Archives de l’auteur : actudunoir

A propos actudunoir

Scientifique de formation, et de métier, passionné de polars.

C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du blanc

Une petite pause SF pour ce roman réédité en poche, C’est l’inuit qui gardera le souvenir du blanc, de Lilian Bathelot.

Fin du XXI° siècle. L’Europe séparée en deux. Les zones sécurisées où ne vivent que des gens connectés grâce à un implant qui leur permet d’être en liaison permanente avec le réseau, et des zones franches où vit le rebut, ceux qui n’ont pas d’implant, ne sont pas sécurisés. Du côté de Montpellier le commandant Manuel Diaz, un des meilleurs éléments des forces de police a disparu depuis 15 jours. Or c’est impossible, on ne peut pas modifier son implant, et on est en permanence traçable grâce à lui, partout dans le monde.

Loin, très loin, en territoire inuit Kisimiipunga vient de terminer sa Première Chasse, elle dépèce le caribou qu’elle a tué avec sa vieille carabine. Au bout de la fatigue après deux jours de traque, elle s’apprête à rentrer quand elle aperçoit, au loin, un traineau vide poursuivi par une meute de loups …

Liberté contre sécurité, grands espaces contre traçage et suivi … Un roman écrit originalement en 2006 et réédité à point nommé. Le rythme est vif, l’alternance entre les lieux et les deux histories est très bien utilisée pour faire monter le suspense vers un final qui, on s’en doute bien, va renouer les fils.

Les personnages sont suffisamment bien campés pour ne pas être juste des prétextes à l’histoire, le dérapage vers la folie et la violence résonne lui aussi étrangement en ces temps troublés. Les scènes d’action sont impeccables et il est difficile de lâcher le roman passé la moitié, tant on a envie de savoir comment les quelques personnages auxquels on s’est fortement attaché vont s’en sortir. Un vrai plaisir.

Lilian Bathelot / C’est l’inuit qui gardera le souvenir du blanc, Pocket (2020).

Somnambule

En deux romans le jeune Joseph Knox c’est déjà fait connaître et apprécier des amateurs de romans bien sombres, dans la lignée des Ted Lewis et Robin Cook. Il confirme avec Somnambule.

Revoici Aidan Waits, flic à Manchester, relégué à la patrouille de nuit avec l’abominable Sutcliffe, toujours soumis à un supérieur qui le tient pour différentes malversations, et sous le coup d’un contrat lancé sur sa tête par le caïd de la ville. Tout va bien pour lui …

Il se retrouve avec la tâche ingrate de veiller sur les derniers jours d’un assassin. Martin Wick a massacré toute une famille, la mère et les trois enfants. Il a avoué, mais le cadavre de la fille ainée n’a jamais été retrouvé. Il se meurt d’un cancer et Sutty et Aidan sont chargé de recueillir ses dernières paroles, pour essayer de retrouver la gamine. Bien entendu rien ne va se passer comme prévu, et les pires catastrophes vont s’abattre sur Aidan Waits.

Toutes les qualités des deux romans précédents de Joseph Knox dans ce troisième volume. Toujours avec un Aidan Waits fragile, plombé par son histoire familiale et les deux parrains qui veulent sa peau, un dans la police un chez les truands. C’est la corruption dans la même police, où les luttes de pouvoir se mènent à n’importe quel prix humain qui est au centre de l’intrigue.

C’est toujours aussi sombre malgré quelques rares rayons de soleil et traits d’humour … noir bien entendu. L’intrigue est parfaitement menée, et on se fait embarquer tout au long de quatre cent pages de fuite en avant en pleine tourmente d’Aidan sans jamais voir le temps passer. Superbe et addictif.

Joseph Knox / Somnambule, (The sleepwalker, 2019), Le Masque (2020) traduit de l’anglais par Jean Esch.

Justice de rue

J’avais été très déçu par le précédent roman de Kriss Nelscott, Quatre jours de rage. Mais comme j’avais bien aimé les premiers de la série Smokey Dalton, j’ai persévéré et lu le dernier, Justice de rue. C’est mieux, beaucoup mieux.

Janvier 1970, il fait un froid polaire à Chicago. Lacey, 13 ans, est secourue par son frère Keith et Jimmy, celui qu’ils considèrent comme un cousin, alors qu’elle était violée et frappée dans un hôtel juste à côté de leur collège. Sachant que la police corrompue et raciste de la ville se moque éperdument de ce qui peut arriver à une gamine noire, Smokey Dalton, le père adoptif de Jimmy qui travaille comme privé sans licence, va prendre les choses en main. Et mettre à jour un réseau de prostitution qui s’attaque aux collégiennes.

J’avais trouvé l’écriture du précédent assez catastrophique, avec des lourdeurs rédhibitoires. Elles ont disparu ici. Et si on ne peut pas dire que le roman brille par la beauté ou l’originalité de sa prose, elle n’est pas gênante.

Ce qui permet de s’intéresser à l’histoire. Qui semble mieux convenir à l’auteur que la précédente. Dans Quatre jours de rage il lui manquait du souffle et de la puissance pour évoquer émeutes et chaos. Ici l’histoire est plus resserrée autour de quelques personnages, plus intime et émouvante, et elle semble plus à l’aise dans ce registre.

L’intrigue est bien menée, les personnages ont de l’épaisseur, on partage leurs émotions, on est embarqué avec Smokey. Tout fonctionne mieux. Une intrigue plus resserrée ne veut pas dire qu’on se désintéresse de la situation du pays ou de la ville. On ressent le froid glacial de Chicago. On a un bon aperçu de la corruption, de l’injustice d’un système scolaire qui se désintéresse complètement des quartiers noirs, et des violences que subissent les plus fragiles. A savoir ici des adolescentes noires, triplement victimes potentielles, parce que pauvres, noires et femmes.

Smokey n’est pas un chevalier blanc, il a ses préjugés, ses faiblesses, ses incohérences, ses doutes, et le final, très réussi, va le voir remettre en question un certain nombre de ses certitudes. Après un volume raté, un bon épisode de la saga, qui, sans être le roman le plus marquant de l’année, est un bon polar historique.

Ecrit originalement en 2014 et décrivant la réalité des années 70, il est encore tristement d’actualité.

Kris Nelscott / Justice de rue, (Street justice, 2014), L’aube noire (2020) traduit de l’anglais (USA) par Benoîte Dauvergne.

Sale époque

Etranges coïncidences. Au moment où reparait Little Caesar, petit truand à la trajectoire parabolique, un personnage qui lui ressemble par bien des côtés disparait.

Diego Maradona, el pibe de oro, la main de Dieu, venu des « villas », les bidonvilles argentins, devenu l’idole d’une ville (Naples) et d’un pays (l’Argentine), aussi génial que tricheur, tombé dans l’addiction, et les excès. Ami de camorristes et de Fidel Castro, idole des  plus pauvres roulant en Ferrari. Capable dans le même match d’une magnifique triche et d’un but génial. Autant haï et méprisé que vénéré.

(43-31) : FRANCE’S CHRISTOPHE DOMINICI GOES AROUND NEW ZEALANDS CHRISTIAN CU LLEN TO SCORE A TRY

Si on ajoute à cela un autre personnage de roman hier, Christophe Dominici, ailier fantasque, qui un beau jour d’octobre 1999 devant un stade de Twickenham archi plein passa en revue la moitié de l’équipe des ogres All Black en revue avant d’offrir à ses potes le premier essai d’un match phénoménal.

Et puisque j’en suis à parler de mes souvenirs, un autre bout de mon enfance et adolescence est disparu hier, Jacques Secrétin, grand champion de ping-pong, dont on retenait forcément le nom rigolo, et que j’avais vu avec son compère Vincent Purckart dans leur show de Harlem globetrotters du pingpong.

Je sais, ce ne sont « que des sportifs », ils ne vont pas laisser de grands romans, de grands films et des chansons inoubliables derrière eux. Mais ça fait quand même mal, c’est un petit morceau de mémoire collective et populaire qui disparaît. Un morceau qui manquera, qui manque déjà.

Qui manque d’autant plus en cette période sinistre, où l’on ne peut plus se voir, se toucher, où un Président qui ressemble de plus en plus au Sourire envahit plus qu’aucun autre avant lui les écrans, où les libertés sont rognées, l’une après l’autre, au nom de la sécurité. Une époque qui manque cruellement de légèreté, d’excès, d’humour, de génie, de fantaisie, d’actes gratuits et flamboyants. Une époque de comptables fascisants.

Salut les artistes, vous nous laissez tomber au plus mauvais moment.

Little Caesar

La série noire a eu l’excellente idée de rééditer un roman fondateur, écrit par un auteur moins connu que Hammett ou Chandler, et qui eut pourtant une importance capitale avec son Little Caesar : William R. Burnett.

Cesare Bandelli, dit Rico, est un des truands de la bande de Sam Vettori, un des caïds de Chicago. Mais un des truands qui monte. Il ne boit pas, ne s’intéresse pas aux femmes, mais il veut devenir quelqu’un, et tous les moyens seront bons. Rico est organisé, il réfléchit, est sans cesse en mouvement et n’hésite pas à tuer. Son ascension est inévitable. Sa chute aussi.

A lire ce résumé on se dit que l’on a déjà vu et lu mille histoires sur un truand parti de rien, qui arrive au sommet avant de retomber. Et c’est vrai. Mais celle-ci est la première, ou du moins une des premières et celle qui a inspiré les suivantes, grâce aussi, sans doute, au film qui en a été tiré avec l’immense Edward G. Robinson.

L’introduction écrite en 57 par l’auteur lui-même lors d’une réédition du roman est passionnante. Il y explique comment il décide, après plusieurs manuscrits refusés par les éditeurs, de changer totalement de style, le laisser tomber l’anglais littéraire de mise à l’époque et de passer au langage et au vocabulaire de la rue.

Résultat, un roman sec, beaucoup de dialogues, une action ramassée et centrée sur Rico, sans une page qui ne serve à l’intrigue ou à l’évolution du personnage. Là encore, on a revu tout cela ensuite, et un lecteur d’aujourd’hui peut avoir une impression de déjà vu. Mais c’est que nous avons là l’un des précurseurs.

A découvrir pour ceux qui souhaitent connaître un peu mieux le roman noir et ses racines. Un roman qui, de par la simplicité de son écriture, au plus près des personnages et de l’action, reste étonnamment actuel tout en étant le reflet de son époque.

William R. Burnett / Little Caesar, (Little Caesar, 1929), Série Noire (2020) traduit de l’anglais (USA) par Marcel Duhamel, révisée par Marie-Caroline Aubert.

The Wire

Catastrophe des catastrophes, j’ai terminé The Wire. Cela faisait quelques jours, voire quelques semaines que je trainais et trouvais des prétextes pour ne pas regarder les 4 ou 5 épisodes qu’il me restait à voir. Mais j’ai finalement craqué, et maintenant je suis foutu, j’ai fini. Plus de nouvelles d’Omar, Marlo, Prop Joe, Stringer Bell, McNulty, Daniels, Namond, Michael, Randy, Duquan, Bubbles, Kima, Lester, Bunk, Snoop, Presbo, Cutty, Colvin, Carcetti, …

Je suppose que la majorité d’entre vous a déjà vu cette série monumentale. J’ai une excuse, jusqu’à très récemment je n’avais pas le temps de regarder des séries. Ce n’est d’ailleurs que la troisième que je vois en entier, après Treme, du même David Simon et Chernobyl (qui ne comporte que 5 épisodes). Pour ceux qui ne connaissent pas, et qui partagent mes goûts littéraires (sinon je ne sais pas trop ce que vous faites ici), c’est simple, elle est absolument indispensable. Noël approche, l’intégrale en DvD se trouve facilement à moins de 60 euros. Je sais, ce n’est pas rien, mais 60 euros pour 60 heures de bonheur, d’émotion, d’intelligence, ça se tente quand même non ?

Alors pourquoi voir et revoir The Wire ?

Parce que c’est le portrait global et complet d’une ville, Baltimore. Regardée au travers du prisme du travail d’une équipe de flics sur le trafic de drogue. Mais on passe partout. Police, système éducatif, presse, mairie, tribunal, la rue, travail associatif, bars, misère, port … On y croise des flics, des trafiquants, des profs, des junkies, des syndicalistes, des dockers, des journalistes, des juges des avocats, de politiciens, des tueurs, des travailleurs sociaux, des agents du FBI. On passe des squats aux bureaux de la mairie, des négociations entre vendeurs de drogue aux magouilles immobilières, de la salle de rédaction d’un journal aux coins de rues où ça deale. On se passionne autant pour les campagnes électorales que pour les guerres de territoire, on a en parallèle les tractations entre un maire démocrate et un gouverneur républicain, et celles entre deux caïds pour négocier les prix de la dope en gros.

Parce que tous les personnages sont magnifiquement construits. Avec justesse et beaucoup d’humanité. Pas de chevalier blanc, pas non plus de monstre ou de pourriture intégrale (sauf quelques exceptions particulièrement réussies d’ailleurs). Des personnages joués à la perfection, avec une vérité qui vous donne l’impression de suivre un reportage et pas de voir une fiction. Des personnages que vous n’oublierez jamais plus, qui vous marqueront à jamais. Avec pour moi une mention spéciale pour les mômes. Ils sont absolument éblouissants, d’une vérité et d’un naturel ahurissants.

Parce que si vous acceptez de vous accrocher sur les premiers épisodes qui sont denses et présentent beaucoup de personnages, ensuite la progression de l’histoire sur les 60 épisodes est impeccable. Tout se tient, tout s’enchaine, aucune facilité, et pas de cadeau au spectateur. Il faut dire qu’aux côtés de Ed Burns et David Simon, les créateurs, on trouve au générique pour les scénarii des noms comme Dennis Lehane, George Pelecanos ou Richard Price.

Parce que vous allez sourire, rire, pleurer, rager, aimer, détester, trembler.

Ce n’est pas une série style thriller, avec cliffhanger systématique, de celles dont on attend la révélation suivante fébrilement, ou qui propose trois renversements de situation par épisode. C’est une chronique qui va s’insinuer dans votre âme, s’incruster dans votre tête et votre cœur et que vous porterez à jamais avec vous. Et vous aurez l’impression de mieux connaître et aimer McNulty et les autres que beaucoup de vos connaissances ou collègues.

Si vous me faites un peu confiance, si vous avez un cadeau à faire, ou à vous faire, débrouillez-vous, trouvez The Wire, et faites-vous autant plaisir que moi.

Le manège des erreurs

Vous le savez tous, le maestro Andrea Camilleri est décédé l’année dernière, mais comme nous avons un peu de retard à la traduction en France, il nous reste encore quelques aventures de Montalbano à découvrir. La dernière en date : Le manège des erreurs.

Deux enlèvements étranges sont signalés à l’équipe du commissaire Montalbano. Deux jeunes femmes ont été chloroformées, enlevées, puis abandonnées en pleine campagne, sans avoir été touchées, sans que rien ne leur ait été volé. Les deux travaillaient dans des banques. Un vrai casse-tête, mais notre commissaire préféré sent qu’il y a quelque chose de sinistre là-dessous, et que le pire est à venir.

Entre ses passages à la trattoria d’Enzo, les coups de fil à Livia et les engueulades avec le Questeur, en plein doute quant à ses capacités diminuées par l’âge, une fois de plus, Montalbano finira par démasquer le coupable.

Je sais, les Montalbano se suivent et se ressemblent. Et je suppose qu’il ne faudrait peut-être pas en lire une dizaine les uns à la suite des autres. Mais là, un par an, qu’est-ce que c’est bon ! et particulièrement en cette année de merde, qu’est-ce que ça fait du bien ! j’ai éclaté de rire une bonne dizaine de fois.

Eclats de rire déclenchés, comme toujours, en grande partie par l’ineffable Catarella. Les dialogues avec le génie méconnu du commissariat de Vigata sont une source inépuisable de joie, que dis-je de joie, d’hilarité. Je suis peut-être bon public, mais avec moi ça marche à tous les coups. C’est automatique. Comme chaque fois que je revois La grande vadrouille, The party ou The big Lebowski.

Cette fois, le lecteur a droit à quelques grands moments supplémentaires, en particulier quand Montalbano a l’excellente idée de faire un appel à témoins. Les appels qui en résultent valent leur pesant de cacahouètes, et on imagine combien le maestro a dû se régaler à les imaginer et à les raconter.

Bref, un bon cru qui illuminera un quotidien bien morne. Indispensable, recommandé par toutes les autorités de santé pour combattre la dépression.

Andrea Camilleri / Le manège des erreurs, (La giostra degli scampi, 2015), Fleuve Noir (2020) traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Rencontre avec Dominique Forma

Une première (pour moi) à venir samedi. Bien que je sois complètement saturé de télétravail, de réunions virtuelles et autres ersatz inodores, incolores et sans saveur, pour rire, j’ai accepté de tenter l’aventure d’interviewer Dominique Forma à distance.

C’est son éditeur La Manufacture qui organise le bidule. Ce sera samedi prochain à 11h00, juste avant l’apéro.

Je vous attends nombreux, soyez à l’heure, et j’espère que ce sera distrayant, un peu de soleil et de moiteur en cette période sinistre.

« Rencontre avec Dominique Forma à l’occasion de la parution de Manaus
Participez sur votre ordinateur ou votre application mobile
Cliquez ici pour rejoindre la réunion »

Djinn City

De Saad Z. Hossain j’avais beaucoup aimé Bagdad, la grande évasion ! Je suis un peu moins convaincu par Djinn City.

Indelbed n’a pas une enfance facile. Il vit dans un ancien beau quartier de Dacca, dans une maison qui fut mais n’est plus, à l’image de son père Kaikobad, ancien docteur brillantissime devenu un alcoolique qui ne fait plus rien. Sa mère est morte à sa naissance. Au sein de la puissante et riche famille Kalh Rahman, son père et lui font figure de moutons noirs.

Jusqu’à ce que Kaikobad tombe dans le coma. Et qu’Indelbed découvre d’un coup que : Son père est un puissant émissaire auprès les Djinns, les Djinns existent, sa mère en était une, de nombreux Djinns veulent sa peau et celle de son père. Pour commencer … Mais Indelbed n’est au bout ni de ses surprises, ni de ses souffrances.

Utiliser la vision décalée, le fantastique, ou l’imaginaire fantaisiste, ici celui des mille et une nuits, pour mieux parler de notre monde, de ses tares, de ses horreurs en faisant un pas de côté, le procédé n’est pas nouveau, c’est vieux comme Montesquieu et Sir Terry Pratchett a modernisé le procédé de façon géniale tout au long de ses Annales …

Saad Z. Hossain s’attaque donc à ce procédé, avec un réel talent, beaucoup d’énergie et une belle imagination. Rien à redire. Il dépeint notre monde au travers des yeux des Djinns, et accentue chez eux des défauts bien humains de façon également convaincante. Et son récit est suffisamment original, teinté d’humour, et parsemé de coups de théâtres pour nous embarquer presque tout du long.

Mais j’ai trois restrictions.

Tout d’abord j’ai trouvé qu’il y avait des longueurs. A quelques moments du roman, l’auteur donne l’impression de s’être laissé emporter par son envie de développer des théories délirantes, et d’avoir complètement lâché la bride à la logorrhée de certains de ses personnages. Au risque de lasser le lecteur. Et j’avoue que j’ai sauté des paragraphes.

Ensuite le choix du style du conte instaure, à mon goût, une certaine distance avec les personnages qui deviennent des archétypes plus que des êtres de chair et d’os. Et je ne sais pas pour vous, mais moi, cette distance me gêne, surtout sur un roman de 500 pages. Je me sens moins concerné par ce qu’il leur arrive, finalement ils peuvent souffrir, mourir, je m’en fiche.

Dernière restriction, ça finit complètement en queue de poisson. Ça annonce sans doute une suite, mais c’est frustrant.

Au final un roman ambitieux, original, différent, qui reste intéressant même si, à mon humble avis, il aurait gagné à être resserré.

Saad Z. Hossain / Djinn City, (Djinn City, 2017), Agullo (2020) traduit de l’anglais (Bengladesh) par Jean-François Le Ruyet.

Quelques idées de comics

Cela faisait un bon moment que je n’avais pas parlé de comics, et pourtant, je continue à en lire.

Commençons par l’inépuisable Jeff Lemire

Ascender continue, la quête de Mila, la gamine qui cherche le petit robot dans un monde soumis à la magie de la Mère va l’amener à retrouver quelques uns des personnages de la magnifique série Descender. Les dessins de Dustin Nguyen sont toujours superbes, les retournements de situation tiennent en haleine, le seul ennui c’est que maintenant il va falloir attendre la suite.

Il s’est ensuite attaqué à un des personnages les plus riches de l’univers des super héros dans Joker killer smile, avec Andrea Sorrentino au dessin.

Le docteur Ben Arnell est vraiment un mec bien. Psychiatre, père et mari aimant, il arrive à laisser ses problèmes de travail au bureau quand il retrouve sa famille. Ben est un excellent psychiatre, à l’écoute de ses patients, plein d’empathie. Il va en avoir besoin avec son malade le plus connu, Joker, enfermé à Arkham. Petit à petit, il pense progresser, entrer dans la folie du Joker, faire tomber ses barrières, mais en même temps, n’est-ce pas l’inverse qui se produit ?

Un scénario assez vertigineux qui amène le lecteur à douter de tout. On sombre dans la folie sans arriver à savoir quand on a commencé à perdre pied avec le bon docteur. Les dessins, bien sombres,  et la mise en page très variée concourent à créer ce vertige. Très impressionnant. Et pas de Batman ici pour sauver qui que ce soit … Un beau cadeau de Noël pour ceux qui aiment les ambiances sombres et tordues.

Pour finir une série de BD dont on parle depuis qu’elle a commencé à être adaptée sur Netflix : Locke and Key de Joe Hill et Gabriel Rodriguez.

L’histoire commence très mal pour la famille Locke. Le père Rendell est assassiné et la mère Nina violée par deux élèves du lycée où travaille le père. Suite au drame Nina et les trois enfants, Tyler l’ainé, Kinsey la seconde et le petit Bode déménagent dans une maison de famille à Lovecraft, Massachussetts. Là Bode va découvrir d’étranges clés et réveiller une entité peu aimable. Les enfants Locke vont devoir alors affronter les fantômes de la famille jusqu’à un final en forme de feu d’artifice.

Les dessins sont superbes, certaines planches particulièrement soignées et Joe Hill qui a vraiment le sens du suspense manie parfaitement les coups de théâtre et renversements de situation. Certes, on n’a pas là la puissance et la charge politique de comics comme Scalped ou Transmetropolitan, mais c’est une excellente histoire fantastique qui vous accroche dès les premières planches avec des personnages bien construits, de l’émotion et des séquences d’action très réussies. De heures de lecture agréables assurées.

Jeff Lemire (scénario) et Dustin Nguyen (dessin) / Ascender Tome 2, Urban Comics (2020), traduits de l’anglais (USA) par Benjamin Rivière.

Jeff Lemire (scénario) et Andrea Sorrentino (dessin) / Joker killer smile, Urban Comics (2020), traduits de l’anglais (USA) par Benjamin Rivière.

Joe Hill (scénario) et Gabriel Rodriguez (dessin) / Locke and Key Tome 1 à 6, HI Comics (2018 à 2019), traduits de l’anglais (USA) par Maxime Le Dain.