett que décidément j’aime de plus en plus énonce une vérité première un peu oubliée : c’est le travail qui produit la richesse.

Non ? Si !

Terry Pratchett / Monnayé (Making money, 2007), L’Atalante (2009), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Terry Pratchett est grand.

Terry Pratchett est grand, Patrick Couton est son prophète (du moins pour les francophones). Je sais, je l’ai déjà dit. Ben je le répète à l’occasion de la sortie de L’hiverrier.

Dans ce nouveau volume on retrouve Tiphaine Patraque, sorcière stagiaire, Mémé Ciredutemps, sorcière en chef (je sais, il n’y a pas de chef chez les sorcières, c’est impossible et impensable, d’ailleurs, comme elles le disent toutes très bien, Mémé ne permettrait jamais qu’il ait une chef, alors), et bien entendu, comme toujours quand il y a Tiphaine il y a les Nac mac Feegle, ces sortes de gnomes très forts et un rien turbulents. Tiphaine est donc en stage dans les montagnes de Lancre, loin de ses collines. Et Tiphaine fait une grosse, une très grosse bêtise, elle danse avec L’hiverrier, l’entité qui fait l’hiver, qui tombe amoureux d’elle, et la cherche partout. Sa cour est un peu fraîche, mais surtout, s’il ne devient pas raisonnable, le printemps ne reviendra jamais …

Parfois je me demande à quoi servent les billets que j’écris, rarement mais parfois. Et là c’est le cas. Parce qu’il n’y a que deux possibilités.

Soit vous êtes déjà Pratchettophiles, que vous le connaissiez depuis longtemps ou que mes trois billets précédents vous aient convaincus. Il suffit que j’écrive : Il y a une nouveau Pratchett pour que vous vous précipitiez dans une librairie.

Soit malgré tous mes efforts vous ne l’êtes pas, et je ne vois pas ce que je pourrais rajouter.

Je vais donc juste écrire que les Nac mac Neegle sont une des inventions les plus géniales d’un auteur qui ne manque pourtant ni de génie ni d’inventivité. Qu’ils relèguent les martiens de Brown et les Gremlins au rang de mioches sous calmant, et que dans les mains de Pratchett ils se transforment en véritable dynamite.

Que comme chaque fois qu’il y a les sorcières c’est à la fois très drôle, et incroyablement humain et humaniste, mais aussi méchant.

Qu’une fois de plus c’est beaucoup plus profond qu’il ne pourrait paraître.

Que le personnage d’Annagramma, jeune sorcière suffisante et horripilante est hurlant de vérité. Annagramma qui « Si elle était sur le point de se noyer et qu’on lui envoyait une corde, elle se plaindrait qu’elle ne soit pas de la bonne couleur … ». Vous en connaissez forcément des comme ça.

Qu’on y apprend, enfin, un des grands secrets de la sorcellerie, à savoir la juste utilisation du Pipo.

Comme vous êtes gentils, un petit extrait. Moi ça me fait rire que voulez-vous :

« D’après elle, on peut compter sur leur sagesse paysanne.

– Ben, c’est madame Obol, la vieille dame qui est passée, et tout ce qu’elle a c’est une ignorance paysanne. […]. Ecoute, ce n’est pas parce qu’une femme n’a pas de dents qu’elle a bu bon sens. Ca veut peut-être simplement dire qu’elle est bête depuis très longtemps ».

Bon, à vous maintenant.

Une dernière chose, si quelqu’un qui passe par ici sait comment contacter Patrick Couton, j’aimerais bien l’interviewer sur son boulot sur Pratchett.

Terry Pratchett / L’hiverrier, (Wintersmith, 2006) L’Atalante/La dentelle du cygne (2009), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Pratchett, encore et toujours

Il y a fort longtemps, dans la lointaine vallée de Koom, les nains perfides tendirent une embuscades à de braves trolls. A moins que ce ne soit l’inverse. Toujours est-il que le sang coula en abondance. Depuis les relations entre les deux races ne sont pas au beau fixe, et tous les ans, à la date anniversaire, les tensions se cristallisent. A priori, le commissaire divisionnaire Vimaire du Guet d’Ankh-Morpok, n’en a pas grand-chose à faire. Mais, mais …. Mais il y a de plus en plus de nains et de trolls dans sa bonne ville. Et dernièrement des grags (un équivalent de prêtres ?) nains particulièrement à cheval sur les écritures et la pureté de la nanitude sont arrivés en ville et auraient tendance à échauffer les esprits. Alors, quand un grag est trouvé mort dans un sous-sol, le crâne apparemment défoncé par un gourdin troll, la situation devient explosive.

Mais il est bien entendu inacceptable pour Vimaire qu’une vieille bataille, des rancoeurs idiotes et quelques superstitions viennent mettre sa ville à feu et à sang. L’assassin sera découvert, arrêté, et traduit en justice. Quelle que soit sa race, sa taille et ses croyances.

Quelque part dans l’ombre, une entité rôde et attend son heure. Ailleurs la vérité attend d’être révélée …

Je vais essayer de ne pas répéter ici toutes les généralités sur le génie de Terry Pratchett que j’avais déjà énoncées il y a peu.

Dire que ce roman tombe à pic dans la triste actualité du Moyen-Orient est un peu facile. Malheureusement, il serait tombé à pic à peu près n’importe quand, tant la description que fait Terry Pratchett du mécanisme du fondamentalisme religieux, de son aliénation, de sa capacité à émettre des messages simplistes et rassurants … est décalée, originale, loufoque, et implacablement juste.

On rit un peu moins dans Jeu de nains que dans d’autres épisodes de la série. Mais on rit quand même, malgré la gravité du sujet traité. Parce que, comme toujours, même si le sujet est grave, Pratchett ne pontifie jamais, ne se prend jamais au sérieux, commence par réutiliser et créer de vrais personnages, aussi allumés soient-ils, et par raconter une histoire dense, prenante, à laquelle on croit, qui fait trembler, rire ou pleurer, même si elle se déroule dans un monde en apparence totalement louf.

Parce que c’est tellement facile de rire du ridicule d’une guerre entre nains et trolls. Tellement facile de rire de leurs prétextes théologico-métaphysico-supersticieux ridicules ! Pensez donc, pour les fondementistes nains, la vie hors d’une mine n’existe pas, la lumière du jour est impure, et les femmes aussi ! Ridicule !! Et la nanitude impose de vivre sous terre et de creuser des galeries, même en ville. Grotesque !!!

Non ? On n’a rien comme ça chez nous, rassurez-moi.

Et puis ce commissaire qui, bien qu’apparemment équilibré, a envie de casser du nain, juste parce que trois ou quatre allumés, parmi les plus radicaux, s’en sont pris à sa famille. C’est d’un drôle. Et cette incompréhension totale, ces préjugés entre vampires et loups-garous, entre nains et trolls, entre les humains et les autres. J’en ris.

Parce qu’on ne va pas pleurer quand même. Surtout pas avec Pratchett.

Terry Pratchett / Jeu de nains (Thud, 2005), L’Atalante/La dentelle du cygne (2008), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Terry Pratchett est timbré

Moite von Lipwig est un escroc de haute volée. Il ne se sent vivant que lorsqu’il est en train de plumer un pigeon, au bord du gouffre, tout près d’être découvert. Mais il a été découvert, et va être pendu. Sauf … Sauf s’il accepte la proposition du seigneur Vétérini, maire d’Ankh-Morpock et devient Ministre des postes. A-t-il le choix ? Il accepte.

Il découvre alors un bâtiment en ruine, des tonnes de lettres non distribuées, et un service soi-disant rendu obsolète depuis que la compagnie interurbaine des clic-clac permet d’envoyer quasi-instantanément un message à l’autre bout du Disque-Monde. Mais, l’interurbain est cher, et de moins en moins fiable depuis qu’il a été repris par une bande de financiers qui ne voient que le profit à court terme. Et on ne peut pas envoyer une mèche de cheveux, ou un baiser parfumé par clic-clac. Alors Moite a une carte à jouer, et peut-être quelques requins à filouter … Le poste pourrait même se révéler amusant.

Ai-je déjà écrit ici que Terry Pratchett est un génie ? Si oui, je le répète. Si non, c’est maintenant fait. On en est à environ 30 volumes de Disque-Monde, 30 volumes avec le même univers et les mêmes personnages de base, et c’est toujours nouveau, toujours étonnant, toujours réussi. Après le cinéma, la religion, l’opéra, les contes de fées, les robots, l’université … et bien d’autres, il traite dans Timbré de la Poste et des méfaits de la privatisation des services publics ! Sachant que Terry Pratchett est anglais, on peut supposer qu’il sait de quoi il parle, quand il cause des ravages de la privatisation des services publics. Encore faut-il le faire avec talent. Et c’est bien là que c’est un vrai génie.

Qui d’autre pourrait nous décrire un monde aussi délirant, aussi imaginaire, aussi impossible, et le rendre si proche, si semblable au nôtre ? Qui serait capable de parler de façon colorée, imaginative et drôle des ravages de la privatisation des services publics ? Qui pourrait chanter de façon à la fois aussi poétique, émouvante et picaresque de la magie de l’échange de lettres ? Qui saurait décrire avec autant d’humanité, d’humour, et de pertinence impitoyable la logique scélérate des financiers uniquement intéressés par le profit à court terme ? Et tout cela, sans jamais prononcer, bien entendu, les mots, « services publics », « privatisation », « profit », « actionnaire » …

Donc Pratchett est un génie. Parce qu’en plus il vous tricote une histoire qui, sous le nez rouge du clown, arrive à vous accrocher comme le meilleur thriller, se joue des clichés qu’il retourne comme des chaussettes pour en faire ses clichés à lui, et crée des personnages absolument extraordinaires que l’on aime, que l’on déteste, pour lesquels on tremble, on rit ou on pleure.

Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, je me suis aperçu que j’avais deux volumes de retard et que j’en ai donc un autre en réserve !

Terry Pratchett / Timbré (Going postal, 2004), L’Atalante/La dentelle du cygne (2008), traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Terry Pratchett, encore et toujours

Terry Pratchett est un génie. Son traducteur Patrick Couton également. Ses Annales du Disque-Monde la chronique la plus déjanté, la plus drôle, la plus inventive et la plus … fidèle, de notre propre monde complètement foutraque. Nous avons ici, avec Un chapeau de ciel un œuvre hybride qui, sans faire partie de la série, se déroule dans son univers. Résumé : Tipahine Patraque doit quitter ses collines pour aller faire son apprentissage de sorcière. Un apprentissage assez peu glamour puisqu’il se résume la plupart du temps à aider des vieux tous seuls, remplacer une sage-femme absente, ou aider à mettre des veaux au monde. De magie, point. Mais Tiphaine ne sait pas qu’une entité vieille comme le monde la suit à la trace. Une entité qui élit domicile dans ses victimes, et finit par les rendre folles avant de les tuer. Une entité qu’il est impossible d’arrêter. Heureusement, les Nac mac feegle, petits « lutins » très costauds et très bagarreurs la connaissent cette entité, et ils sont prêts à tout pour sauver leur « ch’tite michante sorcieure ». Et puis, Mémé Ciredutemps veille aussi au grain.

Ce roman fait suite aux ch’tits hommes libres ne fait pas partie des Annales du disque-monde, mais en partage l’univers, et un des personnages vedette en la personne de Mémé. On y retrouve le même humour, la même humanité, la même façon de parler de notre monde et de ses tares en prétendant raconter des bêtises sur un monde magique flottant sur le dos d’une tortue. Passionnant, drôle et émouvant, comme toujours. Indispensable comme tous les écrits de cet anglais génialissime.

Un petit exemple de cet humour très british, d’autant plus savoureux qu’on a lu les autres romans, et qu’on connaît les personnages dont il est question.

« – D’après maîtresse Ciredutemps, tu dois apprendre que la sorcellerie consiste surtout à faire des choses ordinaires.
Et vous êtes obligée de suivre ce qu’elle dit ? demanda Tiphaine.
J’écoute ses conseils, répondit mademoiselle Niveau avec froideur.
– Maîtresse Ciredutemps est la sorcière en chef alors, c’est ça ?

– Oh non ! se récria mademoiselle Niveau d’un air scandalisé. Toutes les sorcières sont sur un pied d’égalité. On n’a rien qui ressemble à des sorcières en chef. C’est tout à fait contraire à l’esprit de la sorcellerie.
– Oh, je vois, fit Tiphaine.
– Et puis, ajouta mademoiselle Niveau, maîtresse Ciredutemps ne permettrait pas une chose pareille. »

Terry Pratchett / Un chapeau de ciel (A hat full of sky, 2004) / La dentelle du cygne (2007), traduction de l’anglaus de Patrick Couton