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Ciao Valerio

C’est ce matin que j’ai appris la mort du grand Valerio Evangelisti. Nous avions eu la chance de pouvoir le faire venir à Toulouse Polars du Sud, l’occasion d’animer des tables rondes avec lui et d’échanger quelques propos.

Un homme d’une culture qui paraissait infinie au petit scarabée que je suis, d’un calme et d’une gentillesse qui contrastent avec les héros abominables qu’il met en scène. A ce propos, à une question que je lui posais :

-Mais pourquoi créer des personnages aussi affreux ? Est-ce que ça vous perturbe ?

sa réponse, flegmatique, fut à l’image de son humour pince sans rire :

-Pas de problème pour moi, je fais ça pour gagner ma vie, c’est vous les lecteurs qui devriez vous demander pourquoi vous payez pour lire ça.

Fin connaisseur de l’histoire ouvrière, militant infatigable, il a exploré avec bonheur tous les genres populaires en y apportant son originalité. SF mâtinée de Nom de la Rose avec son Inquisiteur Nicolas Eymerich, western avec la série consacrée au personnage de Pantera, pur roman noir de Nous ne sommes rien, soyons tout ! ou roman de pirates de Tortuga.

Ciao Valerio et merci pour tout.

A l’abordage !

Une récréation avec ce roman de pirates écrit par le touche à tout de génie qu’est Valerio Evangelisti. Ouvrez Tortuga, hissez les voiles sentez les embruns … le sang et les tripes.

1685, après le roi d’Angleterre, c’est au tour de Louis XIV de faire une trêve avec l’Espagne et de retirer du même coup son soutien aux pirates de l’île de Tortuga. C’est pourtant à ce moment là que Rogerio de Campos, ancien jésuite devenu marin, n’a d’autre choix que de s’embarquer avec le Chevalier de Grammont, un des pirates les plus craints des Caraïbes. D’abord réticent, il prend vite goût aux batailles, aux massacres et aux pillages, dans ce qui semble bien être le chant du cygne des frères de la Côte. A moins qu’il ne fasse semblant, pour essayer, par la ruse et la traîtrise, de s’emparer d’une belle esclave dont il est tombé amoureux.

Oubliez Errol Flynn et Tyrone Power. Les pirates d’Evangelisti, tout comme les cowboys de Deadwood sont sales, puants, amochés, cruels, racistes, sans pitié … L’or leur importe moins que le pillage, la richesse moins que l’abordage, et ils préfèrent l’odeur du sang à celle des roses. Mais ils ne manquent ni de bravoure, ni de panache et, finalement, sont moins hypocrites que tous ceux qui, à l’époque (et encore maintenant), tuent, pillent et torturent sous divers prétextes (religion, civilisation … démocratie ?). Non les pirates de Tortuga savent ce qu’ils veulent : s’emparer de ce qui leur fait envie en écharpant celui qui le possède.

Pas de gentil pirate au grand cœur donc. Pas même le personnage principal, qui au départ peut apparaître comme une victime, mais ceux qui connaissent le grand Valerio et son goût pour les héros troubles et ambigus, quand ils ne sont pas de purs salauds (pensez à Eymerich ou à Eddie Florio l’immonde de Nous ne sommes rien soyons tout !) ne seront pas surpris.

Résultat, un roman plein de bruit, de fureur et de larmes, de sang et de tripes, mais un roman qui, assurément, ne manque pas de souffle et qui remet en tête les romans de Salgari (Grammont n’est pas sans évoquer son Corsaire Noir) et les grands noms que l’on croise au fil des romans et des films comme Henry Morgan, l’Olonnais ou Michel le Basque.

Valerio Evangelisti / Tortuga (Tortuga, 2008), Rivages (2011), traduit de l’italien par Sophie Bajard.

Valerio Evangelisti et lutte finale

Eddie Florio, anciennement Eddie Lombardo est, depuis toujours, une pourriture. Dans les années 20, il a à peine seize ans quand il renonce à une lucrative carrière de maquereau pour commencer à trahir sa classe, à commencer par son père et ses frères très engagés dans les luttes sociales sur le port de Seattle. Son parcours ne sera plus que meurtres, trahisons, violence et compromission, de San Francisco à New York. Dans le même temps il prend du galon au sein des syndicats les plus corrompus, intimement liés à la mafia. La crise des années trente, le deuxième conflit mondial, puis la guerre paranoïaque et hystérique de McCarthy contre le communisme lui permettront d’exprimer pleinement ses talents. Jusqu’à qu’il ne serve plus à rien, et soit écrasé.

Valerio Evangelisti est plus connu des amateurs de SF que des lecteurs de polars. Son personnage de Nicolas Eymerich, grand inquisiteur aragonais a marqué, à juste titre, les esprits. L’originalité de ses histoires mêlant des intrigues moyenâgeuses et la science la plus moderne également. Il signe avec Nous ne sommes rien soyons tout un roman noir dans la plus pure tradition des grands précurseurs, Hammett en tête. Il le fait, bien évidemment, avec la patte Evangelisti.

On ne peut pas lui reprocher d’avancer à couvert, le titre annonce la couleur, il est question de mouvement syndical, de communisme, de luttes. Comme nous sommes dans un roman noir, il est également question de corruption, de crime et de liens entre le pouvoir et la mafia. Comme pour sa série de SF, il met en scène un « héros » particulièrement malfaisant. La comparaison s’arrête là. Si Eymerich est un ascète fanatique habité par ses idéaux (ce qui justifie les pires tortures qu’il peut ensuite infliger), Eddie lui a un objectif unique : satisfaire tous les désirs, même et surtout les plus malsains … d’Eddie Florio.

Le roman tombe à pic pour rappeler que tous les « avantages » qu’il faudrait abandonner au nom d’une soi-disant modernité, qui n’est jamais qu’un retour au début du XX° siècle, ont été arrachés de haute lutte, au prix de sacrifices, de morts, et de ce qu’il faut bien appeler la lutte des classes (même si on nous dit que cela n’existe plus, la bonne blague.)

Cette grande fresque du crime, grandeur et décadence d’un petit truand sans morale nous arrive alors qu’aux USA le onze septembre a permis de rogner de façon non négligeable les libertés individuelles et a remis au goût du jour l’accusation « d’anti-américain » chère aux maccarthistes ; alors que partout les droites au pouvoir rognent, sous prétexte de mondialisation, les avancées sociales durement acquises ; alors que de Seattle à Gènes, les mouvements de contestation de l’ordre établi sont réprimés avec une violence que l’on croyait oubliée. Elle nous dit que, contrairement à ce qu’on nous raconte, il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et qu’il faudrait peut-être commencer sérieusement à penser à nous bouger.

Les artistes, les vrais, sont plus sensibles que le commun des mortels. Ces derniers temps, Moi, Fatty de Jerry Stalh, Les bâtisseurs de l’empire de Thomas Kelly, Soleil Noir de Patrick Pécherot et maintenant ce roman se déroulent, totalement ou en partie, dans les années 20-30. Il peut s’agir d’une simple coïncidence. On pourrait aussi y voir les avertissements d’écrivains qui, chacun à sa façon, sentent des résonances entre cette période de l’histoire et la nôtre. Il serait bon de les écouter. Juste pour éviter que cela se termine de la même façon.

Valerio Evangelisti / Nous ne sommes rien soyons tout ! (Noi saremo tutto, 2004) Rivages thriller, (2008), traduit de l’italien par Serge Quadruppani