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La meute

Le roman reprend là où on avait laissé le précédent : un président « socialiste » a tenté le tout pour le tout, provoqué un referendum, l’a perdu, et la France est en négociation pour sortir de l’UE. Après qu’il ait quitté la présidence, c’est une majorité de droite alliée à l’extrême droite qui se débat dans les négociations du frexit.

BronnecLe vieux président, François Gabory n’a pourtant pas abdiqué et vient de relancer une campagne pour être investi par un PS moribond pour les futures élections présidentielles. Campagne électorale en province, réactivation des réseaux, appels aux journalistes amis, émissions politiques télévisées, le cirque ordinaire.

Face à lui, une adversaire inhabituelle : Claire Bontems, la quarantaine, ancienne secrétaire d’état de Gabory, se réclame d’une gauche plus radicale et axe un début de campagne sur le féminisme. Et sur les réseaux sociaux, les émissions de divertissement et la mise en avant de son histoire personnelle.

Deux conceptions de la communication, des forces en présence, avec dans les deux cas un seul crédo : la fin justifie les moyens. Mais quand on lâche la meute, impossible de la maîtriser.

Thomas Bronnec poursuit donc son exploration du monde politique et de ce qui tourne autour. Le résultat est à vomir. Entendons-nous bien, le roman est excellent, c’est ce qui est décrit qui est à vomir. D’un côté comme de l’autre, et dans ce que cela révèle des comportements de nos chers concitoyens.

D’un côté cet entre soi arrogant et satisfait, entre hommes blancs vieillissants, abusant de leur position dominante pour balancer leur morgue, leur suffisance, et pour certains pour baiser à couilles rabattues toute jupe qui passe et cède, soit éblouie par l’aura de pouvoir, soit persuadée, à tort ou à raison, que c’est la seule voie pour accéder au même pouvoir.

De l’autre, des femmes qui ont accepté ce chantage de merde, par peur, par ambition, par … En fait je ne sais pas quoi tant la recherche de pouvoir est un mécanisme qui m’est totalement étranger, et qui dans une lutte juste (casser ce patriarcat) pensent que la fin justifie les moyens, et se révèlent aussi pourries que ceux qu’elles combattent.

Au milieu, une masse veule, lâche, prête à la curée quand un des protagonistes faiblit, « courageuse » dans l’anonymat des réseaux sociaux, avide de révélations bien crapoteuses et prête à gober n’importe quelle connerie. Et un monde du journalisme qui plonge dans la fange, avec délices ou avec une moue de duègne scandalisée, mais qui y plonge.

Bref, à vomir.

Un tableau salutaire, qui donne à réfléchir, fait prendre conscience d’un autre monde, un monde avec lequel, personnellement, je n’ai aucun contact, dont je ne comprends pas les modes de fonctionnement. Un monde qui croit au fake news, un monde capable d’insulter ou de menacer quelqu’un depuis son ordinateur, et un monde prêt à utiliser cette merde pour arriver à ses fins.

Un monde qui, malheureusement, a une influence sur ma vie, et sur celle de milliards de gens autour de la planète, comme en témoignent les élections de pantins comme Trump ou Bolsonaro pour ne prendre que les deux exemples les plus visibles.

Thomas Bronnec / La meute, Les arènes/Equinox (2019).

Après le feu, la glace.

Les amateurs de polars ont découvert Thomas Bronnec avec son polar étonnant Les initiés, qui réussissait l’exploit de les intéresser aux intrigues du ministère des finances à Bercy. Il revient avec un nouveau polar politique, En pays conquis.

bronnecJuin 2017. Aux élections présidentielles, la droite d’Hélène Cassard a été éliminée pour quelques voix du second tour qui s’est jouée entre la « gauche » déjà au pouvoir et l’extrême droite, amenant la réélection du président sortant. Mais les législatives qui ont suivi ont changé la donne. Personne n’a la majorité absolue, et la droite qui le plus de sièges choisi alors de s’allier avec le Rassemblement National pour imposer une cohabitation.

Dans l’ombre, François Belmont, nostalgique d’une France qui n’existe plus depuis longtemps, fils de collabo et ancien partisan de l’Algérie française est devenu le conseiller de Cassard, son argentier et, en sous-main, celui de l’extrême droite. Il pousse à un rapprochement entre les deux partis, et à une sortie de l’Europe. Rien ne semble pouvoir lui résister, au grand désespoir de Bercy.

A moins que la mort, quelques semaines auparavant de Christian Dumas, président de la Commission de vérification des comptes de campagne ne vienne enrayer sa mécanique.

Après le feu de Aura Xilonen, la glace de Thomas Bronnec. Après les passions déchainées de Liborio, sa vitalité, ses réactions intempestives et instinctives, son appétit de vie, le monde glacé, quasiment désincarné de gens dont le seul objectif est l’accumulation d’argent et de pouvoir, des gens qui contrôlent toutes leurs paroles et leurs réactions, qui calculent tout, et ne semblent jouir de rien.

En pays conquis prend la suite du roman précédent, et on y retrouve l’incroyable capacité de l’auteur à nous intéresser aux manigances et aux magouilles plutôt techniques (et c’est peu de le dire) de personnes qu’on voit habituellement de très loin, et qu’on considère, de plus en plus, comme tous pourris … Il nous intéresse en créant de vrais personnages, en nous faisant ressentir leur ambition, mais aussi, paradoxalement, la vacuité de leur vie. Il capte notre attention grâce à la mécanique parfaite de son intrigue, créant un suspense aussi irrésistible que celui des meilleurs thrillers.

Le complément parfait, finalement, de romans comme ceux d’Hervé Le Corre ou Aura Xilonen : Thomas Bronnec nous montre les manœuvres de nos élites auto proclamées, Le Corre ou Xilonen nous décrivent les effets directs ou indirects de leurs actes et de leurs décisions sur le commun des mortels.

Et tout ça en lisant des polars. Que demander de plus ?

Thomas Bronnec / En pays conquis Série Noire (2017).

Dans les coulisses de Bercy

C’est parti pour l’année des 70 ans de la série noire. Avec deux auteurs français en janvier. Je commence par un nouveau venu à la SN, même s’il a déjà publié ailleurs : Les initiés de Thomas Bronnec.

BronnecNous sommes quelques années après la grande crise financière qui a vu l’état français renflouer des banques en perdition, en particulier le Crédit parisien au bord du gouffre. A Bercy, le président socialiste a nommé une ministre atypique, Isabelle Colson qui revendique haut et fort des valeurs de gauche et semble faire sienne la promesse de campagne de lutter contre le monde de la finance. Une nouvelle crise arrive pour le Crédit parisien et son patron Antoine Fertel, le choc va être violent. C’est à ce moment qu’une jeune femme que tout le monde croyait morte réapparait, très brièvement, pour se suicider en se jetant du haut de la terrasse de Bercy.

Christophe Demory, énarque et bras droit de la ministre replonge alors dans un passé douloureux : Quelques années auparavant cette jeune femme travaillait avec sa compagne, Nathalie Renaudier qui a sombré dans la dépression avant de se suicider de façon incompréhensible pour ses proches. Alors que la guerre de pouvoir entre Fertel et Colson entre dans sa phase critique, Demory va mettre à jour un passé peu reluisant, et mettre les pieds dans un nid de vipères.

Très très fort ce roman de Thomas Bronnec. Et pour beaucoup de raisons.

Il arrive à intéresser le lecteur (en l’occurrence moi) à un monde qui ne m’inspire qu’un ennui mêlé à une méfiance instinctive. Et ce dans un polar nerveux et rythmé, avec juste ce qu’il faut comme information pour qu’on y comprenne quelque chose sans pour autant nous noyer sous les informations.

Il rend parfaitement le raisonnement suivant, rabattu par tous les média, rabâché à longueur d’antenne et d’édito : Le marché libre, la finance régie par des lois mathématiques c’est la loi naturelle. Le reste c’est forcément de l’idéologie, donc mal. Comme si décider que l’on laisse le marché libre n’était pas déjà une idéologie, et une grosse. Comme si c’était du même ordre que la loi de la gravité ou celles de la thermodynamique. La croyance dans ce dogme est magnifiquement illustrée ici.

Une fois ce dogme établi, il met très bien en scène le mélange de corruption feutrée, de vraies saloperies meurtrières, et de dévouement aveugle à ce que certains arrivent encore à prendre pour le service de l’état. Un mélange de très haute technicité, d’intelligence dévoyée et de saloperie, où les vrais maîtres arrivent à convaincre des gens foncièrement loyaux qu’ils agissent pour le bien du pays quand ils sont en train d’agir pour le bien de la banque et de son patron. Cette description est très fine et fort instructive.

Et puis c’est un vrai polar, avec un suspense parfaitement maîtrisé, une tension montante, des personnages de chair, de sang et de larmes, une superbe pourriture et un final parfait.

Finalement, il n’y a qu’une seule invraisemblance dans ce roman, c’est imaginer un ministre avec des valeurs de gauche à Bercy. Même imaginer un ministre qui ne soit pas complètement à la botte des financiers. Parce que si on regarde les derniers : Lagarde (affaire Tapie), Woerth (affaire Bettencourt), Copé (Mis en examen ces jours-ci), Cahuzac (fraudeur du fisc), puis quand on voit maintenant un banquier d’affaire (j’aime beaucoup le titre de banquier d’affaires, ça veut tout dire) à l’économie …

Bref, que Bercy soit absolument à la botte des banques, par le biais de génération d’énarques qui passent de l’un à l’autre, ce n’est guère étonnant. Mais c’est très bien de la décrire d’aussi belle et efficace façon. Juste un avertissement, on termine le roman dans un état de rage, de frustration et de dégoût assez avancé. Sachez-le avant de l’entamer !

Thomas Bronnec / Les initiés, Série Noire (2015).