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Rencontre avec Victor del Arbol

Belle rencontre hier soir avec Victor del Arbol pour parler de son excellent dernier roman Toutes les vagues de l’océan.

Comme souvent avec des auteurs hispanophones, le gentil modérateur n’a pas besoin de poser trop de questions, par contre le traducteur (en l’occurrence la traductrice) a du boulot ! Et comme souvent aussi, ce fut passionnant.

On a beaucoup parlé des mythes politiques et historiques du XX° siècle, de la nécessité pour ces mythes et cette histoire de construire des héros, et de la différence entre l’image de ce héros et la réalité, de la perte d’humanité qu’impose la construction de cette image parfaite.

On a parlé d’un certain sentiment d’infériorité de personnages et de personnes (nous en fait !) né après les grands événements historiques de la première moitié du XX° par rapport à leur parents : Qui suis-je, moi qui ai une vie « calme et tranquille », par rapport à ce père, cet oncle qui a été résistant, combattant républicain, obstacle au nazisme … Et comment, une fois venu le temps de la réflexion, les héros ne sont pas toujours ceux qu’on croit. Comment arriver à rester fidèle à ses valeurs, comment résister à certaines pressions et compromissions, comment vivre une vie tout simplement digne peut se révéler plus héroïque que certaines vie qui ont été transformées en légendes.

On a parlé de résistance, de refus de ce qui est présenté comme inéluctable qui l’est sans doute au niveau collectif … jusqu’au moment, peut-être, ou chacun, individuellement dit NON. On a touné autour du titre espagnol plus explicite sur ce sujet (Un millions de gouttes) : certes mon action n’est qu’une goutte dans l’océan, mais qu’est-ce que l’océan sinon l’ensemble de millions de gouttes ?

On a aussi parlé de douleur, de perte d’espoir, et de l’amour comme une force qui redonne cet espoir mais en même temps fragilise.

On a parlé de l’opposition entre Igor et Elias, deux faces d’une même violence, l’un assumant totalement son emploi de la force (c’est la seule valeur qu’il reconnaît), l’autre maquillant sa violence sous un vernis de civilisation ou de justifications politiques.

On a parlé de bourreaux et de victimes, on a parlé des silences, des difficultés à communiquer, à connaître même ses proches …

C’est passé beaucoup trop vite, il m’est resté plein de questions à poser, on a continué devant une bière, on continuera en octobre pendant Toulouse Polars du Sud ! Et avec grand plaisir tant Victor del Arbol est aussi passionnant à l’oral qu’à l’écrit. Un vrai bonheur pour les animateurs.

Rencontres toulousaines

Grosse actualité polar pour les toulousains dans les jours à venir. Comme je l’annonçais il y a peu :

Jeudi prochain (26 févier), à 18h00, rencontre avec Victor del Arbol à Ombres Blanches, j’assurerai (ou j’essaierai d’assurer) l’animation.

Deux jours plus tard, le samedi 28 février, toujours à Ombres Blanches, à partir de 17h00, ce sera une rencontre avec Pascal Dessaint, toujours animée par ma pomme.

Et pour ceux qui ne voudraient pas aller en centre ville, Pascal Dessaint sera également à Escalquens à la librairie Escalire le jeudi 5 mars à partir de 19h00.

L’histoire vue par del Arbol.

Troisième roman de Victor del Arbol, Toutes les vagues de l’océan est, à mon humble avis, son meilleur à ce jour.

VictorDelArbol1933, Elías Gil, jeune communiste espagnol arrive à Moscou pour se former. Quelques jours plus tard il est arrêté en compagnie de trois autres jeunes anglais et français et se retrouve déporté vers l’horreur de l’île sibérienne de Nazino. Il y affronte Igor, prisonnier de droit commun qui règne par la terreur sur cet enfer, et rencontre Irina et sa fille Anna.

1967, Elías, revenu en Espagne, héros de la guerre civile, a échappé à toutes les purges franquistes, a eu deux enfants, et disparaît la nuit de la Saint Jean dans les environs de Barcelone où il a fait sa vie.

2002, Gonzalo, fils d’Elías, qui n’avait plus eu de nouvelles de sa sœur Laura depuis des années est contacté par un policier : Laura vient de se suicider après avoir torturé et tué un truand russe qu’elle soupçonnait d’avoir enlevé et tué son fils. Gonzalo qui est avocat ne croit pas à cette histoire et décide d’enquêter. Cela va faire remonter à la surface le passé d’un père idéalisé et toute la violence de l’histoire du XX° siècle.

Saga historique dans la meilleure tradition, roman initiatique, enquête autant historique que policière … Toutes les vagues de l’océan est tout cela à la fois. A mon avis Victor del Arbol déjà remarqué pour ses deux premiers romans qui plongeaient aussi leurs racines dans l’histoire du XX° siècle européen passe ici un cap. Son récit gagne en simplicité et en clarté ce qui donne d’autant plus de puissance au souffle qui l’anime.

Les aller-retour avec le passé sont parfaitement fluides et maîtrisés, les révélations, passées et présentes distillées avec un très grand savoir faire, le lecteur est plongé dans ce XX° siècle plein de bruit et de fureur, d’idéaux et de compromissions, de sacrifices et de trahisons. A l’horreur historique et collective répond l’horreur individuelle et l’auteur démonte parfaitement, par le récit et sans aucune explication, le mécanisme de la fabrique des monstres.

Pas de concession, pas d’angélisme, mais énormément d’empathie. Attention, le récit ira jusqu’au bout de sa logique implacable, sans la moindre pitié pour les personnages … ou le lecteur. Et s’il m’arrive de râler contre la manie de nous infliger régulièrement des pavés indigestes, rien de tel ici. les quelques six cent pages passent comme un tempête, emportant tout sur leur passage, ne laissant au final qu’un lecteur complètement étourdi.

Victor del Arbol / Toutes les vagues de l’océan (Un millón de gotas, 2014), Actes Sud/actes noirs (2015), traduit de l’espagnol par Claude Bleton.

PS. Victor del Arbol sera à Ombres Blanches jeudi prochain (26 février), et c’est ma pomme qui aura le plaisir d’animer la rencontre. Je vous en reparle.

Bilan très subjectif de Toulouse Polars du Sud

Et voilà, la sixième édition est bouclée. Alors quel bilan ?

Commençons par les regrets … Le premier, l’incontournable Carlos Salem qui nous est arrivé avec une crève d’enfer, qu’il a dû vouloir soigner à la bière et à la clope … résultat, vendredi soir direction l’hôpital où il est resté tout le week-end. Et un festival TPS sans Carlos, c’est plus tout à fait TPS.

Carlos, écoute les infirmières, soignes-toi bien et rendez-vous l’an prochain !

Ensuite quelques copains ne sont pas venus cette année. Comme je ne déplace pas dans les salons (pour cause d’emploi du temps surchargé), c’est l’occasion de les voir qui disparait. D’un autre côté, finalement, ça a permis de passer plus de temps avec ceux qui étaient là … et toc. Et puis comme moi aussi je sais être pute, tout le monde ne nous a pas manqué. Re-toc.

Dernière chose, j’en ai déjà causé ici, je regrette aussi un certain manque de curiosité lors des rencontres dans les librairies de la ville. Les occasions de découvrir, avec du temps et en tête à tête des auteurs comme Eric Maravélias ou Ayerdhal sont rares, dommage qu’aussi peu de lecteurs se soient déplacés dans la semaine.

Pis c’est tout.

Tout le reste, c’est du bonheur.

On commence par les prix, c’est Le matériel du tueur de Gianni Biondillo qui a eu le prix Violeta Negra. Est-ce que je suis content ? Oui !

La rencontre avec Deon Meyer, et le regret qu’il n’ait pas pu rester pour le week-end.

L’occasion de passer une soirée avec Eric Maravélias que je découvrais, et Ayerdhal dont je suis fan depuis … on va dire longtemps, bien longtemps. Je m’étais fixé comme objectif de faire acheter toute la pile de Rainbow Warriors, je n’ai pas eu assez le temps de trainer sous le chapiteau pour y arriver, mais c’était bien quand même.

La rencontre les Docteurs du Polars, je trouve l’idée géniale, et j’ai l’impression qu’ils ont prescrit à tour de bras, merci et à une prochaine.

Par contre une frustration : pas trouvé le temps d’échanger plus de deux mots avec Marc Fernandez, l’an prochain ? On se fait une animation à deux ?

On a bien bossé avec Yan, avec peut-être une première : l’animation à deux d’une table ronde. Je me suis régalé, ça permet de dégager des thématiques en discutant, et si les deux animateurs jouent le jeu, il me semble que cela met encore plus les auteurs au centre du débat et efface davantage les animateurs. L’exercice a une limite bien entendu, je connais quelques animateurs (et même sous la torture je ne donnerai pas les noms) qui parlent déjà tellement qu’à deux ils n’ont plus besoin d’auteurs … Mais là, je crois que ça a bien fonctionné.

Plaisir de croiser quelques copains auteurs, avec la frustration d’avoir passé trop peu de temps avec eux : Benoit Séverac, Maïté Bernard, Michael Mention, Cristina Fallaras, Victor del Arbol, Serge Quadruppani, et plaisir tout aussi grand d’en rencontrer de nouveaux, Rafael Reig (même si je n’avais pas été entièrement conquis par son bouquin), et Lorenzo Lunar, un véritable plaisir, chaleureux, drôle, passionnant, bon client au bar … A vous donner envie de prendre tout de suite le billet pour Santa Clara.

Frustration de ne pas avoir pris le temps de dire à Jacques Mailhos qui était de passage mon admiration pour son travail … Mais voilà, quand on ne traîne ni à Lyon, ni à Paris on ne reconnaît pas vite les gens qui comptent vraiment, et après c’est trop tard. J’espère me rattraper l’an prochain.

En ce qui concerne les tables rondes, je n’ai pas pu tout voir, mais toutes celles auxquelles j’ai assisté étaient d’un excellent niveau :

Ca a été chaud entre Cristina Fallaras, Rafael Reig et Marie Van Moere sur « et les enfants dans tout ça », c’est parti d’emblée avec Rafael disant que l’enfance était une invention de la société, Cristina et Marie lui sont tombé sur le poil, j’ai un peu ramé pour traduire et Yan pour ramener le débat sur le terrain littéraire, mais au moins on ne s’est pas ennuyé !

Dimanche matin, j’étais censé co-animer une table ronde entre Gianni Biondillo et Gioacchino Criaco avec … Serge Quadruppani. Mais je ne suis pas inconscient ! Donc j’ai présenté les protagonistes, et j’ai laissé faire celui qui sait. Ce fut passionnant, drôle, pertinent, enjoué, du fond, beaucoup d’informations et d’émotion et toujours avec un talent de conteur très latin. Du coup j’ai promis à Gioacchino Criaco que, maintenant que je comprends un tout petit peu mieux la situation calabraise j’allais relire Les âmes mortes qui m’avait un laissé sur le bord du chemin malgré d’évidentes qualités.

L’après-midi j’animais avec Yan la table ronde qui me semblait la plus risquée : Les brûlures de l’histoire avec Gianni Biondillo, Victor del Arbol et François Médéline. La plus risquée parce que trois langues (donc traductions multiples à assurer), parce que les bouquins étaient très différents, et parce que la thématique choisie pour les relier pouvait sembler un peu tirée par les cheveux. Et là, sans doute la meilleure surprise du salon, tout fonctionne. Des auteurs qui se répondent sans qu’on ait à intervenir, des vraies correspondances dans les thèmes et les discours, mais aussi des différences qui relançaient la discussion. Beaucoup d’émotion, des rires, de l’intelligence et trois auteurs qui, toujours, ont ramené la thématique à leur rôle d’écrivain, à l’importance de la fiction à côté du travail des historiens. Vraiment la table ronde dont rêve tout animateur.

On a terminé en beauté, avec Lorenzo Lunar présenté par Victor del Arbol. Rencontre qui, en cette fin de festival m’a conforté dans mes certitudes : organisateurs de salons et de rencontres, si vous voulez réussir votre coup, invitez des latins. Italiens, espagnols, argentins, cubains … c’est un vrai bonheur. Une heure sous le charme, au moins pour les spectateurs. Comme j’étais à la traduction, et que je commençais à fatiguer, j’ai un peu ramé, me suis mélangé les pinceaux et pris les pieds dans plusieurs tapis, mais Lorenzo et Victor étaient tellement expressifs et leur enthousiasme communicatif que je suis certain que tout le monde a compris. Une heure cubaine donc, avec une déclaration d’amour de Lorenzo à son quartier, le plus populaire de Santa Clara. Et un hommage appuyé à Leonardo Padura dont l’arrivée dans la littérature est, selon lui, l’événement culturel le plus important des trente dernières années à Cuba.

Je ne terminerai pas sans un coup de chapeau appuyé à tous ceux qui ont trimé toute l’année, dans des conditions pas faciles, parfois contre vents et marées, et à tous ceux qui ont couru partout toute la semaine, et encore plus ce week-end pour que tout se passe bien. Et tout c’est très bien passé, et dans la bonne humeur s’il vous plait. Hier soir, j’ai vu beaucoup de valoches sous les yeux, beaucoup de bâillements, mais aussi beaucoup de sourires. Et les futs de bière étaient à sec, et si ça c’est pas un signe !

Merci à tous et rendez-vous l’année prochaine.

Victor del Arbol, La maison des chagrins

Après son premier roman très remarqué, Victor del Arbol revient avec La maison des chagrins. Moins historique (quoique …), mais toujours aussi dense.

Del ArbolEduardo est un homme détruit. Peintre de renom, il a tout perdu quand un chauffard a percuté sa voiture, tuant sa femme et sa fille. Après des semaines à l’hôpital, il a retrouvé l’homme et l’a tué. Ce qui lui a valu quatorze ans de prison. Il survit maintenant, entre l’alcool, les médicaments que lui prescrit sa psychiatre, et quelques peintures de commande. Jusqu’au jour où la galeriste qui le maintient vaguement à flot lui transmet une étrange demande : Une femme, violoniste célèbre, veut qu’il peigne le portrait de l’homme qui a tué son fils dans un accident de voiture. Sans trop savoir pourquoi Eduardo accepte et ouvre la boite de Pandore. L’ouragan de haine et de vengeance qui s’en échappe emportera tout sur son passage.

Victor del Arbol confirme avec ce roman les belles qualités de son roman précédent. Sans révolutionner le genre il livre un solide roman noir. Un roman très dense, long sans jamais tirer à la ligne, pas le genre qui se lit par petits bouts en étant interrompu tout le temps, ou en pensant à autre chose, mais le petit effort consenti est amplement récompensé.

Une fois de plus, tous ses personnages sont lacérés par la vie et prêt à basculer dans la folie ou l’horreur, quand ce n’est pas déjà fait. Si le contexte historique est un peu moins présent que dans la Tristesse du samouraï, il est quand même là, en toile de fond, et ce sont bien les violences de l’histoire (de la guerre d’Algérie à la seconde guerre mondiale, en passant par les dictatures sud américaines) qui, dans bien des cas, ont fait des personnages ce qu’ils sont.

Au delà de ce contexte, la construction est remarquable. Une spirale de haine et de vengeance, un tourbillon que le lecteur découvre peu à peu, un labyrinthe qui ramène finalement tout le monde au point de départ. La construction est vraiment étonnante, virtuose, et réserve au lecteur quelques coups de théâtre que je me garderai bien de révéler.

Un auteur à suivre décidément, que les lecteurs toulousains pourront venir rencontrer dans les jours qui viennent (je vous en reparle, promis).

Victor del Arbol / La maison des chagrins (Respirar por la herida, 2013), Actes Noirs (2013), traduit de l’espagnol par Claude Bleton.

Un nouvel auteur espagnol

On aurait pu croire la plongée dans la période franquiste réservée à ceux qui ont vécu activement sa fin. On pense aux fondateurs du polar espagnol actuel, à la génération de Manuel Vazquez Montalban et Francisco Gonzalez Ledesma. Et on s’aperçoit que la thématique intéresse aussi la génération suivante.

del arbolAprès le superbe Empereurs des ténèbres d’Ignacio del Valle (né en 1971), voici un autre roman qui explore, de très belle manière, la même époque. Il s’agit de La tristesse du samouraï de Victor del Arbol (né lui en 1968).

Décembre 1941, quelque part en Estrémadure, une femme élégante attend un train, accompagnée d’un enfant d’une dizaine d’année. Elle fuit vers le Portugal. Mai 1981, Maria, avocate de renom se meurt d’un cancer dans une clinique chic de Barcelone. Elle vient de vivre des semaines de terreur, et de sang. Des semaines d’une vengeance qui prend sa source sur ce quai de gare en décembre 41 …

Alors que dans l’ombre certains se préparent à renverser la toute jeune démocratie, les horreurs du franquisme refont surface.

L’impression qui se dégage tout au long de la lecture est qu’on a là du très beau boulot. Peut-être pas LE roman qui vous fait crier au génie absolu, mais le style de polar impeccable qui nous fait tant aimer le genre.

Ca commence avec des personnages consistants, ambigus et compliqués, comme de vrais gens, que l’auteur dévoile peu à peu, au rythme d’une intrigue complexe parfaitement maîtrisée. Certes il n’est ni le premier ni le dernier à utiliser des allers retours entre passé et présent, et à alimenter ainsi le suspense et les interrogations sur les traumatismes ou les fautes de ses personnages. C’est un procédé relativement classique, et terriblement efficace quand il est bien utilisé. C’est le cas ici, ce qui crée un suspense du meilleur aloi.

Et tout cela est au service d’une histoire ancrée dans l’Histoire, dans une Espagne qui n’a pas terminé de régler ses comptes avec le franquisme et les franquistes. Violences de la dictature, vengeances, violences faites aux femmes (hier eu aujourd’hui), traumatismes liés à la Division Azul envoyée combattre en URSS auprès des nazis (comme Ignacio del Valle), impunité des puissants qui savent passer indemnes d’une époque à l’autre … Il y a aussi tout cela dans La tristesse du samouraï.

A lire donc.

Victor del Arbol / La tristesse du samouraï (La tristeza del Samurái, 2011), Actes Sud/Actes Noirs (2012), traduit de l’espagnol par Claude Bleton.