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Fake news !

Un nouveau roman de Iain Levison, c’est l’assurance d’un regard décalé et extrêmement pertinent. Pour services rendus ne fait pas exception.

LevisonEn 1969, quelque part au Vietnam, le sergent Freemantle essaie de garder autant de soldats que possible en vie. Surtout les petits jeunes qui débarquent sans aucune réelle préparation comme Billy Drake.

Presque 50 ans plus tard Freemantle est sur le point de prendre sa retraite de chef du commissariat dans une petite ville du Michigan. Quand deux hommes en costume très cher débarquent dans son bureau, il sait que ce sont des ennuis en perspective. Deux hommes qui lui demandent de venir donner une interview au nouveau Mexique, où Wilson Drake brigue un nouveau mandat de sénateur. Wilson Drake ? C’est le jeune Billy Drake qui a fait son chemin. Et qui a raconté une anecdote du Vietnam devant un public de vétérans. En déformant juste un peu la vérité pour la rendre plus jolie. Et un ancien de la section l’a dit à son adversaire. On vient dont chercher l’ex sergent pour renforcer la vérité du sénateur.

Pris dans le cirque médiatique et politique, Freemantle va voir resurgir des souvenirs qu’il avait réussi à refouler, et se retrouver pris dans une série de petits mensonges qui pourraient bien devenir grands.

Ceux qui pensent que les bouquins de Iain Levison sont toujours drôles risquent de se prendre une belle claque ici. Ils sont ironiques, grinçants, mais on referme celui-ci bien plus écœuré, révolté, enragé que vraiment amusé.

Dès le premier chapitre on est dans le bain, dans la boue, la peur et la folie de la guerre. Puis on bascule dans la boue, moins dangereuse, du grand cirque politique d’aujourd’hui. Moins violent, qui fait moins de mort, mais guère moins écœurant. Et l’auteur nous plonge dans ces deux époques, en nous les faisant parfaitement ressentir, sans avoir besoin d’en faire des tonnes, ni dans le pathos, ni dans la quantité de pages.

Comme d’habitude, en deux cent pages, l’intrigue est plantée, l’essentiel est dit, sans émettre de jugement – l’auteur suppose que son lecteur est assez intelligent pour tirer ses conclusions – sans caricaturer, avec des personnages profondément humains, qui tous, à par un ou deux cas pathologiques, ont leurs raisons, bonnes ou mauvaises, pour agir comme ils le font.

On referme le bouquin avec l’impression d’avoir passé un excellent moment de lecture, sur un rythme vif, on est souvent ému, on sourit, on rage, et on a l’impression d’être un peu plus intelligent et d’avoir matière à réfléchir.

Donc à lire absolument sans hésitation.

Iain Levison / Pour services rendus (Versions of events, 2017), Liana Lévi (2018), traduit de l’anglais (USA) par Fanchita Gonzalez Battle.

 

Dominique Manotti entre aux Arènes.

Dominique Manotti inaugure (avec quelques autres) la nouvelle collection polar des arènes sous la direction d’Aurélien Masson : Racket.

ManottiLe 13 avril 2013, François Lamblin, haut responsable de l’entreprise Orstam, à la pointe d’un certain nombre de sous-systèmes indispensables à la filière nucléaire française (entre autres), est arrêté à son arrivée à l’aéroport. Acte d’accusation : corruption, consommation de drogue et relations sexuelles avec une mineure. Tout y passe.

A Paris, au siège de l’entreprise le choc est rude. Carvoux, le patron d’Orstam reste étonnamment inactif et délègue la gestion de la crise à Nicolas Barrot, un jeune loup aux dents longues qui flaire le piège mais voit aussi une occasion à saisir.

Aux US, une banque et un gros concurrent américain se préparent à la curée. A Paris la commandant Noria Ghozali, récemment mutée dans un secteur qui s’occupe de la sécurité des entreprises, secteur dont elle ignore tout après 25 ans de carrière dans la police, va s’emparer de l’affaire avec ses deux adjoints.

Dans le monde réputé feutré des affaires, les cadavres ne vont pas tarder à s’accumuler.

Du pur Dominique Manotti, dans la lignée de Lorraine Connection. Avec le plaisir en plus de retrouver Noria Ghazali, et d’entrevoir Daquin, deux de ses personnages de flics antérieurs.

Une fois de plus, comme Thomas Bronnec, elle arrive à nous intéresser à un monde et à des manœuvres qui, habituellement, nous emmerdent profondément, disons les choses comme elles sont. A tort d’ailleurs, et c’est surement voulu, il vaut mieux pour le pouvoir, le vrai, que le citoyen moyen s’intéresse au foot, aux robes de la première dame, aux trahisons de l’avant dernier socialiste, ou aux petites phrases que se balancent les uns et les autres qu’aux magouilles et aux turpitudes des vrais patrons, ceux qui manipulent argent et pouvoir.

Dormez bien braves gens, c’est trop compliqué pour vous. Ben non. Avec Dominique Manotti c’est, non pas simple, mais parfaitement compréhensible, clair, sec comme un coup de trique, et, comme disent les cons, « ça se lit comme un polar ». Normal, c’en est un, et un très bon.

Donc les patrons sont des pourris ; nos grands décideurs de Bercy et autres ministères sont selon Daquin, « des imbéciles ignorants ou des vendus » ou mieux, comme le pense Noria « des imbéciles ignorants et des vendus », qui sont là pour se faire un carnet d’adresses er rendre des services avant d’aller empocher leur trente deniers dans le privé ; les américains perdent beaucoup de guerres, mais très peu de guerres économiques, et pour ça tous les moyens sont bons : meurtre, chantage, espionnage de masse etc …

Et les services de l’état qui enquêtent et arrivent à mettre en lumière les magouilles en cours ne peuvent rien car ils sont totalement ignorés par les politiques qui sont des imbéciles ignorant et/ou des vendus. Tout cela, on pouvait s’en douter, après avoir lu Racket, on ne doute plus. Et en plus on tourne fébrilement les pages, au rythme sec et efficace d’une Dominique Manotti au mieux de sa forme.

La seule interrogation qui reste : finalement, est-ce grave que l’argent de telle ou telle boite atterrisse dans les poches de pourriture d’actionnaires américains plutôt que dans celle de pourriture d’actionnaires français ? Et si on transformait tout ça en coopérative, que l’argent tombe dans les poches de ceux qui bossent ? Mais c’est un autre sujet.

Dominique Manotti / Racket, Les Arènes / Equinox (2018).

Philippe Huet, début de la série havraise

Plus que ma première lecture de 2018, il s’agit ici de ma dernière de 2017 qui a un peu trainé, pour cause de festivités. J’avais raté Les quais de la colère de Philippe Huet à sa sortie, j’ai profité de sa venue à Toulouse Polars du Sud pour rattraper ce retard.

HuetLe Havre 1910. Sur les quais les navires à vapeur remplacent les voiliers, et les tout puissants maîtres charbonniers de la ville règnent en fournisseurs incontournables de la denrée première. A l’autre bout de l’échelle sociale, les dockers du charbon sont la lie du port : épuisés, ivrognes, malades de respirer les vapeurs de charbon, sales et puants, personne ne s’occupe d’eux, et ils meurent dans leur coin entre deux cuites dans les pires bouges du port.

Jusqu’à l’arrivée de Jules Durand, dit le curé, un anarchiste buveur d’eau, qui, peu à peu, va les organiser et leur rendre une fierté pour enfin pouvoir affronter les maîtres. Des patrons qui bien entendu ne vont pas permettre une telle atteinte à leur toute-puissance et vont tout tenter pour faire tomber Jules Durand.

Même si j’ai un peu moins aimé ce premier roman de la série que le dernier (Le feu aux poudres), je pourrais pour cette première chronique de 2018 recopier mon article passé. On est dans le grand roman noir social et historique à la Hervé Le Corre, Patrick Pécherot ou … Emile Zola. Sur un fond que l’on sent très documenté de réalité historique, on est au ras du charbon, dans les bouges ou les salons très stricts de la haute bourgeoisie havraise.

On passe d’une salle misérable où s’entassent les charbonniers puants, ivres et révoltés, à la morgue insupportable des maîtres. On croise des noms que l’on connaît parce qu’on les voit sur nos plaques de rues, comme René Coty ou Aristide Briand, ou croise des journalistes et des hommes de main, on déjeune dans une auberge qui se souvient encore de Maupassant …

Et surtout on voit comment les puissances de l’argent ont détruit un homme qui, à ma connaissance, n’a pas, lui, de rue à son nom, alors qu’il l’aurait amplement mérité.

Mais comme dit le dicton, ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire. Heureusement que Philippe Huet donne vie et voix, le temps d’un beau roman, à l’un des vaincus.

Philippe Huet / Les quais de la colère, Albin Michel (2005).

Au cœur du fascisme des années de plomb

Un pavé que j’avais gardé en attente des vacances. Les noirs et les rouges de l’italien Alberto Garlini.

Garlini1968, Rome, à l’université les rouges et les noirs s’affrontent de façon violente. Dans le camps des fascistes, Stefano Guerra, jeune homme qui brûle de rage, originaire d’Udine, dans le nord du pays. Lors des heurts, il tue par erreur un jeune communiste. Sauvé par des cadres d’extrême droite, il est repéré pour sa violence, et utilisé par les différents groupuscules.

Manipulé, par les uns et les autres, il va se perdre complètement alors que derrière toutes les révoltes, les services secrets italiens jouent un jeu trouble et dangereux. Mue par une colère aveugle, Stefano Guerra ira jusqu’au bout de sa rage et de sa violence.

Ces derniers temps je vous avais proposé des lectures plaisantes, parfois drôles, toujours réjouissantes. Là changement de décor et de ton, on plonge, tête la première, dans plus de 900 pages de haine, de bêtise, de saloperie et de violence.

L’auteur nous emmène au cœur de ces années de plomb que nous connaissons si mal ici, si ce n’est au travers de telle ou telle figure charismatique (de gauche), mais cette fois on est en plein milieu des différents groupes d’extrême droite. Théories délirantes et haineuses, manipulations en tous genres, trafics avec les truands, admiration du Duce et des SS … Et jouets de tout cela, le groupe de Stefano, des jeunes hommes enragés, voulant autant se détruire eux-mêmes que détruire tout ce qui les entoure.

Là où l’auteur est très fort, c’est qu’il nous met dans la tête de Guerra, sans l’excuser si l’accuser, nous montrant juste comment il en arrive où il est, comment certains se servent de lui, alimentent sa paranoïa, sa violence et sa colère. Et paradoxalement, peu à peu, même s’il s’en défend, le lecteur en vient à ressentir une certaine proximité pour ne pas dire une certaine tendresse pour le jeune homme, et cela, bien entendu, sans jamais épouser ses idées.

C’est certainement là qu’est le tour de force de l’auteur, dans cette façon de décrire un fasciste convaincu, sans jamais lui donner raison, mais sans jamais en faire un monstre ni lui nier son humanité. Montrant même, lors de quelques moments lumineux, l’homme qu’il aurait pu devenir dans d’autres circonstances.

Un roman dense, exigeant et passionnant.

Alberto Garlini / Les noirs et les rouges (La legge dell’ odio, 2012), Folio/Policier (2017), traduit de l’italien par Vincent Raynaud.

Alain Damasio avant La Horde

D’Alain Damasio je n’avais lu que l’indispensable La horde du contrevent. La parenthèse des vacances m’a laissé le temps de m’attaquer à son premier roman, La zone du dehors.

couverture zone-2014.inddXXI° siècle, les guerres ont ravagé la Terre et une partie des humains est allé s’installer sur des systèmes artificiels dans le système solaire, comme la colonie Cerclon qui a mis en place un « modèle » de Démocratie. Pas de dictature, pas de pouvoir fort apparent, tout est géré, contrôlé, pour le plus grand bien des citoyens, leur confort et leur sécurité. Régulièrement, un système de notation par ses pairs, ses chefs et ses employés remixe les cartes et, au mérite, permet à certains d’accéder à un poste plus élevé, en déclasse d’autres.

Un monde en apparence huilé, sans aspérité, sans accros … mais un monde étouffant pour qui veut respirer un peu hors des normes. C’est le cas de La Volte, un mouvement clandestin qui veut faire prendre conscience aux gens de la liberté dont ils se privent eux-mêmes. A coup de tracs, de tags et de déclarations. Mais l’arrivée de nouveaux moyens de contrôle et de traçage fait exploser le mouvement et pousse les plus actifs à passer à la vitesse supérieure, à une véritable guérilla contre le gouvernement en place. Sans savoir jusqu’à quel point, dans Cerclon et même dans la Zone du Dehors, tout est contrôlé, même la contestation.

Voilà un roman qui a, à mon humble avis, les défauts de ses qualités.

Les qualités, outre de transposer notre situation de terriens du monde capitaliste riche ailleurs (mais pas très loin quand même, on est juste dans la banlieue de Saturne), c’est l’exhaustivité et la qualité de l’analyse de notre aliénation acceptée et auto-imposée. Analyse qui se double d’un sens de l’anticipation assez bluffant quand on voit qu’il y a 15 à 20 ans déjà, l’auteur prévoyait ce phénomène assez récent qui nous voit tous devenir noteurs et notés, d’un hôtel, d’un taxi, d’un client, d’un loueur etc …

Autre qualité, l’auteur va très loin dans la mise à plat de tout ce qui entoure l’action révolutionnaire (ou volutionnaire ici), avec ses impacts, ses dilemmes, ses conséquences prévues et imprévues.

Tout cela est très intéressant mais, car il y a un mais, cela donne beaucoup de discours, de cours, de réflexions très élaborées et reproduites in extenso, comme si l’auteur cherchait plus à convaincre le lecteur que ses personnages. Et tout cela nuit au rythme du récit, très souvent ralenti, pour ne pas dire arrêté, et même à la construction des personnages qui sont davantage les incarnations des idées de l’auteur que de vrais personnages de chair et de sang.

Les changements de rythmes sont d’autant plus marquants, et gênants, que dans les scènes d’actions on retrouve le souffle et la puissance d’évocation dont il fera preuve plus tard dans La horde du contrevent.

Pour résumer, si vous venez chercher une réflexion sur, comme le dit l’auteur dans la postface « comprendre, en occident […] pourquoi et comment se révolter », vous gagnerez en prime de beaux moments de littérature. Si vous recherchez le souffle et la puissance de La horde du contrevent, vous allez souffrir des longueurs et être déçus.

Et pour ceux qui n’auraient pas lu La horde du contrevent, c’est à faire, toutes affaires cessantes.

Alain Damasio / La zone du dehors, La volte (2007).

 

Huxley l’avait prédit.

« La dictature parfaite serait une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader, un système d’esclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l’amour de leur servitude. »

« Sous la poussée d’une surpopulation qui s’accélère et d’une sur-organisation croissante et par le moyen de méthodes toujours plus efficaces de manipulation des esprits, les démocraties changeront de nature. Les vieilles formes pittoresques — élections, parlements, Cours suprêmes, et tout le reste — demeureront, mais la substance sous-jacente sera une nouvelle espèce de totalitarisme non violent.
Toutes les appellations traditionnelles, tous les slogans consacrés resteront exactement ce qu’ils étaient au bon vieux temps. La démocratie et la liberté seront les thèmes de toutes les émissions de radio et de tous les éditoriaux. Entretemps, l’oligarchie au pouvoir et son élite hautement qualifiée de soldats, de policiers, de fabricants de pensée, de manipulateurs des esprits, mènera tout et tout le monde comme bon lui semblera.
»

Aldous Huxley, retour sur le meilleur des mondes, 1958.

Une idée pour Jean-Hugues ?

Petite idée de scénario de polar pour un auteur qui nous a déjà décrit, avec brio et talent, les dessous de l’élection présidentielle de 2002.

Un Président, élu sous la pluie, réussit l’exploit pourtant improbable de devenir encore plus impopulaire que son prédécesseur. A force de trahisons, de passages de lois en force, même contre une partie de son camp, lui et son premier ministre qui ont soutenu, entre autres, des mesures souhaitées par le parti fasciste du pays, savent que la future élection est foutue d’avance et que la déroute sera sévère.

Tous les sondages s’accordent à dire que le parti fasciste sera au second tour, mais ce n’est pas dramatique, c’est même très utile, on sait qu’il sera battu, une fois de plus au second tour et, comme en 2002, quitte à voter en vomissant, le cocus iront faire barrage. Le danger vient d’ailleurs.

Première option, l’autre parti, l’alter-ego est également au second tour. Pas grave, on rejouera 2002.

Deuxième option, beaucoup plus gênante, le tribun de gauche, appuyé par la partie encore de gauche de ceux qui sont au pouvoir est qualifié pour ce second tour. Là ce serait la catastrophe. Remise en cause des institutions, du rôle du président, accentuation de la lutte contre l’évasion fiscale, renationalisation de services publics, lutte contre la financiarisation de la société … Là est le vrai danger.

Alors le président, ou un de ses sbires a une idée : créer de toute pièce une candidature qui va sembler hors système, qui le « trahira », qu’on va faire semblant de combattre, avant de le rallier, pas forcément très finement et surtout pas trop tardivement, en trahissant une fois de plus les électeurs (mais ça c’est habituel), et même un certain nombre de ses cadres, qui ne seront pas mis dans la confidence.

Coup de chance, le président a le candidat parfait sous la main. Propre sur lui, en apparence nouveau (alors qu’il a fait toute sa carrière avec pour mentor un des conseillers financiers présent sans discontinuité à l’Elysée, Matignon ou Bercy depuis quarante ans), ex banquier, menteur comme un ministre, capable de dire tout et son contraire et de vous planter un couteau dans le dos avec un sourire de premier communiant, qui fera mine de trahir le père, alors qu’il est en train de le servir et d’enfiler tous les autres. Aussitôt dit, aussitôt fait, et ça marche !

Question – JH, tu nous l’écris ce bouquin ? Moi je sais pas faire, et puis t’es le meilleur !