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Les abeilles grises

J’en avais pas mal entendu parler, et il me semblait que c’était une lecture d’actualité. Les abeilles grises d’Andreï Kourkov.

Dans un village entre les lignes de fronts des séparatistes russes et des ukrainiens, dans le Donbass, ne restent que Sergueïtch et son ennemi-ami intime Pachka. Ils survivent, mais Sergueïtch s’inquiète surtout de ses abeilles, qui ne peuvent pas butiner sereinement en temps de guerre. C’est pourquoi le printemps venu, il va charger ses 6 ruches dans sa camionnette, et partir à la recherche d’un endroit sans bombardements.

Magnifique, tout simplement. D’une humanité qui vous prend aux tripes. Il est inoubliable Sergueïtch, ses questions simples, sa vie qui tourne autour de ses abeilles, son étonnement permanent devant l’absurdité de la guerre, des brimades, des différences artificielles construites entre les hommes.

On se laisse prendre au rythme de sa vie simple, de ses déplacements, des amitiés qu’il lie, de ses joies, de ses peines. On referme chaque fois le bouquin bouleversé et apaisé, malgré les horreurs qui se déroulent autour des ruches de Sergueïtch. Horreur qu’il n’ignore pas, mais qu’il arrive à surpasser, l’une après l’autre.

Vraiment un roman qui donne l’impression de rendre meilleur.

Andreï Kourkov / Les abeilles grises, (Cерые пчелы, 2019), Liana Levi (2021) traduit du lrusse (Ukraine) par Paul Lequesne.

Les loups

J’avais beaucoup aimé Donbass le premier roman de Benoît Vitkine. Il confirme son talent avec le suivant : Les loups.

2012. Olena Hapko, la Chienne ou la Princesse de l’acier, selon qui en parle vient d’être élue Présidente de l’Ukraine. Dans 30 jours à Kiev ce sera son investiture. D’ici là il va falloir résister à la pression des loups, les autres oligarques, ses concurrents ou ses alliés selon les circonstances. Elle a promis d’assainir le pays, de supprimer les passe-droits et la corruption … Autant de promesses auxquelles elle ne croit pas complètement et qui font bien rire ses collègues. Et puis il y a Moscou, jamais très loin à la manœuvre en Ukraine.

Alors résister certes, mais peut-être simplement survivre.

Un roman noir sur l’Ukraine, difficile d’être davantage d’actualité … Et quand en plus c’est un excellent roman noir sur l’Ukraine, il ne reste plus qu’à se précipiter.

Le roman précédent décrivait la réalité du Donbass en se situant au ras de la boue, dans le quotidien de ceux qui subissent. S’il ne les oublie pas dans ce nouvel ouvrage Benoît Vitkine diversifie et alterne les points de vue. On passe des luttes entre oligarques à l’aperçu de la vie d’une ancienne institutrice, des manœuvres de Poutine et de ses services secrets aux difficultés dans une petite ville de province.

On pourrait craindre que ce récit de luttes d’influence et de pouvoir soit désincarné, il n’en est rien. L’auteur soigne toujours autant la construction de ses personnages, et c’est à travers leurs histories qu’il « fait passer » tout ce qu’il sait en tant que journaliste en poste à Moscou. Jamais le côté reportage ne prend le pas sur le romanesque, il est là pour lui donner une consistance, une vraisemblance, et pour rendre encore plus passionnante une histoire déjà prenante en elle-même.

Comme avec Donbass, on se régale à la lecture et on referme le livre un peu moins ignare, à défaut d’être moins bête.

Benoît Vitkine / Les loups, Les arènes/Equinox (2022).

Donbass

J’ai mis un peu de temps à le récupérer et à le lire, mais c’est fait, et je ne le regrette pas. Ne passez pas à côté de Donbass de Benoît Vitkine, c’est une lecture indispensable.

VitkineAvdïïvka, une petite ville dans le Donbass, sur la ligne de front entre les séparatistes pro-russes et l’armée ukrainienne, côté ukrainien. Henrik Kavadze est un ancien soldat d’Afghanistan, devenu un héros le jour où, pendant la courte prise de la ville par les séparatistes, il a refusé de travailler pour eux. Depuis que l’armée ukrainienne a repris la ville, il est devenu le chef de la police locale.

La petite ville minière, secouée quotidiennement par les affrontements d’artillerie survit, grâce à la transformation du charbon et à divers trafics, chacun semblant s’être accoutumé aux bombardements et à la présence des soldats, jusqu’à ce qu’un gamin de 6 ans soit retrouvé en caleçon, cloué au sol par un coup de poignard. C’est la goutte d’eau, la mort inacceptable, pour une population pourtant habituée au malheur, mais également pour les différents magouilleurs qui ont besoin d’une certaine tranquillité pour mener à bien leurs petites affaires. Beaucoup de pression sur les épaules d’Henrik, d’autant que cela va faire remonter des souvenirs qu’il préfère oublier.

Je ne vais pas vous mentir, si vous recherchez une intrigue aux petits oignons, du suspense, du thriller psychologique, ce roman n’est pas pour vous. J’ai une fois entendu une auteur dire que si elle mettait un meurtre au début de son roman, c’est parce qu’elle savait que comme ça elle accrocherait le lecteur qui irait au bout pour savoir qui, quand et pourquoi, et qu’elle pourrait alors se consacrer à ce qui l’intéressait vraiment, à savoir les personnages et l’écriture.

C’est exactement ce qu’il se passe ici. Le meurtre et l’enquête sont là pour parler de cette région martyrisée. Cela aurait pu être ennuyeux et didactique, tant l’auteur nous en apprend sur le Donbass, le passé soviétique, la révolution ukrainienne et la guerre. Mais c’est au contraire passionnant parce que Benoît Vitkine nous livre une sorte d’histoire populaire du Donbass.

C’est à hauteur d’homme, à hauteur d’ouvrier, de mineur, de veuve d’ivrogne, de babouchka solidement plantée soutenant un homme (des hommes) détruits par la poussière de charbon, l’alcool ou la guerre que Benoît Vitkine nous raconte cette histoire populaire. Une histoire incarnée, avec des fantômes d’Afghanistan, des petites frappes qui voient dans la guerre le moyen d’exister, et surtout une population ouvrière, prolétaire, dont plus personne ne veut, une population fière de son travail dans la mine, un travail qui la tue à petit feu, mais fière quand même, avec ses hommes costauds des épaules, et ses femmes fortes dans leurs têtes et leurs corps, fortes pour deux quand le physique des hommes lâche.

On s’attache terriblement à tout ce monde, on souffre avec eux, on ressent leur chaleur, leur humanité, on s’indigne des saloperies, de la corruption, de l’impunité, on est pris aux tripes. Grâce à ces personnages, grâce à leur incarnation, grâce à l’humanité et la tendresse qu’il fait passer, Benoît Vitkine fait oublier le journaliste, fait œuvre de romancier et nous passionne pour le Donbass.

Benoît Vitkine / Donbass, Les arènes/Equinox (2020).