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A propos actudunoir

Scientifique de formation, et de métier, passionné de polars.

Un dîner chez Min

Il y a peu paraissait une aventure du fameux juge Ti écrite par Xiaolong Qiu. Vous verrez qu’elle a un rapport avec le dernier épisode des aventures de son légendaire inspecteur Chen Cao, Un dîner chez Min.

Légendaire l’inspecteur Chen de Shanghai, mais surtout gênant à force d’être honnête. Le voilà muté directeur du Bureau de la réforme du système judiciaire. Un placard dangereux tant il faut marcher sur des œufs si l’on veut critiquer et réformer le système judiciaire voulu par le Parti. D’ailleurs Chen est officiellement malade et doit rester chez lui.

C’est alors que le Vieux Chasseur, le père de son ancien collègue qui gagne quelques sous comme détective privé le contacte. Un très riche et mystérieux client a contacté son agence pour faire libérer Min. Belle, cuisinière hors pair, elle ouvre tous les mois un salon très privé et très cher où les plus riches et les plus influents de la ville sont conviés. On dit que certains sont ses amants. Sa cuisinière a été retrouvée assassinée au lendemain d’un diner. C’est Min qui est accusée. Certains voudraient qu’elle parle, d’autres le redoutent. Un vrai nœud de vipères dans lesquels Chen et sa toute jeune secrétaire vont mettre les pieds.

Un nouveau roman, (le dernier ?) qui répond à la novella parue récemment Une enquête du vénérable juge Ti, et voit l’inspecteur Chen de plus en plus en danger. Si le ton reste fleuri et exotique, entre les noms des plats, les poèmes que récite Chen et les marques de respect ampoulées qui semblent faire partie de la culture locale, le fond est sombre et désabusé.

La corruption règne en maître, et la surveillance permanente qui s’appuie maintenant sur des multitudes de caméras et sur les réseaux sociaux rend l’atmosphère particulièrement étouffante, d’autant plus que les maîtres du pouvoir, qu’ils soient anciens ou nouveaux, sont bien décidés à ne pas en lâcher une miette. Si l’on ajoute des inégalités de plus en plus criantes, un fossé abyssal entre les « Gros-Sous » et le citoyen de base, on arrive à un constat accablant.

Un constat qui va peut-être pousser Chen vers la sortie. Un légendaire inspecteur un peu perdu entre l’évolution de la société et les nouvelles habitudes et compétences de la jeunesse, et qui voit bien que son honnêteté est sur le point de causer sa perte. C’est là qu’intervient le fameux Juge Ti de Van Gulik, et je vous laisse découvrir le lien, habile et savoureux avec la précédente novella.

Un nouvel épisode qui laisse un sale goût dans la bouche, malgré les délices que déguste Chen.

Xiaolong Qiu / Un dîner chez Min, (Inpector Chen & Juge Dee, 2020), Liéna Levi (2021) traduit de l’anglais (USA) par Adélaïde Pralon.

Une affaire italienne

Carlo Lucarelli quitte l’Ethiopie et revient en Italie dans les années cinquante avec Une affaire italienne.

Il neige pour ce Noël 1953 à Bologne. Le commissaire De Luca, qui a été un des meilleurs flics de la police italienne pendant la période fasciste est au placard. Jusqu’au meurtre de la jeune veuve d’un universitaire mort quelques temps auparavant dans un accident de voiture. Assisté, (ou surveillé ?) par le jeune Giannino, obligé de mener l’enquête de façon officieuse, de Luca va s’apercevoir que dans cette Italie en pleine guerre froide, où le jazz vient le disputer à la musique italienne, les apparences sont souvent trompeuses.

Je ne connaissais pas les précédents romans ayant le commissaire De Luca pour héros. Mais c’est visiblement un personnage que les lecteurs italiens connaissent bien. Un personnage intéressant d’emblée, par son ambigüité, comment trouver sympathique un flic qui fut au service du fascisme ? Comment l’héritage du fascisme est-il vécu en Italie ? Une question qui mérite d’être posée dans un pays qui a élu une petite-fille de Mussolini, se réclamant ouvertement de son héritage …

Bref, le personnage principal est déjà intéressant. L’époque est passionnante et Carlo Lucarelli réussit à la récréer dans ses différentes composantes sans écrire un pavé. Bologne sous la neige, l’opacité et l’impunité des services secrets italiens, le poids de la guerre, la gastronomie, la guerre froide, le regard sur l’homosexualité, le racisme … sans compter de fort belles pages sur la musique.

Rassurez-vous, l’auteur est un grand connaisseur du polar et il sait aussi construire une intrigue qui cache quelques jolies surprises. Encore un bon polar italien, dans une production très riche.

A se demander pourquoi on fait tant de foin sur la vague scandinave sans jamais parler de la richesse du giallo, alors qu’il est quand même plus agréable d’aller déguster des pâtes aux cèpes avec un vieux chianti que de manger du hareng fumé avec un aquavit non ?

Carlo Lucarelli / Une affaire italienne, (Intrigo italiano. Il ritorno del commissario De Luca, 2017), Métailié (2021) traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

La mère noire

Les virtuoses sont de retour dans un nouveau numéro de duettistes, différent des précédents. Jean-Bernard Pouy et Marc Villard vous présentent La mère noire.

Papounet, peintre, Clotilde, 12 ans, ado en graine, fan de Zazie, celle du métro, et Véro, la mère, absente depuis 6 ans. Papounet est un super papa, Véro est partie en Inde oubliant mari et fille, et Clotilde est très intelligente et très rebelle, pour la grande fatigue et fierté du papa. Une grève de la SNCF, des gilets jaunes, des flics. Tout cela va traumatiser, au sens propre et physique Cloclo. Sous la plume de Jean-Bernard Pouy. Et l’on suivra alors les pérégrinations de Véro, perdue, souffrant le martyre sous celle de Marc Villard.

Chacun son style, chacun ses thématiques fétiches, pour une seule histoire, aussi cohérente que leur vision de notre société moderne.

L’impression de facilité, d’évidence que dégage ce nouvel opus de la paire infernale de Zigzag ou Ping-pong saute une nouvelle fois aux yeux, et c’est la marque des grands, de ceux qui maîtrisent parfaitement leur art et qui font croire aux lecteurs, ou pire, aux écrivains en herbe, que c’est tellement facile d’écrire. Erreur.

Ce qui impressionne cette fois, alors que chacun reste sur ses thématiques et son écriture, c’est de constater que l’ensemble est bel est bien un livre cohérent, et pas juste la juxtaposition de deux histoires différentes.

Les trains et les gares, la contestation sociale plus ou moins organisée, les jeux de mots, l’humour, l’hommage à Queneau, la verve sarcastique … pour l’un ; la dérive et la souffrance psychologique, les marges non (ou moins) organisées, la drogue pour l’autre.

Et ce qui fait du tout un roman cohérent, ce sont les trajectoires finalement liées des trois personnages principaux, et la vision d’ensemble d’une société qui, généralement, écrase les plus faibles, mais qui tient, tant bien que mal, grâce à la résistance et à l’humanité d’une petite minorité.

Dans un exercice à la fois habituel et inédit, Jean-Bernard Pouy et Marc Villard, une fois de plus, tiennent leurs promesses et enchantent leurs lecteurs. Vivement le prochain.

Jean-Bernard Pouy et Marc Villard / La mère noire, Série Noire (2021).

La république des faibles

La république des faibles, un premier polar historique de Gwenaël Bulteau. Pour moi il manque quelque chose.

Lyon toute fin du XIX°. Le matin du premier janvier 1898 un chiffonnier trouve lors de sa tournée matinale le cadavre d’un enfant sans tête. Le commissaire Jules Soubielle, récemment arrivé est en charge de l’enquête qui révèle rapidement qu’il s’agit d’un gamin disparu quelques jours auparavant  dans un quartier populaire.

Dans une ville sous tension, où la droite dure et antisémite fait campagne et a de forts soutiens chez les flics, l’enquête va révéler, ici et en ces temps, comme ailleurs et en d’autres temps, que la République censée protéger les plus faibles les laisse crever dans la misère.

Le problème quand on lit une grosse centaine (très grosse) de polars par an depuis … au moins 20 ans, c’est qu’on devient assez exigeant et qu’on ne supporte plus de s’ennuyer. Pour que j’accroche, il me faut de l’émotion, ou une écriture, un démarrage qui me harponne, une voix, de la puissance, ou l’envie de retrouver un personnage qui est devenu un ami au fil des années … Quelque chose, une aspérité.

Et là, je n’ai rien trouvé de tout ça. C’est propre, c’est bien construit, je n’ai pas de gros défauts à reprocher à ce roman, mais l’impression d’en avoir déjà lu trop des comme celui-là. Trop sage, trop explicatif. L’auteur nous dit que les gros cons sont de gros cons, je le crois, mais je ne le ressens pas. Il nous décrit la misère, le froid, la puanteur, mais cela ne m’a pas bouleversé. Il nous montre des personnages ridicules dans leur vanité, mais cela ne m’a pas fait sourire.

Sans doute recommandable pour les amateurs de polars historiques, plein d’excellentes intentions, mais je me suis ennuyé.

Gwenaël Bulteau / La république des faibles, La manufacture des livres (2021).

Le chant des ténèbres

Cela faisait un moment que je n’avais pas lu un polar classique. Et quand on veut du classicisme léché, du qui vous embarque sans coup férir, quoi de mieux qu’un maître britannique ? Ca tombe bien, Le chant des ténèbres, le nouveau Ian Rankin est sorti.

On le sait maintenant, John Rebus est définitivement à la retraite. Sa santé l’a même obligé à déménager au rez-de-chaussée de l’immeuble où il a habité durant des années. Jusqu’à ce qu’un coup de fil de sa fille Samantha, avec qui ses relations sont compliquées, le réveille au petit matin. Son compagnon Keith a disparu. John se décide à partir dans le nord où elle habite pour la soutenir, et faire sa petite enquête.

Dans le même temps, Siobhan Clarke et Malcom Fox se retrouvent à travailler sur le meurtre de Salman bin Mahmoud, jeune et riche étudiant venu à Edimbourg parce qu’il est un fan absolu de James Bond et de son premier interprète Sean Connery.

C’est certain, ce n’est pas le meilleur John Rebus, mais c’est un John Rebus. Et le maître a eu l’intelligence, depuis maintenant de nombreux ouvrages, d’accompagner John de collègues (ou adversaires comme Big Ger) que l’on a autant de plaisir à retrouver que son flic préféré. Alors on lit, heureux de les retrouver tous sous la plume toujours alerte, souvent vacharde, toujours très humaine de leur auteur.

Ne croyez pas la quatrième qui en rajoute, le Brexit ou le racisme n’ont pas une importance si grande que ça dans ce volume, ils sont juste là, faisant partie du tableau, intelligemment cités, comme une touche discrète qui permet de situer l’histoire. Une historie, une fois de plus, de gros sous et de jalousie. Avec en prime l’arrogance des puissants, les difficultés de la vieillesse et la solitude parfois.

A la fois très écossais et complètement universel, la marque des grands.

Ian Rankin / Le chant des ténèbres, (A song for the dark times, 2020), Le Masque (2021) traduit de l’anglais (Ecosse) par Fabienne Gondrand.

Kasso

Il fait gris, froid, on s’emmerde, les masques c’est chiant … heureusement, j’ai pour vous un remède. Pas éternel, mais vous passerez au moins quelques moments de joie. Avec Kasso de Jacky Schwartzmann.

Jacky Toudic, cinquante ans, revient chez lui à Besançon, parce que ça mère est atteinte d’Alzheimer. Pas le retour le plus drôle, ni le plus économique. Parce que l’EPHAD coute un bras, voire les deux. Et Jacky n’a pas de ressources, du moins pas de ressources facilement déclarables. Pour vivre, Jacky fait Mathieu Kassovitz dont il est le sosie parfait, et il arnaque les crédules. Un soir il rencontre Zoé, avocate fiscaliste avec qui il se dit que c’est le moment de monter le gros coup qui va le mettre à l’abri définitivement.

Il y a au moins deux écrivains en France capables de phrases définitives qui me font éclater de rire tant elles sont aussi drôles que justes et méchantes. Capables d’écrire tout haut ce qu’on pense tout bas (avec beaucoup moins de talent). Hannelore Cayre et Jacky Schwartzmann. Tous les deux sont sans pitié avec les cons et les puissants, mais ne s’acharnent jamais sur les faibles. Ils sont drôles mais jamais méprisants, je les adore.

Un roman qui commence fort :

« Maman n’est pas morte. Ce serait mieux pour tout le monde, à commencer par elle. »

Puis qui est parsemé de sentences très justes comme :

« Finalement la démesure n’est pas l’apanage des riches mais de toute personne mise en situation de pouvoir faire n’importe quoi. Si on donne à quelqu’un les moyens de devenir complètement con, il le deviendra. »

Vous aurez donc, l’exécution en 10 lignes d’une rue de Paris et de ses habitants insupportables, une idée géniale pour évoquer les débuts d’arnaqueurs du petit Jacky, un crocodile, des dialogues qui claquent, des allumés pas piqués des hannetons entre autres. Ne vous bousculez pas, il y en aura pour tout le monde, à un moment ou un autre ce sera vous, la cible des bons mots de Jacky.

Sous des dehors de facilité et de décontraction, c’est très construit. Vous verrez, la chute superbe est en fait préparée bien longtemps avant, sans que vous ayez le moindre moyen de la voir venir.

Et derrière le rire, on retrouve beaucoup d’humanité et de tendresse pour nous autres, pauvres humains souvent ridicules, pathétiques, pas toujours bien malins, nous débattant avec nos soucis. Il se moque de nous Jacky, mais finalement il ne peut complètement cacher qu’il nous aime bien.

Jacky Schwartzmann / Kasso, Seuil/Cadre noir (2021).

L’île invisible

Un roman qui, d’après ce que j’ai trouvé sur le net, avait été publié une première fois en 2013, et qu’Asphalte ressort cette année, L’île invisible du vénézuélien Francisco Suniaga.

L’île de Margarita a deux visages. Le bord de mer, ses hôtels pour touristes européens, ses bars et restaurants de plage, propre, moderne, rangé. Et l’intérieur plus délabré, les petits boulots, où l’on n’obtient rien si on en connait pas quelqu’un, les flasques de rhum pas cher, et les combats de coqs.

Edeltraud Kreutzer, la soixantaine, quitte son village en Allemagne à plus de soixante ans. Son fils Wolgang, venu ouvrir un restaurant il y a deux ans avec son épouse Renata, s’est noyé. Mais elle a reçu une lettre anonyme disant qu’il avait été assassiné par Renata et son amant. Et les vieux parents qui n’ont jamais quitté l’Allemagne veulent savoir ce qui est arrivé à leur fils. Mais pour cela ils auront besoin d’aide sur place, celle de l’avocat José Alberto Benitez, qui va essayer de comprendre ce qui est arrivé au couple pendant ces deux ans.

Si vous recherchez un polar tendu, avec une intrigue aux petits oignons, vous pouvez arrêter là la lecture. De même si vous n’aimez que les dialogues et l’action. L’île invisible est un polar étrange, à peine un polar d’ailleurs tant il n’y a pas vraiment d’enquête (sauf une, littéraire, assez inattendue), ni même de suspense.

Et pourtant c’est un roman prenant, intéressant, avec une force d’évocation surprenante qui embrasse de multiples sujets. L’auteur arrive à nous faire voir un couple allemand à la fois passionné et très raisonnable et sérieux, l’ambiance survoltée des combats de coqs, la beauté d’un lever de soleil sur une plage paradisiaque, la chaleur écrasante sur un trottoir défoncé …

Il excelle dans la description de la différence entre les modes de vie en Europe (et spécialement en Europe du nord) et sur une île des Caraïbes, et il y a un petit côté Mario Conde dans la description de réunions entre amis, la désillusion de ceux qui ont cru en un avenir radieux et se sentent toujours de gauche, mais une gauche trahie et perdue.

De cet étrange mélange émerge un roman mélancolique, à la fois triste et parfois plein de vigueur, mais surtout empreint d’une humanité qui fait du bien.

Francisco Suniaga / L’île invisible, (La otra isla, 2005), Asphalte (2013 puis 2021) traduit de l’espagnol (Venezuela) par Marta Martinez-Valls.

Une guerre sans fin

Je continue dans les découvertes convaincantes avec Une guerre sans fin de Jean-Pierre Perrin.

Joan-Manuel est romancier, franco-espagnol, et il vient d’être relâché près de la frontière turque par les djihadistes qui le retenaient otage en Syrie. Alexandre est diplomate, il travaille parfois pour les services secrets. Il accepte d’aller à Homs, ville martyre noyée sous le bombes de Hafez el-Assad pour exfiltrer un homme qui a des clés USB contenant des fichiers compromettants pour le régime syrien. Daniel a travaillé pour les services secrets français, il a maintenant une société privée de sécurité et accepte, pour rendre service à un ami, d’aller tenter de chercher sa fille, enlevée quelque part en Syrie.

Sous les bombes, au milieu de l’horreur et dans les méandres des compromissions et des excuses diplomatiques nauséabondes, trois destins qui vont se croiser.

Je ne connaissais pas du tout cet auteur, et je n’aurais sans doute pas eu l’occasion de le lire s’il n’avait pas été publié chez Rivages/Noir. Et cela aurait été bien dommage car c’est un roman qui vaut la peine d’être découvert.

Tout d’abord parce qu’ils sont rares les romans qui traitent du martyre de la Syrie, entre répression et torture du régime, bombardements, et atrocités de l’état islamique. Parce que l’auteur sait de quoi il parle, et rend un hommage émouvant aux victimes, à ceux qui se battent, sans aucun moyen pour amener un peu d’humanité dans cet enfer, et aux journalistes qui ont tout risqué pour aller voir et rendre compte de ce qu’il s’y passe. Cela nous vaut de bouleversantes pages se déroulant à Homs, entre autres.

Ensuite parce que l’auteur ayant pris résolument le parti de la fiction, il ne sacrifie jamais son ambition littéraire à son évidente et très compréhensible envie de témoigner. Les trois personnages principaux sont parfaitement construits, leur part de mystère maintenue jusqu’au final, ce qui crée une tension et une attente propre au polar, même si ici ce n’est de toute évidence pas le cœur du sujet.

Et autour de cette thématique très actuelle, il mène des réflexions intéressantes, qu’il partage avec son lecteur sur la responsabilité des états « démocratiques », France et US particulier, sur le parallèle avec la guerre d’Espagne, ou sur la force et les limites de l’art face à la barbarie.

Un roman prenant, parfaitement conté, qui suscitera bien après avoir été refermé réflexions et interrogations. Certes ce n’est pas drôle, mais chaudement recommandé à tous les lecteurs exigeants.

Jean-Pierre Perrin / Une guerre sans fin, Rivages/Noir (2021).

Analphabète

Découverte intéressante avec Analphabète, le second roman du britannique Mick Kitson, dont je ne sais trop dire s’il est gallois ou écossais.

Mary Peace est née dans une communauté, fille du gourou Nigel qui lui a lu beaucoup de livres, mais ne lui a jamais appris à lire et écrire. Elle en est partie à 17 ans avec Tony Shaski, qu’elle a quitté juste après avoir accouché de leur fils Jimmy. Vingt ans plus tard, les dernières paroles de Tony pour son fils seront de ne pas chercher à retrouver sa mère. Conseil qu’il va bien entendu se hâter de ne pas suivre.

Une autre personne cherche Mary, Julie Jones, flic écossaise. Parce que si Mary ne sait toujours pas lire, elle adore le luxe. Les belles choses, les bons hôtels, le champagne. Tout cela elle l’obtient en arnaquant des hommes murs crédules, séduits par sa beauté et trompés par ses talents d’actrice. Plus sinistre, elle aime les jeunes hommes, mais s’en lasse vite, et de nombreuses morts suspectes émaillent son parcours.

Mary qui a bien pris soin de ne laisser aucune trace mais pourra t’elle échapper éternellement à ceux qui la cherchent ?

Contrairement au roman chroniqué précédemment, Analphabète n’est pas un roman bâti sur de bonnes intentions. Et c’est un très bon roman qui se lit avec beaucoup de plaisir.

Parce qu’il est original. Son ton, sa construction, le choix des personnages, la progression de l’intrigue sont rafraichissants. L’écriture est très plaisante, vive, et surtout sans aucun jugement moral, sauf à l’encontre des gourous, qu’ils soient considérés comme tel comme le père de Mary, ou beaucoup plus acceptés par la société comme le pasteur pénible qui met le grappin sur la belle-mère de Jimmy.

C’est surtout la construction de personnages hors du commun comme Mary, ou au contraire beaucoup plus ordinaires en apparence comme Julie la flic ou Jimmy qui emporte l’adhésion du lecteur qui va s’y attacher et les aimer (même Mary qui est pourtant loin d’être recommandable).

Absence de jugement moral, personnages attachants, écriture légère et vive, voilà les trois atouts d’un roman que l’on prend beaucoup de plaisir à lire. Un auteur que je suivrai assurément.

Mick Kitson / Analphabète, (Mary Peace, 2021), Métailié (2021) traduit de l’anglais (Ecosse) par Céline Schwaller.

Justice indienne

Les avis sur les blogs que je suis régulièrement n’étaient pas complètement enthousiastes, mais j’ai quand même voulu essayer Justice indienne de David Heska Wanbli Weiden. Ils avaient raison, c’est moyen.

Sur la réserve indienne de Rosebud, dans le Dakota, vivent essentiellement des Lakotas. Comme la justice américaine se soucie peu de ce qui se passe à l’intérieur, Virgil Wounded Horse est une sorte de privé-flic-vengeur, qui applique une justice assez expéditive. Contre rétribution, et s’il considère que le coupable mérite une punition, il distribue les mandales et protège les plus faibles qui n’ont d’autres recours.

Ben Short Bear, un des membres importants de la réserve le contacte pour punir un petit trafiquant qui aurait commencé à vendre de l’héroïne à Rosebud. Bien qu’il ait bien envie de casser la gueule du truand qui est une brute, Virgil se pose des questions. Pourquoi cela préoccupe-t-il Ben qui n’est pas particulièrement altruiste ? Et de l’héroïne vraiment ? il n’y en a jamais eu sur le réserve. Quand son neveu Nathan dont il s’occupe depuis la mort accidentelle de sa sœur fait une overdose, Virgil décide qu’il est temps de faire taire ses soupçons et d’agir pour éliminer ce fléau.

Les bonnes intentions ne font pas forcément les bons bouquins. Justice indienne en est le parfait exemple. Ce n’est pas non plus un roman indigne, juste moyen et perfectible, mais franchement, quand on lit les commentaires repris en couverture, qui parlent de « merveille », de « brillante méditation », ou qui en appellent à Dashiell Hammett, on se pince pour vérifier qu’on ne rêve pas.

Certes, c’est très bien de situer un roman dans une réserve indienne, c’est très bien de ne pas idéaliser les personnages et de mener une réflexion sur le fait de s’ériger en justicier. Les questions que se posent les personnages sur leur culture, sur le retour à des valeurs passées laminées par le mode de vie américain qui leur a été imposé sont intéressantes. Donc on peut lire ce roman et y prendre un certain plaisir. Mais …

Mais il y a des défauts, non rédhibitoires, mais qui empêchent quand même de s’enthousiasmer. L’écriture est sage, scolaire, explicitant trop ce que pensent chacun des personnages, leurs raisonnements, le pourquoi de leurs actions, il faudrait que l’auteur fasse plus confiance à ses lecteurs pour comprendre sans tout lui mâcher.

L’intrigue est bateau, avec pour moi un gros défaut : j’aime beaucoup que l’on mêle du fantastique à une intrigue policière, mais à condition que certains éléments de résolution n’arrivent pas par miracle, par une vision chamanique ou par l’action du Saint-Esprit ; or c’est une facilité que se permet l’auteur, et là non, c’est tricher.

Et puis, si cela était complètement nouveau … Mais par exemple, la vie dans les réserves, le dilemme entre suivre les enseignements anciens ou pas, Tony Hillerman l’a magnifiquement fait dans toute sa série, dans son opposition entre Jim Chee et Joe Leaphorn. Quant à la violence, la corruption et la drogue dans une réserve Lakota, cela a aussi été traité de façon magistrale, violente, crue, et bouleversante par le comic Scalped de Jason Aaron et R.M. Guéra.

Et si le roman n’est pas complètement raté, Justice indienne souffre de ces comparaisons. Donc il y a du bon, mais peut mieux faire. Je suivrai quand même le suivant, si suivant il y a, pour voir si l’auteur s’améliore après ce premier roman.

David Heska Wanbli Weiden / Justice indienne, (Winter counts, 2020), Gallmeister (2021) traduit de l’anglais (USA) par Sophie Aslanides.