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Direction la Corée du Nord

Une curiosité aux Arènes : un roman d’espionnage anglais (ça c’est plutôt traditionnel) qui se déroule en partie en Corée du Nord : L’étoile du nord de D. B. John.

johnOctobre 2010. Jenna Williams sportive, la trentaine, est professeur à l’Université, à Washington, auteur d’une thèse sur la Corée du Nord. Elle est métisse, de père américain et de mère coréenne, et ne s’est jamais remise de la disparition de sa sœur jumelle, une douzaine d’année auparavant. En séjour d’études à Séoul, celle-ci a disparu alors qu’elle se trouvait sur une plage avec son copain. Pour la police coréenne ils se sont noyés tous les deux. Jenna est approchée par la CIA qui a détecté une intelligence brillante et recherche désespérément des spécialistes de la Corée.

Cho est un haut fonctionnaire, fidèle d’entre les fidèles, il habite Pyongyang et a appris l’anglais en prévision d’une mission délicate : accompagner une délégation officielle pour négocier avec la pourriture capitaliste et impérialiste à New York. Et ce juste au moment où la Corée du Nord fait ses premiers essais de lanceurs, en vue de la conquête spatiale … ou d’autre chose.

Moon est une vieille femme qui survit comme elle peut avec son mari, quelque part dans la campagne proche de la frontière avec la Chine. Un jour elle tombe sur un ballon, venu de Corée du Sud, avec des tracts, une lampe de poche et de cookies. Une découverte qui va entrainer de nombreux changements dans sa vie.

Trois destins qui n’auraient jamais dû se croiser, et pourtant …

N’attendez pas, malgré la quatrième plutôt sobre mais qui parle d’espionne, un roman d’espionnage qualité british. La crédibilité de la partie qui relève du genre est plutôt moyenne, et on est plus proche de James Bond que de Le Carré.

Cela veut-il dire qu’il ne faut pas lire L’étoile du Nord ? Pas du tout ! Bien au contraire.

C’est un roman passionnant, qui, dès le départ, vous accroche. Avec des personnages intéressants, qui vont évoluer durant le roman, et une intrigue bien ficelée, pleine de suspense, de tensions et de rebondissements. Un roman qui va vous faire tourner les pages du début à la fin, comme une bonne série d’action. Donc plaisir de lecture au premier degré garanti.

Mais ce n’est pas tout. Ce qui fait la richesse et l’originalité de ce polar c’est bien entendu la partie qui se déroule en Corée du Nord. Et là on ne rigole plus. Dire que ces pages sont sidérantes (on reste bouche bée devant autant d’absurdité et de connerie), et atterrantes et bouleversantes (on est soufflé par tant de cruauté), est un doux euphémisme.

Grâce à sa construction romanesque, l’auteur rend le mélange d’horreur et d’absurdité arbitraire supportable (moyennement supportable) et ne donne jamais l’impression de réciter ce qu’il a appris. On n’est pas dans un essai, on a bien un roman palpitant, qui s’appuie sur une impressionnante documentation, sans jamais lasser ni laisser entrevoir la quantité de travail qu’a nécessité son écriture.

C’est ça le talent, faire croire que quelque chose de difficile ayant demandé un gros effort est facile et évident. A lire donc sans faute.

  1. B. John / L’étoile du nord (Green sun, 2018), Les arènes / Equinox (2019), traduit de l’anglais par Antoine Chainas.

Avec Dortmunder, une année de bonheur.

Le premier John Dortmunder avait un goût de pas assez. Donc j’ai attaqué le second Comment voler une banque, que j’avais lu avec beaucoup de retard, bien après sa parution, et que j’avais même déjà chroniqué sur mon premier blog et repris ici (quelque part dans les profondeurs des archives). Je reprends ma chronique, un poil changée. L’auteur ? Je ne vous ferai pas l’injure de la rappeler.

Dortmunder-02Cambrioler une banque, c’est à la portée du premier crétin venu (ou presque), mais voler la banque ? Toute la banque ? En profitant du fait que, pendant les travaux, elle s’est installée dans un mobile home. Ca, il n’y a que l’équipe de John Dortmunder pour le réussir. Et finir, bien entendu, par tout faire foirer, ou presque.

Dès ce deuxième volume on voit, déjà, se mettre en place une complicité avec le lecteur, et un comique de répétition. Répétition quand les complices auxquels John pense sont occupés ou pris pour des raisons plus incongrues les unes que les autres. Répétition des explications de Stan Murch sur les trajets qu’il emprunte pour arriver au rendez-vous.

Un nouveau personnage entre en scène, May, la copine de John, et on a droit aux premières discussions surréalistes entre les arsouilles du O. J. Bar.

Sinon, une nouvelle fois le plan de John est génial. Une nouvelle fois malgré le génie de John, c’est au moment où tout semble bien marcher que tout se met à foirer. Et une nouvelle fois les dialogues sont d’une précision qu’envieraient beaucoup d’horlogers suisses.

Et on s’aperçoit à la lecture que, mine de rien, on peut suivre une partie de l’actualité politique de l’époque en lisant les aventures de John. Dans le premier Donald Westlake faisait allusion aux flics en train de taper sur les étudiants manifestant contre la guerre au Vietnam. Là il est fait, très vite, allusion aux mouvements pour les droits civiques. Et on a un ancien agent du FBI pas très malin qui cherche à connaître les opinions politiques de tout le monde.

Juste pour le plaisir, ces quelques lignes qui définissent si bien l’attitude de John face à la vie :

« Dortmunder avait payé son apprentissage de la patience au prix fort. Des tâtonnements de la vie parmi d’autres être vivants il avait retenu que, lorsqu’un petit groupe se met à s’agiter dans tous les sens et à crier sur fond de quiproquo, la seule chose sensée à faire est de rester en retrait et de les laisser se débrouiller entre eux. L’alternative consistait à attirer leur attention, soit en explicitant le malentendu, soit en les ramenant au sujet de conversation initial mais, dans les deux cas, vous vous retrouviez vous aussi à vous agiter dans tous les sens et à crier sur fond de quiproquo. Patience, patience ; au pire, ils finiraient par se fatiguer. »

J’en profite pour vous souhaiter une excellente année 2019, si vous la passez avec John, vous aurez une année souriante.

Donald Westlake / Comment voler une banque (Bank shot, 1972), Rivages/Noir (2011), traduit de l’anglais (USA) par M. Sinet.

John Dortmunder – 01

J’avais dit que la réédition de trois aventures de John Dortmunder du génial Donald Westalke m’avait donné envie de tout relire. J’ai profité de ces jours calmes pour commencer avec Pierre qui roule.

Westlake-02Voilà donc la mise en place de la série. John Dortmunder sort de prison. C’est son second séjour, et donc ce doit être le dernier, au troisième c’est la prison à vie. Il est récupéré à la sortie par son ami et complice Kelp, qui, à son habitude, a volé la voiture d’un médecin. Comme il faut bien survivre, Kelp a une proposition.

Deux pays d’Afrique (imaginaires), se disputent une émeraude. Le pays qui l’a (l’émeraude), va l’exposer avec moult mesures de sécurité, en plein cœur de Manhattan. Un représentant du pays qui ne l’a pas (l’émeraude), la veut. Il embauche donc Kelp et John pour la voler. Ils contactent un chauffeur, Stan Murch qui vit avec sa maman chauffeur de taxi, un spécialiste des serrures Roger Chefwick, qui est aussi fanatique de trains miniatures (on verra que cela a son importance), et un homme de main Alan Greenwood.

Pour la première fois sous la plume de Donald Westlake, le plan parfait de John Dortmunder va presque réussir, mais un grain de sable va le faire presque échouer. Ce qui veut dire qu’il devra réaliser pas moins de cinq cambriolages pour finalement mettre la main sur l’émeraude. Pour le plus grand plaisir du lecteur.

La saga John Dortmunder se met en place. Deux des autres personnages récurrents sont déjà là (Kelp et Stan Murch), les autres viendront. L’O. J. Bar de Rollo est là. Dès le départ, le personnage de John Dortmunder est planté : génial, malchanceux, maussade, peu causant … Mais attention, celui qui voudrait arnaquer cet homme mince et d’apparence triste et inoffensive pourrait avoir de grosses, très grosses surprises. S’il y a une chose que John ne supporte pas, c’est qu’on se moque de lui, quelques personnages de ce premier roman vont l’apprendre à leurs dépends.

C’est vif, drôle, inventif, pétillant, c’est un vrai bonheur de reprendre les aventures de Dortmunder. Si vous connaissez déjà, sachez qu’on prend autant de plaisir à relire, si vous ne connaissez pas encore … Vous avez beaucoup de chance.

Donald Westlake / Pierre qui roule (The hot rock, 1970), Rivages (2007), traduit de l’anglais (USA) par Alexis G. Nolent.

Kent Anderson, rare et indispensable

Kent Anderson ne sort pas un livre par an, mais je me souviens encore du choc de la lecture de Chiens de la nuit. Nouveau choc bien des années plus tard avec Un soleil sans espoir.

AndersonHanson, le double de Kent Anderson, ancien des forces spéciales au Vietnam, déjà personnage central du précédent roman Les chiens de la nuit, a quitté son poste de flic à Portland et vient à Oakland. Son objectif : tenir 18 mois dans la police qui opère dans le quartier noir de East Oakland pour obtenir un certificat qui lui donne le droit d’exercer partout dans l’état.

Détesté par ses instructeurs et ses chefs (il est trop efficace et absolument pas malléable), il s’impose dans ce quartier très dur grâce à un mélange de respect envers des habitants habitués à être traités systématiquement comme des délinquants par la police, de capacité à laisser exploser une violence imprévisible, et de folie suicidaire. Il croisera Weegee, un gamin vif et intelligent qui sillonne les rues à vélo, Felix Maxwell, parrain du quartier et trafiquant de drogue, et bien d’autres, camés, violeurs, voleurs, gamins perdus, vieillards victimes du racisme etc …

Ceux qui ont aimé Les chiens de la nuit vont adorer Un soleil sans espoir où l’on retrouve le même personnage, sa folie, ses cauchemars, son humanité, son empathie pour les plus faibles. N’attendez pas un roman tendu avec un suspense haletant, c’est la chronique de la vie d’un flic dans un quartier abandonné de tous que propose Kent Anderson.

C’est très sombre, c’est souvent désespéré, et pourtant il y a de beaux rayons de soleil, des fulgurances poétiques, des visions qui flirtent avec la folie. La situation décrite est à pleurer, avec sa collection de junkies, d’ivrognes, de mecs violents, de flics qui tabassent sans raison. Et pourtant, Hanson qui parfois se dégoute à faire du chiffre et à arrêter des gens qu’il sait être victimes et non bourreaux amène une lueur d’espoir avec son humanité, sa façon de toujours traiter les autres avec respect, protégé par une folie que les habitants perçoivent.

Un Hanson qui gagne respect et même une certaine amitié de tous, dealers, bikers, truands mais surtout de tous ceux qui essaient juste de survivre dans cet environnement difficile. De magnifiques chroniques, noires mais pas totalement désespérées.

Kent Anderson / Un soleil sans espoir (Green sun, 2018), Calmann Lévy / Noir (2018), traduit de l’anglais (USA) par Elsa Maggion.

Voyage au bout de l’ennui

Un premier roman américain à la série noire : Mauvaises graines de Lindsay Hunter.

HunterDans une petite ville des US non identifiée, Perry et Baby Girl sont amies. Perry vit avec sa mère et son beau-père dans un mobil home, Baby Girl avec son frère handicapé suite à un accident chez leur oncle. La journée elles sont censées être au lycée, mais souvent elles sèchent les cours pour glander. Puis le soir Perry sort par la fenêtre pour aller zoner avec Baby Girl. Perry la jolie fille, Baby Girl moche, qui s’est rasée la moitié du crâne. Les deux s’ennuient, provoquent tous ceux qui les croisent, accumulent les petites conneries.

Depuis quelques semaines, sur facebook, elles sont en relation avec un autre ado, Jamey, qui semble vouloir les rencontrer. Mais qui se cache derrière cette identité ? Et finalement, de Jamey et les deux amies, qui est le plus dangereux et le plus imprévisible ?

Chronique du vide, du manque d’espoir et d’avenir. Chronique de l’ennui dans une petite ville où rien ne se passe et où le seul avenir qui semble se proposer est celui des adultes : gagner de quoi survivre, et éventuellement se bourrer la gueule de temps en temps. Chronique de déclassés, comme ont déjà pu en décrire des auteurs comme Russell Banks ou Daniel Woodrell.

Rien à redire, c’est bien fait. Malheureusement pour moi, il manque à ce roman, par rapport aux deux auteurs cités plus haut, un je ne sais quoi qui fait qu’alors que les deux me bouleversent, Mauvaises graines m’a laissé indifférent.

Impossible de m’attacher à Perry et Baby Girl, ou aux parents de Perry. Impossible de trembler pour elles, de me réjouir avec elles ou de vraiment ressentir leur rage. Peut-être une approche trop extérieure, trop clinique, trop foirde. Il m’a manqué l’empathie, l’émotion, les tripes.

Avis très subjectif et peu argumenté, tant je ne sais pas mettre le doigt sur ce qui m’a laissé comme ça hors de cette histoire. Mais le ressenti est là. Je me suis un peu ennuyé, comme Perry et Baby Girl, et le final ne m’a fait ni chaud, ni froid. Dommage.

Lindsay Hunter / Mauvaises graines (Ugly girls, 2014), Série Noire (2018), traduit de l’anglais (USA) par Samuel Todd.

Féroce

Dernière novella de l’année pour la collection Equinox des Arènes : Les féroces de Jedidiah Ayres.

AyresQuelque part dans le désert mexicain, pas trop loin de la frontière avec les US, une bourgade Politoville. Politoville n’est pas une vraie ville. C’est une sorte de mélange de camp de repos et de prison pour le « invités » du senior Polito, qui doit être un parrain local (on ne sait pas exactement). On y trouve une cantina où officie Ramon, des putes (les Marias) amenées là de force, et les invités sont en général des truands qui ont plus ou moins travaillé pour le parrain.

Le plus malin d’entre eux finit par s’apercevoir qu’il est coincé là jusqu’à ce qu’il ait dépensé, à la cantina et avec les putes, tout ce qu’il avait gagné en travaillant pour le parrain. Tout pourrait continuer, si le malin en question ne décidait pas de s’enfuir, avec sa Maria, non sans avoir au préalable défoncé la tête de Ramon. Le début d’une révolte sanglante de toutes les Marias.

Une centaine de pages, sèches comme des coups de triques, avec leur lot de violences, de crasse, de misère et de chaleur étouffante. La construction est originale, et c’est trop court pour qu’on se lasse.

Mais c’est également trop court pour qu’on s’intéresse vraiment à un personnage ou un autre, ou pour laisser le temps d’installer une tension avant l’explosion. On a donc essentiellement une succession de scènes choc, habilement reliées (même si on ne comprend pas forcément au début comment tout cela s’enchaine) dans un final qui complète le puzzle.

C’est bien fait, mais comme je ne me sens pas concerné ni touché par l’histoire d’aucun des protagonistes, ce sera sans doute très vite oublié.

Jedidiah Ayres / Les féroces (Fierce bitches, ???), Les arènes/Aquinox (2018), traduit de l’anglais (USA) par Antoine Chainas.

Un peu de bonne humeur signée Donald Westlake

Besoin d’un peu de légèreté en cette fin d’année ? Facile, Rivages a retrouvé un roman de Donald Westlake qui n’avait pas encore été traduit : Tous les mayas sont bons.

Westlake-01Kirby est un gentil arnaqueur qui, quand il a voulu s’installer au Belize, s’est fait avoir par plus arnaqueur que lui, le mal nommé Innocent St Michael. Mais il a su rebondir et sur le terrain inutile qu’il a acheté il s’est allié avec des locaux pour créer de toute pièce un faux temple Maya, et en tirer des objets archéologiques absolument authentiques (et oui, ce sont les descendant des mayas qui les fabriquent) qu’il vend à des américains un peu crédules, et pas trop regardant sur la légalité, la sortie d’objets historiques étant interdite la loi.

Tout ça fonctionne très bien, pour le plus grand bonheur de tous quand débarque Valerie Greene qui, dès les premières minutes, lui fait une forte impression : « Cette fille était une vraie peste ». Ce n’est que le début d’un enchainement de catastrophes qui va mettre à mal son petit commerce.

Je ne vais pas prétendre que Tous les mayas sont bons est le meilleur Westlake. Sinon on n’aurait pas attendu 10 ans après sa mort pour le traduire. N’empêche qu’on ne s’ennuie pas une seconde, que c’est vif, que la mécanique d’enchainement des catastrophes est réglé comme une montre suisse et que les personnages sont assez truculents.

Ajoutez une pincée d’aventures, les dialogues toujours particulièrement réussis, et vous avez une excellente comédie américaine d’époque, du cousu main qu’on aurait bien vu filmé par les grands studios hollywoodiens.

Westlake-02Et si vous voulez compléter votre culture polar et que vous avez la chance de ne pas encore connaître le génial John Dormunder, ou si vous ne savez pas quoi offrir en cadeau à Noël, Rivages réédite trois des aventures du cambrioleur le plus malchanceux, et le plus drôle de la planète polar. Ça s’appelle Encore raté, et on y retrouve Pierre qui roule, Personne n’est parfait et Dégâts des eaux. Et ça me donne envie de relire tout Dortmunder.

 

Donald Westlake / Tous les mayas sont bons (Titre original ?, 1985), Rivages/Noir (2018), traduit de l’anglais (USA) par Nicolas Bondil.