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Hommage à Tony Hillerman

Je suis arrivé au polar dans les années 80 avec deux auteurs de chez rivages : James Ellroy et Tony Hillerman. Là où le premier vous secoue les tripes, le second vous fait respirer l’air des grands espaces, admirer un lever de soleil sur les falaises rouges d’une canyon, et comprendre, peu à peu, les cultures Navajos et Hopi. Le premier contact avec Tony Hillerman, pour moi, ce fut ça :

« D’ici deux ou trois minutes, le bord inférieur du soleil rouge plongerait derrière les couches de nuages à l’ouest, au-dessus de l’Arizona. Ses rayons obliques de fin d’après-midi étaient presque parallèles à la pente de la colline descendant vers le Zuňi Wash. Ils projetaient l’ombre mobile de Ted Isaacs à près de trois cent mètres en contrebas, et à côté d’elle s’étirait l’ombre immobile du lieutenant Joseph Leaphorn. Chaque genévrier, chaque arbuste jaune et chaque saillie de rocher coupait le gris-jaune de l’herbe automnale d’une bande d’ombre d’un bleu foncé. Au-delà du flanc de la colline, au-delà du quadrillage de ficelles qui marquait la fouille d’Isaacs, à trois kilomètres de l’autre côté de la vallée, se dressait la masse imposante de Corn Mountain,  ses falaises déchiquetées soulignées par les rouges et les roses des reflets du soleil et par les noirs des ombres. C’était l’un des moments de beauté resplendissante que, par la force de l’habitude, Joe Leaphorn prenait le temps de contempler et de savourer. » (Là où dansent les morts).

Et également cela :

« Le souvenir lui revint d’un matin neigeux sur le plateau Lukachukai : de son grand-père qui passait du pollen sacré sur le canon de son vieux 30-30 puis entonnait un chant ; de la voix claire du vieil homme qui s’adressait à l’esprit du cerf afin que la chasse à laquelle il allait se livrer pour avoir de la viande pour l’hiver soit bonne et juste et en totale harmonie avec les choses de la nature, conférant ainsi à l’acte à venir la beauté Navajo. » (Là où dansent les morts).

Mais il serait très réducteur de limiter Tony Hillerman à ces deux aspects. La série Navajo, c’est aussi toute une galerie de personnages, dont ses deux flics de la police tribale, construits roman après roman, que l’on voit enquêter, mais aussi changer, évoluer, souffrir, rire, aimer, pleurer, s’indigner … vivre. Jusqu’à ce qu’ils s’incarnent au point de devenir plus réels que bien des pantins que l’on croise tous les jours.

Joe Leaphorn, l’aîné, grand policier, légendaire dans son service, rationnel, logique et méthodique, qui même s’il ne renie pas ses racines a coupé avec les traditions navajos. Et Jim Chee, plus jeune, qui a suivi les cours à l’université mais étudie pour devenir shaman et recherche l’équilibre dans la tradition de ses ancêtres.

Et ce n’est pas tout. Tony Hillerman est un raconteur d’histoires. Il prend son temps, sait musarder, mais cela ne l’empêche pas de tricoter des intrigues précises et bien construites, et de donner envie de tourner les pages AUSSI parce qu’on veut savoir la suite. Pour finir, comme leurs cousins les romans noirs urbains, ses polars s’appuient sur ce superbe talent de Tony Hillerman pour dresser des tableaux, souvent très sombres, de la situation présente, faite de misère, de perte de repères, d’alcoolisme, et d’incompréhension et/ou de mépris entre blancs et indiens.

Voilà c’est tout ça Hillerman. Tout ça qui va nous manquer maintenant. Nous ne saurons pas si Jim Chee arrive à concilier son travail et sa recherche de racines, si son mariage va tenir. Nous ne serons pas comment Joe Leaphorn vit bien sa retraite. Nous ne saurons plus si la pluie arrive enfin sur les mesas hopis … On attendait ses romans tranquillement, sans impatience, mais rassurés de savoir qu’il y en avait un, pas loin, en attente, et que l’on aurait bientôt des nouvelles de ces amis lointains.

C’est fini. Et c’est bien triste.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore Tony Hillerman, et qui voudrait se lancer dans cette aventure, voici une bibliographie (non exhaustive, mais les titres essentiels y sont) des aventures de Jim Chee et Joe Leaphorn. Il vaut mieux, si possible, les lire à peu près dans l’ordre. Ce n’est pas indispensable, mais ne peut qu’augmenter le plaisir.

Joe Leaphorn : La voie de l’ennemi / Là où dansent les morts / Femme qui écoute / Le chagrin dans les fils (*)

Jim Chee : Le peuple des ténèbres / Le vent sombre / La voie du fantôme

Joe Leaphorn  et Jim Chee : Porteurs de peau / Le voleur de temps / Dieu qui parle / Coyote attend / Les clowns sacrés / Un homme est tombé / Le premier aigle / Blaireau se cache / Le vent gémit / Le cochon sinistre / L’homme squelette

(*) Dans l’ordre ont été écrits les Joe Leaphorn (sauf Le chagrin entre les fils qui est le dernier roman de Tony Hillerman traduit en France), puis les Jim Chee, et ensuite la série de romans où ils apparaissent tous les deux.