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Le bal des porcs

On a découvert il y a peu Arpád Soltész avec Il était une fois dans l’est. Le revoilà, toujours en colère, dans Le bal des porcs.

Une gamine, internée dans une clinique de désintoxication où elle avait été placée par le juge disparait. Ça n’intéresse pas grand monde. Qui s’intéresse au sort des camées quand les parents n’ont pas un rond ? Et quel peut bien être le rapport avec des politiciens tenus par les burnes par un maître chanteur, des services secrets et des services de police qui travaillent pour des trafiquants et les mafias calabraises et albanaises ? Combien y a t’il de cadavres enterrés dans les bois environnants ? Y a t’il encore des flics et des journalistes un peu intègres ?

Vous le saurez en lisant Le bal des porcs.

Ce roman appelle quelques explications :

« L’auteur de ce livre est un prostitué de journaleux et affabule sans le moindre scrupule.

Son roman ne contient pas la moindre parcelle de vérité. Si malgré tout vous vous reconnaissez dans l’un des personnages, n’hésitez pas et allez vous dénoncer tout de suite au commissariat ou à la procurature la plus proche. N’oubliez pas votre carte d’identité et votre brosse à dents. »

Ainsi se termine le roman, et il commence de la même façon, à peu de choses près. C’est évidemment un roman à clés, la principale étant l’affaire de l’assassinat de Ján Kuciak et de son amie en 2018. Un journaliste d’investigation, comme l’auteur. Ce qui veut dire que le roman, édité la même année a été écrit dans l’urgence.

Il se divise, plus ou moins, en trois partie.

La première on suit l’affaire des gamines prostituées, on est dans l’esprit du précédent roman, c’est trash, révoltant, plein d’énergie, au raz du caniveau.

Puis l’auteur prend de la distance, se détache de ses personnages pour décrire, de façon chaotique, tout un système de corruption, de liens entre mafias, monde industriel, monde politique, des arnaques diverses et variées aux fonds européens, des vols avec meurtre … le tout en donnant des surnoms à quasiment tous les protagonistes, en fragmentant l’action d’un lieu à l’autre, d’un temps à l’autre, d’un personnage à l’autre. Et là, j’avoue qu’il m’a perdu. Le lecteur slovaque qui reconnait les personnages réels derrière les masques s’y retrouve peut-être, mais moi, dans mon ignorance, j’ai été largué. Pas tout le temps, mais souvent.

Mais j’ai insisté jusqu’à la troisième partie où on retrouve le bitume, au ras du sol, avec un personnage de tueur à gage et une relocalisation sur les lieux du début. Et on retrouve cet allant, cet humour désespéré de la première partie.

La conclusion, quant à elle, remet tout en perspective et explique le pourquoi du comment du roman.

Complexe donc, pas toujours facile à lire et pas toujours convainquant, écrit de toute évidence dans une urgence et une colère qui ne permettait pas une autre structure, mais passionnant à posteriori quand on le rattache aux événements qui se sont déroulés dans le pays, et auxquels, il faut bien l’avouer, je n’avais pas trop prêté attention à l’époque.

Arpád Soltész sera à Ombres Blanches mardi prochain, un peu partout dans la région toulousaine ensuite et sur le site du festival Toulouse Polars du Sud le week-end. Nul doute qu’il sera passionnant de discuter avec lui.

Arpád Soltész / Le bal des porcs, (Sviňa, 2018), Agullo (2020) traduit du slovaque par Barbora Faure.

Avis de grand froid

Cela faisait un moment que je n’avais pas lu de roman de Jerome Charyn, j’ai donc raté les aventures récentes d’Isaac Sidel. Et je le retrouve Président, à la Maison Blanche, dans Avis de grand froid.

Hiver 1989, Isaac Sidel Président des US, POTUS ! Autant dire que c’est le chaos intégral à la Maison Blanche. Les démocrates qui l’avaient investi comme vice-président, sans imaginer une seconde que le président serait obligé de démissionner au bout de quelques semaines pour des histoires de corruption le lâchent, les républicains le haïssent, quant au milieu d’affaires, c’est simple, ils ont mis sa tête à prix. Il faut dire que c’est bien la première fois qu’un Président vraiment de gauche arrive là. Qui veut loger les sans-abris, qui s’attaque au lobby du tabac, aux banques, veut mettre les meilleurs profs dans les quartiers les plus défavorisés pour obliger les riches à mettre leurs enfants dans les écoles de ces quartiers … La révolution.

Au point qu’en Suisse, des banquiers ont mis en place une loterie, avec beaucoup, beaucoup d’argent, beaucoup même pour un banquier suisse. Sujet du pari : la date de l’assassinat de Sidel. Qui doit alors se méfier de tous et toutes, même et surtout parmi ses proches collaborateurs. Mais on n’a pas survécu comme flic dans les quartiers les plus chauds du Lower East Side sans avoir développé un certain talent pour déjouer les complots et désarmer les affreux.

Vous l’aurez compris en lisant cette tentative de résumé (tentative car ce roman est impossible à résumer justement), les amateurs de whodunit millimétré, de thriller endiablé ou ceux qui vérifient tout car pour eux le réalisme est la base de tout polar peuvent passer leur chemin.

C’est complètement barré, totalement irréaliste bien entendu (pas d’avoir un fou à la Maison Blanche, mais d’avoir un gauchiste), ça part dans tous les sens, on y croise une chatte monstrueuse et terrifiante mais affectueuse, un tueur empereur du crime et tatoueur (vu dans Little Tulip ?), des loups garous, un ancien premier ministre israélien, des banquiers et des tueurs, on s’y intéresse à la fin de l’URSS, à Prague à Kafka, à Saul Bellow, on va à Paris, à Berlin, à Camp David et à New York … C’est plein de références littéraires, musicales, ça désacralise de façon fort bienvenue le grand cirque de la présidence américaine, de la Maison Blanche à Air Force One, tout en rendant hommage à quelques grands anciens.

C’est foisonnant, c’est intelligent, cela demande un peu de concentration, mais on y sourit beaucoup, un sacré antidote à la connerie ambiante actuelle, à Washington et ailleurs.

Jerome Charyn / Avis de grand froid, (Winter warning, 2017), Rivages/Noir (2020) traduit de l’anglais (USA) par Marc Chénetier.

La faiblesse du maillon

Cela faisait 10 ans que l’on n’avait pas de nouvelles littéraires d’Eric Halphen. Revoilà le juge écrivain avec La faiblesse du maillon.

HalphenNous sommes en période de préparation d’élection présidentielle. Le boss, n’appartenant à aucun parti mène une campagne qui enthousiaste certains que les droites et gauche classiques ont déçu. Gustave est un des jeunes loups de la garde rapprochée du boss. Il espère bien que la victoire à venir lui ouvrira un avenir radieux. Sa compagne, Olivia, commissaire de police se trouve sur les traces d’un trafiquant qui échappe à la police française depuis quelque temps.

Alors que tout semble aller pour le mieux pour le couple, le petit grain de sable … Gustave commence à recevoir des SMS anonymes menaçant de révéler certains faits de son passé. Quelqu’un qui lui en veut ? Une façon de torpiller la campagne du boss ? Puis c’est au tour d’Olivia de déraper.

J’aurais aimé écrire qu’en 10 ans Eric Halphen n’avait pas perdu la main, mais malheureusement, je trouve que ça traine, ça traine cette faiblesse du maillon.

A son crédit, l’auteur connait très bien le milieu qu’il décrit, les procédures, les lenteurs, les lieux, les moments de joie, les moments de doute. Aussi bien côté justice que côté flic. Les moments qui mettent en scène le juge Jonas Barth que l’on retrouve avec plaisir sont les plus réussi du roman. Avec les moments de déambulation dans une ville de Paris que l’auteur aime et décrit fort bien.

Mais pour le reste, ça traine, et j’ai ramé.

Tout d’abord, contrairement à Eric Halphen qui, on se souvient, avait apporté son soutien à un candidat qui me fait penser au Sourire de de Transmetropolitan, je ne ressens aucune fascination (et c’est peu de le dire) pour notre Président, et tous les chapitres consacrés à sa campagne m’ont très vite ennuyé.

Mais ce n’est pas le plus grave, j’aurais pu les lire en diagonale. Malheureusement l’intrigue aussi se traine. Elle est alambiquée, fait preuve de complexité, promet beaucoup, fait monter un suspens et un mystère qui au final font pschitt, avec une résolution qui ne m’a pas du tout convaincu.

Et j’ai eu l’impression que l’auteur ne savait pas quelle thématique, et quels personnages creuser, comme s’il n’avait pas su choisir et parler de tout. Un peu de campagne électorale, un peu de rôle des réseaux sociaux, un peu de féminisme, un peu d’extrême droite, un peu de corruption, un peu d’Olivia, un peu de Jonas …

Mais rien à fond, ce qui crée de la frustration et m’a fait décrocher en cours de lecture. Le tout allié à une intrigue peu convaincante donne, pour moi, un retour raté.

Eric Halphen / La faiblesse du maillon, Rivages/Noir (2020).

Attentifs ensemble

Un nouveau venu chez Rivages, avec un livre intéressant : Attentifs ensemble de Pierre Brasseur.

BrasseurAu début c’est passé inaperçu. Un vol de légumes bio, redistribués sur un marché, et une vidéo signée FRP : Front Républicain Populaire, avec un slogan parmi d’autres : « Nous sommes les spectres de votre confort. » Puis ce sont des cadres supérieurs d’entreprises emblématiques qui sont enlevés, puis relâchés sans grand bobo, mais avec une sainte trouille. Et toujours ces vidéos.

La cible, les banlieues confisquées, le tout sécuritaire, la finance reine, le mépris des précaires … les sujets ne manquent pas. Les actions sont originales, inventives, ironiques et parfaitement menées, les vidéos se multiplient et deviennent virales. Le pouvoir, tous les pouvoirs (public, privé et média) alliés comme toujours quand les choses sérieuses se présentent se mettent en ordre de marche pour écraser le FRP, et le condamner unanimement.

Je me plaignais de polars français aux sujets riquiqui, là je suis servi, il y a du mouvement. J’ai pensé immédiatement à Tuez un salaud, polar mythique signé Colonel Durruti (signature tout aussi mythique). Et l’auteur fait lire Alain Damasio à un de ses personnages. Voilà pour les références les plus évidentes.

Je ne vais pas non plus vous dire que c’est le polar de l’année, il souffre pour moi d’un défaut : Tout est concentré sur l’analyse de la situation, le montage des coups et la réaction de l’état. Ca va vite, c’est vif, réjouissant, intéressant. Par contre les personnages ont été sacrifiés. On ne sait pas grand chose d’eux, ils sont juste des engrenages de la rébellion, des moyens de faire avancer l’action et la réflexion, et du coup on est plus intéressé par la réussite, ou non, de ce qu’ils font, que par ce qui leur arrive à la fin.

Donc sans être un chef-d’œuvre, un polar intelligent, assez jouissif par moment, qui amènera peut-être le lecteur à se poser quelques questions.

Pierre Brasseur / Attentifs ensemble, Rivages/Noir (2020).

A vomir

Les lecteurs de polars attentifs remarqueront une similitude troublante entre l’action actuelle du gouvernement français et la méthode Thatcher lors des grands mouvements de grève des mineurs dans les années 80.

Pour ceux, comme moi, qui préfèrent les polars aux livres d’histoire (chacun ses goûts), je conseille, si ce n’est déjà fait, la lecture de Né sous les coups de Martin Waytes. Même volonté de casser le mouvement social en laissant pourrir la situation, même mépris de classe, même violence policière systématique dans le but que les gens aient peur de manifester même, et surtout, pacifiquement.

La seule différence est que, face à une presse de masse aux ordres, comme dans les années 80, les moyens de communication modernes, la facilité à filmer et diffuser hors des réseaux officiels empêchent les immondes qui nous gouvernent de totalement escamoter la disproportion entre la réalité des manifestations, et la violence de la réponse policière.

Et tout ça pour quoi ? Pour refiler le pactole au privé. Une finalité difficile à nier au vu des derniers chiffres sur les cotisations des salariés les plus riches. Un cadeau de plusieurs milliards, autant de milliards qui vont manquer pour le système global, et qui permettront de dire « vous voyez bien ma bonne dame qu’il faut réformer, le système n’est pas à l’équilibre ».

Se foutre aussi ouvertement de la gueule de 99% de la population, la mépriser et la spolier à ce point, je crois qu’aucun gouvernement, même les plus à droite, n’avait encore osé chez nous. Et qu’on ne me dise pas que les députés qui vont voter n’avaient pas bien calculé, ils ont une médaille Fields parmi eux, et s’il y a une chose qu’il sait faire, ce sont les calculs.

Comme une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule, Terry Jones vient de casser sa pipe, victime d’une forme rare de folie, dernière ironie de la vie pour quelqu’un dont la folie douce avait produit, entre autres, La vie de Brian. Merci pour tout à toi qui nous aura tant fait rire quand d’autres nous font tant vomir.

Monty_Python_La_Vie_de_Brian

Monty_Python_La_Vie_de_Brian 2

La meute

Le roman reprend là où on avait laissé le précédent : un président « socialiste » a tenté le tout pour le tout, provoqué un referendum, l’a perdu, et la France est en négociation pour sortir de l’UE. Après qu’il ait quitté la présidence, c’est une majorité de droite alliée à l’extrême droite qui se débat dans les négociations du frexit.

BronnecLe vieux président, François Gabory n’a pourtant pas abdiqué et vient de relancer une campagne pour être investi par un PS moribond pour les futures élections présidentielles. Campagne électorale en province, réactivation des réseaux, appels aux journalistes amis, émissions politiques télévisées, le cirque ordinaire.

Face à lui, une adversaire inhabituelle : Claire Bontems, la quarantaine, ancienne secrétaire d’état de Gabory, se réclame d’une gauche plus radicale et axe un début de campagne sur le féminisme. Et sur les réseaux sociaux, les émissions de divertissement et la mise en avant de son histoire personnelle.

Deux conceptions de la communication, des forces en présence, avec dans les deux cas un seul crédo : la fin justifie les moyens. Mais quand on lâche la meute, impossible de la maîtriser.

Thomas Bronnec poursuit donc son exploration du monde politique et de ce qui tourne autour. Le résultat est à vomir. Entendons-nous bien, le roman est excellent, c’est ce qui est décrit qui est à vomir. D’un côté comme de l’autre, et dans ce que cela révèle des comportements de nos chers concitoyens.

D’un côté cet entre soi arrogant et satisfait, entre hommes blancs vieillissants, abusant de leur position dominante pour balancer leur morgue, leur suffisance, et pour certains pour baiser à couilles rabattues toute jupe qui passe et cède, soit éblouie par l’aura de pouvoir, soit persuadée, à tort ou à raison, que c’est la seule voie pour accéder au même pouvoir.

De l’autre, des femmes qui ont accepté ce chantage de merde, par peur, par ambition, par … En fait je ne sais pas quoi tant la recherche de pouvoir est un mécanisme qui m’est totalement étranger, et qui dans une lutte juste (casser ce patriarcat) pensent que la fin justifie les moyens, et se révèlent aussi pourries que ceux qu’elles combattent.

Au milieu, une masse veule, lâche, prête à la curée quand un des protagonistes faiblit, « courageuse » dans l’anonymat des réseaux sociaux, avide de révélations bien crapoteuses et prête à gober n’importe quelle connerie. Et un monde du journalisme qui plonge dans la fange, avec délices ou avec une moue de duègne scandalisée, mais qui y plonge.

Bref, à vomir.

Un tableau salutaire, qui donne à réfléchir, fait prendre conscience d’un autre monde, un monde avec lequel, personnellement, je n’ai aucun contact, dont je ne comprends pas les modes de fonctionnement. Un monde qui croit au fake news, un monde capable d’insulter ou de menacer quelqu’un depuis son ordinateur, et un monde prêt à utiliser cette merde pour arriver à ses fins.

Un monde qui, malheureusement, a une influence sur ma vie, et sur celle de milliards de gens autour de la planète, comme en témoignent les élections de pantins comme Trump ou Bolsonaro pour ne prendre que les deux exemples les plus visibles.

Thomas Bronnec / La meute, Les arènes/Equinox (2019).

Tuer Jupiter un livre politique ? Pas sûr.

Dans le cadre Toulouse polars du Sud, je participe avec 5 collègues et amis au prix des chroniqueurs, initié l’an dernier par Laurence de Evadez-moi. C’est dans ce cadre que je lis avec un peu de retard, Tuer Jupiter de François Médéline.

MedelineVous avez forcément déjà lu ici ou là de quoi il s’agit : Le 3 décembre 2018 Macron entre au panthéon. Il a été assassiné le 11 novembre. Du 3 décembre 2018 à fin 2017, où se décide l’assassinat, nous allons remonter le temps pour voir, à rebours, comment tout cela s’est passé, et comment et pourquoi les autoproclamés grands du pays et du monde ont réagi.

Alors, suis-je convaincu ? Pas complètement.

Côté positif il y a l’effet de surprise (amoindri il est vrai en lisant le roman bien après tout le monde), une plume alerte, vive, des scènes assez loufoques, une irrévérence envers ceux qui se prennent pour les rois du monde. J’ai lu assez rapidement, souvent avec le sourire aux lèvres. Le recours à Twitter est assez bien vu, certains portraits sont savoureux et il y a des traits d’esprit qui font mouche.

Mais ensuite, je me suis dit : So what ? Et oui. Pour commencer, si en Corée du nord, au Maroc, ou en Arabie Séoudite il doit être assez gonflé d’écrire un livre où on tue le chef, en France, on ne risque pas grand-chose. Mais ce n’est pas grave.

Je ferais deux reproches essentiels au roman.

Tout d’abord sa structure inutilement compliquée. Pourquoi cette marche arrière ? Pourquoi certains détours en cours d’intrigue ? Ca donne une impression de complexité, de construction savante, mais est-ce que ça apporte quelque chose ? Pour moi non.

Et surtout j’ai plus eu l’impression de lire une suite de sketchs qu’un vrai roman structuré. Deux sketchs avec Trump, bien trouvés, mais on sait déjà qu’il n’a pas inventé la machine à dénoyauter les pois chiches comme dit Oppel. Un avec Poutine. Quelques-uns avec le couple Macron, bien gentils d’ailleurs, quelques autres avec les ministres. Une jolie imitation du célèbre François Molins … Mais une série de sketchs, aussi réussis soient-ils ne fait pas un roman, et là ça manque de liant, et même de véritable intention. Ou du moins je ne l’ai pas vue.

Et puis, c’est bien de rendre hommage à Ellroy (même si je trouve dommage d’expliciter la référence en bas de page), et d’écrire une demi-page dans le style David Peace dans Rouge ou mort, mais l’exploit ce n’est pas de tenir une demi-page, c’est d’arriver à faire avaler ce style à un lecteur qui se fiche du foot pendant 500 pages ! Donc c’est sympathique, mais ça souligne quand même l’écart entre les deux auteurs.

Et c’est là qu’on s’aperçoit que, quand au travers du destin d’un homme public (en l’occurrence l’entraineur des Reds de Liverpool) David Peace décrit tout un peuple et toute une époque, avec Tuer Jupiter, François Médéline s’amuse à décrire quelques figures médiatiques qui m’intéressent assez peu. Que restera-t-il du roman quand tout le monde aura oublié les Macrons, Collomb, Larcher et autres Trump ? On pourrait me reprocher de faire cette comparaison qui n’a peut-être pas lieu d’être, mais c’est lui qui l’a cherchée !

Bref, amusant, sans plus. Mais c’est peut-être moi qui suis allergique aux Macron, Poutines et autres emplumés qui trônent ici et là. Plusieurs de mes collègues du prix des chroniqueurs ont vraiment apprécié.

François Médéline / Tuer Jupiter, La Manufacture des livres (2018).

Pas en phase avec la rentrée série noire.

Je n’ai pas de chance avec la série noire en ce début d’année. Je n’ai pas du tout accroché à La peau du papillon de Sergey Kuznetsov (abandon au bout de 100 pages), et là je ne peux pas dire que je sois convaincu par Requiem pour une république de Thomas Cantaloube.

cantaloubeSeptembre 1959, l’avocat d’origine algérienne Abderhamane Bentoui est assassiné chez lui, en même temps que son épouse, fille d’Aimé de la Salle de Rochemaure, résistant gaulliste de la première heure, de ses deux enfants et de son jeune frère de passage à Paris. Côté policier, une consigne tombe, directement du préfet Maurice Papon : Il faut enquêter du côté des luttes internes algériennes, et en particulier du côté du FLN. Luc Blanchard bleusaille qui vient de rentrer à la Crim va vite y perdre ses illusions.

Mais il n’est pas le seul à la recherche de l’assassin. Antoine Carrega, trafiquant corse, ancien résistant va chercher aussi pour le compte de Rochemaure avec qui il a combattu dans le maquis. Rochemaure qui voit d’anciens collabos revenir au pouvoir et qui ne fait aucune confiance à la police de Papon pour mener une vraie enquête. Et Sirius Volkstrom, ancien collabo, proche du bras droit de Papon a lui aussi des comptes à régler avec l’assassin.

Qu’est-ce qui me gêne dans ce polar, par ailleurs bien documenté ?

Tout d’abord, à mon goût, l’auteur a voulu mettre trop de choses. A savoir tout ce qui s’est passé entre 1959 et 1961 ou presque. On croise tout le monde sauf de Gaulle. Mitterrand, Pasqua, Debré, Papon, le SAC, le faux attentat de l’observatoire, l’enterrement de Céline, l’OAS, la manifestation du 17 octobre 61 et sa répression sanglante et impunie, les essais nucléaires français en Algérie. Le seul évènement dont je n’avais jamais entendu parler, et qui aurait pu être un point central du récit est l’attentat sur le Strasbourg-Paris perpétré par l’OAS. C’est beaucoup, c’est même trop, et on dirait que l’auteur n’a pas voulu, ou su, choisir dans ce matériau si riche pour se concentrer sur une intrigue. Cela laisse une impression de superficialité, tout étant traité un trop rapidement.

S’ajoute à cela, en prime, d’autres intrigues secondaires, comme la première sur laquelle enquête Blanchard, qui n’apportent rien au récit.

Ensuite l’écriture est trop sage et trop explicative pour moi. Trop sage parce que si certains personnages souffrent, ou doutent, en exagérant un peu, on lit « il souffre, il doute », mais on ne le ressent pas dans ses tripes. Quand Harry Hole est en pleine dérive, on le ressent, quand Rocco Schiavone ou Ricciardi souffrent, dépriment, ou ressentent de l’empathie pour une victime, on est touché en plein cœur. Là, rien, on lit mais on ne ressent pas. Sans doute parce que c’est sage, et trop explicatif. Et c’est là que ça coince aussi. L’auteur nous explique tout ce que pensent les personnages face à telle ou telle situation, ou pourquoi ils font telle ou telle action. Comme s’il ne faisait pas confiance au lecteur. Ça affadit, ça ralentit, ça manque de fantaisie, de folie, d’émotion, de rage … D’épices.

Bref raté pour moi, même si la toile de fond historique a été suffisamment intéressante pour me pousser à aller au bout. Mais peut-être suis-je de mauvaise humeur, j’ai vu de bons échos sur la toile.

Thomas Cantaloube / Requiem pour une république, Série Noire (2019).

Perro Lascano, avant Videla

Revoici chez nous l’auteur argentin, Ernesto Mallo et son policier « Perro » Lascano découvert il y a quelques années avec L’aiguille dans une botte de foin. Il revient et remonte le temps dans La conspiration des médiocres.

MalloPour ceux qui connaissent le personnage et les trois romans qui lui ont été consacrés, nous sommes avant le premier volume, juste avant la dictature de la junte de Videla. L’Argentine est déjà ensanglantée par la main mise sur le pays de José Lopez Rega, créateur de la Triple A, une milice d’extrême droite composée de policiers qui assassinent en toute impunité les militants de la gauche péroniste.

Perro Lascano ne fait pas partie de la milice, il est bien trop intègre et humain pour ça. Il est plutôt vu comme un casse-bonbons par ses collègues. Son seul ami : Fuseli, le médecin légiste. Ce jour-là il est appelé pour constater un suicide : un allemand du nom de Böll s’est tiré une balle dans la tête après avoir laissé une lettre d’adieu. Mais quelque chose cloche, et Perro va se retrouver mêlé à des luttes entre anciens nazis, et se mettre en travers du chemin des policiers qui les soutiennent. La seule chose qui le maintienne : la rencontre avec Marisa, une jeune traductrice croisée par hasard dans les couloirs du commissariat qui va l’aider dans son enquêter et dont il va tomber éperdument amoureux.

Si vous avez déjà lu les romans d’Ernesto Mallo, vous savez à quoi vous attendre.

On retrouve Perro Lascano, têtu, humain, tendre, passionné, écœuré par ce qu’il voit autour de lui et par l’impunité des milices de pourritures qui tuent impunément à bord de leurs Ford Falcon. On retrouve ces personnages de pourris, méchants comme des teignes, qui prêteraient à rire, engoncés dans leurs uniformes ridicules, déguisés comme de sinistres clowns, s’ils n’étaient pas si dangereux. On retrouve l’humour et l’humanité des dialogues entre Perro et Fuseli, l’amour désabusé pour un pays, une ville et ses habitants les plus humbles, martyrisés par des policiers corrompus qui préparent ici la dictature militaire à venir.

Et malgré cela, Lascano ne peut s’empêcher d’aimer, d’espérer, de se battre.

Et si vous découvrez cet auteur avec ce roman, la bonne nouvelle est que vous pouvez commencer avec La conspiration des médiocres, vu qu’il se déroule juste avant le premier roman écrit par l’auteur. Ensuite, si comme moi vous êtes conquis, il ne vous restera plus qu’à lire les trois autres, dans l’ordre cette fois !

Ernesto Mallo / La conspiration des médiocres (la conspiración de los mediocres, 2015), Rivages (2018), traduit de l’espagnol (Argentine) par Olivier Hamilton.