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Pas de cèpes pour Soneri

Au risque de me répéter, en ce moment, j’adore les polars italiens. En trois romans Valerio Varesi est devenu un habitué, un auteur dont on attend avec impatience chaque nouvelle traduction consacrée à son commissaire Soneri. Le dernier chez nous ? Les ombres de Montelupo.

VaresiCela devait être des vacances. Le commissaire Soneri a pris quelques jours, en novembre, pour retourner dans son village natal, arpenter les bois du Montelupo pour chercher des champignons, comme il le faisait avec son père. Mais dès son arrivée, au bar ou à l’auberge, à demi-mots, on lui fait comprendre que quelque chose ne va pas dans la famille Rodolfi.

Le père avait fait fortune après la guerre, dans la charcuterie. Il est d’ici, il parle le dialecte et marche dans les bois. Son entreprise fait plus ou moins vivre tout le village. Mais le fils … Le fils parle anglais, ne vient jamais, joue en bourse … Et surtout cela fait un moment qu’on ne le voit plus.

Jusqu’à ce qu’on découvre son cadavre, et que le père se suicide. La quiétude de Soneri, et la cueillette des champignons sont bien compromises et le tableau idyllique de son enfance va être mis à mal.

Dans un paysage imposant, étincelant dans la lumière froide de l’automne, ou caché par le brouillard, la cupidité, le mensonge, le secret et les rancœurs vont définitivement gâcher les vacances du commissaire, mais également le souvenir de son enfance, et le faire douter sur l’image qu’il gardait de son père.

Dans le village, l’arrivée massive de l’argent a fait voler en éclat une solidarité de façade, déjà bien mise à mal par les années de guerre, qui ont vu certains résister, et d’autres profiter. Voire faire les deux, histoire d’assurer ses arrières quoi qu’il arrive.

Paysage magnifiquement décrit, on se croit en balade avec Soneri dans ces bois, on débouche avec lui en plein ciel, on sent la neige qui arrive. Des personnages hors du commun, comme le père Rodolfi et son ennemi intime Le Maquisard, seul point fixe avec la montagne dans une société qui perd ses repères. Une intrigue savamment menée, qui nous perd dans les doutes et le brouillard avant que la lumière ne soit faite. Et une désolante mais ô combien réaliste peinture des dégâts causés par l’arrivée trop rapide d’une importante masse d’argent dans une communauté anciennement condamnée à la frugalité.

Et puis comme dit un personnage avec lequel je ne peux qu’être d’accord : « L’argent rend beau même ce qui est moche, bougonna l’aubergiste. Ça a toujours été de voyous, lança-t-il ensuite, plein de colère, sa voix brisée qui semblait masquer une plainte. Il faut bien l’être pour amasser autant d’argent, non ? »

Encore une très belle réussite de Valerio Varesi, pleine de nostalgie, de sensibilité et d’intelligence.

Valerio Varesi / Les ombres de Montelupo (Li ombre de Montelupo, 2005), Agullo (2018), traduit de l’italien par Sarah Amrani.

Soneri de Parme

On a découvert le commissaire Soneri de l’italien Valerio Varesi l’année dernière grâce à la toute jeune maison d’édition Agullo. Il revient dans La pension de la via Saffi, pour notre plus grand plaisir.

VaresiEn cette veille de Noël la Questure tourne au ralenti, à Parme comme ailleurs. Quand on lui dit qu’une vieille dame le demande pour signaler que sa voisine ne donne plus signe de vie, le commissaire Soneri se défausse sur son adjoint. Mais en entendant ce dont elle parle, il change d’avis. Trop tard elle est partie. Il tente de la suivre, mais elle disparaît dans le brouillard. Il ne reste plus à Soneri qu’à aller taper à la porte de la voisine. Une porte qu’il connaît bien : dans cette pension vivait celle qui allait devenir sa femme, morte ensuite en accouchant quelques temps après leur mariage.

Quand il rentre dans l’appartement, il découvre la vieille Ghitta Tagliavini assassinée. L’enquête qui va suivre, dans une ville envahie par le froid et le brouillard, va faire remonter les souvenirs des années passées. Des années de lutte, de convictions, les années d’une Parme populaire, ouvrière et révoltée. Une ville dissoute aujourd’hui dans le brouillard, la corruption et l’affairisme. Une enquête qui ne va pas améliorer l’humeur généralement mélancolique de Soneri.

Avec ce nouveau roman (nouveau chez nous, Valerio Varesi et le commissaire Soneri étant des stars en Italie), l’auteur confirme son talent. On peut désormais les classer, lui et son personnage, parmi ces enquêteurs dont les aventures rythment notre année polar. Et ils confirment l’excellente santé du polar italien, aux côtés des Camilleri, Gangemmi, Manzini pour les créateurs de personnages récurrents, en plus de De cataldo, Carlotto ou Lucarelli, pour ne citer qu’eux.

Avec cette aventure lente et mélancolique dans une ville noyée dans le brouillard, Valerio Varesi se rapproche, pour moi, d’un auteur méditerranéen mythique : Francisco Gonzalez Ledesma. Si Soneri n’est pas Mendez – il est plus reconnu comme enquêteur et prend moins de libertés avec la loi – comme lui il est ici la mémoire d’une ville et d’une population en train de disparaître.

Soneri se rappelle de la ville des pensions d’étudiants, des luttes politiques, des quartiers populaires, des échoppes de barbiers. Et il déplore la perte de la mémoire, et la perte d’intérêt pour cette mémoire. Il déplore la place croissante de l’argent, la rentabilité à tout prix, l’abandon des idéaux, des valeurs et des convictions face à la toute-puissance du profit.

Comme Mendez, Soneri ne recherche pas la gloire et laisse d’autres tirer du feu les marrons qu’il y a mis. Comme Mendez, et pour d’autres raisons, il vit en partie dans un passé parfois idéalisé, et embelli, et déambule seul dans les rues, la nuit, dans la brume.

Un beau personnage, des belles descriptions, une mélancolie communicative pour un roman sans baston (ça change de mes précédentes lectures), sans effets spéciaux, sans chocs, mais qui laisse une impression durable de saudade.

Valerio Varesi / La pension de la via Saffi (L’affittacamere, 2004), Agullo (2017), traduit de l’italien par Florence Rigollet.

 

Prix Violeta Negra 2017

Toulouse polars du Sud a sorti sa sélection pour le prix Violeta Negra qui sera décerné en octobre lors du festival.

Comme tous les ans, six titres du « sud » seront en lice :

  • Peine capitale de Santiago Roncagliolo
  • Société noire d’Andreu Martin
  • Meurtres rituels à Imbaba de Parker Bilal
  • Et l’obscurité fut de Maurizio De Giovanni
  • Le fleuve des brumes de Valerio Varesi
  • Suburra de Giancarlo de Cataldo et Carlo Bonini.

Que les lecteurs du jury soient inspirés et que le meilleur gagne ! En 2016 c’est Toutes les vagues de l’océan de Victor del Arbol qui l’avait emporté.

Tout est là.

Et si vous deviez voter ?

Le Pô, nouveau personnage de polar

Une nouvelle maison d’édition, Agullo, un nouvel auteur italien Valerio Varesi et avec Le fleuve des brumes, ce qui ressemble fort à une nouvelle série.

varesiC’est l’hiver, quelque part dans la plaine du Pô. Au cercle nautique les habitués jouent aux cartes et suivent attentivement la montée des eaux. A la radio on commence à parler d’évacuation et tous surveillent les digues avec anxiété. C’est sous une pluie battante que Tonna quitte le quai aux commandes de sa péniche. Etonnamment, il n’a pas allumé ses feux de position, et sa manœuvre semble hésitante sur le fleuve en crue, lui qui navigue depuis plus de soixante ans.

Plus tard dans la nuit, la barge est retrouvée échouée, personne à bord. Le lendemain le frère de Tonna passe par la fenêtre du troisième étage de la ville voisine. Suicide ou meurtre ? Le commissaire Soneri en charge des deux affaires va se heurter au silence des habitués du fleuve, un silence qui, cinquante ans après, couvre encore les haines du passé, quand les Tonna, fascistes membres des chemises noires chassaient les communistes et les partisans.

Du bon travail, solide, comme l’aiment les amateurs de polars. Si on veut chipoter on peut regretter un léger coup de mou dans le milieu du roman, quand l’intrigue et les personnages pataugent, mais c’est vraiment secondaire.

Le véritable personnage du roman, celui qui rythme l’intrigue et la vie de tous les autres c’est bien entendu le fleuve. Tout tourne autour de lui, des centimètres inondés, de ce qu’il cache, de ce qu’il finira par révéler. Les hommes en vivent, y vivent et y meurent. Il coule, déborde, se transforme en brume ou en glace. C’est vraiment lui, le décor, le moteur, et le cœur magnifiquement décrit de ce roman.

Ensuite on est dans du classique efficace : De bons personnages, des meurtres qui plongent leurs racines dans un passé douloureux et jamais complètement réglé (le fascisme), l’oubli des nouvelles générations, la mémoire des plus anciens.

Ca marche, c’est bien fait et on aura plaisir à retrouver le commissaire Soneri … et le Pô.

Valerio Varesi / Le fleuve des brumes (Il fiume delle nebbie, 2003), Agullo (2016), traduit de l’Italien par Sarah Amrari.