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Noir diamant

Depuis quelques romans Jean-Hugues Oppel a retrouvé un style, des thématiques et des personnages qui lui vont parfaitement au teint. Pour le plus grand plaisir des lecteurs il insiste avec Noir Diamant.

Si vous avez lu Total labrador, vous vous souvenez que malgré l’opposition de sa supérieure Darby Owens, la CIA n’avait pas hésité une seconde à sacrifier l’agent Lucy Chan pour éliminer un individu dangereux. Sauf qu’en fait Lucy n’est pas morte, avertie à temps par sa chef, elle a échappé au pire. La voilà officiellement morte, transformée en fantôme, ou plutôt en agente quantique, à la fois morte et vivante, une nouvelle chatte de Schrödinger.

Ca tombe bien, Darby Owens a une mission non officielle dans l’est de la France qui conviendra parfaitement à son nouveau statut. Une mission confiée par la sécurité intérieure qui ne sait plus où donner de la tête avec le POTUS en exercice dont la cohérence et la lucidité ne sont pas les qualités premières.

Pendant ce temps sur les réseaux sociaux, Kitdik666 touitte à tout va, pour le plus grand déplaisir des services secrets divers et variés. Car Kitdik n’aime ni Trump, ni les GAFA, ni les vampires du CAC40 et autres Dow Jones.

Jean-Hugues Oppel aime faire le pitre, ou le zouave comme dirait Tournesol, mais comme tous les bons clowns, il fait ça très sérieusement en faisant croire que c’est facile. A le lire, on croirait l’entendre raconter. Et c’est un excellent conteur. Donc c’est un régal.

C’est vif, rythmé, intelligent, méchant juste ce qu’il faut, plein de gentillesse sous la méchanceté, et drôle. Et en plus on apprend en s’amusant. Si avec ça vous n’êtes pas convaincus, je ne sais plus quoi dire.

Jean-Hugues Oppel / Noir Diamant, La manufacture des livres (2021).

Un indien qui dérange

J’avais besoin d’un peu d’humour et de légèreté. J’ai eu en plus une belle intrigue intelligente avec Un indien qui dérange de Thomas King.

Thumbs Dreadfulwater, cheyenne, fut flic en Californie. Puis il a tout lâché et est venu s’installer à Chinook, au pied des Rocheuses, comme photographe. Un photographe au succès mitigé se définissant lui-même comme « chômeur indépendant » plutôt que « travailleur indépendant ». Il faut dire que Thumps ne court ni après le travail, ni après l’argent et qu’il a peu de besoins tant qu’il peut nourrir sa chatte Freeway, prendre de bons petits déjeuners, et passer du temps en compagnie de Claire, responsable de la réserve Cheyenne voisine.

Sa routine est mise à mal quand on découvre un cadavre dans un appartement du luxueux Buffalo Mountain Resort, complexe immobilier et casino pour riches touristes construit sur les terres de la réserve. Voilà qui n’arrange pas les affaires de Claire alors que l’inauguration approche. Cela l’arrange d’autant moins que le shérif a un coupable tout désigné, Stick, membre des Aigles Rouges qui s’opposent au casino et … fils de Claire. Sur sa demande, parce qu’il ne sait rien lui refuser, Thumbs qui était juste venu faire des photos pour le shérif va se retrouver à enquêter sur une mort qui va en entrainer bien d’autres.

Ouf, que ça fait du bien de lire un auteur qui a de l’humour. Un humour qui fait penser à celui des compères Walt Longmire et Standing Bear, jamais forcé, mais qui m’a fait souvent sourire, et parfois même rire. Exemples, parmi tant d’autres :

« Ora mae Foreman cherchait un euphémisme autre que « pour bricoleurs avertis » afin de décrire un bungalow du quartier sud en partie ravagé par un incendie »

« Thumps était relativement certain que la puissance et l’argent ne corrompaient pas toujours, même si, à brûle-pourpoint, aucun exemple du contraire ne lui venait à l’esprit. »

Ajoutez à cela des personnages très attachants, aucun manichéisme dans la description des travers des uns et des autres, qu’ils soient uniquement intéressés par l’argent, ou nostalgiques d’une époque et de valeurs qui n’existent que dans leur esprit. Des personnages qui savent nous surprendre, nous émouvoir ou nous enrager.

Avec légèreté et une fausse simplicité et facilité si difficile à atteindre, l’auteur dépeint sans jamais forcer le trait le racisme dont souffrent les indiens, la misère dans laquelle ils sont la plupart du temps maintenus, mais aussi la beauté des Rocheuses ou d’un ciel étoilé.

Un excellent livre. Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, sachez que la série originale compte déjà 4 romans, donc il faut absolument que ce premier soit un succès fou pour que la suite soit traduite. Donc lisez-le, impérativement, offrez-le, conseillez-le, c’est un ordre.

Thomas King / Un indien qui dérange, (Dreadfulwater, 2002), Liana Levi (2021) traduit de l’anglais(Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

Serial Bomber

J’avais besoin d’une lecture facile, un bouquin dont les pages tournent toutes seules et qui ne sollicite pas trop les neurones. Mais bien fait quand même. Ca existe, j’ai trouvé. Le dernier thriller de Robert Pobi, Serial Bomber a très bien fait l’affaire.

Une société avait privatisé le Gunggenheim de New York pour son lancement en bourse. Tout le gratin de l’économie, de la finance  … Plus de 600 personnes. Toutes carbonisées dans une explosion parfaitement maîtrisée. On imagine le chaos, la pression sur le FBI, l’emballement médiatique, le monceau de stupidités sur les réseaux sociaux.

Brett Kohoe, FBI, en charge de Manhattan n’a d’autre solution que de se tourner vers Lucas Page. Ancien de la maison, génie des maths, astrophysicien, il a un talent hors norme pour faire parler les chiffres. Et quand on des centaines de dossiers à étudier pour trouver des corrélations, c’est bon d’avoir un génie sous la main. Bien qu’il ait juré à sa famille de ne pas y retourner, Page ne peut s’empêcher d’accepter.

Je ne suis pas devenu un fan de thrillers, et je ne vais pas essayer de vous dire que celui-ci révolutionne le genre. Mais il fait le boulot.

Robert Pobi a dû, comme beaucoup d’américains, être traumatisé par les années Trump, et les tombereaux de conneries sidérales qui se sont échangées sur le net. Il déteste les complotistes et autres abrutis, ne porte dans son cœur ni les media (en particulier télévisuels), ni la connerie largement diffusée sur les réseaux sociaux. Et comme il a le sens de la formule, et que son personnage a la dent particulièrement dure, c’est souvent très drôle.

Je retiendrai comme exemple ces imbéciles qui pour résister à l’emprise de la technologie, jettent leurs téléphone dans un brasier et meurent très connement à l’explosion de la batterie. Ou encore mieux, ceux qui créent des groupes facebook ou instagram pour promulguer la fin de l’utilisation des réseaux sociaux …

A cela ajoutez un sens du rythme aussi affuté que son sens de la formule, des chapitres courts et incisifs, et vous passerez un très bon moment en compagnie de Lucas Page.

Robert Pobi / Serial Bomber, (Under pressure, 2020), Les arènes/Equinox (2021) traduit de l’anglais (USA) par Mathilde Helleu.

La longue marche des Navajos

Je me suis fait un petit plaisir, un retour aux fondamentaux, à une des séries qui m’a fait découvrir le polar : La longue marche des Navajos de Anne Hillerman.

Jim Chee et Bernie Manuelito sont toujours agents de la force de police navajo. Le légendaire lieutenant Joe Leaphorn est à la retraite mais travaille, quand on a besoin de lui, comme détective privé malgré ses difficultés avec l’anglais qui font suite à la balle qui l’a touché à la tête.

Bernie tombe sur un cadavre en allant courir, un homme que les agents du FBI semblent connaître. Ailleurs une série de cambriolages sans effraction et sans violence a eu lieu. Quant à Joe, il est contacté par la responsable du Musée Navajo parce qu’un objet d’une grande richesse symbolique a disparu d’un don anonyme qui venait d’arriver.

Dans la chaleur écrasante de l’été du Pays Navajo, les enquêtes vont se croiser et révéler un pan de l’histoire tragique de ce peuple.

Je ne vais pas vous dire que c’est le roman qu’il ne faut absolument pas manquer cette année. Mais si comme moi vous avez été émerveillés en découvrant les polar navajos de Tony Hillerman, s’ils vous ont donné envie daller voir les couchers de soleil sur les mesas de l’ouest désertique, si Jim Chee et le légendaire lieutenant, et bien plus tard Berni Manuelito sont devenus des proches que vous retrouvez avec plaisir, alors allez-y sans crainte.

Anne Hillerman continue l’œuvre de son père sans la bouleverser, avec amour et respect, mais surtout avec assez de talent pour satisfaire les fans. On suit donc avec beaucoup de plaisir les trois enquêtes qui, bien entendu, auront des points communs. Les paysages sont toujours là, imposants. En toile de fond elle évoque avec pudeur cet épisode peu glorieux de l’histoire des Etats-Unis que fut la déportation des Navajos.

Pas indispensable donc, mais tellement plaisant que ce serait dommage de s’en passer.

Anne Hillerman / La longue marche des Navajos, (The tale teller, 2019), Rivages/Noir (2021) traduit de l’anglais (USA) par Pierre Bondil.

Vies et morts de Stanley Ketchel

Un nouveau roman historique de James Carlos Blake : Vies et morts de Stanley Ketchel.

Stanislaus Kaicel, alias Stanley Ketchel fut boxeur poids moyens, « champion du monde », au début du XX° siècle. D’origine polonaise, il fuit un père alcoolique et violent, devient hobo, voyage à travers l’ouest et le sud des Etats-Unis, avant de se fixer dans la ville de Butte où il devient videur. Il est remarqué par un entraineur qui en fait un véritable phénomène sur le ring.

Sous le pseudo de « L’assassin du Michigan », il devient une terreur, dans un temps où les combats se terminent quasi systématiquement par un KO.

L’histoire des US vue par James Carlos Blake c’est toujours une histoire de la violence. On a eu des pistoleros, des trafiquants d’alcool et de drogue, des compagnons de Pancho Villa … Ici c’est la violence sociale sur les plus pauvres, celle dont sont victimes les noirs, et pour la symboliser, ces débuts de la boxe professionnelle, début dont il rend parfaitement la brutalité.

Avec ce personnage (réel) de Stanley Ketchel on sent bien qu’on est à la frontière entre l’arrivée de la loi et de la « civilisation », que l’on trouve dans ses visites à New York ou l’influence de la presse et des managers, et les restes du Farwest avec la rencontre incroyable avec le dernier survivant des frères Dalton et la fascination qu’il exerce sur Ketchel. Au moment où le western cède le pas au roman noir, avec ici une de ses thématiques les plus emblématiques : la boxe.

L’auteur a fait un gros travail de documentation, mais ayant eu l’intelligence de choisir un personnage dont la vie est romanesque en diable, ce travail est totalement éclipsé par la puissance du récit et le foisonnement des aventures vécues par Ketchel. On est embarqué par le phénomène, on le suit de à travers tout le pays, on sent sa rage permanente, on est témoin avec lui du passage du XIX° au XX° siècle, depuis sa fuite de chez lui, clandestin des trains de marchandise, jusqu’à sa mort absurde.

Un destin hors normes, parfaitement mis en mots par James Carlos Blake.

James Carlos Blake / Vies et morts de Stanley Ketchel, (The killings of Stanley Ketchel, 2005), Gallmeister (2021) traduit de l’anglais (USA) par Elie Robert-Nicoud.

Un voisin trop discret

Parmi les auteurs que je suis content de retrouver, il en est qui arrivent toujours à me surprendre et à m’amuser. Iain Levison est l’un d’eux. C’est encore le cas avec Un voisin trop discret.

Jim Smith, chauffeur Uber dans une petite ville est aussi discret que son nom. La soixantaine, il fait tout pour éviter les contacts avec ses concitoyens. Sa toute nouvelle voisine, Corina, qui semble latino, – mais comment le lui demander sans commettre un impair ? – maman d’un gamin de 4 ans, ne semble pas du tout gênée ses réponses laconiques et l’oblige à avoir des conversations comme il n’en avait pas eu depuis … Reagan ?

Et puis il y a Grolsch, sniper en Afghanistan. Dont la dernière mission foire un peu. Et Kyle, soldat dans les forces spéciales, qui propose à Madison, qu’il a connue au lycée de l’épouser. Comme ça elle bénéficiera de son assurance santé pour elle et son gamin, et lui pourra gravir les échelons sans risquer de révéler son homosexualité.

Quel est le rapport entre tous ces gens ? Seul Iain Levison le sait.

C’est toujours un plaisir de lire cet auteur. Le style est vif et drôle, les personnages originaux, les pièces qui semblent venir de puzzles différents se mettent finalement en place. Et l’image finale est toujours inattendue.

Sans en avoir l’air, Iain Levison observe nos travers, les dissèque, les couche sur le papier, mais ne donne jamais de leçon. Il décrit, avec précision et humour. Et évite très soigneusement les fins attendues et moralisatrices. La pirouette finale est à ce titre particulièrement réussie. Et tout cela en 200 pages.

Vous auriez bien tort de ne pas vous précipiter.

Iain Levison / Un voisin trop discret, (Parallax, ??), Liéna Levi (2021) traduit de l’anglais (USA) par Fanchita Gonzalez Battle.

Les pionniers

Une petite (grosse) pause dans la lecture des polars pour me plonger dans un western recommandé par plusieurs blogs : Les pionniers de Ernest Haycox.

Le roman commence dans la tempête. Un convoi de quelques centaines de colons a quitté le Missouri et se dirige vers l’Oregon, de l’autre côté des montagnes, dans une zone où la terre est encore libre. Mais avant de s’installer il faudra faire traverser des fleuves, supporter le froid, le vent et la neige. Dans le groupe, un médecin, une majorité de paysans, et quelques anciens trappeurs qui ont l’habitude de se déplacer en terrain inconnu.

Puis une fois sur place il faudra choisir ses terres, tenir l’hiver jusqu’à la première récolte, commencer à organiser routes et écoles, chasser pour survivre, côtoyer des indiens, nouer des alliances, s’entraider malgré les différences, se heurter aux premières agressions …

Impossible de résumer ce long roman foisonnant. Pendant une année, des derniers jours du voyage à la première récolte, nous allons vivre la vie d’une vingtaine de personnages, représentatifs de la variété de pionniers. Les anciens trappeurs, ceux qui vont s’adapter à la vie sédentaire et au remplacement de la chasse et l’aventure par l’agriculture, et ceux qui ne pourront accepter les contraintes  associées, les parents qui ont abandonné une vie entière, et les jeunes qui voient dans l’Oregon un vrai début, un instituteur, un croyant fanatique, des jeunes femmes qui ont la vie devant elles, de moins jeunes qui souffrent du poids du patriarcat, une veuve …

Nous allons vivre les ébauches d’une organisation sociale, le racisme envers les indiens, l’intolérance, le poids de la religion, un mélange d’individualisme et de très fort sentiment de la collectivité. Nous allons connaître les pensées, les rêves, les espoirs, les regrets, les scrupules d’hommes et de femmes amoureux, malades, fatigués, émerveillés ou découragés.

Nous verrons la nature encore sauvage, et celle que l’homme commence à domestiquer à l’intérieur des barrières qu’il dresse.

Celles et ceux que nous suivrons se montrerons tour à tour bornés ou clairvoyants, figés dans de vieilles certitudes, intolérants, mesquins, courageux, héroïques, plein d’abnégation et prêts à se sacrifier pour aide leur voisin. Il y aura des amours, des bagarres, des morts et des fêtes.

Au travers de cette année, c’est à la fin d’un ouest sauvage, à l’arrivée des clôtures et des lois que nous convie l’auteur.

Le roman est lent, une importante part est accordée aux réflexions des personnages, à leurs doutes, à leurs interrogations. Habituellement je préfère les récit faisant moins la part à l’introspection, mais ici l’ambition du projet, son souffle, emportent l’adhésion.

Les imbéciles insupportables diront que Les pionniers est « plus qu’un western ». C’est simplement un grand et beau roman.

Ernest Haycox / Les pionniers, (The eartbeakers, 1952), Actes Sud/L’oust, le vrai (2021) traduit de l’aanglais (USA) par Fabienne Duvigneau.

La face nord du cœur

Je n’avais pas encore lu de romans de Dolores Redondo, j’ai fait une tentative avec le dernier paru La face nord du cœur. Le plus gentil que je puisse dire c’est que ce n’est pas du tout pour moi.

Amaia Salazar suit une formation de profileuse au FBI, détachée de son unité de police de Navarre. Lors de l’exercice final elle attire l’attention du formateur, le légendaire agent Dupree. C’est comme ça qu’elle se retrouve à traquer Le Compositeur, un tueur en série qui profite des catastrophes naturelles pour assassiner des familles entières.

La chasse va les envoyer vers le plus grand cataclysme de l’histoire du pays, l’ouragan Katrina qui se dirige vers la Nouvelle-Orléans.

Autant le dire tout de suite, je me suis ennuyé, et le roman pèse quand même presque 700 pages. Certes Dolores Redondo a du métier, c’est bien construit et pas mal écrit, donc ça plaira sans doute aux amateurs de serial killer et de profileurs. Pour ma part, je trouve ça, long, fabriqué (au sens où j’ai eu l’impression qu’elle met tout ce qu’il faut absolument mettre dans une histoire de serial killer), et manquant singulièrement d’émotion, sauf pour les parties revenant sur l’enfance d’Amaia en Pays Basque. Et puis pour moi elle en fait trop, mêlant trois histoires, deux au présent, dont une non résolue (pour préparer une suite ? ) et une au passé.

Ce qui est étrange dans une historie de serial killer, c’est qu’il n’y a pas de suspense, pas de tension réelle, parce qu’on ne connait pas les victimes, qu’on ne se place jamais de leur point de vue, et que l’auteur ne s’intéresse qu’à la course entre les affreux (oui il y en a plusieurs) et les deux génies (Dupree et Amaia sont géniaux), mais sans se préoccuper de combien de personnes vont mourir entretemps. Aucune émotion. Aucune sensualité, un regard très extérieur sur le drame Katrina, pas d’incarnation des souffrances, des injustices, du chaos. C’est froid. Les seules personnes auxquelles on pourrait s’attacher, comme la vieille tante qui se réfugie dans le stade lors de l’ouragan n’ont aucun rôle dans l’intrigue.

Autre problème, le recours au fantastique. Il est très délicat, parce qu’il ne faut pas qu’il apporte des clés de résolution, et qu’il faut éviter le Grand-Guignol. Et si l’auteur évite le premier écueil, elle en fait trop et tombe à pieds joints dans le second. Vaudou, sorcières, entités bienveillantes ou malveillantes, n’en jetez plus … ça a fini de me sortir de l’histoire.

Je voudrais juste finir en me demandant qui a eu l’idée, au Figaro, de dire que Dolores Redondo était la cousine de Fred Vargas ? Soit la ou le critique ne sait pas lire, soit elle ou il avait bu ou fumé un truc pas net. Parce que chez Fred Vargas on trouve de l’humour, une écriture poétique, de la légèreté, un ton décalé, des personnages originaux … Aucune trace de tout ça ici, pas un poil d’humour, des personnages clichés, aucune légèreté, une cuisine roborative à base de recettes archi connues. Bref on se moque du monde au Figaro, mais est-ce vraiment une surprise ?

Dolores Redondo / La face nord du cœur, (La cara norte del corazon, 2019), Série Noire (2021) traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet.

Justice indienne

Les avis sur les blogs que je suis régulièrement n’étaient pas complètement enthousiastes, mais j’ai quand même voulu essayer Justice indienne de David Heska Wanbli Weiden. Ils avaient raison, c’est moyen.

Sur la réserve indienne de Rosebud, dans le Dakota, vivent essentiellement des Lakotas. Comme la justice américaine se soucie peu de ce qui se passe à l’intérieur, Virgil Wounded Horse est une sorte de privé-flic-vengeur, qui applique une justice assez expéditive. Contre rétribution, et s’il considère que le coupable mérite une punition, il distribue les mandales et protège les plus faibles qui n’ont d’autres recours.

Ben Short Bear, un des membres importants de la réserve le contacte pour punir un petit trafiquant qui aurait commencé à vendre de l’héroïne à Rosebud. Bien qu’il ait bien envie de casser la gueule du truand qui est une brute, Virgil se pose des questions. Pourquoi cela préoccupe-t-il Ben qui n’est pas particulièrement altruiste ? Et de l’héroïne vraiment ? il n’y en a jamais eu sur le réserve. Quand son neveu Nathan dont il s’occupe depuis la mort accidentelle de sa sœur fait une overdose, Virgil décide qu’il est temps de faire taire ses soupçons et d’agir pour éliminer ce fléau.

Les bonnes intentions ne font pas forcément les bons bouquins. Justice indienne en est le parfait exemple. Ce n’est pas non plus un roman indigne, juste moyen et perfectible, mais franchement, quand on lit les commentaires repris en couverture, qui parlent de « merveille », de « brillante méditation », ou qui en appellent à Dashiell Hammett, on se pince pour vérifier qu’on ne rêve pas.

Certes, c’est très bien de situer un roman dans une réserve indienne, c’est très bien de ne pas idéaliser les personnages et de mener une réflexion sur le fait de s’ériger en justicier. Les questions que se posent les personnages sur leur culture, sur le retour à des valeurs passées laminées par le mode de vie américain qui leur a été imposé sont intéressantes. Donc on peut lire ce roman et y prendre un certain plaisir. Mais …

Mais il y a des défauts, non rédhibitoires, mais qui empêchent quand même de s’enthousiasmer. L’écriture est sage, scolaire, explicitant trop ce que pensent chacun des personnages, leurs raisonnements, le pourquoi de leurs actions, il faudrait que l’auteur fasse plus confiance à ses lecteurs pour comprendre sans tout lui mâcher.

L’intrigue est bateau, avec pour moi un gros défaut : j’aime beaucoup que l’on mêle du fantastique à une intrigue policière, mais à condition que certains éléments de résolution n’arrivent pas par miracle, par une vision chamanique ou par l’action du Saint-Esprit ; or c’est une facilité que se permet l’auteur, et là non, c’est tricher.

Et puis, si cela était complètement nouveau … Mais par exemple, la vie dans les réserves, le dilemme entre suivre les enseignements anciens ou pas, Tony Hillerman l’a magnifiquement fait dans toute sa série, dans son opposition entre Jim Chee et Joe Leaphorn. Quant à la violence, la corruption et la drogue dans une réserve Lakota, cela a aussi été traité de façon magistrale, violente, crue, et bouleversante par le comic Scalped de Jason Aaron et R.M. Guéra.

Et si le roman n’est pas complètement raté, Justice indienne souffre de ces comparaisons. Donc il y a du bon, mais peut mieux faire. Je suivrai quand même le suivant, si suivant il y a, pour voir si l’auteur s’améliore après ce premier roman.

David Heska Wanbli Weiden / Justice indienne, (Winter counts, 2020), Gallmeister (2021) traduit de l’anglais (USA) par Sophie Aslanides.

Homesman

Je l’avais manqué lors de sa sortie en grand format, je me rattrape heureusement aujourd’hui, alors qu’il parait chez Totem, Homesman de Glendon Swarthout.

A la fin d’un hiver particulièrement éprouvant, quelque part sur le frontière, au milieu du XIX° siècle, les familles de colons accueillent le retour du printemps. Mais tous et surtout toutes n’en sortent pas indemnes. Epuisement, terreur, mort des enfants ou de proches, quatre femmes ont sombré dans la folie. Comme l’année précédente, le pasteur qui s’occupe de la zone décide avec les maris de les ramener vers leurs familles, dans l’Est.

Il va falloir les accompagner. C’est Mary Bee Cuddy, maîtresse femme, ancienne institutrice à la tête d’une ferme prospère qui conduira le chariot. Mais elle ne peut y aller seule et s’adjoint l’aide de Briggs, un voleur, menteur, qu’elle sauve de la pendaison. Qu’il soit vers l’Est ou vers l’Ouest, le voyage n’est jamais de tout repos …

Quand on dit que le western et le polar sont cousins germains. Tout amateur de roman noir ne peut que se régaler à la lecture de Homesman.

Pour ses personnages extraordinaires, que ce soit Mary Bee Cuddy ou Briggs, qui vont se révéler au cours du voyage. Révéler leurs forces, leurs fêlures, leur humanité. Deux personnages magnifiques qui vont longtemps vous hanter. Autant que vont vous hanter les histoires de ces quatre femmes, et les événements qui ont fini par les plonger dans la folie.

Six personnages qui dressent le portrait de la vie terrible des premiers colons, et en particulier de celles de ces éternelles oubliées de l’Histoire, les femmes. La terrible solitude, l’enfer des hivers, le poids de ce que leurs maris et la société attendent d’elles. Et ce sans caricature ni manichéisme, sans dépeindre les hommes comme des tyrans, autant victimes que leurs femmes, autant pris dans les mêmes contraintes. Mais en changeant l’éclairage habituel.

Vous allez suivre la mise en place et le périple passionnément, vous serez révoltés avec Cuddy, vous sourirez de Briggs, et vous finirez bouleversés. Vous pouvez me faire confiance.

Glendon Swarthout / Homesman, (The homesman, 1988), Gallmeister/Totem (2021) traduit de l’anglais (USA) par Laura Derajinski.