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Peut-on rire de tout ? Oui !

Non seulement j’ai réussi à aller au ciné, mais en plus j’ai vu un film qui vient de sortir. Et je me suis régalé. Avec Tel Aviv On Fire de Sameh Zoabi.

Parler du conflit israélo-palestinien, avec humour, au travers d’un soap opera, il fallait oser. Mais oser ne suffit pas, plus difficile, il fallait réussir. Et c’est ce pari fou qui est gagné par ce film.

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Tel Aviv on Fire, titre du film, est en fait celui d’une série télévisée bas de gamme, réalisée en territoires occupés, mettant en scène une belle espionne palestinienne qui va tomber amoureuse du général israélien qu’elle est sensée séduire à la veille de la guerre des 6 jours. Un soap bien kitsch suivi passionnément aussi bien par les palestiniennes que les israéliennes.

Imaginez maintenant Salam, une sorte de grand Duduche palestinien qui vit à Jérusalem et a réussi à se faire embaucher comme assistant, chargé du café et de corriger les fautes d’hébreu, essentiellement parce que son oncle qui réalise la série. Par un concours de circonstances déjà très drôle, Salam se retrouve scénariste, et surtout, se trouve obligé, en cachette, de coécrire la série avec le commandant du check point par lequel il passe tous les jours.

Questions : Comment arriver à écrire un scénario quand, comme lui dit une ex, il est à peine foutu d’écrire son CV ? Pire, comment dans un scénario coécrit avec un gradé israélien arriver à faire cohabiter les intérêts des financeurs palestiniens et les exigences du co-auteur militaire israélien qui veut impressionner son épouse ?

C’est à cette équation insoluble que se trouve confronté Salam.

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Premier exploit : arriver à parler du conflit en cours, sans le simplifier à outrance, mais sans s’appesantir, sans tomber dans le pathos et en faisant sourire ou rire en permanence.

Bien entendu, j’entends déjà les pisse vinaigre et indignés professionnels hurler qu’on ne peut pas rire de ces choses-là, que c’est faire injure aux victimes … Je les entends, mais je ne les écoute pas. Tout le monde, sauf à vivre sur une autre planète ou au fond d’une grotte, sait qu’il y a des morts, que la situation est intolérable. Est-ce à dire qu’on ne doit pas en rire ? Je rejoins maître Desproges pour répondre non, on peut rire de tout, et montrer légèrement l’arbitraire même dans des cas beaucoup moins dramatiques. Et faire passer un excellent moment au spectateur, en lui faisant confiance pour réfléchir une fois le fou rire passé.

Ceci pour le fond. Pour la forme, les acteurs, tous les acteurs, sont absolument extraordinaires, les scènes de « création » pour imaginer la suite de la série, impayables, la telenovela abominablement ringarde avec ses dialogues catastrophiques et ses décors fauchés aux fausses couleurs atroces, et j’offre son poids en houmous à celui capable de deviner comment le pauvre Salam va se sortir de son imbroglio. Le final est absolument génial.

Bref un film qui fait rire sans vous prendre pour un con, tout en parlant d’un sujet grave, chapeau l’artiste, il faut que tout le monde aille le voir.

A voir absolument

Même si je n’en cause pas systématiquement, essentiellement parce que je ne me sens pas légitime pour juger un film, ayant moins que pour les livres les outils, ou la patience d’analyser pourquoi tel ou tel film me parait digne d’intérêt (en gros je sais dire j’aime ou j’aime pas, mais pas vraiment pourquoi), je recommence à aller au cinéma, et j’aime ça.

SilenceAutresLà je voulais juste attirer l’attention de tous ceux qui aiment les polars espagnols, et plus particulièrement les romans de Victor del Arbol qui traitent tous, absolument tous, de la mémoire, sur un documentaire qui passe actuellement en France après avoir accumulé les prix (dont le Goya du meilleur documentaire, et le prix du public à Berlin), Le silence des autres, de Almudena Carracedo et Robert Bahar.

1977, la gauche demande l’amnistie de ceux qui sont encore prisonniers politiques, alors que Franco est mort depuis 2 ans. La droite qui est toujours là, accepte mais étend la loi d’amnistie à tous les faits s’étant déroulés durant la période franquiste. En bref, on oublie tout, on ne parle plus de rien, tout, absolument tout est, non pas pardonné, mais effacé.

Sauf que ceux qui ont été torturés, non pas pendant la guerre, mais ensuite, dans les années 50, 60 et même 70, ceux dont les parents sont enterrés dans une fosse commune, fusillés après la guerre, celles dont on a volé les bébés, leur affirmant qu’ils étaient mort-nés, et ce jusqu’en … 1981, ceux-là n’oublient pas, et n’acceptent pas qu’on leur impose le pardon sans rien leur demander.

Et quand le juge Garzon, depuis l’Espagne, arrive à faire arrêter Pinochet en Angleterre, ils se prennent à espérer ; même si Garzon qui veut enquêter sur les crimes du franquisme est démis de ses fonctions. Alors ils vont aller chercher en Argentine une juge qui ouvre des procès pour crime contre l’humanité.

Ce sont ces témoins, leurs luttes, leurs souffrances et leurs espoirs que les auteurs du documentaire filment pendant plus de 5 ans.

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Voilà un film qui éclaire de façon brutale les discussions que l’on a pu avoir à Toulouse avec Victor del Arbol sur la nécessité de faire ressurgir la mémoire, nécessité d’autant plus forte que beaucoup veulent oublier, et que resurgissent, la nostalgie de Franco et le vote d’extrême droite. L’Allemagne, l’Argentine, le Chili, l’Uruguay, l’Afrique du Sud … Tous ces pays ont, imparfaitement certes, mais ont jugé leur passé récent violent. L’Espagne a décidé de l’oublier, par loi.

La chape de silence, la négation que cela implique, avec, encore aujourd’hui, des places du Caudillo, des rues au nom des pires bouchers du franquisme, des ministres de Franco aux affaires, tout cela est une souffrance et une insulte quotidienne pour les victimes et enfants de victimes.

On a oublié tout cela, chez nous aussi, nous qui pensions que les films d’Almodovar (producteur du film), ou les romans noirs des Montalban, Ledesma, ou Del Arbol étaient représentatifs de l’évolution de toute la société espagnole. Voir ce documentaire n’en est que plus indispensable.

On ne s’ennuie pas une seconde, le film alterne interviews sobres, images d’archive, plans sur un superbe monument aux victimes du franquisme, images des ouvertures des premières fosses communes, et suit le suspense de la procédure entamée en Argentine, et des réticences (c’est peu de la dire) en Espagne.

Il est digne, il tord les tripes, fait surgir une rage noire, un dégoût terrible, et rappelle, quand on voit les remontées nauséabondes partout en Europe, Espagne , Italie, France, Hongrie etc … que contrairement à ce qu’on pouvait espérer, « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde. »

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Les vieux fourneaux au cinéma

J’ai craqué malgré des critiques plutôt tièdes, et puis c’était l’occasion de faire découvrir le film, et la BD à mon fils. Je suis allé voir Les vieux fourneaux.

En préambule, si jamais il y avait, par le plus grand des hasards, quelqu’un ici qui n’ait pas lu au moins les trois premiers volumes, précipitez-vous séance tenante. Et ne revenez pas avant de les avoir terminés.

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Le film reprend, assez fidèlement, les volumes 1 et 3 : La mort de Lucette, les retrouvailles des trois zigotos, l’expédition en Toscane pour retrouver l’enfoiré de Patron, et le retour sur le passé de Mimile et de Berthe la pestiférée. Je n’en dis pas plus, faut lire les BD ! C’est une variante des films de potes, sauf qu’ici les potes ont plus de 70 ans, ne voient plus très bien, ont mal partout, mais ont gardé la mauvaise foi et la capacité d’indignation de leurs 20 ans.

Alors ce film ? C’est un moment agréable. Pas le film du siècle, pas le film à ne rater sous aucun prétexte, mais si vous avez envie d’aller au ciné, et que rien d’indispensable ne se présente, vous pouvez y aller, vous passerez un bon moment, vous rigolerez, vous sourirez, et vous aurez sans doute, en sortant, envie de relire les BD.

C’est vrai qu’il y a des moments ratés, en particulier ceux qui veulent reprendre les souvenirs en noir et blanc de la BD, mais ils passent assez vite.

Mais les acteurs sont bons, Pierre Richard ressemble furieusement à Pierrot, des répliques entières de la BD sont dites avec un plaisir manifeste. Le mix entre les deux volumes est réussi, sans paraître artificiel, et tout le final dans la villa de Toscane du grand patron devenu complètement sénile est vraiment réussi.

Bref je me suis amusé, mon fils aussi, et il a lu les 4 BD en rentrant à la maison. Donc un bilan plutôt positif.

Encore un excellent film

C’est bien le mois d’août. Moi qui ne trouve jamais le temps d’aller au cinéma, j’en suis déjà à deux films ce mois-ci. Et deux bons en plus. Le dernier : BlacKkKlansman de Spike Lee.

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Vous connaissez forcément déjà l’histoire du film, tirée d’un fait réel : comment le premier officier de police noir de Colorado Springs, pas forcément la ville la plus en pointe dans l’acceptation de l’égalité entre blancs et noirs, réussit à infiltrer la cellule locale du KKK, et même à rencontrer le grand manitou de niveau national.

Je n’ai pas lu toutes les critiques publiées ici et là, j’ai juste vu que certains étaient convaincus, et que d’autres trouvaient que Spike Lee forçait le trait.

Moi je me suis régalé, et si j’en crois les rires, le reste de la salle hier soir aussi. C’est qu’on rit beaucoup pendant le film. On rit de la bêtise des klanistes et des outrances des deux flics qui les infiltrent. On rit à un certain nombre de scènes d’anthologie. On rit parce que les deux acteurs principaux John David Washington et Adam Driver sont excellents.

Et puis on se rafraîchit la mémoire sur ces années de luttes, on voit d’où on vient, et on se dit que tant de connerie, d’ignorance, de violence, c’est fini.

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Et puis les 2 dernières minutes du film vous font l’effet d’une bonne grosse douche bien glacée, parce l’ignorance, la connerie et la violence, c’est loin d’être fini. Et c’est là que le film prend aussi une autre dimension. Au-delà du rappel historique et de l’excellent divertissement qu’il est, il devient un film indispensable. Indispensable pour nous rappeler que rien n’est jamais définitivement acquis, que ceux qui, à un moment de l’histoire, parce qu’ils ont perdu une bataille, ont dû lâcher une once de pouvoir, ceux-là n’oublient jamais, et veulent toujours récupérer ce qu’ils considèrent comme leur dû.

Et je mets dans le sac les sorciers de toutes les religions, les racistes de tous poils et les membres des castes, économiques et politiques, au pouvoir dans tous les régimes.

A voir donc, pour passer un excellent moment, et terminer par une piqure de rappel indispensable.

Un polar chinois … au cinéma.

Une fois n’est pas coutume, j’ai trouvé le temps d’aller au cinéma, et le film que j’ai vu, avec un peu de chance, passe encore près de chez vous : Une pluie sans fin de Dong Yue.

C’est un concours de circonstances qui m’a fait échouer samedi après-midi dans une salle obscure : Tout d’abord, j’étais seul quelques jours, le reste de la famille ayant prolongé les vacances (dont je vous cause bientôt, j’ai quelques jolies photos). Ensuite quelqu’un chez Wild Bunch qui distribue le film a pris la peine de flâner par ici, et de voir ce qui pouvait m’intéresser. A une proposition de collaboration, j’ai répondu que bien qu’aimant le cinéma je manquais cruellement de temps, et que j’étais très vieille école : pas de film en ligne pour moi, seulement les salles obscures ou un DvD de temps en temps. Bref, j’ai reçu quelques jours plus tard une invitation pour aller voir Une pluie sans fin dans la salle de mon choix, sans contrepartie.

Voilà pour la petite histoire, merci mille fois, je ne serais sans doute pas allé spontanément voir ce film. Et j’aurais eu grand tort.

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Fin du XX° siècle, quelque part dans une ville industrielle chinoise, à peu de temps de la rétrocession de Hong Kong. Yu Goewei sort de prison et se souvient. Il travaillait à la sécurité dans l’une des nombreuses usines de la ville. Un jour, il est appelé comme témoin par la police quand une jeune femme est découverte, morte, près de l’entrée de l’usine. Elle a été torturée et jetée là. Dans un monde gris, sous une pluie incessante, l’arrestation du meurtrier (qui a déjà tué trois fois), va devenir l’obsession de Yue, sa raison de vivre, sa façon d’accéder à autre chose, sa folie.

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La première chose qui frappe dans le film c’est l’utilisation du décor sordide et déprimant de ces usines chinoises, et la capacité du réalisateur à rendre cette laideur d’une beauté incroyable. D’un point de vue esthétique, j’ai pensé à Brazil, dans cette façon de ne jamais, ou presque, filmer de la couleur et la lumière éclatante. Tout est entre blanc sale et noir, jamais un rayon de soleil, toujours plus d’ombres que de lumières, toujours la pluie, souvent la nuit, la boue, les forêts de tuyaux des usines, les ruelles sombres noyées, la faible lumière des bars … Et ce décor devient parfois d’une beauté incroyable, en particulier lors d’une course poursuite époustouflante de maîtrise, de suspense et de beauté, qui, dans son apparente simplicité et économie de moyens (je dis bien apparente), renvoie tous les blockbusters à leurs chères études.

Les rares moments colorés en deviennent d’autant plus frappants : vêtements d’une femme, maigre rayon de soleil … Ils restent comme des moments magiques et des instants de respiration.

Ensuite, c’est la description d’un modèle chinois, avec sa glorification du travail, de l’employé modèle, la répétition permanente de la propagande de l’entreprise, les discussions entre collègues qui tournent autour de ces notions. Tout cela pour arriver, 10 ans plus tard, à un plan bouleversant qui voit ces gens, anonymes, assister à la destruction de l’usine, sans un mot, sans un geste, sans une émotion apparente. Et pourtant le spectateur la ressent cette émotion. Là où c’est très fort, c’est qu’en sortant on ne peut s’empêcher de penser qu’avec des mots un tout petit peu différents, et une finalité en apparence différente, ces discours, cette aliénation, et cette destruction de toute une vie, nous l’avons vécu ici aussi. Et que cette relation ambiguë de haine et d’amour pour un monstre qui détruit votre vie, mais également la définit, est partagée dans toutes les sociétés industrialisées, qu’elles soient communistes ou capitalistes. Tout cela, on le ressent sans que ce ne soit jamais dit. Très fort.

Je ne raconterai pas la fin de l’histoire, que l’on suit en s’attachant en permanence aux pas de Yu Goewei, et en adoptant toujours son point de vue (à une ou deux exceptions près, nécessaire à l’avancement de l’intrigue). L’acteur, que je ne connaissais évidemment pas, vu ma méconnaissance abyssale du cinéma chinois, est époustouflant, là encore, de simplicité apparente. Pas de grande scène, pas d’éclats, et pourtant on vit avec lui la montée de la folie, le désespoir, l’obsession. On ressent comment cette obsession remplace peu à peu tout autre sentiment, comment l’empathie disparait, jusqu’au final.

En résumé, un film très noir, très désespérant, et pourtant très beau. Un film lent et lancinant, avec des ruptures de rythme d’autant plus marquantes. Un film gris sombre avec des éclats de couleur. Un film qui fait réfléchir. Un film à découvrir.

Magnifique hommage aux grands films noirs.

Les tauliers de Bédéciné en disent le plus grand bien, et comme je leur fais confiance j’ai craqué pour Fondu au noir, de Ed Brubaker, Sean Phillips et Elizabeth Breitweiser.

Fondu 01Hollywood, 1948. La chasse aux cocos bat son plein, Hollywood est le mirage, là où se trouve le pouvoir. Un pouvoir incarné par les stars, mais qui est en réalité entre les mains des producteurs et défendu, à tout prix, par les responsables de la sécurité des studios.

Charlie Parish est revenu brisé de la guerre. Il a retrouvé son travail de scénariste, mais ne peut dormir qu’après avoir bu jusqu’à en perdre la mémoire. C’est comme ça qu’un matin il se réveille dans une baignoire, sans aucun souvenir de la fin de soirée. Dans la salle à côté, Valeria Sommers, morte, étranglée, la vedette du film en cours …

Charlie rentre chez lui sans rien dire. Quand les journaux titrent sur le suicide de la star, il décide d’essayer de comprendre ce qui s’est passé, sans imaginer dans quel nid de serpents il va mettre les pieds.

Si vous aimez les films noirs de la grande époque Bogart, si vous avez rêvé devant Veronica Lake, si vous êtes fan de L A Confidential … Alors, même s’il faut casser la tirelire, Fondu au noir est pour vous.

C’est toute cette époque, tout ce mythe qui se déroule sous nos yeux ébahis tout au long de plus de 300 planches magnifiques. Les fêtes dans les studios, le glamour, la saloperie qui se cache derrière, le FBI et sa chasse à tout ce qui se dit de gauche, l’alcool, les réalisateurs venus d’Europe, les scénaristes exploités, le pouvoir absolu des patrons des studios, la magie de l’écran …

Une histoire bien tarabiscotée rendue floue par l’alcoolisme du narrateur, des victimes, toujours les mêmes, les plus vulnérables, des vrais pourris, des références à plein de films et d’acteurs qui font partie de notre imaginaire.

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Et des planches qui collent parfaitement au propos, faisant naitre en nous les images de films, d’affiches, d’acteurs et d’actrices. Des planches absolument magnifiques. Sans parler des suppléments, en fin d’ouvrage qu’on aurait envie de découper, encadrer et mettre aux murs tant ils sont beaux.

A découvrir sans faute. A mettre sur sa liste de cadeaux (anniversaire, fête, mariage, Noël, pâques ou ce que vous voulez).

Ed Brubaker (scénario), Sean Phillips (dessin), Elizabeth Breitweiser (couleur) / Fondu au noir, Delcourt 2017, traduit de l’anglais par Doug Haedline.

Gargantua chez les flics belges

J’ai très peu lu Franz Bartelt (et c’est un tort). Mais j’avais beaucoup aimé Le jardin du bossu. Et comme plusieurs blogs disaient du bien de Hôtel du Grand Cerf, je me suis lancé. Avec grand plaisir.

BarteltNicolas Tèque, journaliste pas vraiment débordé par le boulot, accepte de se rendre à Reugny dans les Ardennes belges pour enquêter en vue de faire un film sur des faits vieux d’une bonne quarantaine d’années : Rosa Gulingen, star de cinéma se trouvait avec son amant Armand Grétry à Reugny, à l’hôtel du Grand Cerf pour tourner un film. Après moins de deux semaines de tournage, elle avait été retrouvée, noyée dans sa baignoire. La police avait conclu au suicide.

Un ami et employeur de Nicolas veut tourner un documentaire sur cette fin dramatique et lui demande d’aller interroger les survivants de l’époque. Mais, car il y a un mais, les habitants de ce petit village des Ardennes n’aiment pas parler aux étrangers. Et ce n’est pas l’assassinat, la veille de l’arrivée de Nicolas d’un douanier à la retraite détesté de tous qui va les rendre bavards. D’autant que d’autres drames viennent frapper Reugny, et que l’éléphantesque inspecteur Vertigo Kulbertus qui vient enquêter sur les troubles actuels ne fait pas dans la dentelle.

Hôtel du Grand Cerf est avant tout un vrai plaisir de lecture, une friandise qui met en joie tout en agaçant les dents. Le lecteur jubile tout au long du roman, emballé par le style enlevé, l’humour fin et cruel, la méchanceté assumée des personnages et de l’écriture, l’impression que l’auteur ne s’est rien refusé, rien censuré, et que pourtant, le tout est cohérent et fonctionne, que toutes les fils du récit finissent de former un vrai tableau, là où un auteur moins talentueux nous aurait laissé un vrai sac de nœuds. Parce que tout marche, tout se recoupe, pour le plus grand plaisir d’un flic gargantuesque inoubliable, qui malheureusement prend sa retraite à la fin du bouquin.

Autre grand plaisir, si à la fin les coupables sont découverts, n’allez pas croire pour autant qu’ils seront forcément châtiés, ou du moins, pas de façon très conventionnelle. Là aussi, l’auteur fait preuve d’une inventivité, d’une malice et d’une drôle de morale particulièrement jouissives.

Pour finir, derrière la farce, le portrait d’une petite communauté, liée par les secrets, les mensonges, les cadavres cachés dans les différents placards, une communauté où on s’épie, on se jalouse et on se trompe, mais où on fait face à celui qui vient d’ailleurs, ce portrait est cruel et particulièrement juste.

Un vrai bijou noir particulièrement savoureux qui mêle avec bonheur la finesse de la description à la farce la plus extravagante.

Franz Bartelt / Hôtel du Grand Cerf, Seuil/Cadre noir (2017).