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Un William Gay inédit

Le Seuil modifie donc sa collection de polars, pour devenir Cadre noir. Avec pour démarrer un inédit de William Gay disparu il y a quelques années : Petite sœur la mort.

GayDavid Binder est un jeune auteur qui a eu un succès d’estime pour son premier roman. Comme le second tarde, son agent lui propose, en attendant que l’inspiration revienne, d’écrire un roman facile et alimentaire, qui se vendra forcément : de l’horreur et du gore. David s’intéresse alors à une ferme perdue dans le Tennessee : Beale Station.

Une ferme hantée depuis le XVIII° siècle et qui a eu son lot d’apparitions et de meurtres. Pour s’aider, il décide de s’y installer avec sa femme et sa fille, le temps de la rédaction du roman. Rapidement, David Binder tombe sous l’emprise de la maison …

Autant La mort au crépuscule m’avait enthousiasmé, autant là je n’ai pas du tout accroché.

Côtés positifs (car il y en a), une belle écriture, quelques belles pages d’ambiance, dans l’inquiétante maison, dans les alentours, et une entame qui secoue le lecteur. Et c’est un peu tout pour moi.

Pour commencer, ça ressemble vraiment trop à Shining (que je n’ai pas lu, mais vu) : l’écrivain en mal d’inspiration, la maison hantée et isolée qui prend possession de lui … On a déjà vu ça, mais pourquoi pas.

Ensuite, les histoires de fantômes, ce n’est pas mon truc. Autant l’ombre que l’on ne perçoit que du coin de l’œil et qui vient pimenter l’intriguer et inquiéter le lecteur, je marche si c’est bien fait, autant là j’ai trouvé la partie fantastique lourde. Peut-être parce que j’ai beaucoup de mal à adhérer à ce type d’histoires.

Et puis je n’ai pas pu m’empêcher de me demander si ce roman, publié à titre posthume aux US, était bien terminé. Une question due à des raccourcis et une construction parfois étranges. Des cassures abruptes, des sauts assez étonnants d’un chapitre à l’autre, du liant qui manque … Tout cela donne l’impression d’un roman pas complètement terminé, surtout quand on compare à La mort au crépuscule.

Bref, pas convaincu. Dommage.

William Gay / Petite sœur la mort (Little sister death, 2015), Seuil/cadre noir (2017), traduit de l’anglais (USA) par Jean-Paul Gratias.

William Gay, La demeure éternelle

J’ai découvert William Gay tardivement, avec la réédition de La mort au crépuscule en poche. Impressionnant. La raison pour laquelle je ne voulais pas passer au travers de La demeure éternelle, son premier roman enfin disponible en français.

Gay demeureLe Tennessee dans les années 40 c’est pauvre et rural. A Mormon Spring, Dallas Hardin fait la pluie et le beau temps. Distillation clandestine, bastringue tout aussi clandestin, tout cela avec la bénédiction d’autorités achetées. Ceux qui se dressent sur son chemin meurent en général très rapidement. Ce fut le cas d’un des premiers à s’opposer à lui, Nathan Winer qui disparut littéralement en 1933.

Dix ans plus tard, son fils, Nathan Winer 17 ans tombe amoureux de la très belle Amber Rose. Malheureusement Dallas Hardin a des projets pour elle. Et c’est cet être violent et pourri jusqu’à la moelle que Nathan, fort de son bon droit et de son innocence va affronter, sans se douter une seconde qu’il marche sur dans les pas de son père disparu.

Je dois avouer que j’ai été moins emballé par cette demeure éternelle que par La mort au crépuscule. Moins emballé ne veut pas dire que je n’ai pas aimé, seulement que j’ai préféré l’autre. Dans ce dernier, la tension narrative était installée dès le début du roman, faisant peser sur chaque scène, même lente, même onirique ou en apparence « hors intrigue » l’ombre du croquemitaine que l’on sentait toujours présent, quelque part, dans la nuit environnante.

Ici le point de départ de la même tension, celui qui va tendre la corde entre Nathan et Hardin n’intervient qu’aux deux-tiers du roman, après une longue période où l’auteur écrit plutôt une chronique des années 40 dans ce désert rural, décor âpre, zone en pleine perte de vitesse : industrie moribonde, peu d’agriculture, désert culturel …

Ensuite on retrouve l’éternelle lutte du Bien contre le mal, de l’innocence contre la corruption. Un affrontement qui peut donner lieu à d’abominable navets bienpensants, convenus, voire nauséabonds, mais qui donne lieu ici à un combat certes connu, mais qu’on a l’impression de redécouvrir chaque fois qu’un écrivain de talent s’en empare. Et William Gay en a du talent et l’on se surprend, une fois de plus, à trembler pour le Héros, à haïr le Monstre, et à craindre des surprises car il y en a …

En résumé un très bon roman, à conseiller plutôt aux amateurs d’ambiances qu’aux fans de thrillers, et juste un peu moins bon (du moins à mon goût) que ce que l’écrivain produira par la suite.

William Gay / La demeure éternelle (The long home, 1999), Seuil/Policiers (2012), traduit de l’américain par Jean-Paul Gratias.

William Gay, La mort au crépuscule

Voilà un roman que j’avais complètement laissé passer lors de sa première parution au Masque. Grâce à la réédition en poche (et aux recommandations de l’amie Corinne of the Noirode), je rattrape mon oubli. La mort au crépuscule de l’américain William Gay méritait bien cette deuxième chance.

GayNous sommes dans les années cinquante, quelque part dans une cambrouse américaine. Kenneth et Corrie, frère et sœur, se débrouillent depuis la mort de leur père. Ils ont découvert que Fenton Breece le fossoyeur du village est un nécrophile pervers. Ils décident de le faire chanter mais n’avaient pas prévu qu’il préfèrerait lâcher à leurs trousses le psychopathe local. Une traque commence, entre Kenneth et le tueur, qui va les mener dans les bois voisins revenus à l’état sauvage depuis la fermeture des mines. Une traque onirique et cauchemardesque …

Etonnant roman, inclassable, et certainement pas réductible à un simple thriller (je ne fais pas une fixation, c’est ce qu’il y a écrit sur la couverture). « Crépusculaire. Sauvage. Halluciné » lit-on en quatrième, sous la plume de Martine Laval. Difficile de mieux qualifier ce cauchemar.

Les bois sont de vraies forêts de contes de fées, ou plutôt de sorcières, habités par des êtres sortis tout droits des brumes de nos pires craintes. Quant au tueur c’est un croquemitaine, insaisissable, omniscient, quasi omnipotent, sans limite et sans morale, le véritable ogre des histoires qui font peur.

Autour de cet imaginaire très marqué, la structure mélange polar et thriller avec la tension du suspense de la course poursuite entre le gentil Kenneth et le monstre à ses trousses, et conte de fée où chaque rencontre est comme une parenthèse dans un monde sans attache temporelle, comme flottant dans l’espace et le temps. Les personnages croisés, tout en étant indéniablement des « ploucs » américains, sont aussi des sortes d’archétypes, de ces êtres que l’on croise l’un après l’autre dans les contes initiatiques … Jusqu’à la « sorcière » qui détourne le gentil au moment même où on croit qu’il va enfin s’en sortir …

Le mélange des genres est parfaitement dosé, superbement réalisé, au point que le lecteur ne sait plus où il en est. Tout cela par la grâce d’une écriture qui sait passer du plus cru au plus poétique, du réalisme à l’onirique sans que jamais l’on ne devine les raccords.

« Crépusculaire. Sauvage. Halluciné » donc. Et envoutant. A ne rater sous aucun prétexte.

William Gay / La mort au crépuscule (Twilight, 2006), Folio/Policier (2012), traduit de l’américain par Jean-Paul Gratias.