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Justice de rue

J’avais été très déçu par le précédent roman de Kriss Nelscott, Quatre jours de rage. Mais comme j’avais bien aimé les premiers de la série Smokey Dalton, j’ai persévéré et lu le dernier, Justice de rue. C’est mieux, beaucoup mieux.

Janvier 1970, il fait un froid polaire à Chicago. Lacey, 13 ans, est secourue par son frère Keith et Jimmy, celui qu’ils considèrent comme un cousin, alors qu’elle était violée et frappée dans un hôtel juste à côté de leur collège. Sachant que la police corrompue et raciste de la ville se moque éperdument de ce qui peut arriver à une gamine noire, Smokey Dalton, le père adoptif de Jimmy qui travaille comme privé sans licence, va prendre les choses en main. Et mettre à jour un réseau de prostitution qui s’attaque aux collégiennes.

J’avais trouvé l’écriture du précédent assez catastrophique, avec des lourdeurs rédhibitoires. Elles ont disparu ici. Et si on ne peut pas dire que le roman brille par la beauté ou l’originalité de sa prose, elle n’est pas gênante.

Ce qui permet de s’intéresser à l’histoire. Qui semble mieux convenir à l’auteur que la précédente. Dans Quatre jours de rage il lui manquait du souffle et de la puissance pour évoquer émeutes et chaos. Ici l’histoire est plus resserrée autour de quelques personnages, plus intime et émouvante, et elle semble plus à l’aise dans ce registre.

L’intrigue est bien menée, les personnages ont de l’épaisseur, on partage leurs émotions, on est embarqué avec Smokey. Tout fonctionne mieux. Une intrigue plus resserrée ne veut pas dire qu’on se désintéresse de la situation du pays ou de la ville. On ressent le froid glacial de Chicago. On a un bon aperçu de la corruption, de l’injustice d’un système scolaire qui se désintéresse complètement des quartiers noirs, et des violences que subissent les plus fragiles. A savoir ici des adolescentes noires, triplement victimes potentielles, parce que pauvres, noires et femmes.

Smokey n’est pas un chevalier blanc, il a ses préjugés, ses faiblesses, ses incohérences, ses doutes, et le final, très réussi, va le voir remettre en question un certain nombre de ses certitudes. Après un volume raté, un bon épisode de la saga, qui, sans être le roman le plus marquant de l’année, est un bon polar historique.

Ecrit originalement en 2014 et décrivant la réalité des années 70, il est encore tristement d’actualité.

Kris Nelscott / Justice de rue, (Street justice, 2014), L’aube noire (2020) traduit de l’anglais (USA) par Benoîte Dauvergne.

Little Caesar

La série noire a eu l’excellente idée de rééditer un roman fondateur, écrit par un auteur moins connu que Hammett ou Chandler, et qui eut pourtant une importance capitale avec son Little Caesar : William R. Burnett.

Cesare Bandelli, dit Rico, est un des truands de la bande de Sam Vettori, un des caïds de Chicago. Mais un des truands qui monte. Il ne boit pas, ne s’intéresse pas aux femmes, mais il veut devenir quelqu’un, et tous les moyens seront bons. Rico est organisé, il réfléchit, est sans cesse en mouvement et n’hésite pas à tuer. Son ascension est inévitable. Sa chute aussi.

A lire ce résumé on se dit que l’on a déjà vu et lu mille histoires sur un truand parti de rien, qui arrive au sommet avant de retomber. Et c’est vrai. Mais celle-ci est la première, ou du moins une des premières et celle qui a inspiré les suivantes, grâce aussi, sans doute, au film qui en a été tiré avec l’immense Edward G. Robinson.

L’introduction écrite en 57 par l’auteur lui-même lors d’une réédition du roman est passionnante. Il y explique comment il décide, après plusieurs manuscrits refusés par les éditeurs, de changer totalement de style, le laisser tomber l’anglais littéraire de mise à l’époque et de passer au langage et au vocabulaire de la rue.

Résultat, un roman sec, beaucoup de dialogues, une action ramassée et centrée sur Rico, sans une page qui ne serve à l’intrigue ou à l’évolution du personnage. Là encore, on a revu tout cela ensuite, et un lecteur d’aujourd’hui peut avoir une impression de déjà vu. Mais c’est que nous avons là l’un des précurseurs.

A découvrir pour ceux qui souhaitent connaître un peu mieux le roman noir et ses racines. Un roman qui, de par la simplicité de son écriture, au plus près des personnages et de l’action, reste étonnamment actuel tout en étant le reflet de son époque.

William R. Burnett / Little Caesar, (Little Caesar, 1929), Série Noire (2020) traduit de l’anglais (USA) par Marcel Duhamel, révisée par Marie-Caroline Aubert.

The Wire

Catastrophe des catastrophes, j’ai terminé The Wire. Cela faisait quelques jours, voire quelques semaines que je trainais et trouvais des prétextes pour ne pas regarder les 4 ou 5 épisodes qu’il me restait à voir. Mais j’ai finalement craqué, et maintenant je suis foutu, j’ai fini. Plus de nouvelles d’Omar, Marlo, Prop Joe, Stringer Bell, McNulty, Daniels, Namond, Michael, Randy, Duquan, Bubbles, Kima, Lester, Bunk, Snoop, Presbo, Cutty, Colvin, Carcetti, …

Je suppose que la majorité d’entre vous a déjà vu cette série monumentale. J’ai une excuse, jusqu’à très récemment je n’avais pas le temps de regarder des séries. Ce n’est d’ailleurs que la troisième que je vois en entier, après Treme, du même David Simon et Chernobyl (qui ne comporte que 5 épisodes). Pour ceux qui ne connaissent pas, et qui partagent mes goûts littéraires (sinon je ne sais pas trop ce que vous faites ici), c’est simple, elle est absolument indispensable. Noël approche, l’intégrale en DvD se trouve facilement à moins de 60 euros. Je sais, ce n’est pas rien, mais 60 euros pour 60 heures de bonheur, d’émotion, d’intelligence, ça se tente quand même non ?

Alors pourquoi voir et revoir The Wire ?

Parce que c’est le portrait global et complet d’une ville, Baltimore. Regardée au travers du prisme du travail d’une équipe de flics sur le trafic de drogue. Mais on passe partout. Police, système éducatif, presse, mairie, tribunal, la rue, travail associatif, bars, misère, port … On y croise des flics, des trafiquants, des profs, des junkies, des syndicalistes, des dockers, des journalistes, des juges des avocats, de politiciens, des tueurs, des travailleurs sociaux, des agents du FBI. On passe des squats aux bureaux de la mairie, des négociations entre vendeurs de drogue aux magouilles immobilières, de la salle de rédaction d’un journal aux coins de rues où ça deale. On se passionne autant pour les campagnes électorales que pour les guerres de territoire, on a en parallèle les tractations entre un maire démocrate et un gouverneur républicain, et celles entre deux caïds pour négocier les prix de la dope en gros.

Parce que tous les personnages sont magnifiquement construits. Avec justesse et beaucoup d’humanité. Pas de chevalier blanc, pas non plus de monstre ou de pourriture intégrale (sauf quelques exceptions particulièrement réussies d’ailleurs). Des personnages joués à la perfection, avec une vérité qui vous donne l’impression de suivre un reportage et pas de voir une fiction. Des personnages que vous n’oublierez jamais plus, qui vous marqueront à jamais. Avec pour moi une mention spéciale pour les mômes. Ils sont absolument éblouissants, d’une vérité et d’un naturel ahurissants.

Parce que si vous acceptez de vous accrocher sur les premiers épisodes qui sont denses et présentent beaucoup de personnages, ensuite la progression de l’histoire sur les 60 épisodes est impeccable. Tout se tient, tout s’enchaine, aucune facilité, et pas de cadeau au spectateur. Il faut dire qu’aux côtés de Ed Burns et David Simon, les créateurs, on trouve au générique pour les scénarii des noms comme Dennis Lehane, George Pelecanos ou Richard Price.

Parce que vous allez sourire, rire, pleurer, rager, aimer, détester, trembler.

Ce n’est pas une série style thriller, avec cliffhanger systématique, de celles dont on attend la révélation suivante fébrilement, ou qui propose trois renversements de situation par épisode. C’est une chronique qui va s’insinuer dans votre âme, s’incruster dans votre tête et votre cœur et que vous porterez à jamais avec vous. Et vous aurez l’impression de mieux connaître et aimer McNulty et les autres que beaucoup de vos connaissances ou collègues.

Si vous me faites un peu confiance, si vous avez un cadeau à faire, ou à vous faire, débrouillez-vous, trouvez The Wire, et faites-vous autant plaisir que moi.

Le prix de la vengeance

Un nouveau Don Winslow, ça ne se refuse pas. Le prix de la vengeance est assez atypique, puisqu’il rassemble 6 novellas. Un pur plaisir de lecture.

Un recueil très cohérent, et varié. Il s’ouvre et se referme sur deux textes sombres et durs. Entre les deux, on a droit au Don Winslow cool. Dans l’ordre d’apparition :

Le prix de la vengeance. Une histoire de … vengeance (sans blague) à la Nouvelle-Orléans. Vengeance de flic dans le monde déjà violent de la drogue. C’est trash, dans un monde qui peut rappeler celui de Corruption. Pas de gentils, que des enfoirés, certains un peu plus que d’autres, mais les fics sont aussi violents, hors la loi et dérangés que les trafiquants auxquels ils sont confrontés.

Crime 101, dédié à Steve McQueen est un bel hommage au cinéma, et à la côte ouest. Des personnages très cools et très pros, des dialogues à la Elmore Leonard, un hommage aux films de Steve McQueen bien entendu, mais également à La main au collet d’Hitchcock pour cet affrontement entre un gentleman cambrioleur qui ne fait que des gros coups en s’en prenant aux détenteurs de bijoux, et un flic atypique de San Diego. C’est pétillant, orchestré au millimètre, dialogué au scalpel. Le pied.

Le zoo de San Diego, dédié à Elmore Leonard justement est la novella la plus drôle. Ca commence avec un agent en patrouille appelé pour récupérer un chimpanzé échappé du zoo. A priori, cela ne le concerne pas. Sauf que l’animal est armé. D’un flingue. Et que Chris (c’est le flic) qui va devenir une vedette sur internet suite à ses aventures simiesques veut absolument comprendre d’où vient le flingue. Surprise pour ceux qui ne connaissent que le Don Winslow de La griffe du chien, oui, il peut être hilarant.

Les deux suivantes, située à San Diego (Sunset) et Hawaï (Paradise) sont un vrai cadeau aux fans de l’auteur. On y retrouve, dans le désordre : Neal Carey, son premier héros (de Cirque à Piccadilly à Noyade au désert), Bonne Daniels et tous ses potes de La patrouille de l’aube et L’heure des gentlemen, Bobby Z de Mort et vie de Bobby Z, Frankie Machianno de L’hiver de Frankie Machine, Ben, Chon et O de Cool et Savages, et Jack Wade de Du feu sous la cendre. En deux novellas tous les héros cool de Don Winslow sont là. Et forcément, ça fait des étincelles, il y a du surf, de l’amitié, on boit des coups, les dialogues sont impeccables, les déroulés des intrigues et les scènes d’action sont magistraux. Un vrai régal, à déguster sans restriction. Soit on se régale de retrouver des personnages que l’on connaît, soit on se précipite pour lire ce qu’on a raté de cet auteur qui est un conteur hors pair.

Avec La dernière chevauchée Don Winslow redevient sérieux, et sa secoue. On y suit Cal Strickland, texan de la frontière, ancien soldat, qui a voté Trump et s’est engagé dans la police de la frontière. Ses convictions et ses croyances en des valeurs partagées commencent à vaciller quand il croise le regard d’une gamine de 6 ans dans une cage :

« La première fois qu’il a vu la fillette, elle était dans une cage.

Y a pas d’autre mot pour ça, s’est dit Cal sur le moment. On peut bien employer des noms différents – « centre de détention », « camp de rétention », « refuge temporaire » -, quand des personnes sont regroupées derrière un grillage, c’est une cage. »

A partir de là, Cal se dit que s’il veut respecter ce que lui a enseigné son père, texan, républicain et rancher, il ne peut pas laisser une gamine de 6 ans seule dans une cage. Même si les services sensés s’occuper d’elle ne l’aident pas, tant ils sont débordés, même si ses collègues commencent à le mettre à part, même s’il doit tout risquer :

« Son père disait toujours que la plupart des gens sont prêts à faire ce qui est juste quand ça ne coûte pas grand-chose et que personne n’est prêt à le faire s’il faut tout sacrifier.

Mais parfois, c’est vrai, il faut tout sacrifier. »

Très belle novella, construite autour de personnages beaucoup moins flamboyants que ceux précédemment cités, tiraillés, mal dans leur peau, et finalement magnifiques.

Don Winslow / Le prix de la vengeance, (Broken, 2020), Harper Collins (2020) traduit de l’anglais (USA) par Isabelle Maillet.

Betty

Tout le monde, ou presque, en a déjà parlé, j’arrive donc avec un peu de retard, mais tant pis. Il faut absolument lire Betty de Tiffany McDaniel.

Betty Carpenter grandit dans la petite ville (imaginaire) de Breathed, dans les collines de l’Ohio, dans les années 60. Son père Landon est Cherokee ; sa mère Alka, blanche est d’une beauté renversante mais sa santé mentale est fragile. Betty vit avec ses deux sœurs, et ses trois frères.

Dans une petite ville où avoir la peau sombre l’expose à des brimades et des moqueries permanentes, Betty va tout apprendre d’un père qui lui raconte mille histoires. Mais elle va aussi découvrir toute seule les noirs secrets de sa famille, et les difficultés qu’il faut affronter quand on est femme, et métisse.

Les contes magiques de Landon, et l’écriture dans laquelle elle se réfugie souvent la feront grandir, perdre son innocence, mais garder son humanité.

Il y a tant à dire sur ce roman. Mais il y a une première évidence. Hormis les personnages récurrents bien connus des amateurs de polars, ils sont rares ces héros littéraires dont vous savez intimement qu’une fois rencontrés, vous ne les oublierez jamais. Pour moi il y a, entre autres, Dalva, le capitaine Achab, Colin et Chloé, Ender, Aureliano Buendia … Il y aura maintenant Betty et Landon.

Le roman commence lentement, presque tranquillement même si dès le début la violence et la noirceur sont là, évoquées, montrées, puis un temps oubliées. Je me suis demandé pendant le premier tiers pourquoi ce roman suscitait tant d’enthousiasme. Puis peu à peu, au fur et à mesure que Betty découvre le monde des adultes, noirceur et violence seront de plus en plus présentes, et j’ai compris.

Violence raciste, violence faite aux femmes, préjugés, obscurantisme, poids de la religion et des traditions les plus réactionnaires. Avec la tension qui monte, passée la moitié du roman, il vous sera très difficile de le lâcher. Attention, préparez-vous à une immersion totale, et gardez à portée de main la boite de mouchoirs. Tiffany McDaniel avec sa Betty va vous prendre aux tripes, vous retourner, vous bouleverser. Mais elle va aussi vous émerveiller, vous amuser, vous enrager, vous faire réfléchir.

C’est une langue magnifique, c’est cru et poétique à la fois, c’est terriblement terre à terre, et aussi magique que du Garcia Marquez (ce n’est pas un hasard si je parle d’Aureliano Buendia …), cela ne raconte que l’histoire d’une famille et pourtant il y a un souffle extraordinaire, c’est sombre et lumineux. C’est inoubliable.

Mais ce n’est pas entièrement une surprise. C’est quand j’ai vu le nom de Breathed, et que Betty fait allusion à un fait qui se déroulera plus tard dans la même ville, que je me suis aperçu que tout cela me disait quelque chose. Et pour cause. Tiffany McDaniel est aussi l’auteur du magnifique L’été où tout a fondu. A propos duquel j’écrivais : « Quelle claque. Quand on pense qu’il s’agit là d’un premier roman, ça promet pour la suite. Malgré l’ambition du sujet, tout est réussi, tout est maîtrisé à la perfection. »

Je ne sais pas si Betty a été écrit avant ou après L’été où tout a fondu, (il semblerait qu’il ait été longtemps refusé par les maisons d’édition, quelles truffes), toujours est-il qu’on peut dire avec certitude qu’on a là une romancière exceptionnelle.

Lisez Betty.

Tiffany McDaniel / Betty, (Betty, 2020), Gallmeister (2020) traduit de l’anglais (USA) par François Happe.

Swag

Qu’est-ce qu’on fait quand on aligne les déceptions, que l’ambiance est sinistre et que les jours baissent ? On revient aux fondamentaux. Et heureusement, cette semaine, Rivages a l’excellente idée de publier la traduction révisée d’un auteur fondamental : Elmore Leonard. Swag.

Franck Ryan est vendeur de voiture d’occasion, mais il y a quelques années il a fait quelques casses. Quand Ernest, Stickey Jr, dit Stick lui vole une voiture sous le nez, il est vexé, mais aussi admiratif de l’aplomb. Alors dans un premier temps il signale le vol, et quand il s’agit de reconnaître Stick au tribunal, il prétend que ce n’est pas lui.

En sortant du tribunal, il l’emmène boire un coup et lui propose de monter des braquages à deux. Pas des banques, trop risqué, des magasins. Et pas à Detroit où la police est féroce, mais en banlieue. Pour cela Franck a édicté dix règles d’or.

Ca marche. Bientôt les deux hommes sont bien habillés, et logent dans une résidence avec piscine, avec des tas de jolies femmes autour de la piscine. Mais les règles créent des exceptions, et la facilité entraine l’imprudence …

Je ne dirais pas que c’est le meilleur Elmore Leonard, mais quelle impression de facilité, de simplicité. C’est, avec les personnages cools et les dialogues impeccables la marque de fabrique de cet auteur.

Tout semble couler de source, tout est évident, les dialogues claquent, les péripéties s’enchainent, on lit sourire aux lèvres, tranquille, sans même s’apercevoir qu’on avance dans le roman. Et puis d’un coup, très vite, trop vite, c’est fini. On a « juste » passé quelques heures de plaisir, hors du temps et de l’ambiance de merde.

Pour cela, merci maître.

Elmore Leonard / Swag, (Swag, 1976), Rivages/Noir (2020) traduit de l’anglais (USA) par Elie Robert-Nicoud.

Les larmes du cochontruffe

La quatrième de couverture, le titre, tout est intrigant dans Les larmes du cochontruffe de Fernando A. Flores. Mon problème est que je suis toujours aussi intrigué après avoir refermé le roman.

Sud du Texas dans un futur plus ou moins proche indéterminé, deux murs séparent le Mexique des USA. Le trafic de drogue a été supprimé par la légalisation, mais les cartels se sont reconvertis dans le filtrage, façon de créer artificiellement des animaux qui ont disparu, voire des créatures mythiques.

Bellacosa, veuf, survit en cherchant pour le compte d’un client mexicain les engins de chantiers d’occasion dont il a besoin. Il est aussi, mollement, à la recherche de son frère disparu. Une recherche qui va l’amener à rencontrer Paco Herbert, journaliste, qui enquête sur les diners clandestins où l’on sert à une toute petite élite économique des espèces disparues à des tarifs astronomiques.

Leur quête entre rêve et réalité va leur faire croiser le chemin du mythique cochontruffe des indiens Aranañas.

« C’est ici que le réalisme magique rejoint le roman noir » dit la quatrième. Je ne sais pas si c’est vrai, mais je suis complètement passé à côté de ce roman et n’ai été rejoint ni par le réalisme magique ni par le roman noir. Pour être plus précis, je n’y ai rien compris.

Autant chaque chapitre pris séparément est intéressant, original dans le monde qu’il décrit, autant je ne vois pas le tableau d’ensemble. Le tout est très décousu, des situations, des mystères sont présentés mais non résolus. Je n’ai compris ni l’histoire, ni l’intention de l’auteur. J’ai eu l’impression de lire des chapitres peu, ou pas, ou mal reliés entre eux, je n’ai rien compris à tout le côté mystique et fantastique. Je n’ai pas compris non plus l’intérêt ou le but de ce monde pseudo futuriste et je ne vois pas du tout où l’auteur voulait en venir.

Complètement raté pour moi donc. Les amis Nyctalopes sont restés aussi perdus que moi.Fernando A. Flores / Les larmes du cochontruffe, (Tears of the trufflepig, 2019), La Noire (2020) traduit de l’anglais (USA) par Paul Durant.

Les dynamiteurs

Tout comme David Joy, Benjamin Withmer est devenu en quelques romans un auteur incontournable pour l’amateur de polar. Confirmation avec le très beau et très éprouvant : Les dynamiteurs.

Denver à la fin du XIX° siècle, une ville sale, violente, casinos et bordels à tous les coins de rues pour tous ceux qui veulent venir s’encanailler et perdre leur argent. Sam, 14 ans, y vit auprès de Cora, à peine plus âgée que lui. Elle a recueilli une petite dizaine d’orphelins et ils s’occupent d’eux dans une usine désaffectée. Un soir qu’ils essaient de repousser les clodos qui veulent leur prendre la place ils sont aidés par un colosse défiguré, blessé et muet, qui communique grâce à son carnet, Goodnight.

Cora le soigne, et quelques jours plus tard un homme, nommé Cole qui dit le connaitre vient le chercher. C’est un escroc qui exploite un saloon avec tables de jeu et prostituées qui a besoin du géant et embauche Sam, seul de la bande à savoir lire, pour servir d’intermédiaire entre eux. Peu à peu, celui-ci va se trouver pris dans la guerre entre les deux hommes et l’agence Pinkerton qui est là pour réguler les trafics, en apparence sur ordre des ligues de vertu, en réalité pour concentrer l’argent dans les poches autorisées, dont Cole, issu des bas-fonds comme Goodnight et Sam, ne fait pas partie.

En quittant le monde de l’innocence, blessée et piétinée mais quasi intacte du groupe de gamins de Cora, et en cédant à la fascination de la guerre de Cole et Goodnight, Sam va se perdre, et perdre son amour.

Ceux qui connaissent déjà Benjamin Withmer se doutent bien que, même s’il décrit aussi une histoire d’amour déchirante, ça va être violent, sale et crasseux. Et ils vont être servis. Quelle puissance dans la description des conditions de vie inhumaines des gamins abandonnés, mais également des clodos et des ouvriers des mines ou des abattoirs.

A l’image d’un Deadwood de Pete Dexter, ce roman nous plonge les pieds dans la fange. Il met en lumière la haine que suscitaient les privés de chez Pinkerton, toujours du côté des possédants pour casser des grévistes, matraquer des manifestants, et tuer ceux qui osaient relever la tête. Je n’avais jamais lu de roman où la force et la puissance de cette haine, la violence de la guerre soient aussi bien décrites.

On sent la rage de l’auteur face à l’hypocrisie des ligues de vertu qui, sous prétexte de « sauvegarder » les pauvres ne veulent que les asservir davantage et les rendre dépendant de la charité, et on sent bien que cette colère n’est pas dirigée que vers le XIX° siècle :

« …ils ont nettoyé la ville de tous les moyens qu’on avait d’échapper à leur charité, et maintenant il ne reste plus que la charité. (…) S’ils pouvaient vous attraper et vous coller dans leurs abattoirs ou leurs fonderies, ils le faisaient. Maintenant, ils vous forcent à le mendier. Mendier pour travailler dans leurs usines, faire le ménage dans leurs maisons, livrer leur lait. (…)

Les sales garces des ligues de tempérance n’arrêtent pas de parler de corruption (…) Elles ne le font pas parce qu’elles en ont quelque chose à foutre des travailleurs. Toutes leurs conneries sur ces pauvres mères qui souffrent à la maison avec leurs petits bébés pendant que leurs hommes sont sortis se saouler. Elles veulent juste s’assurer que les travailleurs restent sobres pour pouvoir les faire travailler plus dur. Pour avoir des corps sains à enfoncer dans leur hachoir à viande. »

Benjamin Withmer est en colère, il livre un roman sanglant, bouillonnant qui vous secoue de façon salutaire. A déconseiller quand même aux âmes trop sensibles et aux estomacs délicats.

Benjamin Withmer / Les dynamiteurs, (The dynamiters, 2020), Gallmeister (2020) traduit de l’anglais (USA) par Jacques Mailhos.

Avis de grand froid

Cela faisait un moment que je n’avais pas lu de roman de Jerome Charyn, j’ai donc raté les aventures récentes d’Isaac Sidel. Et je le retrouve Président, à la Maison Blanche, dans Avis de grand froid.

Hiver 1989, Isaac Sidel Président des US, POTUS ! Autant dire que c’est le chaos intégral à la Maison Blanche. Les démocrates qui l’avaient investi comme vice-président, sans imaginer une seconde que le président serait obligé de démissionner au bout de quelques semaines pour des histoires de corruption le lâchent, les républicains le haïssent, quant au milieu d’affaires, c’est simple, ils ont mis sa tête à prix. Il faut dire que c’est bien la première fois qu’un Président vraiment de gauche arrive là. Qui veut loger les sans-abris, qui s’attaque au lobby du tabac, aux banques, veut mettre les meilleurs profs dans les quartiers les plus défavorisés pour obliger les riches à mettre leurs enfants dans les écoles de ces quartiers … La révolution.

Au point qu’en Suisse, des banquiers ont mis en place une loterie, avec beaucoup, beaucoup d’argent, beaucoup même pour un banquier suisse. Sujet du pari : la date de l’assassinat de Sidel. Qui doit alors se méfier de tous et toutes, même et surtout parmi ses proches collaborateurs. Mais on n’a pas survécu comme flic dans les quartiers les plus chauds du Lower East Side sans avoir développé un certain talent pour déjouer les complots et désarmer les affreux.

Vous l’aurez compris en lisant cette tentative de résumé (tentative car ce roman est impossible à résumer justement), les amateurs de whodunit millimétré, de thriller endiablé ou ceux qui vérifient tout car pour eux le réalisme est la base de tout polar peuvent passer leur chemin.

C’est complètement barré, totalement irréaliste bien entendu (pas d’avoir un fou à la Maison Blanche, mais d’avoir un gauchiste), ça part dans tous les sens, on y croise une chatte monstrueuse et terrifiante mais affectueuse, un tueur empereur du crime et tatoueur (vu dans Little Tulip ?), des loups garous, un ancien premier ministre israélien, des banquiers et des tueurs, on s’y intéresse à la fin de l’URSS, à Prague à Kafka, à Saul Bellow, on va à Paris, à Berlin, à Camp David et à New York … C’est plein de références littéraires, musicales, ça désacralise de façon fort bienvenue le grand cirque de la présidence américaine, de la Maison Blanche à Air Force One, tout en rendant hommage à quelques grands anciens.

C’est foisonnant, c’est intelligent, cela demande un peu de concentration, mais on y sourit beaucoup, un sacré antidote à la connerie ambiante actuelle, à Washington et ailleurs.

Jerome Charyn / Avis de grand froid, (Winter warning, 2017), Rivages/Noir (2020) traduit de l’anglais (USA) par Marc Chénetier.

Ce lien entre nous

Ce lien entre nous n’est que le troisième roman de David Joy traduit chez nous, et il est déjà devenu un auteur incontournable pour les amateurs de polars.

« Darl Moody n’avait strictement rien à foutre de ce que l’état considérait comme du braconnage. » Il est donc ce soir-là dans la propriété de Coon Coward qui a dû s’absenter pour quelques jours, sur sa plateforme d’affut, pour essayer d’avoir ce cerf qu’il piste depuis plus de deux ans. La bête ne se présente pas, mais, alors que la nuit tombe dans les fourrés, un sanglier fouille le sol.

Darl tire. Ce n’était pas un sanglier, c’était Carol Brewer, dit Sissy, un homme gentil, venu profiter lui aussi de l’absence de Coon Coward pour lui voler des racines de ginseng. La vie de Darl vient de basculer. D’autant plus que Dwayne, le grand frère de Carol, un colosse, est connu pour sa violence et sa cruauté.

Eloge de la simplicité. Une intrigue d’une simplicité biblique : un accident, un mort, un fou furieux qui va se venger. En deux chapitres le décor et les personnages sont plantés. David Joy peut dérouler son récit. Nous sommes, comme toujours avec lui, dans les montagnes de Caroline du Nord, un pays en osmose avec ses habitants.

« Ici, le sang était lié à l’endroit, de la même manière que certains noms étaient liés aux montagnes et aux rivières, aux combes et aux vallons, aux arbres et aux fleurs et à tout ce qui valait qu’on lui donne un nom. Les gens et les endroits étaient inséparables, liés depuis si longtemps que personne ne savait comment les séparer. »

Limpidité de l’écriture et de l’intrigue, mais que l’on ne s’y trompe pas, c’est très compliqué de faire simple, de donner cette impression de facilité. Et David Joy y arrive dès son troisième roman. Impressionnant. D’autant plus que simplicité ne veut pas dire pauvreté.

Les personnages n’ont pas fini de vous surprendre, et vont s’épaissir, révéler leur profondeur page après page jusqu’à un final époustouflant. On est saisi par la description des lieux, des sentiments, secoués par l’amour, la rage, la peur, le courage des protagonistes de ce drame dont la trame a pourtant été mille fois vue et revue depuis les débuts de la littérature.

Avec Ce lien entre nous, David Joy confirme qu’il est un grand auteur, de la trempe des Ron Rash, Larry Brown ou Daniel Woodrell.

David Joy / Ce lien entre nous, (The line that held us, 2018), Sonatine (2020) traduit de l’anglais (USA) par Fabrice Pointeau.