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Le cercueil de Job

Je suis passé à côté des deux premiers romans traduits de l’américain Lance Weller. A la lecture du dernier, Le cercueil de Job, je me dis que j’ai bien eu tort.

Nous sommes au Tennessee en pleine guerre de Sécession. Bell Hood, jeune esclave en fuite tente de gagner une terre sure. Mais la route est plus que périlleuse, entre les chasseurs d’esclaves et les deux armées. Quelque part, pas très loin, Jeremiah Hoke est soldat confédéré par hasard et loin d’être convaincu par les valeurs défendues par ses compagnons d’arme. Quand il se réveille mutilé après une bataille particulièrement sanglante, il décide de quitter l’armée sudiste. Commence alors pour lui une longue errance sur une terre qui ressemble de plus en plus à l’enfer intérieur qu’il vit, hanté par ce qu’il a vu et fait.

Préparez-vous à une lecture parfois éprouvante. Le pays est sombre, les batailles sont d’abominables boucheries vécues au plus près des personnages qui tuent et qui souffrent, bien loin des manœuvres des grands stratèges, l’esclavage est décrit dans toute son horreur. Et pourtant.

Et pourtant on s’attache à Jeremiah Hoke, on comprend son parcours on souffre avec lui, on est témoins de ses doutes. On suit avec un des compagnons de Bell les premiers contacts avec la liberté et avec l’art. Et il y a surtout Bell Hood, lumineuse, qui change ceux qui l’approchent et qui illumine le roman de son éclat.

C’est dense, puissant, tour à tour lyrique, poétique, intime. Un magnifique roman qui raconte un moment fondateur de l’Amérique.

Lance Weller / Le cercueil de Job, (Job’s coffin, 2021), Gallmeister (2021) traduit de l’anglais (USA) par François Happe.

Viper’s dream

Cela faisait bien longtemps que l’on n’avait pas de nouvelles de Jake Lamar. Il revient avec Viper’s dream.

Dans les années 30, le jeune Clyde Morton quitte l’Alabama pour New-York, sa trompette sous le bras. Il est persuadé qu’il a du talent et que c’est là qu’il doit aller pour le faire reconnaître. La désillusion est rapide et cruelle, il est nul.

Trente ans plus tard, Clyde Viper Morton qui a tué pour la troisième fois passe ce qui pourrait bien être sa dernière soirée chez la baronne Pannonica, légendaire mécène des jazzmen. Il est richissime, craint de Harlem à los Angeles, fournisseur d’herbe de tous les musiciens et bien au-delà. Il se souvient de ces trente années, de l’évolution du jazz, de New-York et de Harlem, de la déferlante de l’héroïne …

Un roman court, concis, qui dresse le portrait de Viper, certes, mais surtout de Harlem et du jazz entre les années 30 et le tout début des années 60. Je ne vous le vendrai pas comme le roman de l’année, l’auteur fait le choix de prendre une certaine distance et de nous faire tout revivre au gré des souvenirs de son personnage. Mais pour qui s’intéresse au jazz, c’est passionnant de voir l’évolution de cette musique, mais également celle de son public, de voir les plus grands clubs quitter Harlem pour se rapprocher de la clientèle blanche, d’assister aux ravages de l’héroïne, à l’arrivée du bebop, de passer une soirée chez la mythique Panonica en compagnie de Monk, Miles et les autres …

Une belle histoire, racontée par un personnage haut en couleur et dominée par une figure de femme fatale. Que demander de plus quand on aime le polar et le jazz ?

Jake Lamar / Viper’s dream, (Viper’s dream, 2021), Rivages (2021) traduit de l’anglais (USA) par Catherine Richard-Mas.

Green Man

Un nouveau venu aux arènes, David Klass et son thriller écolo : Green Man.

Quelque part dans l’Idaho un éco terroriste fait sauter un barrage sur la Snake River. Peu de temps après une lettre adressée aux New York Times revendique cet attentat au nom de Green Man. Il s’excuse pour les victimes, et explique qu’il fait cela pour alerter les plus jeunes : la fin du monde est proche si on ne change pas radicalement de politique pour sauver la planète. C’est son sixième attentat, et le FBI sur les dents n’a toujours pas la moindre piste.

Au moment où son action rencontre de plus en plus de faveurs auprès des mouvements écologistes et en particulier des jeunes, alors que l’élection présidentielle approche, le président en exercice, un abruti fini qui passe son temps à regarder du sport à la télé ne décolère pas. Tom Smith, brillant informaticien, qui partage les convictions de Green Man mais refuse la violence est intégré dans l’équipe du FBI. Tom seul semble capable de réfléchir comme lui, et il pourrait bien percer son anonymat et l’arrêter avant le prochain attentat qui pourrait être le plus spectaculaire.

Dans un premier temps, il faut reconnaitre que ce roman a le mérite de poser une question importante, une question qui s’était posée, au XX° siècle sur une autre thématique : Jusqu’où est-on en droit d’aller pour faire avancer une cause juste, que l’on considère comme juste ? Pour être plus clair, est-il justifiable de commettre des attentats, au risque de sacrifier des vies humaines si l’on pense que c’est la seule façon de sauver la planète et donc l’avenir des générations futures ?

Le roman ne propose évidemment pas de réponse définitive, mais a le mérite de présenter, de façon littéraire et non pénible, les arguments des uns et des autres. Ne serait-ce que pour cela, il vaut la peine d’être lu.

Sur la forme il a, de mon point de vue, les qualités et les défauts des bons produits américains. La qualité c’est de savoir construire et raconter une histoire. C’est rythmé, le suspense est impeccable, on tourne les pages pour savoir comment ça continue et comment ça finit. Le défaut c’est que, comme certains desserts là-bas, c’est un peu trop. Trop de sucre, trop de crème. Ici donc trop de pathos, trop de scènes destinées à vous tirer les larmes, trop de génies, de Green Man aux flics du FBI qui le poursuivent. A croire qu’il n’y a pas de gens normaux aux US, juste des idiots (parfois au plus haut poste) ou des génies.

L’un dans l’autre, malgré ce côté too much, un roman plus que recommandable.

David Klass / Green Man, (out of time, 2020), Les Arènes/Equinox (2021) traduit de l’anglais (USA) par Rémi Boiteux.

Jimmy the kid

Je continue la revisite des monuments avec le troisième volume des aventures de John Dortmunder du regretté Donald Westlake : Jimmy the kid.

John Dortmunder se méfie beaucoup des idées de Kelp. Une question d’expérience. Alors quand celui-ci se pointe avec un bouquin, que tout le plan est expliqué dedans et que c’est imparable, ce n’est plus de la méfiance, c’est la fuite.

Malheureusement, les affaires sont chiches, les gens paient de plus en plus par carte et le liquide se fait rare. Alors la mort dans l’âme il accepte d’écouter ce que son ami a à dire de cette histoire d’enlèvement, écrite par un certain Richard Stark avec un personnage de truand dur et efficace : Parker. On se doute bien que le version Dortmunder va dévier de la version Parker.

Autant le dire tout de suite, à mon avis ce n’est pas un des meilleurs Dortmunder mais il est quand même très drôle, et unique dans sa construction.

Pour ceux qui ne seraient pas des fans et/ou connaisseurs de l’œuvre du grand Donald, il faut savoir qu’il a commencé, sous le pseudo de Richard Stark, une série consacrée à une cambrioleur froid, intraitable, d’une efficacité redoutable et capable de tuer si besoin : Parker. Un jour il eut l’idée d’un casse qui foirerait à chaque fois, et s’aperçut qu’il y avait là un ressort comique. Mais on ne peut pas rire de Parker. Ainsi naquit John Dortmunder. Dont les aventures sont signées Donald Westlake.

Voilà pour l’idée géniale du bouquin, reprendre une réalisation de Parker, réussie avec, ou malgré, ses péripéties, et faire foirer tout ce qui peut foirer en la confiant à l’équipe de Dortmunder. C’est un exercice de style, il est brillamment réalisé, Westlake est un as du comique de répétition et son écriture très cinématographique, fait une fois de plus merveille.

Etant basé une aventure de Parker, le roman à le tout petit défaut de sa qualité, il lui manque l’étincelle de folie furieuse qui caractérise les meilleurs Dortmunder, mais ce serait quand même dommage de se priver de ce plaisir.

Donald Westlake / Jimmy the kid, (Jimmy the kid, 1974), Rivages/Noir (2005) traduit de l’anglais (USA) par Patrick Floersheim.

87° District, fin.

Et voilà donc la fin.

Cash cash : Nous sommes entre Noël et le nouvel an. Voilà qui ne pas aider Steve Carella et ses collègues qui se heurtent à beaucoup de bureaux fermés. Cerise sur le gâteau, ils sont obligés de travailler avec le gros Ollie qui, en plus d’essayer d’apprendre à jouer Night and day au piano, a décidé de devenir auteur de polars. Et voilà comment les choses ont commencé : le corps d’une jeune femme, nue, est découvert en morceaux, bouffé par les lions du zoo. Manque de chance, si le corps est dans la partie du 87° de la fosse aux fauves, une jambe se trouve dans le 88°, d’où la présence du délicieux Ollie. Ajoutez le représentant d’une petite maison d’édition qui se retrouve abattue d’une balle dans la tête et mis dans une poubelle. Entre autres, et vous voyez que les flics du 87° ne vont pas passer de très bonnes vacances de Noël. Humour garanti comme chaque fois qu’apparaît leur cher collègue du 88°, mais également une construction impeccable, l’apparition de terroristes affiliés à Al Qaïda et une confrontation inédite avec … mais n’en disons pas plus, un excellent épisode.

Roman noir est, en partie, une très malicieuse mise en abime. Sachez que le héros en est l’abominable Gros Ollie. Un politicien est assassiné dans son district, mais il vivait en bordure du 87°, donc il va avoir l’aide de Kling et Carella. Mais le pire est qu’on a volé à Ollie, dans sa voiture, sa sacoche, avec l’unique exemplaire du grand roman policier qui va faire sa renommée. Décidément, Week n’a pas de chance avec ses aspirations artistiques. Il ne dépasse pas la première mesure de Night and Day au piano (trois fois la même note), et on lui vole son chef d’œuvre. Qui aura, vous verrez, un destin extraordinaire. Enormément d’humour, l’apparition d’internet et d’Amazon, des allusions au terrorisme, mais aussi au racisme, Ed McBain continue à être le témoin talentueux, très talentueux de son époque.

Le frumieux bandagrippe commence sur le yacht loué par la maison de disque Bison Records et son patron Barney Loomis pour lancer la carrière de leur prochaine diva de la pop Tamar Valparaiso. Le but, étourdir les invités, leur faire apprécier le talent et la plastique de la très jeune te très belle Tamar et lancer son premier single Bandagrippe sur toutes les télé et radios qui comptent. Le coup de pub va aller bien au-delà de ce qui était espéré quand deux hommes font irruption sur le bateau et enlèvent la future star. Un épisode très drôle qui nous offre une peinture au vitriol du monde de la musique, des mécanismes de fabrication d’une star, mais aussi des multiples plateaux télé et de la façon la plus putassière qui soit de rechercher l’audience. Coup de griffe au passage aux nouvelles méthodes d’enquête qui misent tout sur la technologie et oublient le boulot de flic de la bande de Steve Carella traité (pas longtemps), comme un larbin par les stars du FBI. Un très bon épisode d’un auteur qui n’a rien perdu de sa verve. Et aussi étonnant que cela puisse paraitre on y trouve un Ollie Week très gentleman.

Jeux de mots voit le retour du Sourd. Qui comme d’habitude envoie des énigmes aux balourds du 87°. Anagrammes, extraits de pièces de théâtre, codes, tout va y passer pour les faire tourner en bourrique. Ils détestent le Sourd qui s’y entend pour leur faire comprendre qu’ils sont des idiots, et que, quoi qu’ils fassent, il volera ce qu’il voulait voler, et tant pis pour les cadavres qui pourront s’accumuler en chemin. Encore une preuve du savoir-faire incroyable du maestro d’Isola. Le rythme, le « montage » des différentes scènes, la montée du suspense sont absolument remarquables, toujours avec la même économie de moyen. A noter que pour la première fois Steve Carella se fait aider par son fils qui va lui montrer ce qu’on peut trouver en ligne avec un ordinateur.

Et on termine, la larme à l’œil, avec Jouez violons. Que peuvent bien avoir en commun un violoniste aveugle, une belle femme, la cinquantaine, représentante en produits de beauté, un prêtre et quelques autres ? Rien apparemment, sinon qu’ils sont tous abattus avec la même arme. Un sacré casse-tête pour le 87°. Qui heureusement (?) va recevoir l’aide inestimable du gros Ollie qui fait un régime et serait en train de tomber amoureux ? Et voilà, c’est la fin. Une fin frustrante, on aimerait vraiment savoir comment allait se poursuivre la vie de l’incontournable Ollie. Et comment Steve allait se débrouiller avec les problèmes avec son ado de fille. Et la vie amoureuse de Bert. Et comment allait évoluer Isola, à quels crimes, changements, beautés, bouleversement … Elle allait être soumise.

Mais voilà, Steve, Meyer, Art, Bert et les autres sont à jamais coincés en 2006, et nul doute qu’ils continuent à y traquer le crime, à aimer, pleurer, rire et compatir. Adieu à toute la bande, vous m’aurez offert tant d’heures de bonheur.

Ed McBain / 87° District volumes 51 à 55 :

(51) Cash cash (Money money money, 2001), traduit de l’anglais (USA) par Hubert Tézenas.

(52) Roman noir (Fats Ollie’s book, 2002), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

(53) Le frumieux bandagrippe (The frumious bandersnatch, 2004), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

(54) Jeux de mots (Hark !, 2006), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

(55) Jouez violons (Fiddles, 2006), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Martichade.

Deux novellas de Ken Liu

Je complète mes lectures dans la collection une heure lumière avec deux novellas de Ken Liu.

La première, Toutes les saveurs, se déroule à Idaho City, au moment de la découverte de filons d’or dans la région, après la guerre de sécession. Un groupe de travailleurs chinois, venus originellement pour construire les chemins de fer s’installe dans la ville pour prospecter. Lilly Seaver, fille de Jack qui leur loue des baraquements est fascinée par les odeurs qui sortent de leurs cuisines en plein air. Elle le devient encore davantage quand elle fait la connaissance de Lao Guan, un géant barbu qui lui raconte les histoires de Guan Yu, le Dieu de la guerre, de Lièvre roux son cheval de bataille et de son épée Lune de Dragon.

La seconde, parue précédemment mais que j’avais ratée est de la pure SF : Le regard. Ruth Law était flic. Suite à un problème lors d’une intervention, elle a été virée et est maintenant privée. Elle vit avec une douleur et des remords qu’elle ne peut supporter qu’avec l’aide du Régulateur. Ce dispositif filtre ses émotions, gère son stress, et lui envoie l’adrénaline nécessaire si besoin. Le risque étant, quand on le laisse en marche trop longtemps, de se déshumaniser peu à peu. Quand une mère vient la chercher pour enquêter sur le meurtre de sa fille, elle sent peu à peu le passé la rattraper et l’emprise sur elle-même lui échapper.

Deux novellas très différentes l’un de l’autre. La première est un mélange de chronique de la découverte d’étrangers et de conte, un cocktail à base de whisky et d’alcool de riz comme le dit l’un des personnages. Un conte qui met en avant les différences, parfois inconciliables, mais qui accentue surtout ce qui unit tous les personnages. Un joli conte, qui met l’eau à la bouche, très légèrement épicé de ce qui est (ou pas) un élément fantastique.

La deuxième, purement SF est beaucoup plus sombre, bel exercice de style autour de la figure archi classique du privé hardboiled qui soit vivre avec ses traumatismes et ses fantômes. Les deux originalités ici sont, d’une part quelques éléments futuristes (que je vous laisse découvrir), et d’autre part d’avoir pour personnage une femme métisse.  C’est bien mené, bien glauque, un vrai petit polar à Chinatown.

Deux bonnes novellas, à mon humble avis pas au niveau du premier texte de Ken Liu publié dans la collection, mais il faut reconnaître qu’avec L’homme qui mit fin à l’histoire, Une heure lumière avait mis la barre très très haut. Mais deux excellentes novellas qui méritent leur place dans une collection assez remarquable.

Ken Liu / Toutes les saveurs, (All the flavors, 2012), Le bélial / Une heure lumière (2021) – Le regard (The regular, 2014), Le bélial / Une heure lumière (2019) traduit de l’anglais (USA) par Pierre-Paul Durastanti.

Là où chantent les écrevisses

Une pause dans la lecture SF pour un passage en pleine nature avec Là où chantent les écrevisses de Delia Owens.

Depuis la moitié des années 50 Kya, qui est encore une enfant, vit seule dans une cabane au milieu des marais, en bordure de la côte Atlantique, proche de la petite ville de Barkley Cove en Caroline du Nord. Elle est connue comme la « fille des marais », sauvage et analphabète. Abandonnée par sa mère et ses frères et sœurs qui ont fui la violence du père, elle a fini par rester seule au départ de celui-ci. Seul Tate, un jeune adolescent s’intéresse à elle et vient la voir régulièrement, jusqu’au moment où il part pour l’université.

Des années plus tard, en 1969, le corps de Chase Andrews, la « star » de la ville est découvert au pied d’une vieille tour. Un événement qui va obliger Kya à sortir de son isolement.

Globalement un bon roman, mais qui pour moi comporte deux parties (imbriquées) assez inégales.

Tout ce qui concerne la description du milieu naturel, ainsi que les débuts de la vie de Kya et ses premiers échanges entre amitié, amour naissant et apprentissage littéraire et scientifique avec Tate est très bon. Delia Owens est biologiste, cela se sent, elle arrive à transmettre son amour de la nature et passe beaucoup d’informations sans jamais être didactique.

Par contre la partie enquête, les dialogues entre les flics, le déroulement de l’affaire, les relations dans la petite ville, et le dénouement gentillet ne sont pas au niveau. Les dialogues en particuliers sont très scolaires, et quand on a trop lu de romans de Craig Johnson, Ed McBain ou autre Elmore Leonard, ces dialogues à eux seuls arrivent à vous faire parfois sortir du roman, le temps de retourner dans le marais.

Pas mauvais donc, mais il y a du travail pour passer au niveau au-dessus. A moins de laisser tomber la partie policière pour se concentrer sur le fameux « nature writing ».

Delia Owens / Là où chantent les écrevisses, (Where the crawdads sing, 2018), Seuil (2020) traduit de l’anglais (USA) par Marc Amfreville.

Une cathédrale à soi

Je n’avais pas voulu lire le James Lee Burke précédent. Au vu des blogs qui faisaient part de leur déception, je m’étais défilé. J’ai replongé avec Une cathédrale à soi. Je crois que je vais arrêter.

Les familles Shondell et Balangie se haïssent depuis des décennies. Les deux sont riches, influentes et liées au monde du crime. Pourtant Johnnie Shondell et Isolde Balangie s’aiment et jouent de la musique ensemble. Jusqu’à ce que, pour favoriser une trêve, Isolde soit « cédée » à l’oncle de Johnnie, une pourriture proche des milieux néo-nazis.

Avec la délicatesse et la discrétion qu’on leur connait Dave Robicheaux et Clete Purcel décident alors d’intervenir et de donner un grand coup de pied dans la fourmilière, sans se douter que c’est plutôt un nid de serpents qu’ils dérangent.

Pour éviter de mettre en scène un Dave Robicheaux plus proche du déambulateur et de l’EPHAD que de la castagne, James Lee Burke revient en arrière, au moment où Dave a perdu sa seconde femme et où Helen devient sa chef. Malheureusement, à mon goût, en même temps que ce retour on a droit à un gros problème de répétition.

J’ai eu l’impression de lire des phrases, voire des paragraphes entiers que j’avais déjà lus. Dans les descriptions de Clete, et les états d’âme teintés de mysticisme et de remords liés à l’alcool de Dave en particulier. Et si les descriptions de la nature environnante marchent encore, les réflexions sur le bien, le mal, la religion, le poids des péchés qui passent quand je suis emporté par la lecture m’ont ici agacé.

Autre problème qui m’a sorti de la lecture, si les scènes de baston avec Clete fonctionnent toujours, le final, qui est très limite en termes d’utilisation de ressorts fantastiques et assez peu crédible, passe mal.

Un épisode qui confirme, malheureusement, que l’immense James Lee Burke semble commencer à perdre la main. Il risque de décevoir les fans, et franchement, pour ceux qui ont la chance de ne pas encore connaître cette série, je vous conseille fortement de revenir vers les premiers volumes.

James Lee Burke / Une cathédrale à soi, (A private cathedral, 2020), Rivages/Noir (2021) traduit de l’anglais (USA) par Christophe Mercier.

Terminus

Même si j’ai pas mal de retard, le rythme des parutions a baissé, le bon moment pour faire un pause SF avec Terminus de Tom Sweterlitsch.

1997, l’agent spécial Shannon Moss du NCIS (Naval Criminal Investigation Service), police interne de la marine de guerre américaine est appelée sur le lieu d’un massacre. Un homme a assassiné les membres de sa famille à la hache avant de s’enfuir. Seule la fille ainée, Miriam, absente au moment du crime a peut-être survécu. Le coupable est en fuite.

Pourquoi Shannon ? Parce comme elle, le coupable présumé, Patrick Mursult a vu le Terminus, la fin du monde. Depuis le début des années 80, un programme ultra secret de la marine et de la NASA a permis de mettre au point des vaisseaux capables de voyager très loin, et d’aller dans le futur. Et dans ce futur, dans quelques siècles, ils ont vu Terminus, la fin de l’humanité. Une fin qui, à chaque nouveau voyage semble se rapprocher.

Entre 1997 et 2015 Shannon devra faire de nombreux aller-retours pour découvrir la vérité sur les meurtres, et sur Terminus.

Je ne vais pas vous mentir, ce n’est pas ce qu’on appelle traditionnellement un roman « de plage ». Il faut un peu de concentration et de continuité dans la lecture pour bien suivre les différents aller-retours entre le présent et les différents futurs possibles. Non que l’écriture soit complexe ou confuse, mais c’est le propos qui est dense et un petit peu exigeant.

Ceci dit, une fois cet effort consenti, le lecteur est mille fois récompensé.

Parce que le jeu avec les différentes incarnations des personnages est original et passionnant. Parce qu’en plus d’un roman de SF c’est un suspense implacable avec une multitude de coups de théâtres et de changements de directions parfaitement maîtrisés. Parce que l’idée (pas nouvelle) de voyage dans le futur et de paradoxes temporels donne lieu à des développements originaux.

Aussi parce que l’on s’attache beaucoup à Shannon Moss, ses doutes, ses blessures, sa pugnacité, les difficiles choix moraux qu’elle doit faire tout au long de sa quête. Et parce que dès le début l’auteur nous accroche et nous donne l’envie de plus en plus forte de savoir comment cette histoire étonnante va bien pouvoir se terminer. Terminus ou pas Terminus ?

A vous de le découvrir.

Tom Sweterlitsch / Terminus, (The gone world, 2018), livre de poche (2021) traduit de l’anglais (USA) par Michel Pagel.

Le sourire de Jack Rabbit

Oyez oyez, réjouissez-vous, Hap et Leonard sont de retour dans Le sourire de Jack Rabbit. Vive Joe R. Lansdale, Vive Hap et Leonard !

Hap et Brett ont finalement décidé de se marier. Et c’est au moment de l’arrivée des invités que débarque un couple improbable, Judith Mulhaney, et son fils Thomas qui porte un teeshirt clamant « White is right ». Mauvaise pioche, car parmi les dits invités se trouve, entre autres, le charmant Leonard qui, comme les savent les lecteurs fidèles, est noir, homosexuel, spécialiste d’arts martiaux et soupe au lait, pour ne pas dire un rien provoquant.

Malgré un mauvais départ, ils arrivent à embaucher nos amis pour retrouver leur sœur Jackrabbit dont ils n’ont plus de nouvelles depuis quelques semaines. Une jeune femme qui semble s’être détournée de Dieu (quelle horreur) et pourrait même avoir eu des relations avec des n…, enfin, vous, savez, des gens comme ça.

Parce qu’ils payent, parce que l’argent n’a pas d’odeur même si, on s’en doute, ni Brett, ni Hap, ni Leonard ne les aiment beaucoup, ils acceptent le boulot et vont se retrouver, une fois de plus, dans une petite ville texane qui est tombée sous la coupe d’un gros con raciste. La routine.

Il vous faut une lecture réjouissante, de belles scènes de baston et des dialogues qui vous feront éclater de rire ? Facile, il suffit de lire le dernier Hap et Leonard, le duo de privé le plus iconoclaste du polar.

Comme un bonheur n’arrive jamais seul, en prime vous aurez le portrait d’une Amérique complètement paumée, livrée aux prédicateurs les plus tarés et aux manipulateurs populistes les plus cupides.

Alors si vous n’avez pas le palais trop délicat et que des personnages qui appellent une bite une bite, font des blagues de cul et se réjouissent de tarter les gros cons comme ils le méritent ne vous rebutent pas, précipitez-vous, c’est le bon moment de ce début d’été.

Joe R. Lansdale / Le sourire de Jack Rabbit, (Jackrabbit smile, 2018), Denoël/Sueurs Froides (2021) traduit de l’anglais (USA) par Frédéric Brument.