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Un Ramon Diaz Eterovic raté

Cela faisait un moment qu’on n’avait plus de nouvelles d’Heredia, le privé chilien désabusé de Ramon Diaz Eterovic. Il revient dans Negra soledad, mais cette fois c’est le lecteur qui est un peu désabusé …

EterovicAlfredo, un avocat ami d’Heredia de la fac de droit est assassiné chez lui, d’une balle dans la tête. Contacté par sa veuve, Heredia décide de fouiner un peu, la police ne semblant pas décidée à trop se mobiliser pour le meurtre d’un obscur avocat sans clientèle.

Parmi les affaires dont s’occupait son ami avant sa mort, seule une retient l’attention du privé : Alfredo avait été contacté par les habitants d’un village, dans le nord du pays, où une exploitation minière pollue au-delà des normes légales. Et l’avocat semblait sur le point de déposer une plainte.

Pendant que son chat Simenon et son ami le kiosquier Anselmo gardent la maison à Santiago, Heredia va donc démarrer l’enquête dans le nord du pays, et affronter des intérêts qui le dépassent largement.

Ce serait rendre un bien mauvais service aux lecteurs et même à Ramon Diaz Eterovic que de conseiller ce roman. Parce qu’il est complètement raté, ce qui, franchement, me désole.

Certes on retrouve quelques déambulations dans les rues de Santiago, certes la description de la destruction de l’environnement par une industrie minière qui brasse tant de fric qu’elle se place au-dessus des lois est utile.

Mais qu’est-ce qu’on s’ennuie ! L’intrigue est complètement bâclée. Ce n’est pas forcément la plus grave, tant l’enquête sert surtout de prétexte dans les romans du chilien, mais là c’est quand même pousser le bouchon un peu loin. Les échanges entre Heredia et les gens qu’il interroge, qui lui racontent tout dès qu’il insiste un peu ne sont pas crédibles une seconde. Des échanges qui d’ailleurs ne fonctionnent non plus parce que les dialogues sonnent faux.

Son histoire d’amour, et sa fin assez prévisible sont sans intérêt, et, comble du malheur, même son spleen et ses virées poético-alcooliques dans les quelques bars et restaurants sauvés d’une modernisation forcée n’arrivent pas à intéresser le lecteur.

Complètement raté donc. Surtout ne lisez pas Negra Soledad qui vous donnerait une fausse idée de ses romans ; si vous connaissez déjà, vous pouvez faire l’impasse ; si vous découvrez aujourd’hui, retournez plutôt lire les romans précédents qui eux valent vraiment le coup.

Ramon Diaz Eterovic / Negra soledad (La musica de la soledad, 2014), Métailié (2017), traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg.

Karl Kane affronte son cauchemar

Sam Millar est devenu un habitué du paysage polar, et c’est tant mieux. Il remet en scène son privé Karl Kane dans Au scalpel.

MillarLes affaires roulent pour Karl Kane, privé à Belfast. Ses relations avec le police restent exécrables, et il continue à se mettre dans des situations impossibles, en allant par exemple tabasser un ponte de la pègre londonienne, aussi bête et lâche que méchant, qui était en train de cogner sur Lipstick, jeune prostituée camée que Karl s’est juré de protéger.

Mais tout cela n’est rien quand il s’avère qu’une gamine a été enlevée, et qu’elle pourrait bien l’avoir été par le pire cauchemar de Karl, l’homme qui a assassiné sa mère, Walter Arnold. Une dernière confrontation semble inévitable.

Vous voulez un vrai privé actuel, ancré dans sa ville, mal embouché, dur à cuire et dur au mal, méchant comme une teigne avec les pourris, cœur d’artichaut avec les plus faibles, amoureux d’une beauté coriace, à la répartie qui fait mouche et en conflit avec les flics ? Vous voulez qu’il explore les côtés les plus sombres de sa ville et qu’il lutte contre ses fantômes ? Vous voulez une ambiance qui vous fasse rire, rager, ou trembler comme devant les grands films noirs ? Vous aimez les références aux grands anciens ?

Facile, lisez Au scalpel de Sam Millar, vous aurez tout ça.

Sam Millar / Au scalpel (Past darkness, 2015), Seuil/Cadre noir (2017), traduit de l’anglais (Irlande) par Patrick Raynal.

Le retour de Claire Dewitt

Après La ville des morts, La ville des brumes, Claire Dewitt la meilleure détective du monde de Sara Gran revient.

GranAprès un passage à la Nouvelle-Orléans, Claire Dewitt, détective intuitive, est de retour à San Francisco. Toujours en charge d’enquêtes aux titres ésotériques (comme celle sur la disparition de chevaux miniatures) elle est appelée un soir par son amie musicienne Lydia : son mari Paul Casablancas, lui aussi musicien, ami et ancien amant de Claire a été retrouvé mort, assassiné, chez lui. Lydia est effondrée, et Claire décide de mener son enquête parallèlement à celle de la police.

Sans lâcher l’affaire qui la poursuit depuis ses jeunes années, la disparition de Tracy à New York, à la fin de leur adolescence. Tracy que Claire et Kelly (la troisième amie de l’époque) n’ont jamais cessé de chercher.

J’avais beaucoup aimé le premier La ville des morts, qui introduisait ce personnage étonnant de Claire et définissait un ton très original. Et d’ailleurs je conseillerais de commencer par ce premier titre, avant d’en venir à La ville des brumes.

Un roman qui peut s’avérer déroutant, tant on passe plus de temps à revenir sur le passé, ou à suivre les errances de Claire qu’à résoudre réellement l’affaire. Une Claire qui, comme ses collègues masculin les plus déjantés (et j’ai même pensé à Milo et Sughrue de Crumley, c’est dire !) passe d’une gueule de bois à une presque overdose de cocaïne ou de pilules.

Si le roman précédent mettait l’accent sur les souffrances de la ville de la Nouvelle-Orléans, c’est à toute la détresse, mais également à l’énergie et la liberté d’une adolescence abandonnée que s’intéresse ce second volume plus contemplatif, plus introspectif, qui aurait pu m’agacer et m’ennuyer et qui m’a finalement passionné.

Pourquoi ? Je ne suis pas certain de savoir l’analyser. Mais l’empathie, l’humanité, le désespoir rageur, l’originalité et la qualité d’écriture de Sara Gran y sont sans doute pour beaucoup. Toujours est-il que je serai content de retrouver Claire Dewitt.

Sara Gran / La ville des brumes (Claire Dewitt and the Bohemian highway, 2013), Le Masque (2016), traduit de l’anglais (USA) par Claire Breton.

Inégalable James Crumley

En déplacement une semaine pour le boulot, j’ai décidé de charger ma valise avec des rééditions, ou des bouquins que je n’avais pas eu le temps de lire. Et pour être certain de ne pas me tromper, je commence en relisant le magnifique et indispensable Fausse piste de James Crumley dans la réédition revue de chez Gallmeister illustrée par Chabouté.

couv rivireMilo, privé à Meriwether, Montana, est dans la merde. Il lui reste treize ans avant de pouvoir hériter de la fortune de ses parents, et sa principale source de revenu en tant que privé – les divorces – a disparu quand l’état a autorisé la séparation par consentement mutuel. Il ne lui reste plus que l’alcool avec ses potes poivrots du Mahoney’s.

Jusqu’à ce qu’Helen Duffy frappe à sa porte et lui demande de retrouver Raymond Duffy, son petit frère disparu depuis trois semaines. Un petit frère angélique. Helen est belle et semble perdue. Milo accepte, mais se rend vite compte que Raymond n’avait rien d’un ange, et qu’il plonge en eaux troubles.

Putain j’avais oublié comme c’était bon de lire Crumley ! Ca vous prend aux tripes, ça vous réchauffe le cœur et le ventre comme les verres que s’envoie Milo, ça vous secoue, ça vous mets les larmes aux yeux, ça vous donne envie de le serrer dans vos bras.

Il y en a eu depuis des privés alcolos, déglingués, rétifs à toute forme d’autorité. Aucun n’a l’humanité, l’empathie, la compassion, la tendresse, et en même temps la dent dure de Milo et son pote Sughrue (que l’on retrouvera bientôt j’espère).

Quels portraits de paumés, de perdus magnifiques, de mourants en sursis. Et quelle façon de dépeindre une vraie peau de vache, une saloperie intégrale ! Il n’y a pas de personnages comme ceux de Crumley. Il n’y a pas (ou très peu) d’auteurs qui vous décrive une noyade alcoolique comme lui. Il n’y en a pas (ou très peu, très très peu) capable de vous faire aimer à ce point des paumés qui, si vous les croisiez dans la rue, vous feraient, au mieux, changer de trottoir.

Le roman a déjà 40 ans, il n’a pas pris une ride, rien de ce qu’on a pu lire depuis ne l’a démodé ou affaibli. Il faut absolument lire James Crumley. Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, cette réédition magnifique, agrémentée des dessins sobres et tout à fait dans l’esprit du texte est l’occasion immanquable de la faire. Pour ceux qui connaissent, inutile que j’insiste, ils se seront tous précipités.

James Crumley illustrations de Chabouté / Fausse piste (The wrong case, 1975), Gallmeister (2016), traduit de l’anglais (USA) par Jacques Mailhos.

Privé dur à cuire à Belfast

J’aime en général les romans de Sam Millar. Mais je n’avais pas accroché avec le second de la série Karl Kane, Le cannibale de Crumlin Road. Je raccroche avec le troisième Un sale hiver.

MillarL’hiver est rude à Belfast. Neige, froid, ciel bas, jours courts … Sale temps pour tout le monde, y compris pour Karl Kane et Naomi son amante et secrétaire. Un sale temps qui va encore se gâter quand une main coupée atterrit sur leur palier, entre le journal et la bouteille de lait. Comme c’est la deuxième main trouvée à Belfast, contre l’avis de la police, Karl pense à un tueur en série. Appâté par la promesse de récompense proposée par un riche industriel à quiconque trouve qui coupe des mains dans la ville, Karl commence à fouiner.

Dans le même temps il est embauché par une jeune femme qui désire retrouver un oncle disparu. Bien que peu convaincu par son histoire, il accepte l’affaire. Il va bien entendu se retrouver au milieu d’un nid de serpents, pris dans une vieille histoire de vengeance, de flics pourris et de justice véreuse.

J’avais bien aimé le premier Karl Kane, décroché au second, j’aime ce troisième qui se revendique ouvertement de la veine hard-boiled à l’ancienne, avec privé coriace à la répartie assassine, références aux films noirs (tous les titres de chapitres sont des titres de film) et de très nombreuses citations de Raymond Chandler en exergue des chapitres.

On retrouve ce plaisir à l’ancienne, avec de belles femmes, un privé qui envoie balader la police, qui prend des coups mais ne lâche jamais, de l’humour, du suspense … Et la description d’une société pourrie jusqu’à la moelle. C’est classique mais quand ça marche c’est le pied, et là ça marche.

Les curés de toutes confessions, les politiciens démagogues et les flics ripoux en prennent pour leur grade, on suit les aventures de Karl avec la rage et le sourire. Que demander de plus ?

Sam Millar / Un sale hiver (Dead of winter, 2012), Seuil/Policiers (2016), traduit de l’anglais (Irlande) par Patrick Raynal.

Makana du Caire, 2° épisode

On a découvert Parker Bilal et son privé soudanais exilé au Caire dans Les écailles d’or. Le revoici avec Meurtres rituels à Imbala.

BilalMakana, l’ancien flic soudanais réfugié au Caire après la prise du pouvoir par les islamistes est donc devenu privé. Il survit difficilement, ce qui l’oblige à accepter toutes les affaires qui se présentent. Même cette histoire de lettres de menaces à l’encontre d’une obscure agence de voyage qui ne le convainc pas. Dans le cadre de son enquête il fait la connaissance de Meera, la seule employée efficace, une copte qui semble beaucoup trop instruite et intelligente pour végéter dans cette sinistre boutique.

Quelques jours après la rencontre, Meera est assassinée sous les yeux de Makana et l’affaire prend un tour beaucoup plus sérieux. Dans le même temps, les cadavres de jeunes garçons torturés sont retrouvés dans le quartier d’Imbaba qui compte de nombreuses églises.

Alors que les autorités cherchent à détourner l’attention de leur nullité et de leur corruption, la tension monte entre les islamistes et les coptes qui font figure de boucs émissaires tout trouvés. Makana, une fois de plus, a mis les pieds dans un nid de serpents.

Dans mon billet sur le précédent roman mettant en scène Makana, j’écrivais que Les écailles d’or était très intéressant, passionnant même, mais pêchait dans sa partie policière, et j’imaginais que l’auteur allait s’améliorer. J’avais raison ! Vive moi !

Le portrait du Caire est toujours aussi passionnant et flamboyant : Bruit, circulation démente, saleté, odeurs, grouillement, énergie démente et oasis de paix cachés … On sent la ville, on l’entend, on la touche. Une ville théâtre de la guerre entre tous les pouvoirs : Politique, économique, religieux, militaire, policier … Et au milieu, les pauvres qui trinquent.

La montée de l’intégrisme, l’utilisation du religieux par des êtres sans scrupule pour récupérer la colère de gens qui ont peine à survivre, cela aussi est parfaitement mis en scène.

Tout cela on le voit au travers des yeux de Makana et de ses quelques amis. Makana qui peine parfois à trouver un sens à sa vie, sans sa femme et sa fille tuées par les islamistes soudanais. Mais un Makana qui ne peut s’empêcher de venir en aide des plus perdus, même sans se faire d’illusions sur l’efficacité de son action.

Et cette fois, l’intrigue est maîtrisée. Pas de résolution trop rapide ou d’inspiration quasi divine. Ca fonctionne, et le contexte est passionnant. Donc vivement le prochain.

Parker Bilal / Meurtres rituels à Imbala (Dogstar rising, 2013), Seuil/Policiers (2016), traduit de l’anglais par Gérard de Chergé.

Pas de repos pour Parker

Je suis un grand fan de John Connolly et de Parker, je ne pouvais pas rater le dernier : Le chant des dunes.

ConnollyCeux qui suivent les aventures de Charlie Parker, le privé très dur à cuire de John Connolly savent qu’il a salement dégusté. Aidé de Louis et Angel, ses deux potes (pas très recommandables), il s’installe à Boreas, petite ville balnéaire du Maine. Même si tout le monde n’est pas enchanté de voir débarquer un homme qui attire systématiquement les ennuis, il compte bien se reposer et récupérer petit à petit.

Jusqu’à ce qu’un cadavre vienne s’échouer sur la plage de Boreas. Et que non loin une famille soit massacrée. Et que sa voisine, seule avec sa fille, semble avoir peur de quelqu’un, ou quelque chose … Décidément, il n’y a pas de vacances possibles pour Charlie et le mal est partout.

Quel putain de conteur que ce John Connolly ! Dès les premiers paragraphes on est ferré, dans l’ambiance, sous le charme. En quelques pages, alors qu’il ne s’est encore rien passé, en trois dialogues avec Louis en Angel on est foutu, accroché, suspendu au bout de sa ligne.

Roman après roman il construit une œuvre unique, arrivant à mêler l’humour des dialogues avec la noirceur absolue du mal individuel et collectif, une œuvre pimentée de pointes de fantastique qui lui donnent une saveur et une profondeur très particulière sans que jamais il ne cède à la facilité d’utiliser ce fantastique pour se sortir d’impasses narratives.

Je comprends qu’on puisse être gêné par ce parti pris, moi j’adore ça, et je prends autant de plaisir à suivre la lutte encore mystérieuse entre Parker et « les autres » qui court d’un roman à l’autre que chaque intrigue individuelle.

Et quel autre auteur est donc capable de nous faire rire (avec deux ou trois scènes d’anthologie avec Louis et Angel ou les deux frères monstrueux qui aident parfois Charlie), de nous émouvoir aux larmes ou de nous faire frémir d’horreur, tout cela dans le même roman ?

Cerise sur le gâteau, en plus de nous divertir et de nous secouer, il se permet le luxe d’évoquer des thèmes qu’on ne manipule pas si facilement … Il y a eu les traumatismes de la guerre, le fanatisme religieux, cette fois c’est la Shoah et les circuits qui ont permis à nombre de criminels nazis d’échapper au jugement et de se réfugier aux US.

Bref, lisez tout John Connolly, sauf si vous êtes résolument et définitivement allergique au mélange des genres et au fantastique. Mais ce serait dommage.

John Connolly / Le chant de dunes (A song of shadows, 2015), Presses de la cité/Sang d’encre (2016), traduit de l’anglais (Irlande) par Jacques Martichade.