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A propos actudunoir

Scientifique de formation, et de métier, passionné de polars.

Les larmes du cochontruffe

La quatrième de couverture, le titre, tout est intrigant dans Les larmes du cochontruffe de Fernando A. Flores. Mon problème est que je suis toujours aussi intrigué après avoir refermé le roman.

Sud du Texas dans un futur plus ou moins proche indéterminé, deux murs séparent le Mexique des USA. Le trafic de drogue a été supprimé par la légalisation, mais les cartels se sont reconvertis dans le filtrage, façon de créer artificiellement des animaux qui ont disparu, voire des créatures mythiques.

Bellacosa, veuf, survit en cherchant pour le compte d’un client mexicain les engins de chantiers d’occasion dont il a besoin. Il est aussi, mollement, à la recherche de son frère disparu. Une recherche qui va l’amener à rencontrer Paco Herbert, journaliste, qui enquête sur les diners clandestins où l’on sert à une toute petite élite économique des espèces disparues à des tarifs astronomiques.

Leur quête entre rêve et réalité va leur faire croiser le chemin du mythique cochontruffe des indiens Aranañas.

« C’est ici que le réalisme magique rejoint le roman noir » dit la quatrième. Je ne sais pas si c’est vrai, mais je suis complètement passé à côté de ce roman et n’ai été rejoint ni par le réalisme magique ni par le roman noir. Pour être plus précis, je n’y ai rien compris.

Autant chaque chapitre pris séparément est intéressant, original dans le monde qu’il décrit, autant je ne vois pas le tableau d’ensemble. Le tout est très décousu, des situations, des mystères sont présentés mais non résolus. Je n’ai compris ni l’histoire, ni l’intention de l’auteur. J’ai eu l’impression de lire des chapitres peu, ou pas, ou mal reliés entre eux, je n’ai rien compris à tout le côté mystique et fantastique. Je n’ai pas compris non plus l’intérêt ou le but de ce monde pseudo futuriste et je ne vois pas du tout où l’auteur voulait en venir.

Complètement raté pour moi donc. Les amis Nyctalopes sont restés aussi perdus que moi.Fernando A. Flores / Les larmes du cochontruffe, (Tears of the trufflepig, 2019), La Noire (2020) traduit de l’anglais (USA) par Paul Durant.

Les dynamiteurs

Tout comme David Joy, Benjamin Withmer est devenu en quelques romans un auteur incontournable pour l’amateur de polar. Confirmation avec le très beau et très éprouvant : Les dynamiteurs.

Denver à la fin du XIX° siècle, une ville sale, violente, casinos et bordels à tous les coins de rues pour tous ceux qui veulent venir s’encanailler et perdre leur argent. Sam, 14 ans, y vit auprès de Cora, à peine plus âgée que lui. Elle a recueilli une petite dizaine d’orphelins et ils s’occupent d’eux dans une usine désaffectée. Un soir qu’ils essaient de repousser les clodos qui veulent leur prendre la place ils sont aidés par un colosse défiguré, blessé et muet, qui communique grâce à son carnet, Goodnight.

Cora le soigne, et quelques jours plus tard un homme, nommé Cole qui dit le connaitre vient le chercher. C’est un escroc qui exploite un saloon avec tables de jeu et prostituées qui a besoin du géant et embauche Sam, seul de la bande à savoir lire, pour servir d’intermédiaire entre eux. Peu à peu, celui-ci va se trouver pris dans la guerre entre les deux hommes et l’agence Pinkerton qui est là pour réguler les trafics, en apparence sur ordre des ligues de vertu, en réalité pour concentrer l’argent dans les poches autorisées, dont Cole, issu des bas-fonds comme Goodnight et Sam, ne fait pas partie.

En quittant le monde de l’innocence, blessée et piétinée mais quasi intacte du groupe de gamins de Cora, et en cédant à la fascination de la guerre de Cole et Goodnight, Sam va se perdre, et perdre son amour.

Ceux qui connaissent déjà Benjamin Withmer se doutent bien que, même s’il décrit aussi une histoire d’amour déchirante, ça va être violent, sale et crasseux. Et ils vont être servis. Quelle puissance dans la description des conditions de vie inhumaines des gamins abandonnés, mais également des clodos et des ouvriers des mines ou des abattoirs.

A l’image d’un Deadwood de Pete Dexter, ce roman nous plonge les pieds dans la fange. Il met en lumière la haine que suscitaient les privés de chez Pinkerton, toujours du côté des possédants pour casser des grévistes, matraquer des manifestants, et tuer ceux qui osaient relever la tête. Je n’avais jamais lu de roman où la force et la puissance de cette haine, la violence de la guerre soient aussi bien décrites.

On sent la rage de l’auteur face à l’hypocrisie des ligues de vertu qui, sous prétexte de « sauvegarder » les pauvres ne veulent que les asservir davantage et les rendre dépendant de la charité, et on sent bien que cette colère n’est pas dirigée que vers le XIX° siècle :

« …ils ont nettoyé la ville de tous les moyens qu’on avait d’échapper à leur charité, et maintenant il ne reste plus que la charité. (…) S’ils pouvaient vous attraper et vous coller dans leurs abattoirs ou leurs fonderies, ils le faisaient. Maintenant, ils vous forcent à le mendier. Mendier pour travailler dans leurs usines, faire le ménage dans leurs maisons, livrer leur lait. (…)

Les sales garces des ligues de tempérance n’arrêtent pas de parler de corruption (…) Elles ne le font pas parce qu’elles en ont quelque chose à foutre des travailleurs. Toutes leurs conneries sur ces pauvres mères qui souffrent à la maison avec leurs petits bébés pendant que leurs hommes sont sortis se saouler. Elles veulent juste s’assurer que les travailleurs restent sobres pour pouvoir les faire travailler plus dur. Pour avoir des corps sains à enfoncer dans leur hachoir à viande. »

Benjamin Withmer est en colère, il livre un roman sanglant, bouillonnant qui vous secoue de façon salutaire. A déconseiller quand même aux âmes trop sensibles et aux estomacs délicats.

Benjamin Withmer / Les dynamiteurs, (The dynamiters, 2020), Gallmeister (2020) traduit de l’anglais (USA) par Jacques Mailhos.

Carnets d’enquête d’un beau gosse nécromant

Je continue à picorer dans les publications de la nouvelle maison d’édition Matin Calme qui publie des polars coréens. Avec un roman complètement déjanté, Carnets d’enquête d’un beau gosse nécromant de la très jeune Jung Jaehan.

Le cabinet secret du Beau Gosse, haut lieu du chamanisme à Séoul : Nam Hanjun, dit beau-Gosse, fan de fringues de luxe, le Chaman ; Hyejun, sa petite sœur, hackeuse de génie ; et Sucheol, grand et costaud, fan de paintball et d’armes factice, détective privé. Leur activité : la divination, au profit de tous ceux qui peuvent payer. En réalité de faux chamans, mais de vrais escrocs … Quoi que, comme ce sont d’excellents détectives, leurs conseils sont en général de très bonne tenue.

Tout roule, l’argent rentre, jusqu’à ce qu’ils découvrent, lors d’une chasse aux faux fantômes, un vrai cadavre dans un égout. Et se prennent dans les pattes Ye-eun, inspectrice, spécialiste d’arts martiaux, très obstinée, à la recherche d’une jeune fille qui a disparu.

Ces Carnets d’enquête d’un beau gosse nécromant ont les défauts de leurs qualités.

Ca va à fond, ça part dans tous les sens, il y a une énergie et un humour très communicatifs. Et ça manque un peu de tenue, l’attelage de chevaux fous échappe parfois au cocher. On lit à propos de l’auteur qu’elle a écrit un roman publié sur le web, par chapitres, à l’image des feuilletonistes (je n’ai pas compris si c’était celui-ci ou un précédent). Cela se sent, il y a cette énergie, ce besoin de vous donner envie de lire le suivant, mais si chaque chapitre se tient a le bon rythme, l’accumulation est parfois un peu chargée et parait s’essouffler. Ce n’est pas pareil de courir 8 fois le 100 mètres en 8 jours, ou de courir un 800 d’un coup.

Ceci étant dit, c’est quand même un roman intéressant, vif, amusant, le style est très direct, les description visuelles, l’auteur s’amuse à interpeler le lecteur, à revenir en arrière pour expliquer une scène. Donc on ne risque pas de s’endormir à la lecture.

Il y a surtout la description de Séoul et de ses habitants, très intrigante pour un lecteur peu au fait des coutumes du pays. On vit au rythme des sorties et des envies superficielles d’un enquêteur assez immature, du moins en apparence, dont on soupçonne peu à peu qu’il cache des secrets (révélés dans de prochains épisodes ?). Et on découvre une société coréenne étonnante, à la pointe de la technologie, et en même temps prête à croire le premier charlatan venu, et ce, visiblement, du plus pauvre et du moins éduqué aux plus hauts dirigeants, économiques et politiques. On entrevoit aussi ici des inégalités flagrantes que ceux qui ont vu Parasites connaissent déjà. Et ici comme ailleurs, les puissants semblent intouchables et peuvent profiter à leur aise des plus pauvres.

Un premier roman prometteur, qui semble appeler de nouvelles aventures que je découvrirai avec plaisir quand elles arriveront chez nous, en espérant que l’auteur aura alors gagné un peu de sérénité et saura canaliser sa fougue sans la perdre.

Jung Jaehan / Carnets d’enquête d’un beau gosse nécromant, (미남당 사건수첩, The minamdang case note, 2018), Matin Calme (2020) traduit du coréen par Han Yumi et Hervé Péjaudier.

Avis de grand froid

Cela faisait un moment que je n’avais pas lu de roman de Jerome Charyn, j’ai donc raté les aventures récentes d’Isaac Sidel. Et je le retrouve Président, à la Maison Blanche, dans Avis de grand froid.

Hiver 1989, Isaac Sidel Président des US, POTUS ! Autant dire que c’est le chaos intégral à la Maison Blanche. Les démocrates qui l’avaient investi comme vice-président, sans imaginer une seconde que le président serait obligé de démissionner au bout de quelques semaines pour des histoires de corruption le lâchent, les républicains le haïssent, quant au milieu d’affaires, c’est simple, ils ont mis sa tête à prix. Il faut dire que c’est bien la première fois qu’un Président vraiment de gauche arrive là. Qui veut loger les sans-abris, qui s’attaque au lobby du tabac, aux banques, veut mettre les meilleurs profs dans les quartiers les plus défavorisés pour obliger les riches à mettre leurs enfants dans les écoles de ces quartiers … La révolution.

Au point qu’en Suisse, des banquiers ont mis en place une loterie, avec beaucoup, beaucoup d’argent, beaucoup même pour un banquier suisse. Sujet du pari : la date de l’assassinat de Sidel. Qui doit alors se méfier de tous et toutes, même et surtout parmi ses proches collaborateurs. Mais on n’a pas survécu comme flic dans les quartiers les plus chauds du Lower East Side sans avoir développé un certain talent pour déjouer les complots et désarmer les affreux.

Vous l’aurez compris en lisant cette tentative de résumé (tentative car ce roman est impossible à résumer justement), les amateurs de whodunit millimétré, de thriller endiablé ou ceux qui vérifient tout car pour eux le réalisme est la base de tout polar peuvent passer leur chemin.

C’est complètement barré, totalement irréaliste bien entendu (pas d’avoir un fou à la Maison Blanche, mais d’avoir un gauchiste), ça part dans tous les sens, on y croise une chatte monstrueuse et terrifiante mais affectueuse, un tueur empereur du crime et tatoueur (vu dans Little Tulip ?), des loups garous, un ancien premier ministre israélien, des banquiers et des tueurs, on s’y intéresse à la fin de l’URSS, à Prague à Kafka, à Saul Bellow, on va à Paris, à Berlin, à Camp David et à New York … C’est plein de références littéraires, musicales, ça désacralise de façon fort bienvenue le grand cirque de la présidence américaine, de la Maison Blanche à Air Force One, tout en rendant hommage à quelques grands anciens.

C’est foisonnant, c’est intelligent, cela demande un peu de concentration, mais on y sourit beaucoup, un sacré antidote à la connerie ambiante actuelle, à Washington et ailleurs.

Jerome Charyn / Avis de grand froid, (Winter warning, 2017), Rivages/Noir (2020) traduit de l’anglais (USA) par Marc Chénetier.

Chernobyl

Vous avez sans doute remarqué que je n’ai pas trop le temps de regarder de séries. C’est pourquoi les mini-séries me vont bien, et j’ai pu voir l’intégrale des … 5 épisodes de Chernobyl. Que je recommande chaudement.

Pour les plus jeunes, qui n’ont pas vécu cet épisode, dans le nuit du 26 avril 1986 le réacteur n°4 de la centrale atomique de Chernobyl, en Ukraine à l’époque partie de la grande URSS, explose alors que les équipes sur place déroulent un test.

Deux ans plus tard, Valeri Legassov, directeur de l’institut Kourtchatov de l’énergie atomique se suicide en laissant un jeu de cassette où il a enregistré la vérité sur ce qu’il s’est passé cette nuit-là.

Mais revenons au 26 avril 1986. Les personnes en charge de la centrale commencent par nier l’ampleur de la catastrophe, prétendant avoir affaire à un simple incendie, que des pompiers de la ville voisine de Prypiat viennent tenter d’éteindre. Des lances à incendie contre une bombe atomique …

Des minutes précédant le drame au procès des responsables de la catastrophe, nous allons suivre au fil des cinq épisodes les efforts de Legassov et de Boris Chtcherbina, alors vice-président du conseil des ministres de Gorbatchev, pour essayer de limiter les dégâts et éviter l’apocalypse, souvent contre une hiérarchie intermédiaire qui se couvre, et malgré les efforts du KGB qui veut absolument étouffer l’affaire. Nous suivrons aussi les efforts des scientifiques soviétiques pour comprendre ce qu’il s’est passé, le calvaire de ceux qui ont vécu les premières heures de l’explosion, et le courage inouï de ceux qui ont permis de limiter au mieux les conséquences de l’explosion.

Une série passionnante.

Sur la forme, c’est très bien joué, le scénario parfait, digne des meilleurs polars permet à tous, dans le dernier épisode du procès, de comprendre ce qui est vraiment arrivé à Chernobyl. Et vous savez comme les anglo-saxons savent parfaitement mettre en scène, rythmer et filmer un procès. Les décors sont impressionnants, la reconstitution des lieux, à Chernobyl et à Moscou, des ambiances, des costumes est parfaite. On prend donc un plaisir immédiat, le plaisir de voir une histoire très bien racontée et très bien jouée. Attention quand même aux âmes sensibles, sans tomber dans le voyeurisme, sans faire du gore inutile et sensationnalisme la série montre ce qui arrive à ceux qui étaient tout près et qui ont pris les radiations de plein fouet.

Sur le fond, c’est extrêmement riche. Inutile d’énumérer tout ce qu’on peut apprendre de passionnant, toutes les émotions qui vont vous secouer. Sans jamais donner de leçon pénible, c’est très pédagogique et vous saurez comment marche un réacteur nucléaire, et pourquoi celui-là n’a pas marché.

Vous allez trembler en vous rendant compte combien on est passé, tous, très près, vraiment très près d’une catastrophe d’une ampleur inimaginable. Vous allez vous rendre compte qu’il y a nombre de héros dont on ne connait pas le nom qui ont sauvé des millions de vies. A ce titre les scènes avec les mineurs qui vont venir travailler sur le site sont exceptionnelles.

Vous allez rager en voyant l’inertie des petits chefs, la saloperie des secrets d’état, la chape de plomb d’un régime et en même temps la chance qu’on a tous eu que cela tombe sous la présidence de Gorbatchev, et que Legassov et Chtcherbina soient aux manettes.

Si vous avez des gamins grands (grands ados au moins), regardez avec eux, vous pourrez ensuite en parler pendant des heures.

L’intégrale en DVD coûte environ 20 € si vous ne la trouvez pas en streaming, pour cinq heures passionnantes, c’est un bon prix.

PS. Sinon, oui, j’ai aussi attaqué sérieusement The Wire, Sur écoute en français, et oui c’est absolument génial, je vous en reparle quand je la termine.

Ce qu’il faut de nuit

Les blogs polar en ont déjà parlé, c’est une des découvertes de la rentrée : Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin. C’est mon tour.

En Lorraine, aujourd’hui. Le narrateur, qui travaille à la SNCF élève seul ses deux fils depuis la mort de « moman » après une agonie de trois ans, cancer. Il fait ce qu’il peut. Se débrouille pour qu’il y ait à manger, essaie, autant que possible de les pousser à l’école.

Ca a été difficile pour Fus, l’ainé, 13 ans au moment de la mort de sa mère. Alors il va le voir quand il joue au foot, et espère qu’il s’en sortira. Il y arrive mieux avec Gillou qui ira à Science Po, à Paris. Et puis Fus commence à fréquenter des infréquentables, proches du FN, alors que papa est encarté au PS et a toujours été syndiqué. Les relations se tendent. Reste le foot, les matchs de Metz, le lien indestructible entre les frangins. Jusqu’au drame.

Sacré découverte et sacré claque. Dans un style d’une fausse simplicité admirable, qui colle à la voix off du narrateur l’auteur déroule une vie qui mène au drame. C’est à la fois pudique et bouleversant. Comme dans Les feuilles mortes (sur un autre registre) du grand Thomas Cook on ne peut pas s’empêcher de gamberger et de se demander comment on aurait réagi à la place du père.

Sobre, sans éclats de voix chez ces gens qui parlent peu (on est loin des engueulades homériques de Marius et Jeannette, et c’est une partie du problème), tout en retenu, on ne juge jamais, on arrive à ressentir la gêne, la douleur d’une distance qui se crée alors que le père et le fils s’aiment toujours, la capacité des deux frères à passer outre …

On est happé par ce quotidien par la force de l’écriture, de l’évocation, des sentiments. Et la fin vous balance une très grosse claque. Magistral.

Laurent Petitmangin / Ce qu’il faut de nuit, La Manufacture des livres (2020).

Ce lien entre nous

Ce lien entre nous n’est que le troisième roman de David Joy traduit chez nous, et il est déjà devenu un auteur incontournable pour les amateurs de polars.

« Darl Moody n’avait strictement rien à foutre de ce que l’état considérait comme du braconnage. » Il est donc ce soir-là dans la propriété de Coon Coward qui a dû s’absenter pour quelques jours, sur sa plateforme d’affut, pour essayer d’avoir ce cerf qu’il piste depuis plus de deux ans. La bête ne se présente pas, mais, alors que la nuit tombe dans les fourrés, un sanglier fouille le sol.

Darl tire. Ce n’était pas un sanglier, c’était Carol Brewer, dit Sissy, un homme gentil, venu profiter lui aussi de l’absence de Coon Coward pour lui voler des racines de ginseng. La vie de Darl vient de basculer. D’autant plus que Dwayne, le grand frère de Carol, un colosse, est connu pour sa violence et sa cruauté.

Eloge de la simplicité. Une intrigue d’une simplicité biblique : un accident, un mort, un fou furieux qui va se venger. En deux chapitres le décor et les personnages sont plantés. David Joy peut dérouler son récit. Nous sommes, comme toujours avec lui, dans les montagnes de Caroline du Nord, un pays en osmose avec ses habitants.

« Ici, le sang était lié à l’endroit, de la même manière que certains noms étaient liés aux montagnes et aux rivières, aux combes et aux vallons, aux arbres et aux fleurs et à tout ce qui valait qu’on lui donne un nom. Les gens et les endroits étaient inséparables, liés depuis si longtemps que personne ne savait comment les séparer. »

Limpidité de l’écriture et de l’intrigue, mais que l’on ne s’y trompe pas, c’est très compliqué de faire simple, de donner cette impression de facilité. Et David Joy y arrive dès son troisième roman. Impressionnant. D’autant plus que simplicité ne veut pas dire pauvreté.

Les personnages n’ont pas fini de vous surprendre, et vont s’épaissir, révéler leur profondeur page après page jusqu’à un final époustouflant. On est saisi par la description des lieux, des sentiments, secoués par l’amour, la rage, la peur, le courage des protagonistes de ce drame dont la trame a pourtant été mille fois vue et revue depuis les débuts de la littérature.

Avec Ce lien entre nous, David Joy confirme qu’il est un grand auteur, de la trempe des Ron Rash, Larry Brown ou Daniel Woodrell.

David Joy / Ce lien entre nous, (The line that held us, 2018), Sonatine (2020) traduit de l’anglais (USA) par Fabrice Pointeau.

Ici finit le monde Occidental

Un titre et une couverture intrigants. J’ai essayé Ici finit le monde occidental de Matthieu Gousseff.

Comment Thomas, jeune homme un peu rond, un peu mou, cheveux longs et gras, content de son boulot dans une animalerie se retrouve-t-il attaché à une chaise, torturé par un militaire parti en vrille ? Quel rapport cela a-t-il avec son nouveau boulot dans les locaux d’Atlantest, à Brest, où on teste des médicaments sur les rats ? Et d’ailleurs c’est qui ce militaire ? Et où est donc parti son patron ?

Réponses à toutes ces questions dans Ici finit le monde occidental de Matthieu Gousseff. Roman qu’il vous faudra lire jusqu’au bout pour comprendre le titre.

Il y a du bon dans ce roman. La phrase a du rythme, l’humour n’est pas absent, la description de Brest ne manque pas d’intérêt.

Malheureusement, à mon goût, il lui manque du travail. Du travail essentiellement pour simplifier. Simplifier une construction inutilement complexe qui en devient confuse. Elaguer pour éliminer certaines intrigues et thématiques secondaires qui n’apportent pas grand-chose à l’histoire principale. Et ensuite développer un peu certains caractères qui se révèlent essentiels ou certaines scènes qui auraient mérité une meilleure attention.

Dommage car on sent qu’il en reste sous le pied, que ce roman aurait pu être beaucoup plus abouti tant certains dialogues et certaines scènes fonctionnent bien. Mais c’est trop dilué dans une construction confuse. Comme un jongleur qui voudrait lancer en l’air trop de quilles, et finit par en laisser tomber quelques-unes.

A suivre quand même s’il y a un prochain roman.

Matthieu Gousseff / Ici finit le monde occidental, La Manufacture des livres (2020).

Soleil de cendres

Je découvre Astrid Monet avec un roman catastrophe, Soleil de cendres. Et je ne suis pas vraiment convaincu.

Dans un futur plus ou moins proche, l’Europe crève de chaud, l’eau est rare, les lacs sont à sec. Marika qui vit sur la côte atlantique avec son fils Solal de 7 ans revient pour la première fois depuis la naissance de Solal à Berlin où vit le papa Thomas, un homme de théâtre. Alors qu’elle a laissé le père et le fils faire connaissance, une éruption volcanique et un tremblement de terre transforment Berlin en décor de film catastrophe. En plein chaos Marika part à la recherche de son fils.

Je n’ai rien à reprocher à l’écriture du roman, et l’évocation d’une Europe suffocant de chaleur est assez convaincante. La description de Berlin est belle, elle donne envie d’aller visiter une ville qui semble libre et animée.

Mon problème est que l’auteur n’a pas réussi à me faire croire à son histoire. Et pourtant, si c’est bien emballé je peux marcher, croire le temps d’un roman à un monde porté sur le dos d’une tortue, au retour de requins préhistoriques, ou à un créateur d’émissions de télé poubelle qui a des états d’âme. Mais là je n’ai cru à quasiment aucun des ressorts de l’intrigue. Ni le volcan, ni le tremblement de terre, ni la façon violente dont est gérée l’évacuation, rien.

Et ça m’a totalement sorti du récit, et m’a désintéressé de la recherche de Marika (en plus je me doutais bien de comment ça allait se terminer). Je crois que je n’ai pas non plus été convaincu par la relation d’amour exclusif, limite maladif entre la mère et son fils. Autant Vanda m’a bouleversé, autant là je suis resté de marbre.

Pour résumer, malgré une belle écriture et un décor intéressant, je n’ai ni saisi, ni embarqué par ce Soleil de cendres.

Astrid Monet / Soleil de cendres, Agullo (2020).

Cinéma encore

Activité cinématographique intense ces derniers temps, pour soutenir les salles … En fait non, parce que j’avais enfin un peu de temps, et pour me faire plaisir. Deux films récents donc pour se faire du bien.

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Vous avez forcément entendu parler du premier, Effacer l’historique, de Gustave Kervern et Benoît Delépine, avec l’excellent trio Blanche Gardin, Corinne Masiero et Denis Podalydès, et quelques invités dont je vous laisse la surprise.

Ils sont trois. Ils vivent à crédit dans un lotissement moche quelque part dans le nord. Ils sont voisins mais ne s’en sont aperçus que lorsqu’ils se sont retrouvés, avec leur gilet jaune, sur le rond-point du Lidl. Et là, en plus de leurs problèmes habituels (endettement, solitude, boulot de merde …) ils ont tous les trois des ennuis avec internet. Marie parce qu’un connard a tourné une sextape et menace de la mettre sur internet et d’en avertir son fils ado si elle ne lui finance pas ses études de commerce. Christine, chauffeur pour une plateforme, parce qu’elle reste scotchée à une étoile malgré ses efforts. Et Bertrand parce que sa fille est harcelée au lycée. Mais s’ils ont pu prendre le rond-point du Lidl, ils ne vont pas se laisser emmerder par les GAFA.

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Tous les travers de notre société (d’avant virus) épinglés, les uns après les autres, avec un indéniable talent et grâce à l’abattage d’un trio d’acteurs exceptionnels. On rit beaucoup, on éclate de rire tout le temps, et on rit intelligent, sans jamais se moquer méchamment de ses personnages. Et comme disait l’immense Pierre Desproges, « elle est immense, mon cher, la prétention de faire rire ». D’ailleurs je vous encourage à aller lire, en intégral, ce que le maître pensait de ceux qui sous-estime le talent comique. C’est là, et c’est imparable, comme toujours.

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Certes, c’est un conte et il ne faut pas aller y chercher le réalisme. Mais avec son effet comique d’accumulation d’emmerdes, avec son parti pris d’en rire, grâce à son rythme et à ses acteurs, Effacer l’historique vous fera passer un excellent moment.

Le second a bénéficié de moins de pub, il faut dire qu’il est italien, et que ses acteurs sont inconnus ici. Il serait pourtant dommage de passer à côté de Citoyens du monde de Gianni Di Gregorio.

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Rome, quartier du Trastevere, à la terrasse de leur café, autour d’un verre de blanc, Prof, ancien professeur de latin et de grec à la retraite et Giorgetto, glandeur professionnel, à la retraite aussi (mais de quoi ?) font une constatation simple : leurs maigres pensions leur permettent à peine de survivre, et il parait qu’en partant ailleurs, on peut vivre très décemment. Comment ils vont se retrouver associés à Attilio, rafistoleur de meubles et fan de moto ? Il faudra voir le film pour le savoir. Et où nos trois compères finiront ils leur vie ? C’est tout le sujet du film … Ou pas.

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On n’éclate pas de rire ici, ou rarement, mais on sourit beaucoup. Et toujours avec tendresse. Alors oui, comme j’ai pu le lire ici ou là, on n’est pas au niveau des Fellini, Scola ou Risi. Soit. Mais on retrouve cette patte, on est bien en présence de trois Vitelloni (surtout Giorgetto), mais à la retraite cette fois. Une thématique pas souvent traitée au cinéma et ici très joliment mise en scène, en prenant son temps, sans éluder les côtés ridicules des trois nouveaux amis, en s’en moquant gentiment, mais en mettant plutôt l’accent sur leur humanité.

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L’amitié, la peur, la vieillesse, le côté complètement dépassé de trois hommes seuls qui n’ont jamais quitté leur quartier face à un monde qu’il comprennent de moins en moins. Et pourtant, leur capacité à comprendre leurs semblables, à faire preuve d’empathie. Et puis, comme dans les meilleurs moments de ces auteurs latins que j’aime tant (les Montalban, Camilleri, Padura, Varesi …) de très belles scènes autour d’une table ou dans un café. Et ce n’est pas négligeable, de très belles images de Rome en général, et du Trastevere en particulier.

Cerise sur le gâteau, le final redonne une peu de foi dans notre monde, sans optimisme béat (que je ne supporterai pas), mais ça fait du bien de mettre parfois en avant les petits et grands gestes d’humanité, au lieu de d’insister uniquement sur ce qui va de mal en pis. Un moment de bonheur, dont le souvenir adoucira cette rentrée de merde.

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