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Pas convaincu par Jean-Paul Chaumeil

Je découvre Jean-Paul Chaumeil, au Rouergue, avec son second roman Parfois c’est le diable qui vous sauve de l’enfer. Pas ma tasse de thé.

ChaumeilLa vie de Boris a changé quand sa femme est morte, dans une des tours, le 11 septembre. Dévasté il a laissé sa fille Julia à la garde de sa belle-sœur et s’est engagé dans les troupes de choc en Afghanistan, pour avoir un défouloir à sa haine. Depuis il est revenu à Bordeaux et c’est installé comme privé, mais n’a pas repris contact avec sa fille.

Un soir il se jette dans la mêlée pour aider des homos pris pour cible par des gros bras d’extrême droite. Interrogé par un commissaire de ses amis, il découvre sur une vidéo que Julia participe à un de ces groupes identitaires qui veulent chasser les musulmans de France. Commence alors une course contre la montre pour la sauver avant qu’il ne soit trop tard.

Je n’ai pas marché. J’ai lu jusqu’au bout pour voir comment ça allait se terminer, même si je m’en doutais un peu. J’ai même lu sans déplaisir, mais je n’ai pas accroché.

Les amitiés viriles, où on se regarde dans les yeux entre guerriers et on se dit qu’on se respecte même si on peut être amenés à se tirer dessus ; la gamine, belle, intelligente mais révoltée qui ne se rend pas compte qu’autour d’elle il n’y a que des dégénérés racistes, homophobes et bas de front … Je n’y crois pas. Et comme je n’y crois pas, ça ne me touche pas, et je me fiche un peu d’un final au demeurant assez prévisible (et oui, à mi-parcours on sait déjà qui va mourir et qui va survivre).

Du coup la description de la montée de certains groupes d’extrême droite, de l’embrigadement, du danger de cette forme de terrorisme, perd beaucoup de sa force. Parce que dans un roman, si je ne crois pas aux personnages, je ne crois plus non plus à l’histoire, et je m’intéresse moins à ce qu’elle révèle de notre société.

Ceci dit, ce n’est pas désagréable à lire et je comprends qu’on puisse accrocher. Mais pas moi.

Jean-Paul Chaumeil / Parfois c’est le diable qui vous sauve de l’enfer, Rouergue/Noir (2018).

Don Winslow : parfait une fois de plus

Don Winslow ne peut pas écrire que La griffe du chien ou Cartel, entre il a bien besoin d’une respiration, et ses lecteurs aussi. Alors il nous offre d’excellents romans, de purs moments de lecture jouissive, comme ce Missing : Germany.

WinslowVous vous souvenez peut-être de Frank Decker, ex Marine, ex flic, qui avait tout laissé tomber dans Missing : New-York pour retrouver une gamine disparue. Cette fois encore il s’agit de retrouver quelqu’un. Charles Sprague, troisième du nom ne devrait rien avoir en commun avec Frank : héritier d’une famille richissime de Miami, milliardaire du secteur de la construction. Mais Charles Sprague était en Irak avec Franck, il lui a sauvé la vie, et est revenu avec la moitié du visage brûlé.

Contre tout attente, il a épousé Kim, ancienne modèle, incarnation de la beauté américaine hollywoodienne. Et Kim a disparu, un soir. Elle est allé dans son centre commercial préféré, on a retrouvé sa voiture, plus aucune nouvelle d’elle. Alors Frank va faire ce qu’il fait de mieux, fouiller le passé et le présent, mettre à jour les pires secrets, et retrouver Kim. Coute que coute.

Que c’est bon ! Certes ce roman n’a pas l’ampleur et la puissance de Cartel, mais qu’il est jouissif ! Que c’est bon de voir un maître s’emparer de ce que le polar peut avoir de plus classique pour le mettre à sa sauce et embarquer son lecteur.

Car quoi de plus classique qu’un privé qui recherche une femme disparue et, de fil en aiguille, met à jour de vilains secrets que personne ne voulait voir ressurgir ? Rien. Si peut-être l’arrivée d’une femme fatale. D’ailleurs là aussi il y a des femmes fatales. Classiquissime donc, mais quand c’est pris en main par un conteur comme Don Winslow c’est le pied total.

C’est aussi bon qu’un Elmore Leonard, on retrouve une maîtrise des dialogues, et une écriture qui font paraître tout si facile, si évident, alors que c’est la marque des grands, des très grands même.

Et quand au détour d’une phrase on lit : « J’ai vu pas mal de choses dans les couloirs de la mort. Il y en a une que je n’ai encore jamais vue : c’est un homme blanc et riche. » on s’aperçoit que, sous couvert de vous faire prendre un immense plaisir de lecture, de vous scotcher à votre bouquin, Winslow ne renonce pas à décrire le monde tel qu’il est, malheureusement.

Donc, à lire, sans faute.

Don Winslow / Missing : Germany (Missing : Germany, 2017), Seuil (2018), traduit de l’anglais (USA) par Philippe Loubat-Delranc.

John Conolly toujours impeccable

Ce n’est pas un mystère pour les fidèles du blog, j’adore les enquêtes de Charlie Parker, le privé créé par l’irlandais John Connolly. La dernière en date Le temps des tourments est toujours aussi bien.

ConnollyJerome Burnel était un homme ordinaire. Puis, par hasard, parce qu’il se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment et qu’il a eu de la chance, il est devenu un héros. Pour ensuite devenir un paria quand on a découvert chez lui et sur son ordinateur des photos à caractère pédophile.

Plus tard, en sortant de prison, il prend contact avec Charlie Parker. Il veut que celui-ci démontre son innocence, c’est tout ce qu’il lui reste car il est persuadé que ceux qui l’ont piégé vont venir le chercher et le tuer. Le privé et ses deux amis peu recommandables, Louis et Angel sont plutôt convaincus de la sincérité de l’homme.

Quand il disparait quelques jours après leur rencontre ils décident d’enquêter. Une enquête qui va les mener vers le sud, vers l’Entaille, une communauté anachronique en Virginie occidentale.

Que dire que je n’ai déjà dit pour parler de ce quatorzième volet des enquêtes de Charlie Parker ? Compliqué …

Moi qui ne suis pas particulièrement fana des purs thrillers, j’aurais tendance à dire aux amateurs que, tant qu’à lire du thriller, autant lire du très haut de gamme. Avec une vraie écriture, avec un parti pris audacieux d’inclure du fantastique sans jamais s’en servir pour faire avancer l’intrigue, avec des personnages hors norme (Charlie, Louis, Angel et les deux monstrueux frères Falci), avec de l’humour et une noirceur terrible, avec des affreux toujours superbement réussis, avec un auteur qui est un conteur magnifique …

Lisez John Connolly en résumé. Le temps des tourments a beau être un pavé, plus long que les précédents, il se dévore, Parker évolue, on commence à entrevoir un rôle que pourrait jouer sa fille Samantha, on se régale, et on attend la suite avec impatience.

John Connolly / Le temps des tourments (A time of torment, 2016), Presses de la Cité (2018), traduit de l’anglais (Irlande) par Jacques Martichade.

Retour de Makana au Caire

Parker Bilal continue à écrire les aventures de Makana, privé d’origine soudanaise réfugié au Caire.  Le Caire : toile de fond.

BilalMakana va changer de standing. Aram Kasabiam, le marchand d’art le plus riche et réputé du Caire lui demande de venir le voir. L’enquête qu’il veut lui confier est délicate et dangereuse : Un client américain a eu vent la présence dans la ville de Samari, haut dignitaire de Saddam Hussein, recherché par les armées du monde entier. Samari, qui avait participé à l’invasion du Koweit aurait accumulé avant la retraite un trésor inestimable, bijoux, or, mais surtout des toiles de maitres, dont certaines disparues depuis la fin de la guerre de 45.

Problème, ou plutôt problèmes : Personne dans cette affaire ne joue franc jeu, ni ne dit la vérité ; Samari est extrêmement dangereux ; et il ne peut pas être sur le sol égyptien sans avoir des soutiens très haut placés, soutiens qui nous souhaitent pas que leur nom soit associé à l’aide à un ennemi public du grand frère américain. Dans une partie de la ville du Caire qu’il connaît mal, Makana va devoir faire preuve de la plus grande prudence et de la plus grande intelligence.

Je suis en peu embêté pour commenter ce quatrième opus. A la lecture des trois premiers j’avais eu l’impression : 1. Que Parker Bilal n’était pas complètement à l’aise avec la résolution de son énigme dans le premier, mais que les descriptions de la ville et du personnage central promettaient de belles choses ; 2. Que ça y était, il avait tout, le second tome me paraissant vraiment réussi, 3. Que c’était toujours intéressant mais que l’auteur retombait dans le troisième dans des travers de final un peu trop rocambolesque …

Et pour le 4 ? Disons que l’intrigue, même si elle est un peu foisonnante et ambitieuse est plutôt tenue. Ce qui manque cette fois c’est un peu l’émotion. Les souvenirs et traumatismes de Makana me semblent tourner un peu en rond, les promesses entrevues d’avoir des informations sur le sort de sa fille n’aboutissent sur rien dans ce volume, et peut-être que le monde des trafiquants d’art et des richissimes m’intéresse moins que la vie des habitants « normaux ».

Du coup, je ne me suis pas ennuyé, c’était agréable, mais mon préféré reste le second volume et j’espère encore que Parker Bilal va nous livrer bientôt les livres enthousiasmants qu’il laisse entrevoir. Aussi enthousiasmants que Les écailles d’or.

Parker Bilal / Le Caire : toile de fond (The burning gates, 2015), Le Seuil/Cadre noir (2018), traduit de l’anglais  par Gérard de Chergé.

Une réédition de Massimo Carlotto

Je savais bien que je n’avais pas lu tous les Massimo Carlotto traduits, la réédition de La vérité de l’alligator me permet de combler un oubli.

CarlottoMarco Buratti, dit l’Alligator, ex prisonnier, ex chanteur de blues, est devenu privé, de façon totalement non officielle. Personne ne sait où il habite, mais tous ceux qui comptent savent dans quels bars de Padoue le trouver.

C’est au début d’un concert de blues qu’une avocate vient le voir. Son client, Alberto Magagnin, en conditionnelle, n’est pas rentré en prison à la fin de la journée. Elle voudrait que Marco le trouve avant la police pour lui éviter de prolonger son séjour en taule.

Ancien junkie, toujours sur le point de plonger, il avait été condamné pour meurtre. Lui a toujours clamé son innocence. Les premières recherches de Marco le font buter sur un cadavre : une femme avec qui Alberto semblait avoir une liaison. Un meurtre qui ressemble beaucoup à celui pour lequel il avait été condamné. Voilà qui n’arrange pas ses affaires. D’autant que l’enquête de l’alligator va aller fouiller du côté d’une caste intouchable dans la ville.

Autant le dire tout de suite, ce n’est pas le meilleur Carlotto. D’ailleurs pour moi le meilleur Carlotto, c’est un petit texte qui vous laisse sur le cul : Rien, plus rien au monde.

Ceci dit, c’est bien troussé, l’enquête tient la route, l’alligator est un personnage de héros hard boiled bien à la limite comme on les aime d’autant plus crédible que Massimo Carlotto a fait de la prison et sait de quoi il cause. Donc on ne s’ennuie pas.

La peinture du milieu de la petite délinquance est humaine sans préjugés, sans prêche et sans illusion, et celle de la haute société de ce nord de l’Italie sans pitié. A découvrir donc.

Massimo Carlotto / La vérité de l’alligator (La verità dell’ alligatore, 1995), Folio/Policier (2017), traduit de l’italien par Arlette Lauterbach.

Varg Veum de Bergen

Je reste dans le grand nord, avec un personnage que j’aime beaucoup : Varg Veum du norvégien Gunnar Staalesen : Cœurs glacés.

StaalesenComme toujours, les affaires ne vont pas très fort pour Varg Veum, le privé de Bergen. La neige est en train de se transformer en boue quand une jeune femme passe sa porte. C’est une prostituée qui s’inquiète pour une amie et collègue disparue depuis quelques jours. Elle n’est plus réapparue après avoir refusé une passe avec des clients louches. Comme la police s’en fiche, et que leurs souteneurs ne font rien, c’est à Varg qu’elle s’adresse.

Peut-on imaginer point de départ plus classique pour un polar, avec un détective privé comme personnage principal ? Non. Est-ce dire que le roman est bateau, planplan, cliché ? non plus. Gunnar Staalesen a le chic pour s’approprier ce personnage du privé sans flingue, ses enquêtes archi classiques et les transformer, les transmuter en or.

Et il n’est jamais meilleur que lorsqu’il explore les violences faites aux plus faibles, et plus particulièrement aux plus jeunes. Ce qui est le cas ici.

Au travers d’une enquête classique mais efficace, il dresse, une fois de plus, le portrait d’une jeunesse à la dérive, de femmes exploitées et désespérées, et parfois, car il n’est pas angélique, désespérantes. Et surtout, nous montre comme l’enfer est pavé de bonnes intentions, comment la religion ou la charité peuvent faire plus de mal que de bien, comment les pires salopards se cachent derrière des façades de respectabilité, et comment ce sont toujours les plus fragiles qui paient les pots cassés.

Un portrait humain, tendre et désolant, qui serre le cœur du lecteur, comme il serre celui de notre privé mélancolique de Bergen.

Gunnar Staalesen  / Cœurs glacés (Kalde hjerter, 2008), Folio/Policier (2017), traduit du norvégien par Alexis Fouillet.

Un Ramon Diaz Eterovic raté

Cela faisait un moment qu’on n’avait plus de nouvelles d’Heredia, le privé chilien désabusé de Ramon Diaz Eterovic. Il revient dans Negra soledad, mais cette fois c’est le lecteur qui est un peu désabusé …

EterovicAlfredo, un avocat ami d’Heredia de la fac de droit est assassiné chez lui, d’une balle dans la tête. Contacté par sa veuve, Heredia décide de fouiner un peu, la police ne semblant pas décidée à trop se mobiliser pour le meurtre d’un obscur avocat sans clientèle.

Parmi les affaires dont s’occupait son ami avant sa mort, seule une retient l’attention du privé : Alfredo avait été contacté par les habitants d’un village, dans le nord du pays, où une exploitation minière pollue au-delà des normes légales. Et l’avocat semblait sur le point de déposer une plainte.

Pendant que son chat Simenon et son ami le kiosquier Anselmo gardent la maison à Santiago, Heredia va donc démarrer l’enquête dans le nord du pays, et affronter des intérêts qui le dépassent largement.

Ce serait rendre un bien mauvais service aux lecteurs et même à Ramon Diaz Eterovic que de conseiller ce roman. Parce qu’il est complètement raté, ce qui, franchement, me désole.

Certes on retrouve quelques déambulations dans les rues de Santiago, certes la description de la destruction de l’environnement par une industrie minière qui brasse tant de fric qu’elle se place au-dessus des lois est utile.

Mais qu’est-ce qu’on s’ennuie ! L’intrigue est complètement bâclée. Ce n’est pas forcément la plus grave, tant l’enquête sert surtout de prétexte dans les romans du chilien, mais là c’est quand même pousser le bouchon un peu loin. Les échanges entre Heredia et les gens qu’il interroge, qui lui racontent tout dès qu’il insiste un peu ne sont pas crédibles une seconde. Des échanges qui d’ailleurs ne fonctionnent non plus parce que les dialogues sonnent faux.

Son histoire d’amour, et sa fin assez prévisible sont sans intérêt, et, comble du malheur, même son spleen et ses virées poético-alcooliques dans les quelques bars et restaurants sauvés d’une modernisation forcée n’arrivent pas à intéresser le lecteur.

Complètement raté donc. Surtout ne lisez pas Negra Soledad qui vous donnerait une fausse idée de ses romans ; si vous connaissez déjà, vous pouvez faire l’impasse ; si vous découvrez aujourd’hui, retournez plutôt lire les romans précédents qui eux valent vraiment le coup.

Ramon Diaz Eterovic / Negra soledad (La musica de la soledad, 2014), Métailié (2017), traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg.