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Wessel Ebersohn est bien de retour

Il avait totalement disparu pendant des années, on l’a retrouvé avec La tuerie d’octobre. Et le revoilà, avec ses deux personnages récurrents, Yudel Gordon et Abigail Bukula ; c’est Wessel Ebersohn. Le nouveau roman s’intitule : La nuit est leur royaume.

la nuit est leur royaume.inddAbigail Bukula, brillante et intransigeante juriste du ministère de la justice, fait trop de vagues et ne respecte que la loi et la justice. Pas forcément la bonne attitude quand on veut faire carrière. Et pourtant on lui propose (impose ?) une promotion assortie de six mois de congés.

Elle va en profiter pour répondre à un appel angoissé : un avocat de Zimbabwe la contacte pour venir représenter un groupe d’opposants au régime dictatorial en place arrêtés et gardés au secret. Parmi eux, elle se découvre un cousin, écrivain engagé et capable de fulgurances, mais dont elle peine à comprendre la personnalité. C’est pourquoi, avant de partir, elle contacte le psychologue Yudel Gordon.

Ils ne seront pas trop de deux pour essayer de faire éclater la vérité dans un pays ruiné, ravagé par la faim où l’état impose une chape de plomb.

Les amateurs de polars, habitués de la collection Rivages au siècle dernier, avaient été marqués par les romans très sombres de Wessel Ebersohn traitant de l’apartheid. La nuit divisée, en particulier, secouait son lecteur. Autant dire qu’on était à la fois heureux, et inquiet, de son retour bien des années plus tard, avec La tuerie d’octobre. Moins dense que les romans précédents, c’est un bon polar, qui rend compte de la complexité du nouveau pays qu’est devenu l’Afrique du Sud. Il nous permettait de retrouver avec plaisir son personnage Yudel Gordon et de découvrir une nouvelle héroïne, Abigail Bukula.

Avec La nuit est leur royaume, et son incursion au Zimbabwe, l’auteur renoue avec sa force initiale. On retrouve une intrigue assez classique, et des personnages très attachants, quelques pointes d’humour (une nouveauté me semble-t-il), liées au fait que Yudel Gordon est moins en danger que lorsqu’il s’opposait à son propre gouvernement.

Mais on retrouve surtout la rage, l’impuissance face à un pouvoir absolu, l’empathie avec ceux qui souffrent mais tentent de garder leur dignité et luttent, même si l’issue du combat est désespérément prévisible. On retrouve la patte Ebersohn, cette façon de décrire une dictature, ses abus de pouvoir et ses horreurs arbitraires, sans jamais tomber dans le voyeurisme ni le sensationnel. Ce qui donne d’autant plus de force à un roman qui fait mal aux tripes et secoue le lecteur, en plus de lui faire découvrir un pays dont on ne sait pas grand-chose.

Un roman à lire donc, et qui donnera envie, j’espère, à ceux qui ne les connaissaient pas, de découvrir les premiers titres de l’auteur.

Wessel Ebersohn / La nuit est leur royaume (Those who love night, 2010), Rivages/Thriller (2016), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Fabienne Duvigneau.

Le retour de Wessel Ebershon

Cela faisait tellement longtemps qu’on n’en entendait plus parler que je croyais qu’il était mort, ou qu’il avait cessé d’écrire. Et voilà que rivages nous annonce l’excellente nouvelle : un nouveau roman de Wessel Ebershon, le grand auteur de polars de l’apartheid. Il revient et montre que son regard est toujours aussi acéré dans La tuerie d’octobre.

EbershonA quinze ans Abigail Bukula assiste à l’assassinat de ses parents dans une ferme du Lesoto. Tués avec d’autres militants anti apartheid par un commando des forces spéciales sud africaines. Elle ne doit la vie sauve qu’à l’intervention d’un jeune soldat du commando qui s’était interposé entre elle et son commandant.

Vingt ans plus tard, dans un pays qui vit des moments compliqués après les premières années d’euphorie démocratique, Abigail est une fonctionnaire en vue du ministère de la justice quand elle est contactée par Leon Lourens, son sauveur. Il vit chichement, sans plus aucun contact avec son passé, mais a quand même appris que les membres du commando se font tuer un après l’autre. Il demande de l’aide à Abigail, persuadé que c’est un vengeance du gouvernement. Pour l’aider, et affronter un passé qu’elle préfèrerait oublier Abigail va faire appel à un étrange personnage, ayant travaillé sous le régime précédent, le psychiatre des prisons Yudel Gordon.

« Vous voyez, Yudel. A Maseru, j’ai été sauvée par un homme bon qui défendait une mauvaise cause, et le lendemain, j’ai été délivrée par un homme mauvais qui se battait pour une bonne cause.

– Rien n’est jamais simple dans la vie. »

Voilà qui résume bien le propos du roman. Mais disons tout d’abord que Wessel Ebershon n’a rien perdu de son talent, de sa capacité à créer des personnages en leur donnant chair, et de prêter sa voix à ceux qui souffrent. Rien perdu non plus de sa capacité d’analyse et de son indignation face à l’injustice, la violence, et l’absurdité révoltante des abus de pouvoir.

Au premier degré, on a là un excellente polar, avec de beaux personnages et une très belle intrigue jusqu’aux ultimes révélations.

Et ce n’est pas tout. Wessel Ebershon est de toute évidence admiratif devant le chemin parcouru depuis l’arrivée au pouvoir de Mandela (qui fait d’ailleurs un passage bref mais remarqué dans son roman), mais lucide sur les travers de la société sud-africaine, sur la corruption, sur l’entente entre les anciens maîtres qui ont négocié pour garder le pouvoir économique, et les nouveaux arrivants plus préoccupés de se tailler une part de gâteau que de répartir la richesse. Cela donne droit à quelques scènes à la fois drôle et révoltantes.

Et puis, comme ce qu’on peut lire dans les romans irlandais actuels, il revient sur la vision manichéenne engendrée par les moments de lutte : non tous les combattants anti-apartheid n’étaient pas animés des meilleures intentions, non la violence de certains n’a pas disparue une fois le combat terminé, non, ce n’est pas parce qu’on est dans « le bon camp » qu’on est forcément quelqu’un de recommandable …

S’ajoutent ici quelques touches d’humour fort bienvenues (surtout dans les relations de Yudel au monde qui l’entoure) dont je n’avais pas souvenir dans ses précédents romans. Soit elles n’y étaient pas, soit elles ont été effacées de ma mémoire par la force de certaines scènes insoutenables.

Pour finir, une seule chose : faites à ce nouveau roman l’accueil qu’il mérite, faites-en la meilleure vente de l’année, et profitez-en pour lire ou relire ses romans précédents.

Wessel Ebershon / La tuerie d’octobre (The october killings, 2010), Rivages/Noir (2014), traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Fabienne Duvigneau.

Wessel Ebersohn

De part sa nature même, le polar est un moyen d’expression privilégié pour explorer les côtés sombres, et les disfonctionnements d’une société. On comprend aisément que l’Afrique du Sud de l’Apartheid était un cas d’école pour les écrivains. Or, si l’on commence à découvrir les polars sud-africains post apartheid avec des auteurs comme Deon Meyer, Louis-Ferdinand Despreez, ou même Zulu de notre voyageur Caryl Férey, peu d’auteurs de polars avaient témoigné de la réalité du pays avant la victoire de Mandela. Avec James McClure, Wessel Ebersohn fut l’un d’eux. Sans doute le plus talentueux, parmi ceux qui furent traduits.

Wessel Ebersohn est né au Cap en 1940. Après la publication de son premier roman il abandonne son métier de technicien en télécommunications pour se consacrer à l’écriture. Dès ce premier roman, qui critique très durement le régime de l’Apartheid, il a de gros problèmes avec les autorités. Le roman est finalement interdit en Afrique du Sud, et publié en Angleterre. Il en sera de même pour les suivants.

En France, Wessel Ebersohn est connu pour sa trilogie consacrée au personnage de Yudel Gordon, psychiatre rattaché à l’administration pénitentiaire. Bien que blanc et aisé, il subit quand même une certaine discrimination du fait de ses origines juives. Sa découverte progressive des horreurs de l’Apartheid, et les prises de positions qu’elle va entraîner, ne va pas améliorer son intégration dans la bonne société de Johannesburg. Je ne parlerai ici que des deux derniers volets de la trilogie, n’ayant pas lu le premier.

Dans La nuit divisée, Yudel mène une enquête sur Weizmann, petit épicier qui vient de tuer une jeune Noire qui, selon lui, tentait de pénétrer dans sa boutique. Or, il s’agit de la huitième personne de couleur que Weizmann abat dans des circonstances analogues. Et le bruit court que l’épicier laisse intentionnellement la porte de son magasin ouverte pour mieux piéger d’éventuels voleurs …

Cette plongée au cœur des aberrations générées par le racisme institutionnalisé est particulièrement éprouvante. L’atmosphère étouffante, l’horreur permanente, et une scène de torture particulièrement atroce laissent une impression indélébile, longtemps, très longtemps après que l’on ait oublié les péripéties de l’histoire. Ce qui est mon cas, 15 ans plus tard. Mais je n’ai certainement pas oublié l’impact émotionnel de ce roman.

On retrouve Yudel Gordon dans Le cercle fermé, où il est contacté par Blythe Stevens, un activiste anti apartheid, pour essayer de faire la lumière sur une série d’agressions, intimidations, et même de meurtres touchant des personnalités se battant contre l’apartheid. Pour Blythe Stevens, il n’y a aucun doute, c’est la toute puissante Branche Spéciale qui est derrière tout ça. Yudel prend une semaine de vacances et commence à enquêter, sans comprendre ce qui peut bien relier toutes ces affaires, et doutant de plus en plus qu’un corps constitué de l’état soit à l’origine de toutes ces affaires. Mais il remue suffisamment de boue pour devenir lui aussi la cible de menaces, puis de voies de faits. Ce qui ne l’arrêtera que momentanément dans sa quête de la vérité dans un pays qui vit les derniers soubresauts d’un régime à l’agonie.

Là encore, Ebersohn nous fait découvrir, de l’intérieur, les aberrations, et la violence d’un système politique entièrement construit sur le racisme. Au travers des enquêtes de Yudel Gordon, blanc, mais juif, donc « impur » et soupçonné d’être libéral par les afrikaners purs jus, il met en lumière les atrocités et l’absurdité de l’apartheid et la violence qu’elle suscite, chez ceux qui veulent la défendre coûte que coûte. Mais il n’épargne l’hypocrisie de certains libéraux qui se donnent une bonne conscience et une renommée internationale à peu de frais. Et il rend également hommage au courage et la dignité de ceux qui se battent pour ce qu’ils savent juste. Tous les caractères humains finalement, exacerbés par des circonstances exceptionnelles. Un grand roman, rude mais plus facile à supporter que La nuit divisée. Et une bonne préparation historique avant de lire Deon Meyer qui nous décrit la période qui suit immédiatement.

La nuit divisée (Divide the nigth, 1981) Rivages/Noir (1993) traduit de traduit de l’anglais par Hélène Prouteau. / Le cercle fermé (Closed circle, 1990) Rivages/Noir (1996) traduit de l’anglais par Danièle et Pierre Bondil.